PROFESSION DE FOI DE VOLTAIRE
jetle mon corps à la voirie. Tout cela me déplaît fort, cette prêtraille m'assomme, mais me voilà entre ses mains, il faut bien que je m'en tire. Dès que je pourrai être transporté, je m'en vais; j'espère que leur zèle ne me poursuivra pas jusqu'à Ferney : si j'y avais été, cela ne se serait pas passé ainsi. »
Déplorables détails dans lesquels il était nécessaire d'entrer pour faire comprendre ce que devient la religion quand, par le fait de la puissance temporelle d'un clergé, elle est une branche de l'administration publique.
Le mot religion signifie foi, croyance. La foi cequedetiei.na n'existe qu'avec la conviction , c'est-à-dire qu'avec m'ioii^mn^ une preuve évidente produite dans l'esprit, "•^'•"^i"®- Ces définitions n'ont aucun sens ou elles signifient ce que disait Turgot et ce que pensaient les hommes éclairés de son temps : qu'une religion « n'a de droit que sur la soumission des consciences, que l'intérêt de chaque homme étant isolé par rapport au salut, n'a, dans sa conscience, que Dieu pour témoin et pour juge. »
Le clergé, avec sa menace de flétrir un cadavre, sortait de sa véritable mission et traitait la foi religieuse comme une question de voirie. Que Voltaire ait cédé à la fois à un préjugé et au désir de ne causer aucun embarras aux siens; que le souvenir de raclrice Lecouvreur, portée en terre dans un fiacre, sous une escorte du guet, et enfouie dans un terrain désert, ait trop impressionné un vieillard, cela est possible ! Voltaire, qui avait triomphé de tant de préjugés, pouvait bien avoir celui que combatlaît Turgot lorsqu'il se récriait, en 1754, contre le désir
lue LIVHË PREMIER.
qui lui était exprimé de faire défendre par le roi au clergé les refus de sépulture, sous prétexte a qu'ils déshonoraient et celui qui meurt et la famille qui survit. 3) Mais quel mobile est-il possible d'attribuer au clergé dans cette lutte entamée contre un homme mourant, si ce n'est celui d'un pouvoir hautain et implacable contre toute résistance. Pouvait-il espérer une conversion ? Pouvait-il croire qu'il tromperait le public? « Le clergé, écrit un journal du jour, en annonçant la maladie de Voltaire, a tenu conciliabule sur conciliabule pour arrêter la manière de se conduire envers ce coryphée de la philosophie. » Et quand la confession a lieu, le même journal publie répigramme suivante :
Voltaire et l'Attaignant, d'humeur encore gentille, Aa même confesseur ont fait le même aveu :
En tel cas, il importe peu Que ce soit à Gauliier, que ce soit à Garguille; Mont Gaultier, cependant, nous semble bien trouvé,
L'honneur de deux cures semblables
A bon droit était réservé
Au chapelain des Incurables.
