‹ La France sous Louis XVI; (volume 5)Chapitre 66 sur 98 · WASHINGTON NOMMÉ GÉNÉRAL EN CHEF · texte numérisé non relu

WASHINGTON NOMMÉ GÉNÉRAL EN CHEF

respectent pas même celui de leurs alliés ou de leurs propres concitoyens. »

Les suffrages se réunirent sur un des repré- Washington

A » ^ 1 • -itT**» 1 11 nommé cénc^ral

sentants de la provmce de Virgmie, le colonel en chef de» Washington. Alors âgé de quarante - trois ans, Washington offrait toutes les garanties que pouvaient désirer des hommes sérieux et dévoués à leur patrie. Il appartenait par se sopinions politiques au parti qui cherchait à obtenir justice de l'Angleterre, et n'acceptait une rupture définitive avec la mère patrie que si elle était inévitable. Il avait une fortune qui le mettait à l'abri de toute tentîition, et, dans sa carrière militaire, son caractère, à la fois plein de prudence et de fermeté et exempt de toute ambition personnelle, lui avait attiré une estime qui ne s'était pas affaiblie quand il était rentré dans la vie privée. Washington, assis au milieu de ses collègues, se leva quand il entendit prononcer son nom. Il remercia avec dignité le Congrès de l'insigne honneur qu'il lui faisait. Il exprima la crainte de ne pas pouvoir supporter dignement un pareil fardeau, ajoutant que cependant il ne voulait pas se laisser effrayer par la tâche que lui imposait le service de la patrie. Il se bornait, dit-il, à prier ses collègues de vouloir bien se rappeler, dans le cas où il surviendrait un événement malheureux, qu'il leur avait avoué sincèrement qu'il se croyait incapable de soutenir le haut rang dont il leur plaisait de Thonorer. Il finit en déclarant que la renonciation qu'il faisait de sa IranquilHté domestique et de son bonheur, pour accepter une pénible carrière, n'étant déterminée chez lui par aucun espoir de récompense, il était décidé à ne

retirer aucun bénéfice de son emploi, et n'accepterait par conséquent aucun traitement.

Cette nomination, parfaitement accueillie dans toutes les^ colonies, fut complétée par le choix de généraux qui donnèrent, comme leur chef, des garanties morales propres à contre-balancer les funestes entraînements d'une vie militaire.

Washington fut reçu avec les plus grands honneurs au camp de Boston, où ses premiers soins durent être consacrés à rétablir la discipline et à pourvoir d'objets nécessaires des troupes qui étaient sur le point de manquer même de poudre. Le Congrès, venant en aide au chef qu'il avait choisi, prescrivit, par un décret, à toutes les colonies de se mettre en état de défense. Il donna ordre de fouiller les caves et les étables pour trouver du salpêtre, et de rassembler du soufre destiné aux fabriques de poudre qu'il élevait. Il établit aussi plusieurs fonderies pour des canons. Obéi avec ponctualité, et voyant que les rivalités des assemblées provinciales s'étaient dissipées devant la gravité de la situation, le Congrès, prenant chaque jour plus de confiance en lui-même, fit une ordonnance générale destinée à régulariser les levées de soldats qui devaient avoir lieu dans chaque province.

Élan populaire, Lc Congrès était du reste soutenu et encouragé par conui'îe flltt un élan populaire des plus accentués. Les quakers, permMçnts. ^lalgré Icurs opinions religieuses, entraient dans les milices; les femmes brodaient des drapeaux, et formaient entre elles une souscription destinée à l'équipement d'un régiment. La presse racontait d'une manière dramatique les combats de Lexington, de

Manifeste du congrès américain. 423

Breed's hill, célébrant la mort du docteur Warren, tué à cette dernière affaire. « Tant que vivra le nom de la liberté américaine^ s'écriait un journal, celui de Warren enflammera nos cœurs et animera nos bras contre l'exécrable fléau des armées permanentes. :ù

