‹ La France sous Louis XVI (volume 4)Chapitre 69 sur 177 · II · texte numérisé non relu

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d'Estaing.

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les établissements de Tile du Sumatra. Fait de nouveau prisonnier dans cette guerre de corsaires» la seule possible pour la France dans de lointains parages» il fut envoyé en Europe, enfermé dans un cachot à Portsmouthy et ne recouvra sa liberté qa*à la paix.

Les exigences de son passé militaire qui en avaient fait nécessairement un marin et un soldat, le grade de lieutenant général auquel il était élevé depuis 1763, la pénurie d'officiers de marine capables et résolus, que révélaient leurs défaillances dans les dernières guerres» tout appelait l'attention des ministres sur d'Estaing. Il s'agissait d'une campagne où le chef de Texpédition aurait à trouver souvent des ressources en dehors d'une administration réglée et méthodique comme dans une guerre européenne, il fallait de plus que l'esprit du diplomate s'unit à celui du guerrier pour résoudre une foule de questions qui ne manqueraient pas de se présenter dans cette alliance nouvelle d'une monarchie avec un peuple révolté et d'adversaires de la veille transformés en alliés du lendemain. Ennemi passionné des Anglais qu'il avait toujours combattu, d'Estaing, par une circonstance heureuse, était sympathique à la cause soutenue par les Américains, et appartenait à cette portion de la noblesse française qui non seulement se résignait, mais acceptait et désirait les changements imposés par le développement de la civilisation.

Refusant la nomination d'amiral que lui offrait le t*oî^ parce que, officier de terre, il lui semblait peu juste d'occuper le plus haut grade dans un corps où

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il n*avait pas fait ses premières armes, d'Ësluing partit avec le titre de vice-amiral.

Il était plein du souvenir des cruelles divisions qui avaient perdu les colonies françaises de l'Inde, et parfaitement au courant des passions qui unissaient les ofBciers de la marine dans un intraitable esprit de corps et un dédain aristocratique pour quiconque n'avait pas débuté sur les vaisseaux de l'État et n'appartenait pas à la noblesse. D'Estaing savait qu'il était traité de bleu S par les capitaines de navires mis sous ses ordres, et qu'aux difficultés d'une laborieuse et aventureuse campagne se joindraient la malveillance de ses subordonnés. Mais il était aussi ferme qu'éclairé. Jugeant en citoyen la grandeur de la mission qui lui était confiée, il partait résolu à tout faire pour sa réussite, et à ne pas la compromettre dans un de ces combats stériles qui n'ont pour but que la gloire personnelle et fugitive d'un chef.

Obligé, par prudence, détenir compte du mauvais vouloir de ses officiers qui pouvaient s'entendre pour se disperser, sous prétexte de gros temps, d'Estaing ordonna de ne marcher que de jour afin de pouvoir compter chaque soir le nombre de ses navires en les mettant en panne. Il allongeait ainsi beaucoup la durée de la traversée, mais sa défiance était tellement comprise par le public que le bruit courut à Paris, peu de jours après son départ do Toulon, qu'il avait tiré à boulet sur un de ses na-

* Les marins de TËiat donnaient ^ aux marins de la marine marchande, ce titre qui était un honnetr aux yeux du public. -- Voy. la France soux Loui« J F, tome V, p. 276*

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vires dont le capitaine méconnaissait ses signaux \ Parti de Toulon le 13 avril, d'Estaing avait eu une traversée qui avait durée quatre-vingt-dix sept jours. Une frégate envoyée à la côte lui ayant annoncé l'évacuation de Philadelphie et la victoire des Américains à Monmouth, il leva Tancre sans prendre le temps de renouveler sa provision d'eau douce, et Courut aux ennemis sur Tassurance donnée par un pilote américain quMl pourrait atteindre la flotte anglaise au fond de la rade de Sandy-Hook. Les marins français résolus comme leur chef, s'exaltaient à la vue des mâts des navires qui pointaient