voiiairc visue A pcinc Tcmis, Voltaire continua ses courses dans Paris, ses visites à ses amis et à ses anciennes connaissances. Il fit demander à M""" la comtesse de Ségur, qui était alitée depuis deux années et presque mourante, de pouvoir se présenter chez elle. « J'étais tout yeux, tout oreilles en m'approchant de Voltaire, écrit le fils de la malade. •• Cherchant avec délicatesse à la distraire du présent par le souvenir du passé, il lui fit peu de questions sur son état... H lui rappela beaucoup d'anecdotes de la société dans laquelle ils vivaient ensemble autrefois, avec une
du Ségor,
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VOLTAIRH: CHtZ M«» DE SÉGUR. i67
vivacité d'esprit, une fraîcheur de mémoire, une variété de tournures et une abondance de saillies qui auraient fait oublier son âge... Il ne pouvait guérir une malade telle que celle qui Técoutait ; mais il la ranima... elle reprocha avec douceur, mais avec assez d'énergie, au vieux philosophe, ropiniâtrelé avec laquelle il s'acharnait, dans ses nombreux écrits, à foudroyer, à ridiculiser TÉglise et tous ses membres; enfin, la religion même, sous le prétexte de combattre de vieilles erreurs, d'absurdes superstitions et de dangereux fanatiques. »
<c Soyez donc, lui disait-elle, généreux et modéré après la victoire. Que pouvez-vous craindre à pré^ sent de tels adversaires? Les fanatiques sont à terre; ils ne peuvent plus nuire, leur règne est passé. — Vous êtes dans Terreur, répondit avec fougue Voltaire; c'est un feu couvert et non éteint. Ces fanatiques, ces tartufes sont des chiens enragés ; on' lésa muselés, mais ils conservent leurs dents; ils ne mordent plus, il est vrai ; mais a la première occasion, si on ne leur arrache pas les dents, vous verrez s'ils sauront mordre. » Ségur ajoute, en racontant celte conversation qui éclaire les émotions tuniultueuses qui fermentaient dans une foule de têtes': ce Le feu de la colère éclatait dans ses yeux, et la passion qui l'animait lui faisait perdre alors cette décence, cette mesure dans les expressions, que prescrivent la raison comme le bon goût, et dont il se montrait si habituellement le plus inimitable modèle. j>
C'était l'homme du peuple qui avait fait place au gentilhojçame^ avec la rude pnergie que commu-
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i08 LIVRE PREMIER.
nîque des souffrances subies et la concentration de pensées sur un but unique longtemps et vainement poursuivi.
souiudo Ségur, en présentant le contraste de Versailles
dt) Versailles ; o j r
dédain presque déserté et de Thôtel de Villette, autour dupour la quel « l'on entendait toute la journée les cris, les fiiiiiin« royale, aç^lamatious d'une foule immense et idolâtre, » nous initie, presque sans le vouloir, au dédain qu'inspirait à la nation une famille royale tendant chaque jour davantage à se séparer d'elle et à fronder, sans en avoir conscience, ses aspirations les plus ardentes.
Le comte de Mercy écrit, à la date du 20 mars : « L'arrivée du poète Voltaire a fait commettre ici les plus grandes extravagances dans la forme des hommages qu'on a voulu rendre à ce dangereux bel esprit. On aurait désiré qu'il fut appelé à Versailles et qu'il y reçut un accueil distingué. La reine a été vivement sollicitée à cet effet ; mais Sa Majesté s'y est refusée très nettement et a déclaré qu'elle ne voulait en aucune façon d'un homme dont la morale avait occasionné tant de troubles et d'inconvénients. j>
Voltaire, effectivement, eût désiré voir le roi et la reine, quoiqu'il eût écrit en 1776 à son biographe Du Vernet : oc Ceux qui vous ont dit, monsieur l'abbé, qu'en 1744 et 1745 je fus courtisan, ont avoué une triste vérité. Je le fus; je m'en corrigeai en 1746, et j|e m'en repentis en 1747, De tout le temps que j'ai perdu en ma vie, c'est sans doute celui-là que je regrette le plus. » L'alliance des formes de la déférence vis-à-vis du pouvoir, au milieu de ses révoltes contre les abus du gouvernement, avait été une des causes de sa puissance. La nation les lui pardonnait
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VKRSAiLLES DÉSERTÉ. 169