Ainsi se poussait, dès le début de la révolution, ce cri de malédiction contre une calamité qui a permis d'infliger tant de maux à l'humanité, et d'élever au rang de grands hommes tant de criminels qu'aurait rejetés la société, s'ils eussent suivi dans la vie privée les odieuses maximes qu'ils pratiquaient à la tête de leurs soldats. Ainsi se dégageait, sous le poids des dangers, comme une sorte de prescience, le but que doit poursuivre une société fondée sur le travail et le respect de l'individualité humaine. Ainsi se désignait l'ennemi contre lequel se coaliseront un jour les peuples civilisés.

Le Congrès adressa un manifeste aux.nations, dans , Appcifait à lequel il racontait ce qu'avaient fait les colons de paMe^'congr&l'!^ rAmérique, les souffrances qu'ils avaient endurées, les avantages que la mère patrie avait retirés de leurs efforts sur un sol désert, où ils étaient venus chercher un refuge contre les persécutions religieuses. Il racontait combien les colons avaient été fidèles à l'Angleterre dans les luttes qu'elle avait eu à soutenir, et mettait en parallèle du bien qu'ils lui avaient fait les lois rendues contre eux, les tentatives de lord North pour jeter la division entre les provinces. 11 faisait un récit émouvant de l'attaque de Lexington, de la boucherie de Breed's hill, de l'incendie de Charles- Town, et concluait qu'il était réduit à la triste né-

cessité de ployer sous la tyrannie de ministres irrités, ou de leur résister par la force-

Les chaires de toutes les églises retentirent de sa proclamation, et quand l'armée de Boston se rangea en bataille pour en entendre la lecture, elle marcha sous les plis de drapeaux nouvellement envoyés au général Putnam, qui portaient inscrits en gros caractères ces mots : J'en appelle au ciel, suivis delà devise latine : Oui transtulii sustinet. A ce manifeste succéda une adresse au peuple anglais, puis aux Irlandais, et une lettre de remercîment aux citoyens de Londres pour la sympathie qu'ils avaient témoignée au sort de TAmérique.

u Congre» Ces appels faits à Topinion, le Congrès chercha à poseunefomede obtenir Tautorité réellement indispensable à TinqruZTi^^s térét de Tensemble des colonies. Il étudia méthodinlStonitM^^s ^uement, sans se laisser aller aux entraînements de les déiraire. jg yanité, qui poussc malheureusement les agglomérations d'hommes, comme les individus isolés, à augmenter inutilement les limites de leur pouvoir, ce qu'il devait faire pour ne permettre au gouvernement chargé de régir les affaires générales que les décisions nécessaires à sa mission. Placé en face d'États qui avaient leur autonomie et que la jalousie pouvait d'un jour à l'autre porter à lui refuser obéissance; soutenu par le désir ardent qui poussait les provinces à opposer à la puissance anglaise une nation compacte, le Congrès, forcé de tenir compte de ces deux sentiments également respectables, se mit à étudier par quels points de contact pouvaient se toucher des popu-ations habituées à régir ellesmêmes leurs affaires, et quels étaient les sacrifices