* Histoire de la guerre d'indépendance des États-UniSf par BoHji, t. I, p. xvij ; tome \U, p. 202 et suiv!, 210 et sui?., 220 et suiv , 332 et suiv., 345 et suiv., 347 et suiv., 353 et suiv. — History of ihe reign of George 111 f by "Edward Baines^XA, p. 125 et suiv. —Archives du ministèn de lamarine. Négociations secrètes entre TAngtetBrre et l'Amérique. Autographes. Premières lettres des délégués anglais au Congrès et réponse du Congrès, 9 et 17 juin 1778. Campagnes. Carton 76. Journal de bord de M. de Senneville. Lettre de M. de Senneviile, du 5 mai 1778. Campagnes d'Amérique du brigadier Prud'homme de Borre ; il cite la lettre de Washington au Congrès du 1" juillet 1778. Correspondance générale, 1776. Mémoire de M. Parisot. Correspondance générale, 1779, voir «ne lettre sans .signature où l'amiral d'Ëstaing est dénigré de la manière la plus malveillante, et ou Ton dît notamment, h propos des précautions prises par lui contre le dispersement de s^ flotte : « On partit de Toulon sans avoir tendu les haubans, la mâture fut à bas; on aurait pu arriver quinze jours plus tôt à Boston, malgré la contrariété des vents ; mais il fallut faire en chemin des évolutions et donner le temps aux Anglais de quitter la Delaware. » — Mémoires, correspondance et mar^uscrits du général Lafayelte, tome I, p. 50 et suiv., 11 . — Biographie nouvelle des contemporains, par MM. Arnault, Jay, Jouy, etc., Paris, 1822, in-8. article d'Ëstaing. — Moniteur des 9 février et 8 mars 1792, numéros 40 et 68. Voir les raisons données par d'Ëstaing pour ne pas accepter le grade d'amiral. — Correspondance èecrète inédite sur Louis XVI et Marte- Antoinette, publiée par Lescure, tome ï, p. 164, 165, 166, 171. — Histoire de la révolution d* Amérique par rapport à la Carolirhe méridionaUt par David Bamsay, membre du congrès anaéricain, traduit de l'anglais. Londres et Paris, 1787, in-8. tome I, p. 167 et suiv.

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au-dessus de l'étroite presqu'île interposée entre eux et la pleine mer. Là se trouvait l'eau douce dont ils avaient besoin après une longue et fatigante traversée, là étaient les adversaires qu'ils étaient venu chercher si loin, là se trouvait presque l'ouverture du port de New*York. Mais le pilote pris à l'entrée de la Delaware devint hésitant, puis refusa de guider la flotte à travers un banc de sable où il n'existait qu'un étroit chenal abordable aux gros vaisseaux. D'Estaing se jeta presque seul dans un canot pour explorer par lui-même des passes qui avaient coûté la vie à un officier, à plusieurs matelots et la perte d'une quantité de bâtiments à rames. Les pilotes convoqués en Conseil, ayant déclaré la tentative impossible, la flotte française dut quitter une côte inhospitalière et faire voile, sur la demande de Wasinghlon, vers Newport dans le Rhode- Island.

Une fois devant ce port, le général américain D'E^taingdaDl Sullivan qui n'était pas prêt, demanda à d'Estaing * ^^ ^r* '*''*' de différer l'attaque de la ville de manière à ce g,s^dauôn^aicc qu'elle coïncidât avec celle qu'il méditait du côté de ^""cwei!" la terre. D'Estaing attendit, puis^ sur la demande de Sullivan, força le passage de Newport et entra dans la baie de Connecticut. Il en sortait pour attaquer la flotte anglaise, quand s'éleva une tempête terrible qui dispersa les deux escadres aux prises, abattant les mâts du navire monté par l'amiral, arrachant son gouvernail. Lorsque les flots se furent apaisés, les Anglais coururent réparer leurs avaries à Sandy- Hook et à New- York, et les vaisseaux de d'Estaing vinrent se réunir dans les eaux de Rhode-Island .

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2iG LIVRE DEUXIÈME.

