‹ La France sous Louis XVI; (volume 3)Chapitre 78 sur 95 · PAMPHLET DU COMTE DE PROVENGE · texte numérisé non relu

PAMPHLET DU COMTE DE PROVENGE

vaste alambic d'où l'on extrait la Gazelle de V agriculture... où s'élaborent les Èphémérides du citoyen... un laboratoire obscur où s'ébauchent les miinicipa lisations palriotiqties... Là on prépare au pauvre peuple des ressources inespérées. Là aussi on travaille à dissoudre et à détruire les chaînes sociales formées par l'inégalité des fortunes et des conditions.,. Frappé de ce spectacle, M. de Maurepas s'éveille en sursaut... Il n'est pas superstitieux.. • il ne croit à rien, mais il croit à sa femme. L'impression que cette machine avait laissée dans son esprit le suit partout; il la prend pour une inspiration extraordinaire ; il ne voit dans M"® de Maurepas que l'organe des décrets des dieux, et Tartificieux abbé Very partage Thonneur du préjugé. Cet abbé était un ambitieux subalterne, despote bas, insolent... ne tenant ni à son ordre par des vertus, ni à la cour par des litres, ni aux affaires par des talents. Cet abbé Very décidait du sort de l'empire.

<c II y avait encore en France un homme gauche, épais, lourd, né avec plus de rudesse que de caractère, plus d'entêtement que de fermeté, d'impétuosité que de tact ; charlatan d'administration ainsi que de vertu; fait pour décrier l'une, pour dégoûter de l'autre.,, timide par orgueil, aussi étranger aux hommes, qu'il n'avait jamais connus, qu'à la chose publique, qu'il avait toujours mal aperçue. Il s'appelait Turgot. C'était une de ces têtes demi-pensantes qui adoptaient toutes les visions, toutes. les manies gigantesques... Nuit et jour il rêvait philosophie^ liberté, égalité, produit net... M. de Maurepas, en

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appliquant toutes les circontances de son rêve au caractère de M. Turgot, crut voir le véritable réformateur de la France... Sa femme, inspirée par l'abbé Very, qui l'était par le mauvais génie anglais, en était fortement persuadée... M. Turgot est donc fait ministre de nos finances... Le premier usage qu'il fit de son crédit fut de se rendre tellement maître des ressorts encore souples de Louis XVI, qu'il l'entraîna à rimitation exclusive de ses mouvements... Il en a fait un mannequin à qui il ne reste qu'une attitude... M. Turgot déploie le grand étendard delà libellé... Le peuple, prenant la liberté au pied de la lettre, se soulève. Turgot... appuie ses raisonnements delà force... il prêche très-militairement ce pauvre peuple son bien-aimé ; il emprisonne, il fait pendre (il se méprend, par exemple, sur les vrais coupables : n'importe)... Ce qui est pendu est bien pendu ; le calme est rétabli en France... M. Turgot dit aux Français: Depuis mille ans vous avez des lois, des privilèges, des propriétés, des usages... Tout cela n'est que chimère et barbarie, soyez un peuple nouveau... Et voilà que, pour y réussir, il présente à Louis XVI six volumineux diplômes bien abstraits, bien épurés au feu de la liberté, renfermant les éléments précieux de la révolution générale. Pour assurer ses positions, M. Turgot s'était associé un autre mannequin, d'un genre fort extraordinaire, M. de Malesherbes. Le jeu de cette autre machine était brillant, rapide, imposant, mais très-inégal, très-disparate ; elle se pliait à toutes les formes... et n'en conservait aucune; car elle était aujourd'hui populaire, et le lendemain d'une conduite servile. Elle traçait des formules républicaines

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et signait également unecédule despotique. M. Turgot en avait la direction. Le vertueux Louis XVf^ plus économiste que jamais, s'extasiait à la lecture des diplômes... M. Hue de Miromesnil, garde des sceaux, proposait des doutes méthodiques avec de grandes réserves ; le Conseil secret adopta les six diplômes, mais il fallait enchaîner ou corrompre la magistrature... Une sage défiance des nouveautés, tout avait contribué à lui faire envisager M. Turgot comme le plus faux des prophètes; les six diplômes furent envoyés au Conseil... On s'assembla. Un lecteur intrépide se jeta dans les prologues qui préparent la substance de la loi : à cette lecture^ le Parlement bâille^ s'assoupit. Une voix réveille l'Assemblée... Un des plus accrédités dit : « Je soupçonne que M. Turgot travaille en secret pour les intérêts de la nation... Il ébranlera si bien les fondements de l'empire, qu'il faudra les refondre... Comme Louis XVI est de la meilleure foi du monde, comme il n'y entend rien, il faut le guérir de sa passion pour M. Turgot, en lui découvrant le précipice vers lequel il l'entraîne... M. de Maurepas se dévoue à maintenir les édits, un lit de justice est résolu... Les édits furent donc proclamés. Tout fut libre dans Paris. La carrière de tous les métiers et de tous les arts fut ouverte. On se réveillait tailleur, boulanger, serrurier et tout ce qu'on voulait. Quelques esprits étroits, qui ne voient rien en grand, trouvaient pourtant ce système monstrueux. Ils prétendirent que tout est classe et corporation dans la nature; que dans l'univers policé il n'existe que deux peuples à qui cette discipline est étran*