qu'elles devaient accepter pour acquérir à la fois plus de sécurité et plus de bien-être, tout en n'éprouvant aucun froissement dans leurs habitudes journalières. Les membres du Congrès ne tardèrent pas à com^ prendre, en hommes pratiques qu'ils étaient, que le citoyen d'un État tient avant toute chose à ne pas être gêné dans la gestion des affaires de la commune au milieu de laquelle il vit ; que ce sentiment faiblit chez lui, quoique encore très-vivace, quand il s'agit d'une réunion de communes appelées cantons en France ; qu'il diminue encore d'intensité lorsqu'il faut régler les relations de canton à canton ; qu'il devient moins vif quand il faut décider les rapports entre des agglomérations de cantons, c'est-à-dire de départements; et qu'enfm il aboutit à n'être plus que la préoccupation de la portion la plus instruite de ta nation, lorsqu'il faut s'occuper des relations de l'État entier avec les nations étrangères. Le Congrès comprit que, s'il attribuait à un pouvoir central le droit de régler les forces militaires nécessaires à la défense des provinces réunies, le droit de faire la paix et la guerre, le droit de juger les différends qui pourraient avoir lieu entre les provinces, le droit de régler les lois commerciales de l'ensemble des provinces, le droit de battre monnaie, le droit enfin de représenter les États réunis devant les autres nations, il ne froisserait en aucune façon les habitudes des masses populaires. Il comprit qu'en conviant toutes les anciennes colonies anglaises de l'Amérique du Nord à l'organisation de ce pouvoir^ il respecterait le sentiment de nationahté, qui est cher au cœur de l'hom^me, et amènerait chacune d'elles à renoncer à des droits

qui n'ont en réalité qu'une valeur nominale quand ils s'exercent dans un petit pays. Que signifie, en effet, pour un petit peuple une petite armée? Que peut-il faire de son droit de paix et de guerre, si ce n'est de s'humilier devant une nation plus forte que lui? Que signifient ses lois commerciales, lorsque le marché ouvert à ses industriels ou à ses agriculteurs est fermé au bout de quelques pas par les barrières qu'ont élevées des peuples voisins? Quel intérêt a-t-il à avoir une monnaie qui pourra être refusée en dehors de l'étroite limite de ses frontières? Quel cas feront les nations voisines de ses réclamations, que le défaut de sanction, qui réside dans la force, réduira à n'être que de vaines supplications ?

Le Congrès proposa donc à chaque colonie de conserver, au dedans de ses limites, le droit de faire des lois d'administration intérieure, le droit de rendre justice à ses concitoyens, le droit d'exercer chez elle la police, enfin de régler comme elle l'avait fait toujours ses affaires domestiques. Il demanda que les autres affaires fussent résolues par un Congrès contenant autant de députés que chaque colonie pouvait grouper de fois cinq mille habitants mâles. Les frais de guerre devaient être répartis entre chaque province en proportion du nombre d'hommes qu'elle contenait de l'âge de seize à soixante ans. Le Congrès projeté aurait eu naturellement le droit de choisir les officiers civils et militaires destinés à servir l'Union des États, comme les ambassadeurs, les généraux, les amiraux et autres. Pour respecter jusqu'au bout le sentiment délicat de nationalité qui existait dans chaque province, le Congrès demandait

que chaque session fût tenue dans un État différent, en observant un ordre fixé à l'avance.

C'était là formation d'un gouvernement n'ayant jusqu'alors aucune similitude dans l'histoire de l'humanité. C'était non-seulement une organisation qui tenait compte des sentiments les plus intimes et les plus divers de l'homme privé, mais une organisation qui respectait cette passion puissante que l'on nomme patriotisme^ qui a enfanté les plus sublimes dévouements.

Les Américains, discutant leur constitution en hommes rompus aux affaires^ débarrassés de croyances en des chefs mystiques qu'on appelle encore en Europe les oints du Seigneur, avaient compris de suite que la force créatrice en politique, comme la force vitale dans la nature physique, ne peut être suppléée par aucune volonté, par aucune loi. Ils avaient vu dès le premier jour que le temps; les habitudes, les besoins^ l'opinion, sont les seuls éléments d'organisation, et qu'il n'est pas plus permis d'instituer quelque chose sans ces éléments, qu'il n'est donné au statuaire de faire à coups de ciseau un être vivant.

Ils présentaient aux nations les moyens de se fortifier et de s'enrichir par des annexions qui ne froisseraient pas leur orgueil et ne détruiraient pas leur individualité, et, en se mettant en position de faire cette offre, ils ne déterminaient pas seulement en leur faveur une attraction qui tendrait à les grandir, mais ils se créaient le droit incontestable d'assurer leur sécurité.