Tous les capitaines de navire furent d'avis, dès qu'ils se retrouvèrent, qu'il fallait ne pas rester plus longtemps exposés à une destruction inévitable et qu'il était nécessaire d'aller se réparer à Boston. A la nouvelle de cette décision, Sullivan qui presr sait le siège de Newport, demanda vivement à d'Esr taing de ne pas déférer à cet avis. Le général Green et Lafayette vinrent à son bord le supplier de ne pas compromettre par son départ un succès certain. D'Estaing parlant à Lafayette, moins comme à un envoyé du général Sullivan qu'à un ami, lui dit avoir reçu, à son départ de France, Tordre positif de se rendre à Boston en cas d'accident ou de l'a rivée d'une flotte anglaise supérieure en force; il lui exposa l'opinion de ses officiers et de quelques pilotes américains qui jugeaient sa situation dangereuse. Poussant à ses dernières limites la déférence pour des alliés qu'il désirait satisfaire, il assembla un nouveau conseil de guerre dans lequel l'unanimité des suffrages fut pour un départ immédiat, ce Après plusieurs mois de souffrances, dit-il à Lafayette, en lui apprenant cet avis auquel il ne pouvait pas se soustraire, après plusieurs mois de souffrances, mes hommes se reposeront quelques jours; je réparerai mes vaisseaux, et si je suis aidé pour me procurer des mâts, trois semaines après mon entrée dans le port, j'en sortirai, et nous combattrons alors pour la gloire du nom français et les intérêts de l'Amérique. »

Irritation du Mais CCS cxplicatious si concluantes ne pouvait"' méwnten"iim^^^^^ être admiscs par un général qui voyait échouer, par de. Américains. ^^ départ, SCS cspérances de gloire et de succès et par

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un public qui avait espéré voir la flotte anglaise surprise dans la Delawate par l'arrivée de l'escadre française, puis s'était bercé de l'espoir d'un combat dans la rade de Sandy-Hoôk. Sullivan et ses officiers protestèrent, dans les termes les plus vifs, contre la résolution de d'Estaing et en un instant les vieilles défiances qui existaient entre les Américains et les Français reparurent. Les souvenirs d'an* donnes luttes furent attisés par les commissaires anglais et le peuple de Boston s'ameutant contre des matelots français , engagea une lutte dans les rues où le chevalier de Saint-Sauveur perdit la vie. Il en fut de même à Charles-Town, mais heureusement les chefs rivalisèrent chacun de leur côté de patriotisme et de bon sens pour étouffer ces germes de division.

Le Congrès prescrivit à Sullivan de supprimer sagèsM sa protestation et sans blesser l'honneur et la sus- wa^i^toD^^d ceptibilité d'aucun officier, prit des mesures pour àmt^ne. empêcher la publicité de ce désaccord momentané. Digne en tout point de commander avec une incontestable autorité, Washington répondit au cri de douleur poussé par Lafayette :

(c Je me sens blessé moi-même par les réflexions dénuées de convenance et de raison qui peuvent avoir été faites sur le comte d'Estaing et la conduite de la flotte; et j'en soùfl're pour mon pays. Laissezmoi cependant vous conjurer, mon cher marquis, de ne pas attacher trop d'importance à d'absurdes propos tenus peut-être sans réflexion, et dans le premier moment d'une espérance trompée. Tous ceux qui raisonnent reconnaîtront les avantages que

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248 LIYRË DEUXIÈME.

nous devons à la flotte françaitse et au zèle de son commandant; mais dans un gouvernement libre et républicain, vous ne pouvez comprimer la voix de la multitude ; chacun parle comme il pense» ou pour mieux dire sans penser, et par conséquent, juge les résultats sans remonter aux causes. Les critiques qui ont été dirigées contre |les officiers de la flotte française seraient très probablement tombées avec plus de violence encore sur notre flotte si nous en avions une en pareille situation. C'est la nature de rhonQine que de s'irriter de tout ce qui déjoue une espérance flatteuse et un projet favori^ et c'est une folié trop commune que de condamner sans examen. » ^^^IrEitoin" ^^ D'Estaing était aussi disposé que Lafayette à suivre pir Lafayeite. CCS conscils plcins de sagesse, et le jeune marquis rencontrait en lui un gentilhomme qui acceptait, dans le calme de l'âge mûr, à la suite d'u^e dure expérience de la vie, les opinions et les idées qui Tenthousiasmaient. La France n'avait pas, dans le chef de son escadre, un de ces condottieri disposés à se battre pour toutes les causes, mais un homme convaincu qu'il verserait son sang dans Tintérêt de sa patrie et de l'humanité entière. « C'est un homme, écrit Lafayette, en parlant de d'Estaing,dont j'ad-v mire le talent, le génie et toutes les grandes qualités du cœur et de l'esprit, autant que j'aime ses vertus, son patriotisme, son amabilité. »