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gère^ le Batave et le Tartare; le premier comme peuple courller, le second comme peuple voleur. Ils ajoutèrent que, comme les Français ne pouvaient cire courliers, ils deviendraient fripons. Le privilège des grands hommes est de donner des secousses à leur siècle ; la secousse donnée, sauve qui peut ! Le grand homme une fois prouvé dans M. Turgot, il fallait tout espérer de lui ou tout souffrir,.. Jusqu'à celte époque, les rois avaient cru régir un même peuple... M. Turgot... en décomposant l'État... avait vu finement deux peuples dans un : l'un qu'il était devenu juste de fatiguer, l'autre... qu'il fallait caresser, rendre libre et insolent... Le bienfait de M. Turgot ressemblait de si près à un écart de l'autorité, :qu'on avait donné des gardes à la félicité publique. Parodie cruelle d'un acte de bienfaisance... on murmurait, on se flattait qu'on démontrerait à M. Turgot qu'il abusait des vertus de Louis XYL.. Les uns croyaient que l'événement le replongerait avec sa suite dans l'obscurité ; les autres avançaient qu'il renverserait la monarchie, et resterait debout au. milieu des ruines. y> oorance Cctto sortc dc narration, en forme de parodie, des éw'^îîlr un grands événements qui avaient eu lieu en France cil écnt. ^gpujs quelques mois, et de ceux qui pouvaient

B'accomplir encore, est un document historique d'une grande importance. Il jette une vive clarté au sein de ce monde de la cour qui ne connait pas la société qu'il prétend régir. Les princes, les magistrats, les grands seigneurs, montrent à Tenvi les uns des autres la même ignorance, les mêmes puérilités, la même impuissance à comprendre les vérités qui

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gênent leurs préjugés ou effrayent leurs intérêts.

Combien de temps Maurepas, avec son scepticisme railleur, allait-il résister à ces clameurs? Combien de temps un jeune homme de vingt-deux ans à peine, f^ouis XVI, soutiendrait-il un contrôleur général que tout son entourage critiquait, et que l'unique ami qu'il eût dans le ministère semblait renier en désertant son poste?

Le bruit de la retraite prochaine de Malesherbes Braitsde n'avait pas tardé à se répandre, et Voltaire, jugeant '^ertwjvoît de Ferney la porlée d'une pareille résolution, écri- c^^-^^^s^' vait à de Vaines : « Il est bien triste qu'il songe à se retirer lorsqu'il peut faire du bien. Il me semble qu'en se joignant à M. Turgot, pour refondre cette France qui a tant besoin d'être refondue, ils auraient fait tous deux des miracles \ »

La lutte qui s'accentuait de plus en plus entre les partisans des réformes et ceux qui les repoussaient, avait achevé de dégoûter Malesherbes. Il avait pensé, comme nous l'avons vu, à se faire remplacer par son cousin, mais Lamoignon n'avait pas voulu accepter au premier moment. Lorsque, peu de temps après il se ravisa, et voulut reprendre cette négociation par l'entremise d'Augeard, Malesherbes répondit : Mon cousin, « avec tout son esprit, n'est

< .Œuvres de Turgot, tome II, p. 551, 566, 569, 571, 573^ 576, 582. — Mémoires secrets, tome Vlll. p. 44; tome IX, p. 81, 83, 84, 86, 96, 100, 104, 111, 112. — Mémoires secrets d'Augeard, p. 87, dL -^ Mémoires sur ta vie et les ouvrages de Turgot, tome II, p. 138. — Eéimpression de l'ancien Moniteur, 1843, in-4. Introduction historique, art. Pesai,— Œuvres de Condor cet, tome XI, p. 1 et suiv. — Mémoires Historiques et poli" tiques du règne de Lduis XVI, par Sonia vie, tome III, p. 107 et suiv. — Œuvres de Voltaire, tome LXX, p. 26 et %m\, — Correspondance secrète de Marie-Thérèse et dïi comte de Jfercy, tome II, p. 410, 416. '

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qu'une bête. Il m'a fait perdre le moment, je ne suis pas aeluellement assez bien assis pour être maître de mon successeur. La place n'est plus tenablc, dans huit jours je me rendrai à mes livres et à mes amis. ))

Le roi, qui aimait Malesherbes, avait fait des efforts pour le retenir, et quand il avait vu quMls étaient vains, il s'était écrié : ce Que vous êtes heureux ! que ne puis-je aussi quitter ma place : » cri de désespoir d'un malheureux jeune homme qui- voulait le bien, hésitait sur la voie à suivre pour y arriver, ou, quand il croyait l'avoir trouvée, sentait faiblir sa volonté devant la vive opposition des personnes qui lui étaient le plus chères.

itessejuiês La rciuc, depuis le mois d'août 1775, s'était Puiignac. pj^jg^ j,^^ g^^j ^^g pj^g ^,jj.g p^^j, j^ comtesse de

PolignBC. Cette- dame, alors âgée de vingt-six ans, sans être précisément belle, écrit madame Campan, (c avait un sourire enchanteur, de beaux yeux bruns pleins de bienveillance, et je ne sais quelle grâce négligée qui se cachait dans chacun de ses mouvements. Bonne, égale dans son humeur, inaccessible à la jalousie, dépourvue d'ambition. Tout ce que disait madame de Polignac était empreint d'un caractère séduisant de vérité. » Le comte de Tilly parle de la même manière des charmes de sa figure, et madame de Genlis, en nous apprenant que madame de Polignac était petite sans élégance dans la taille, dit qu'elle portait dans sa a physionomie une candeur touchante, que son regard et son sourire étaient célestes. y> Continuant la légende de l'amie de la reine, le comte de Ségur affirme que madame de

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