LE COLON DUMONT ET MONDENOIT
d'une administratioD coloniale livrant» sans garantie, toute une population aux caprices, et aux convoitises de quelques hommes.
Dans le combat livré aux grandes Saintes, soixante- L'habitation
^ . , , , . . , , . , do colon Dnmont
seize nègres pris les armes a la main avaient ete incendiée. jugés et condamnés à mort. Pendant Tintervalle des neuf heures écoulées entre le jugement et son exécution, sept d'entre eux s'étaient enfuis et réfugiés de force dans une métairie isolée où se trouvaient trois nègres et quatre négresses. Une des négresses s'étant échappée courut avertir les soldats, qui, accourus à sa suite, massacrèrent indistinctement les femmes, les noirs fidèles comme les révoltés, et incendièrent l'habitation après Tavôir pillée.
Le propriétaire de la métairie, un colon nommé AédamationB de Dumont, après avoir inutilement essayé d'obtenir ..JÎ^2S"ii îlonjustice du conseil des Saintes, se rendit à Basse-Terre^ ^îi"^TÎ?rre. réclamant de l'intendant une indemnité de sept mille quatre-cent livres. Repoussé par lui comme ayant fait une demande inconvenante et injurieuse, Dumont, appuyé par la sympathie de la population blanche presque entière et de celle de tous les propriétaires de terres et d'esclaves, formula sa réclamation devant le Conseil supérieur de Basse-Terre. Mondenoit, voyant s'engager au grand jour la grave question du conflit entre les pouvoirs établis pour gouverner les colonies, essaya d'étouffer cette contestation par une transaction avec Dumont; mais ses offres furent refusées, et le Conseil supérieur, malgré les démarches faites auprès de ses membres,se déclarant compétent, assigna devant lui le commissaire ordon** nateur et le colon.
jogeineDt reiidn Une 081186 pareille, dans laquelle se trouvait engaeS!^iteo^^t gée rautorité des eommandants supérieurs et des des coBMUie». ji^yt^uants du roi, passionna en un instant les populations de toutes les îles. Le commissaire ordoniiateur refusant de comparaître ou de se faire représenter à Taudience, leConseil supérieur deBasse-Terre constitua, par jugement, le colon Dumont créancier du Trésor pour une somme de cinq mille six cents livres.
A peine la décision est-elle prise, que Hondenoit fait saisir les douze conseillers et les envoie prisonniers à Port-au-Prince; mais Dumont, recherché par ses agents^ lui échappe en se cachant à bord d'un bâtiment marchand espagnol prêt à mettre à la voile pour Marseille.
Dumont h ver^ Une fois sur le sol français, il court à Versailles et ^Sde^pute^ie 'nS! parvicut à se faire présenter à la reine. Marie- Antoinette écoute avec une douloureuse surprise le récit des événements qui ont ensanglanté les Antilles françaises, et Louis XVI, qui se fait amener Dumont, est vivement ému du récit énergique que lui fait le colon de ces crimes commis au delà des mers. Mondenoit est blamé et rappelé, et l'ordre est donné de rendre la liberté aux conseillers de Basse-Terre. Le gouvernement central se montre clément pour les révoltés de Saint-Domingue, les confiscations opérées contre les rebelles sont levées. Les saisies faites au profit de TÉtat des biens laissés par des colons qui ont pris part à l'insurrection sont abandonnées à leurs héritiers, et de Vaivre précède d'une année le retour en France de d'Ennery, qui y revient en 1776. Ces mesures de mansuétude et de justice tardive apaisèrent un moment les popu-
LAUZUN BT VBR6ENNES. 3fK»
iBtiôns, mais ce ne fat qu'un éclair passager an milieu d'une sombre nuit. Rien ne changea dans Tadministration des colonies, les populations n'obtinrent aucun de ces droits de contrôle et de défense qui étaient si vivement réclamésà la même époque par les colons anglais, et qui sont les seules garanties sérieuses et efficaces contre de déplorables et souvent d'odieuses exactions. Les Antilles furent toujours traitées, par lesfonctionnairesdela métropole, comme un pays conquis, et la paix pré49ente ne devait être qu'une courte trêve avant les troubles de l'avenir.
Yergennes, très-ému des perspectives de guerre qui se montraient de toutes parts^ aurait vivement désiré combiner un système d'alliance qui eût assuré au moins la paix sur le continent européen. Presque au moment où Beaumarchais prouvait avec sa viveimagination et^ il faut le dire, avec les plus irréfutables arguments, la nécessité, pour la France, de renoncer à ses vues pacifiques, le hasard ofTrait à Vergennes l'occasion de renouer des relations avec la Russie.
Le duc de Lauzun, ayant désiré, pour se rap- Tentative de procher d'une femme qu'il aimait, Tambassade de e^ZT^T^ France à Varsovie, s'imagina, pour conquérir ce ,^ujî|n'^2t vel poste, d'écrire sur les affaires de Pologne, de Prusse 8®°°®* et de Russie, et de faire part de ses élucubrations politiques au résident russe à Varsovie. M. de Stakelberg envoya le mànoire du seigneur français à Saint-Pétersbourg, et l'impératrice, qui désirait ne pas rester isolée avec Frédéric pour seul allié, saisissant avec empressement ce qu'elle regardait (somcse une ouverture que lui faisait la France, '^erivit une lettre flatteuse à son auteur.
400 r.IYRB TROISIÈME.
