LA ROYAUTÉ ET LA NATION
Le roi Louis XVI, en arrivant au trône, au mois Dcuzaonii de mai 1774, avait fait concevoir Tespérance qu'il sumpour** saurait, malgré sa piété, maintenir le clergé dans '^'^deJp,^ les bornes de la modération ; qu'il saurait, tout en ^S^mx les rappelant, contenir les parlements. Il avait donné des gages aux classes éclairées du pays, le jour où il refusa d'obtempérer aux conseils de l'assemblée générale du clergé qui voulait ouvrir une ère nouvelle de persécutions religieuses, et le jour où il dédaigna, en acceptant les réformes de,Turgot, les outrages adressés à la partie la plus nombreuse de la nation par desévêquesqui ne craignirent pas de s'isoler d'elle pour satisfaire leur orgueil et conserver intacts les privilèges pécuniaires de leur ordre. Louis XVI avait tenu tête au Parlement lorsque celui-ci eut l'audace de repousser^ avec d'injurieuses paroles, les améliorations depuis si longtemps attendues dans les lois qui président à l'assiette des impôts, et dans celles qui doivent protéger les familles vivant de leur travail.
Au mois de septembre 1776 tout était fini : le clergé triomphait ; le Parlement, uni à lui, triomphait; il ne restait rien du bien que l'on avait essayé de réaliser. Louis XVI, en deux ans, avait épuisé toutes les contradictions ; il était revenu à son point de départ, au point où son aieul méprisé descendit dans la tombe,
— Œuvres posthumes de Marmontel, tome III, p. 293. — Annales politiques de Linguet. Londres, 1777, in-8, tome I, p 468 et suiv.'— Recueil général des anciennes lois françaises, par Isambert, lome XXIV, p. 28 et suiv., 68 et suiv., 74 et suiv., 106, 272, 352. — Œuvres de Condorcet, tome I, p. 122, 264, 265; tome V, p. 151. — Souvenirs d'un page de la cour de Louis XVI^ par le comte d'Hézecques, p. 280. — Correspondance secrète inédite sur Louis XF/, Marie- Antoinette, la cour et la ville, publiée par Lescure, 1866, in-8, tome I, p. 2 et suiv., 13,21,25,92.
5i0 LIVRE TROISIÈME.
en laissant un peuple humilié et une administration en desordre. Comment une nation mûrie par les douleurs matérielles que lui avait infligées Louis XIY, comment une nation mûrie par le sentiment de la honte déversée sur elle durant le long règne de Louis XV, accepterait-elle de pareilles déceptions?
Les Français, privés d'organes légaux, s'étaient attachés à l'écrivain qui exprimait avec le plus de clarté et de bon sens leurs désirs et les tendances de leur esprit. Voltaire, encouragé, avait grandi au bruit des applaudissements de tout un peuple, s'était enhardi devant l'approbation qu'il recevait de toutes parts, et avait, pour ainsi dire, efiacé sa personnalité en acceptant celle de la foule. Modéré comme les personnes éclairées de son temps, violent et emporté comme les masses populaires quand une passion ardente les soulève. Voltaire reflétait, avec une singulière mesure et une étrange précision, tout ce que voulaient à la fois les classes moyennes, et tout ce que détestaient avec elles les classes inférieures de la population. C*est donc en étudiant ses aspirations et ses haines qu'il est possible de se rendre compte de la marche de l'opinion publique.
Les Français, si enthousiastes et si patients pendant les deux règnes qui venaient de se succéder, avaient accentué leur opposition aux doctrines absolutistes de leur gouvernement. Ils contestaient l'origine divine de la royauté, et par conséquent le pouvoir exclusif donné à des castes privilégiées, comme la noblesse et le clergé. Était-il possible, en présence de convictions pareilles, de leur faire accepter longtemps qu'un jeune homme de vingt-deux ans et une