‹ La France sous Louis XVI; (volume 3)Chapitre 79 sur 95 · LA COMTESSE DE) POLIGNAC · texte numérisé non relu

LA COMTESSE DE) POLIGNAC

Polignac disait toujours la vérité, qu'elle ne recommandait que des personnes universellement estimées. « Madame de Polignac, écrit-t-il, ne ressemblait à aucune de ces favorites dont l'histoire a tracé les portraits. t> Les hommes de sa société intime « secondaient les vues honnêtes et utiles de madame de Polignac... Le but de la reine était de lutter contre le crédit de M. de Maurepas, trop disposé.. • à se laisser plutôt guider dans ses choix par l'intrigue que par le mérite. i>

Toutes ces appréciations, souvent répétées, n'ont de vrai que ce qui regarde les charmes de la figure et les grâces de la femme du monde. Breteuil paraissait « intéressé pour madame de Polignac en me disant que c'était une jolie femme, » mande Marie- Thérèse, qui aurait voulu savoir autre chose et avait, comme elle le dit, « coupé court sur son chapitre » en entendant l'ambassadeur lui faire un éloge de ce genre.

Madame de Polignac, nièce de la comtesse d'Andlau, qui avait été renvoyée de la Cour et du service de madame Adélaïde pour lui avoir procuré des livres obscènes, avait peu d'esprit, affirme Mercy, d'accord en cela avec le comte de La Marck. Dirigée par sa tante, elle affectait de mépriser les préjugés du vulgaire et affichait un amant « sans égard aux remarques du public. Sa conduite en matière de dogme n'était pas moins équivoque, et le premier médecin Lassonne, qui la connaissait, dit un jour à Tabbé de Vermond qu'il craignait que la liaison dont il s'agit ne portât à la longue quelque atteinte à la piété de la reine. »

re de vivre La Fcine passait ses soirées tantôt chez sa surinr^ouT\es tendante, tantôt . chez la princesse de Guéménée, amants, gouvcmante des enfants de France. Chez madame de Lamballe, elle trouvait le comte d'Artois, le duc de Chartres, enfin la société qui composait ce que Ton appelait le Palais-Royal, et a Ton y travaillait d'après l'intrigue de parti. » Chez la princesse de Guéménée se réunissaient la conitesse de Polignac, le baron de Besenval, le comte d'Esterhazy, le comte de Vaudreuil, et Ton y opérait « d'après le système et les vues d'un autre parti. » Dans la journée, la reine allait à des chasses et à des courses de chevaux, tellement absorbée par ces distractions qu'une fois des ambassadeurs étrangers furent trois semaines sans pouvoir être reçus par elle. Entraînée par le besoin de mouvement et de plaisir, ce elle passait tout à ceux qui se rendaient utiles à ses amusements, » et ce molif décidait presque toujours « Taccueil plus ou moins favorable qu'elle faisait aux gens. » Cette vie exclusive de femme du monde poussait Marie-Antoinette aux toilettes excentriques, aux parures coûteuses, enfin à tout ce luxe que peut entraîner une série de fantaisies que rien ne limite. Quoique le roi lui eût donné, en 1775, plus de trois cent mille livres de diamants, elle se laissa tenter par des girandoles du prix de six cent mille livres dans le mois de janvier 1776, et en juillet elle achetait encore des bracelets pour une somme de trois cent mille livres, afin d'être agréable à un joaillier patronné par une personne de son entourage. La reine, quoique avec répugnance, se décida, dans celte occasion, à demander deux mille louis au roi^ qui

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s'empressa de les lui remettre en disant : « Qu'il n'était point surpris que la reine fût sans argent, vu le goût qu'elle avait pour les diamants, » Marie- Thérèse, effrayée de ces prodigalités, fit des représentations à sa fille ; mais quand la reine ouvrit sa lettre, elle n'éprouva que la contrariété inspirée par une remontrance : ce Voilà que mes bracelets sont arrivés à Vienne ! s'écriait-elle devant Vermond, je gage que cet article vient de ma sœur Marie. — Pourquoi, dit l'abbé. — C'est de la Jalousie; c'est dans son goût. »

Le public, parfaitement au courant de ce qui se passait dans la famille royale, avait fait une plaisanterie caractéristique sur les augustes personnages dont elle était composée : « Le roi épargne tout, disaiton, la reine dépense tout; Monsieur achète tout, et le comte d'Artois se moque de tout. »

Les caprices personnels ont certaines limites qu'il est impossible de dépasser, quels que soient leurs excès. Aussi ceux de la reine n'auraient pas troublé l'État au point de devenir une calamité, si ses faiblesses n'eussent pas fait intervenir fréquemment, dans les affaires publiques les convoitises de sa société. Marie- Antoinette voulut donner l'ambassade de Suisse au beau-père de sa favorite, le vicomte de Polignac, parce qu'elle était lucrative, et que ses enfants tenaient à l'éloigner de Versailles. Le frère de Vergennes, qui y était nommé, se crut obligé, pour obéir à la fantaisie de sa souveraine, d'y renoncer. Le vicomte de Polignac était totalement dépourvu d'esprit et n'avait aucune dignité dans la conduite. C'était livrer la défense des intérêts du royaume à un représentant incapable, au

moment où un autre ambassadeur avait, par légèreté;

compromis la polilique de la France, îomte de Vcrgenncs cherchait, comme nous Tavons vu , à mé- TXn^ nager les susceptibilités de l'Espagne de manière à la France et conservcrsonalliance etànepas être entraîné à sa suite

ipagne ; ^

XVI décide (Jans une guerre que redoutait la France. Les rela-

I rappel, . " ^ i » / .