Yerg^nes» averti , manda LauKun à Versaillea, et chercha» dans la conversation^ à obtenir des renseignements qui pourraient le guider. Latizun, arrivé vers la fin de mars 1775, s'applaudit de la réception que lui fit le ministre, et affirme qu'il devait repartir sous peu de jours pour la Russie, où Timpératrice Qi semblait le désirer vivement, d Mais, dit-il , M. de Yergennes changea bientôt d'avis et a fit journellement des difficultés absurdes, voulant rompre cette négociation sans qu'il parût y avoir de sa faute, i> et finit par décider que ce serait M. de Juigné, son ami intime, nommé ambassadeur à Saint-Pétersbourg, qui traiterait avec la Gzarine. Lauzun est dans l'erreur en croyant que le sage Yergennes a jamais eu l'idée de confier une aussi délicate mission à uû seigneur présomptueux et débauché comme lui. Une circonstance qui concerne cette ambassade, nous aide a comprendre les qualités que recherchait Yergennes dans les personnes qu'il employait. M. de Monteynard s'était blessé de la nomination de M. de Juigné, et avait voulu se plaindre au roi de ce qu'il regardait comme une injustice : <i Je ne contesterai pas à M. de Monteynard ses prétentions, répondit, le 29 décembre, Yergennes à Louis XYI, il aurait des titres pour arrivera tout, si l'esprit léger et agréable suffisait; mais sa facilité à manier lé sarcasme, qui ne Ta pas fait chérir à Cologne, ne servirait pas les intérêts de Yotre Majesté à Saint-Pétersbourg, où Elle a besoin d'un ministre éclairé et d'un caractère paisible et modeste. »
Du reste, la prudence de Yergennes ne devait pas tarder à être justifiée, car, à peine le roi de Prusse
JOSEPH H ET MAniË-THÉRÈSE. 401
avait-il connaissance d'une entente possible entre h France et la Russie qu'il essayait de troubler la négociation avec son impudence habituelle, (k Sa Majesté m'a renvoyé hier, mande Vergennes à Louis XVI, le 17 avril, une lettre interceptée du roi de Prusse, çlle semble être l'ouvrage du délire. C'est vouloir outrer la méchanceté de nous imputer la nouvelle absurde du soulèvement des janissaires ; son ressentiment était vivemrat allumé par la découverte des insinuations de M. de Lauzun. Le roi de Prusse est un amant Jaloux et furieux ; il a séduit et fasciné Timpératriee de Russie, et il ne pardonne pas de vouloir l'éclairer et la ramener dans une meilleure voie. Vu la tournure: empoisonnée que ce prince sait donner aux choses les plus simples et les plus honnêtes. Votre Majesté daignerait-elle me permettre de corn* muniquer à M. le baron de Rreteuil la démarche que j'ai faite en dernier lieu, par M. de Lauzun, em lui recommandant de n'en faire usage que lorsqu'il en verrait la nécessité?»
Il était efTectivemeat très-nécessaire que Tambas- Lempereiir sadeur de France à Vienne pût savoir ce qui sepas- '**d2 «priu!** sait entre sa cour et celle des deux États qui confi- "'Sats^^'^LÎto naient l'Autriche. Le nouvel empereur d'Allepiagne '^^^'^' était loin de dpnner à la France les garanties de bon sei^.etdejugçment^qu'elle trouvait dans les relations établies avec sa mère. Vaniteux et jaloux de la gloire du roi de Prusse, il se laissait aller aux rêves de son imagination : a II est inC'Oncevable, écrit sa mère à Mercy, qu'avec tant de talent et d'esprit, avec tant de morale pour sa propre personne, l'empereur sf laisse entraîner par des mauvais garnements, qu'il
402 LIVRE TROISlËMË.
les parotége, et qu'il se défie des gens de mérite, et qu'il les tourne en ridicule. A la longue il ne se trouvera entouré que de ces sortes de flatteurs... Il court trop après l'esprit et la flatterie, et surtout la nouveauté, n'approuvant rien de ce qui est fait avant lui et par d'autres, et l'application manque entièrement... C'est ce qui fait le malheur de la monarchie et le mien, d'autant plus sensible qu'il n'y a de r^ tnède. . . J'ai sacrifié trente*cinq ans au public ; je suis si abattue, si trouMée, que je fais plusde malquede bien. La dernière émeute de Bohême^ qui est supprimée, mais, bien loin d'être éteinte, est une dec€8 circonstances qui hâtent mes résolutions, non pas par crainte, je ne connais pas ce sentiment, mai» ne pouvaut y obvier, et faisant grand mal par ma présence. L'empereur, qui pousse trop loin la popularité, a trop dit. . • tant sur la liberté de la religion que sur la leur vis-à-vis des seigneurs... Ce n'est pas le paysan de la Bohème seul qui est à craindre, c'est celui de Moravie, de Styrie, de l'Autriche. y>
Cette lettre, qui montre le mouvement des eprits^ entraînant à la ibis les peuples et les princes, fait ressortir en même temps la valeur réelle de cette croyance en la stabHvté des États, quand leur gouvei^nement repose sur une famille royale. Vergennes ne s'y ti^ompait pas plus que Narte-^Thérèse ; car, a l'annonce mensongèred'une maladie de l'impâ^trice, vers la fin de 1774, il écrit au roi qu'il a demandé des renseignements sur le bruit qui âeouru et ajoute : <c II ne peut être que très-utile d'envisager Tévéneiment qu'il nous présage comme pouvairt être asseï prochain. Il n'est que trop à craindre, Sire, qoe le