S'il est non-seulement licite mais parfaitement

sensé d'interdire à des particuliers de réunir dans leur demeure des matières explosibles et inflammables qui menacent la vie et la fortune de leurs voisins, pourquoi une nation ne pourrait-elle pas exercer le même droit de surveillance et de défense vis-à-vis d'un peuple ? Une armée permanente, rompue aux exercices militaires, est un danger plus grand que de la poudre et des canons. Tolérer son organisation, c'est mettre son existence à la merci du peuple qui la possède ou se condamner à des efforts désastreux pour soutenir une lutte qui tôt ou tard s'engagera, parce qu'il n'est pas dans la nature de l'homme de posséder un pareil instrument de force sans être tenté de s'en servir.

La fédération américaine, telle que la rêvaient ses premiers législateurs, donnait les moyens d'assurer une paix durable entre les nations, et le général Grant a su l'interpréter quand, avant d'arriver à la présidence, il disait à ses concitoyens : « Ne permettons pas un empire du Mexique, car un empire amènerait une armée permanente qui troublerait la base de nos institutions. y>

Les sociétés ont de tout temps reçu une organisation en rapport avec le but qu'elles poursuivaient. ]j3i féodalité s'est perfectionnée comme les grands empires militaires, en vue de perpétuelles guerres. Napoléon I", qui, à l'exemple de J.-J. Rousseau, pensait pouvoir changer le cours de la civilisation, voulait transformer les soldats français en soldats romains, qui recevaient leur blé, avaient des moulins à bras et cuisaient leur pain sur de petites platines, a J'avais médité tous ces changements, disait-il,

quand il expiait ses terribles et violentes attaques contre Tesprit moderne, mais il m'eût fallu une longue paix pour les réaliser... en créant des mœurs militaires nouvelles. 2> L'armée, les soldats, tels étaient les bases principales des civilisations de l'antiquité et du moyen âge ; il en devait être autrement pour des sociétés plus vouées au travail qu'à la conquête, et il n'est pas surprenant que les Américains aient trouvé les éléments des institutions nécessaires aux peuples de notre époque. Ils ont, en créant une armée permanente peu nombreuse, fait d'elle un élément d'ordre pour l'intérieur et non d'efiroi pour leurs voisins, fis ont montré qu'il était pos^ sible à des nations faibles de vivre auprès d'eux sans craindre, comme en Europe, de disparaître au moindre accord diplomatique établi entre des voi* sins ambitieux.

L'Angleterre qui, pendant tout le xviii^ siècle, a été le gouvernement modèle, a perdu cette situation enviée : les nations tournent leurs regards vers TAmérique. Elles raillent parfois les habitudes d'un peuple en état de formation, qui reçoit par milliers des cultivateurs venant de tous les pays, mais elles né confondent pas l'œuvre politique accomplie par des législateurs pleins de désintéressement et de respect pour leurs semblables avec les défauts que peut avoir une nation.

Qu'on compare, du reste, l'empire d'Allemagne, comparaison

. , , . ^ "entre la confédë-

avec ses royautés vassales, qui portent sur leur front rauon actuetie

le stigmate de la conquête prussienne ; qu'on compare * ^tt^t^n^^

la situation de la Bavière, de la Saxe, du Wurtem- *^' i'^«^"^«berg, obligés de se soumettre a un pouvoir indépei^

dant d'eux ; qu'on compare l'impossibilité, pour cet empire, de grouper des peuples autour de lui sans les asservir, avec le gouvernement proposé par le Congrès d'Amérique, qui fait appel à toutes les nationalités, parce qu'il ne les absorbe pas, qui les associe au suprême pouvoir et n'exige d'elles aucun sacrifice matériel ni moral, et l'on verra la grandeur de l'in^rument qui était né, dès le commencement de la guerre, par la nécessité d'une défense commune.