1er 1776. tions cutrc Louis XVI et son oncle s étaient personnellement établies dans d'excellentes conditions, et la cour de Madrid, qui avait tenu compte des embarras de celle de Versailles, se regardait comme unie à elle par une réciproque et loyale alliance, quand le comte de Guines prit sur lui de dire au ministre anglais, à propos des démêlés qui existaient entre l'Espagne et le Portugal, que, si l'Angleterre ne prenait pas parti pour le Portugal, la France n'assisterait pas l'Espagne. Il répéta cette singulière confidence à l'ambassadeur d'Espagne, le prince de Masseran. Masseran manda cette conversation à sa cour, et le comte d'Aranda remit une de ses lettres à Vergennes.

Quand cette affaire fut soumise au Conseil, le roi fut frappé, comme tous ses ministres, de l'embarras qu'allait susciter la légèreté de l'ambassadeur français vis-à-vis d'une cour ombrageuse, et malheureusement plus portée à la guerre que n'aurait souhaité la France. Louis XVI n'hésita pas à conclure que de Guines devait être rappelé de son poste, et il n'y eut pas une voix pour s'opposer à une résolution indispensable, si Ton voulait maintenir le pacte de famille.

Le jour où cette décision fut prise, la princesse de Guéménée donnait un bal. On dansait dans deux

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pièces et l'on jouait dans une autre, quand Lauzun, engagé dans une partie avec le conile d'Artois et le duc de Chartres, vit entrer la maîtresse de la maison, la figure bouleversée : ce Quittez le jeu sur-le-champ, lui dit-elle, j'ai quelque chose d'important et de pressé à vous communiquer. y> Il se lève et suit madame de Guéménée, persuadé qu*il va être mis à la Bastille, quand elle lui apprend que le comte de Guincs était irappelédeson ambassade d'Angleterre de la manière la plus humiliante; qu'il était accusé d'avoir agi contre ses instructions, et comproniis gravement l'alliance coïiclue avec TEspagne par le pacte de famille. Elle ajoute que le duc de Choiseul, qui s'était beaucoup întérressé à de Guines, taxait sa conduite d'inexcusable. Lauzun conclut aussitôt qu'il est impossible que de Guines ait fait de si grandes sottises, et prend la résolution de le servir, quand la reine arrive dans la pièce où il se trouvait suivie du duc de Coigny. L'affaire du comte de Guines est traitée ; Coigny insiste pour que la reine ne s'en occupe pas. Lauzun contredit Coigny, soutenant qu'il n'est pas d'avis que la reine demande grâce pour le comte de Guines, mais qu'elle devait lui faire obtenir d'être entendu avant d'être jugé ; « que, sans celle faveur, il serait impossible aux plus fidèles Serviteurs de la reine de compter sur ses bontés et sur son intérêt... — En voilà assez, répond Marie-Antoinette, je suivrai l'avis de M. de Lauzun. »

Vergennes, averti de cette espèce de complot, vergcnnesoï prévint le roi que le projet du comte de Guines et ^ ^^^^^^^ de ses amis était d'obtenir, par Tentremise de la reine, qu'il fût appelé en confrontation avec lui en I. 32

présence de Leurs Majestés. « Si, ajoutait-il, Sa Majesté daigne se rappeler que c'est par son commandement exprès que j'ai annoncé au comte de Guines son rappel, Elle sentira que la seule explication que je puisse avoir avec lui, est de lui dire trèsingénûment qu'il a été rappelé parce que Votre Majesté m'a ordonné de le rappeler. Votre Majesté a pu vouloir, sans inconvénient, que la reine fût informée du motif de sa détermination ; mais les soumettre à la discussion de M. de Guines, ce ne serait pas compromettre le caractère de votre ministre, mais attenter à votre autorité suprême. Il s'agit bien moins de la justification du comte de Guines que de jeter la confusion dans votre ministère... Je n'ai jamais fait de démarche pour y arriver... Votre Majesté m'y a appelé; j'ai obéi à sa voix, parce que le devoir me le prescrivait. Arrivé à ce poste si pénible et si envié, je n'ai rien négligé pour répondre à sa confiance... la prospérité seule de vos affaires m'a occupé. . . Je devais espérer de pouvoir exister à l'abri de l'intrigue et de ses orages. Ma prévoyance a été illusoire. Je n'entends rien aux tracasseries, je ne sais ni en faire, ni les soutenir : je n'ai que le courage des affaires. Insuffisant à un genre da combat qui m'est nouveau, je supplie Votre Majesté de me permettre de le refuser et d'offrir le sacrifice de ma place au respect dû à son autorité et à mon attachement inviolable pour sa gloire. La retraite ne m'effraierait qu'autant que J'aurais mérité de perdre l'estime de Votre Majesté et que je me serais rendu indigne de ses bontés et de isa protection. La justice et ma conscience ne me font pas appréhender un malheur aussi cruel. »

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