LA CORPORATION ET L'ASSOCIATION. 1Ô
L'écrit obtenu par l'abbé Gaultier était plus que suffisant comme déférence envers un pouvoir temporel; aller plus loin, c'était méconnaître l'essence même de l'esprit religieux, c'était vouloir blesser celte pudeur de l'âme qui fait partie de tous les sentiments sincères et profonds. Qu'avait donc appris le clergé français dans la lutte soutenue, avec une cruelle sauvagerie, contre les protestants? L'h.onorar bilité de la majorité de ses membres, la piété sincère d'une foule d'entre eux n'avaient pas pu le préserver de Tespèce de lèpre qu'attache à l'humanité Vesprit de corporation.
L'association qui entraîne l'émulation des hommes Différence sur un sujet donné, et provoque l'activité humaine ''uco'^uor sans la reslreindre ni la détruire, devient souvent funeste quand elle passe de cet espèce d'accord qui unit plusieurs personnes dans un intérêt commun et d'une durée limitée, à l'état de corporation, c'est-àdire à celle d'hommes qui vivent sous une police commune relativement à leur profession et ont des visées de perpétuité pour l'œuvre qu'ils entreprennent.
La corporation par le fait seul de sa prétention à exister dans l'avenir comme dans le présent provoque parfois Téclosion d'une petite nation dans la grande, qui aura à la fois les qualités et les vices de ce que l'on appelle le patriotisme. Les intérêts de la corporation seront le but exclusif de ses membres, la personnalité de l'individu disparaîtra devant les décisions collectives et un grand peuple qui ne trouve pas dans des institutions libres, dans l'opinion publique, une force de résistance, se trouve tout à coup asservi à des passions et des intérêts qui le dominent et le n. il
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<02 LIVUE PREMIER.
subjuguent. S'ils'agit d'un clergéorgahîsé, il 6'écriera, quand il a la force matérielle en main : II n'y a qu'une vérité, il ne doit y avoir qu'une foi, malheur à qui affirme le contraire. S'il s agit de professions manuelles, les ouvriers diront : Le métier doit nourrir celui qui l'exerce, il ne faut pas permettre que d'autres que nous essaient de vivre de nolrfe genre de travail. Lai»ociéië6cri»ée D^g corporatious de tout genre avaient comprimé
sous rutreiiiU) » ° * ,
dos corporations, jg natiou entière sous une sorte de carapace qui gênait les mouvements de chacun, et aflfaiblissait, par la contrainte, le sens moral et la dignité d'une foule d'esprits. Cette carapace fut brisée, après des siècles de douleur et de souffrances matérielles et morales, par l'explosion du protestantisme, qui, à peine cclos, se divisa à l'infini en sectes de tous genres. Mais, si l'esprit humain avait trouvé un passage à travers ce despotisme qui enserrait les âmes et étouffait toute personnalité avec l'aide de multitudes ignorantes et enrégimentées, tout n'était pas encore fini. Les réformés, loin de comprendre que leurs divisions étaient une preuve palpable de la grandeur de leur cause, loin de s'enorgueillir, comme ils le devaient, d'avoir rendu à l'homme l'essor de ses facultés natives, s'étaient pris à imiter leurs adversaires, en faisant comme eux appel à la force et aux supplices pour comprimer Tâme humaine. Le moment n'était pas encore venu ou la multitude infinie des sectes conduirait inévitablement à la tolérance et donnerait à la Réforme le but qu'elle poursuivait, sans s'en rendre compte : la répudiation de l'autorité et la cotlsé'cration deréxâmen individuel et de'ropinîon'j^è'rèohnelle dansïes affaires religieuses*
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LE PROTESTANTISME ET LA UÔEftTÉ. I6â
Si, dans la nature terrestre^ rien n'est exactement DîTenité le même, si les feuilles d'un même arbre diffèrent el^^fi^\*uZé entre elles, les dissemblances dans les esprits Sont eeî'*unJ^7ffle. au moins aussi nombreuses. La diversité est le caractère à la fois physique et intellectuel de l'homme, et il est fort rare de trouver deux esprits s'accordait exactement dans leurs appréciations sur un objet qui n'existe pas matériellement ou n'est pas classé dans ce que Ton appelle les vérités mathématiques. La preuve irréfragable de la chimère d'une foi religieuse unique, est écrite, en lettres sanglantes, chez toutes les nations du globe. Les supplices, les persécutions les plus cruelles, font ressortir le défi jeté inutilement à l'œuvre de Dieu, et montrent l'incompressibilité de l'intelligence humaine.
Si les protestants n'avaient pas conscience de ce teeprotestantu qu'ils avaient fait, s'ils ne comprenaient pas que la taga!\eBl^e8"de révolution accomplie par eux entraînait comme conséquence l'égalité civile, et par conséquent le respect de chacun pour chacun et la liberté politique, c'est-à-dire la répudiation de ces autorités gouvernementales, indépendantes de l'opinion et de la volonté des peuples, comment le clergé français n'aurait-il pas méconnu des règles de bon sens qui, encore aujourd'hui ne sont pas unanimement admises*?
1 Voif , sur les crimes auxquels Tesprit de corporation entraîne dans des affaires matérielles : Lei associations ouvrières en Ângle^re. Paris, 1869, in -12; Les crimes de Sheffield^ p. 1 et suiv. — Sur l'oppression qui existait à Genève, V Histoire d'Esaû Gase, citoyen de Genève. Paris, Fischbacher, 1877 ; — Voltaire et Genève^ par Desnoiresterres, p. 1 et suiv. — Sur le protestantisme en Europe, VHistoire du- déveiêppeitieni intellectuel de VEurope^ par W. Draper. Paris, 1860, in-8, tomelll, p. 432, 157, 164, 177, 180, 181.
toate léberté.
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Vraie p^fession Convaincu qu^uR acte religieux n'a de valeur réelle devoitoire. quc s'il est spontané, que s'il part du cœur et n'a pour objet que Dieu, Voltaire avait vu avec surprise les anxiétés de son secrétaire à la demande d'une rétractation exigée par l'abbé Gaultier et de sa propension à y satisfaire. Wagnière, interrogé sur les causes de son agitation, avait supplié son maître de réciairer sur ses convictions intimes^ pour pouvoir, disait-il, démentir les inculpations dont ses ennemis ne manqueraient pas de charger sa mémoire. «Donnez-moi un papier,» lui répondit Voltaire, et il traça d'une main ferme :
« Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis,
en ne haïssant pas mes ennemis, et en détestant la
superstition. » Il signa cette déclaration, datée du
28 février, deux jours avant celle remise à Gaultier.
Voltaire II regardait si bien l'écrit accordé à cet âbbé
et rAcadémie; sa . , , , • i t «
conversation commc uu Simple protocolc que, remerciant La ^"^ L^rr^f*^"* Harpe venu pour demander de ses nouvelles au nom de l'Académie, il l'aborde avec ces mots : ce Hélas ! je n'ai pas cru pouvoir mieux reconnaître les bontés de l'Académie qu'en remplissant tous mes devoirs de chrétien, afin d'être enterré en terre sainte et d'avoir un service aux Cordeliers. j> H parla à Lorry de sa confession, et, voyant un sourire railleur firrer sur les lèvres du sceptique médecin, lui dit : a Vous me croyez donc bien impie ? *
a Vous craignei qa'on IMgnore, et vous en faites gloire, »
lui répliqua Lorry en citant ce vers qui s'adaptait à la circonstance.
^ Au reste, reprit Voltaire, je ne veux pas qu'on
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