Malgré le vif désir qu'avait l'amiral français de servir la cause des Américains, il ne put rien faire de décisif, arrêté tantôt par la tempête qui dispersait sa flotte comme celle de ses adversaires au moment pu la lutte allait s'engager, tantôt retenu dans le

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le: marquis de bouille. 249

port par le défaut de vivres ou la réparation des avaries qu'avaient subies ses vaisseaux.

L'amiral Byron, après avoir radoubé ses navires à ^^^f^nimeT^ New- York, était venu dans les eaux de Boston sur- anoyembreiTTS; veiller la flotte française, quand une tempête dispersa Bouuié. son escadre. D'Ëstaing profitant de suite de son éloignemenl appareilla pour gagner une des îles françaises des Antilles et, le 6 décembre, arrivèrent à la Martinique six de ses navires que le vent avait séparés de lui.

Le gouverneur général des îles du Vent était le marquis de Bouille, soldat énergique, mais esprit étroit et absolu, partageant tous les préjugés de sa caste et n'ayant aucune sympathie pour la cause soutenue par les Américains. Bouille, qui avait vengé sa patrie de la destruction des élablissements français de Saint-Pierre et Miquelon, au banc de Terre- Neuve, en conquérant l'île de la Dominique, le 7 septembre 1778, prit de suite, à la vue des navires français arrivés les premiers dans le port, la résolution de continuer ses exploits en attaquant Saint-Vincent. Il s'était déjà concerté avec le chef de cette division de Tescadre, quand elle fut suivie deux jours après de la flotte entière.

D'Ëstaing présenta à Bouille Tordre du roi qui faisait de lui le commandant militaire supérieur pour l'atlaque et la défense dans toutes les iles du Vent tant qu'il y résiderait. Bouille fut profondément blessé de se trou ver en sous ordre, ce c'est à cette époque, écritil dans ses. mémoires inédits,. cités par son petit-fils, que je commençai à éprouver tous les désagréments qui m'ont fait passer des jours pleins d*amertume. r>

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au mÎDistre.

250 LlVBb DEUXIEME.

nd.crvo de d;Es. D'Estaiog, si déférant pour les généraux améri- **deBoSiié?^ cains, si prêt à aider à leurs projets sans tenir compte des intérêts de sa gloire personnelle, si rempli d'épanchement pour Lafayette, sentit, dès le premier moment, que l'hostilité des officiers de son escadre allait trouver un appui dans le gouverneur des îles. Il écouta les plans conçus par M. de Bouille avec une politesse froide, tenant naturellement à l'écart un officier irritable, prêt à critiquer avec passion des projets qui n'étaient pas les siens, tout eii exécutant avec vigueur et ponctualité les ordres qu'il recevait.

Échec de d'Es. D'Estaing, résolu à l'attaque de la Barbade, pré- "^Faieîtrr'^* parait cette expédition, quand il apprit, le 14 décembre au matin, que la flotte anglaise, après avoir séjourné trois jours dans cette île, s'était dirigée, avec des troupes de débarquement, vers Sainte-Lucie. Plein de joie^ au premier moment, à l'espoir d'engager une action navale contre ses adversaires, l'amiral change précipitamment de projet, fait embarquer à la hâte les troupes et parti à midi, se trouva quatre heures après en vue de Sainte-Lucie. La flotte anglaise mouillée dans la rade put braver les navires français en refusant le combat ; et d'Estaing s'acharna vainement pendant plusieurs jours à chasser, par une attaque de terre, les Anglais des postes qu'ils avaient facilement conquis sur une faible garnison. Il regagna^ le 30 décembre, Fort-Royal, la tristesse dans le cœur et écrivit au ministre : « Monseigneur... L'escadre du roi réunie ici, n'a pu défendre ou du moins reprendre Sainte-Lucie... M. le marquis de Bouille, débarqué avec les troupes,

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