Ce gouvernement, proposé à l'approbation des colonies, était en résumé l'oeuvre de tout un peuple, le produit d'une sorte de germination de l'esprit public, car Franklin, décrivant la manière dont étaient élaborées les questions politiques de son temps, écrit :

« Toute la science politique, dans sa signification la plus étendue, était discutée librement dans des assemblées publiques et privées, dont la presse propageait les débats en les commentant. Dans de pareilles conditions, il est difficile de voir subsister de ces préjugés qui embarrassent l'intelligence et prennent l'aspect d'un principe. Plus d'un auditeur ou d'un lecteur qui les avait reçus comme un dogme les rejetait avec mépris * . »

Ce premier projet d'une confédération des provinces ne fut pas accueilli ; la Caroline du Nord le

* The history of the United States, by James Grahame, tom. Il, p. 430, 508, 520. — Histoire de la guerre d'indépendance des États-Unis d'Amérique, par Botta, tom. If, p. 7, 12, 14 et suiv., 22, 33, 39, 42 et 8uiv., 50 et sniv., 55, 60 et suiv., 70 et auiv., 75 et suiv., 81 et suiv., 96, 98, 100 et sQiv., 106, 114, 120, 122, 124. — Mémonal de Sainte-Hélène, pa^ le comte de Las Cases. Paris, 1823, in-8% tom. VIF, p. 244, 246.

MORT DE DU.MUY, octobre 4775. 43 i

repoussa même formellement. Mais les conseils du Congrès furent approuvés et exécutés, quoiqu'on n'eût pas reconnu légalement son autorité suprême. La guerre s'accentuait tous les jours de plus en plus; Boston, resserré par l'armée américaine, endurait les souffrances de la famine , et le ministère anglais, placé entre l'opinion qui lui reprochait la guerre et celle qui l'accusait de ne pas savoir la conduire, était résolu à écraser la rébellion par des forces militaires imposantes.

Des pétitions contre la guerre entreprise partaient de plusieurs grandes villes de l'Angleterre, comme Londres et Bristol. Les Américains étaient défendus dans une foule de harangues plus ou moins enflammées. Un officier anglais, le comte d'Effmgham^ qui avait soutenu la cause des colonies, voyant le ministère persister dans ses résolutions guerrières, donna sa démission pour ne pas trahir, disait-il, sa conscience. Londres, Dublin et "d'autres villes lui envoyèrent des députations pour le féliciter , et beaucoup d'officiers suivirent son exemple. Les ministres , ne pouvant recruter en Angleterre le nombre de soldats qu'ils désiraient, s'adressèrent à des princes allemands, comme ceux de Hesse, de Brunswick, de Waldeck, pour obtenir des soldats à la . solde de la Grande-Bretagne. Une pareille résolution, blâmée en Angleterre, causa la plus vive émotion en Amérique.

Turgot et Malesherbes, malgré leur profonde con- choixàfeired*un

, ,. , • 'i^ •- / • ^ 1 -T" ministre de la

viction que la paix était nécessaire a la France, guerre à la mort ne pouvaient se flatter qu'ils seraient toujours **®'^"'*'*ymaîtres des événements. Turgot^ l'œil sans cesse

432 LIVRE TROtSIËMB.

fixé sur tout ce qui pouvait être utile à l'État, s'était occupé de Tannée; il regardait Tarmée française comme une des plus dispendieuses de TEurope. Il était convaincu qu'elle avait contribué à ruiner les finances du royaume, et par contre-coup à énerver ses forces militaires enforçantla France d*amoindrir te chiffre de ses soldats pour conserver un nombreux personnel d'officiers. La possibilité d'hostilités prochaines dans une pareille situation^ donnait à ses désirs de réformes une importance de plus en plus grande, quand le ministre de la guerre Du Muy vint à mourir, à la suite de l'opération de la pierre, le i 0 octobre 1775. Le choix à faire pour son remplacement devint, dès ce jour, une des principales préoccupations de Turgot. Il était aussi important que difficile ; car, si Choiseul avait opéré de grandes améliorations dans les troupes, il n'avait ni pu ni voulu extirper les abus de tous genres que la présence des grands seigneurs y avait introduits. Qui attaquerait les privilèges onéreux des grands dans une administration où étaient engagés à la fois leurs intérêts et leur orgueil ? Où trouver, en supposant qu'un militaire de leur caste voulût s'en charger, un sujet pouvant le faire, au milieu de la disette de personnes capables, surtout « dans la partie militaire, » avoue Mercy ?