en faveur de son amour passionné pour ses semblables. Cet amour, sa haine de l'injustice, que ses ennemis mêmes avouent au milieu de leurs injures, presqu'à leur insu \ faisait accepter des faiblesses, habilement révélées par un journal en ces termes : a Quelqu'un des philosophes qui forment la cour de M. de Voltaire, le voyant affligé de ne pouvoir aller à Versailles dans l'appareil qu'il aurait désiré, Itii dit : Vous êtes bien bon ; savez-vous ce qui vous serait arrivé? Je vais vous l'apprendre. Le roi, avec son affabilité ordinaire, vous aurait ri au nez et parlé de votre chasse de Ferney; la reine, de votre théâtre ; Monsieur vous aurait demandé compte de vos revenus ; Madame vous aurait cité quelques-uns de vos vers ; la comtesse d'Artois ne vous aurait rien dit,
« M. Hénin, qui représentait la France à Genève, écrit à Vergeones, à propos de rovation faite à Votaire par les habitants da pays de Gex : « Pour l'homme le plus insensible au bonheur de ses semblables et à sa gloire personnelle, c'eût été certainement une journée bien brillante, à plus forte raison pour M. de Voltaire, qu'on peut dire qui réunit à l'excès ces deux sentiments. » (Cité dans Voltaire, son retour et ta mort, p. 77.) Dans les Swkvmirs de Félide, M— de Genlis, si âpre contre Voltaire, écrit : a U nous mena dans le village pour voir les maisons qu'il a bflties et les établissements bienfaisants qu'il a formés. Il est plus grand Ih que dans ses livres, car on y voit partout une ingénieuse bonté, et l'on ne peut 86 persuader que la même main qui écrivit tant d'impiétés... ait fait des choses si nobles, si sages et si utiles. » (Paris, 1804, ln-12, p. 212.) Vinet, dans son Histoire de la littérature française (Paris, 1853, in-8, tome H, p. 119), écrit : « Il a pour l'humanité un amour ardent, mais dépouillé de respect ; il Taime comme une maîtresse, mais non comme une femme légitime. » Linguet, dans ses Annales, si remplies d'attaques contre les idées de liberté, qui approuve jusqu'à un certain point l'attitude du clergé contre Voltaire, dit en parlant de lui : « Il est vrai que M. de Voltaire paraît avoir été d'une excessive sensibilité. Son imagination impétueuse s'affectait avec violence de l'injustice et de la méchanceté : celte disposition fatale peut l'avoir rendu quelquefois imprudent, et même injuste à son tour. )> {Annales politiques et civiles de Linguet, tome X, 1783, in-8, p, 162.)
Volljijro à rAc.idômie
i;0 LIVRB PREMIER.
et le comte vous aurait entretenu de la Pucelle. f> Voltaire, qui avait repris le cours de scg visites, aô'ma'rs Ï778. sc Tcsolut, lo 30 TOars, à aller voir jouer sa tragédie dlrènej dont la première représentation avait eu lieu en présence de toute la cour, sauf le roi, et d'une foule enthousiaste. Résolu de s'arrêter, à l'Académie, qui siégeait alors au Louvre, il monta, à quatre heures, en voiture au milieu d'une foule qui avait peine à lui faire passage, et l'accueillit sur toute sa route et à la porte de l'illustre assemblée, aux. cris de : Vive M. de Voltaire ! Le poète trouva, dès la première salle, tous ses collègues qui avaient résolu, en venant au devant de lui, de lui rendre un hommage refusé jusqu'alors, même aux princes étrangers qui venaient honorer leurs séances. Les membres appartenant au clergé manquaient seuls dans ce jour mémorable, absence parfaitement explicable, mais absence qui caractérisait l'isolement des chefs du clergé français au milieu d'un peuple dont ils prétend'aient diriger les consciences et presque les actes matériels de la vie.
L'Académie pria Voltaire d'une voix unanime de s'asseoir à la place du directeur et d'accepter ce poste pour le trimestre d'avril, quoique cette position fut ordinairement tirée au sort, d'Alembert lut un éloge dans lequel il caractérisait, en les mettant en présence, les beautés poétiques de Boileau, de Racine et de Voltaire, en disant : a Je nomme ce dernier quoique vivant ; car pourquoi se refuser au plaisir de voir d'avance un grand homme à la place que la prostérîfé lui destine. »
Voltaire sortant de l'Académie retrouva la foule
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