Turgot avait été frappé d'un projet de réforme de Tarmée française rédigé par un ancien oftîcier général dont la popularité parmi les soldats n'était pas oubliée. Essayant de réaliser ses plans, le comte de Saint-Germain s'était mis au service du Danemark, faisant, dans ses tentatives d'organisation, preuve de conviction et d'une audace qui ne pouvait déplaire à

Le comte de SAINT-GERMAIN. 433

un ministre réformateur. Turgot avait du reste étudié, avec sa perspicacité habituelle, les systèmes mili^ taires des premières puissances de TEurope, interro*géant les officiers généraux les plus' distingués, examinant la valeur réelle d'une foule de fonctions lucratives qui chargeaient le budget de la guerre, comme celles de gouverneurs et commandants de provinces, officiers qui n'avaient ni service à faire, ni pouvoir à exercer, et pouvaient être comparés aux ecclésiastiques pourvus de bénéfices. Parfaitement à même d'apprécier tous les détails d'une organisation militaire, quoi qu'en dise B^enval, avec cette fatuité inhérentes ouvent aux hommes spéciaux renfermés dans le cercle étroit de leurs attributions, Turgot approuva les vues de Saint-Germain. Il ne trouva pas sans doute son ouvrage parfait, ainsi que Taf firme Besenval, avec une certaine ironie ; mais il pensa que, si son système était établi sur d'assez bons principes, ainsi qu'en convient Besenval, en disant que Saint-Germain voulait a une subordination graduelle, exacte, un service ponctuel et suivi, » il n'était pas raisonnable de le repousser par la raison qu'en France ce le militaire ne se soutenait ^ue sur le préjugé qui existe dans la noblesse de ne pouvoir pas faire d'autre métier que de servir; que mille considérations nationales, mille habitudes de socictd, triomphent toujours de toute règle de discipline, » et que Saint-Germain, « qui ne connaissait que l'esprit de l'étranger et les garnisons françaises, » s'imaginait à tort pouvoir « changer celui des Français, et faire plier sous sa volonté des gens qu'un roi absolu et tout-puissant aurait bien de la peine à réduire. »

Lecnmie Sa!nt-'Gennain,néà Loflis-le-SaunierenlTOS, s*éhit

deSaint-Germaiii. '

fait admettre dans l'ordredes jésuites, qu'il abandonna bientôt pour entrer dans un réginient de dragons, et des dragons il était passé sous-lieutenant dans un bataillon de milice que commandait son père. Un duel, dans lequel son adversaire succomba, l'ayant forcé de quitter la France, il servit chez Télecteur palatin, puis chez Tempereur Charles VI, père de Marie- Thérèse, et, à sa mort, il entra dans l'armée de Bavière, qui faisait la guerre à l'Autriche de concert avec la France. Le maréchal de Sôxe le rendit à sa patrie, et en 1748 il fut fait lieutenant généï'al. Il combattit avec ce grade sous les maréchaux d'Estrées et Soubise, et à la suite de la défaite de Rosbach, Tarmée le réclama comme un chef capable de conjurer les revers qu'elle subissait depuis longtemps, mais la cour lui préféra Contades, puis de Brogïie.

Mécontent, railleur, il continua à vivre réservé vis-à-vis de ses égaux , affable pour ses inférieurs, critiquant, devant ces derniers, les actes de ses chefs, et leur développant ses plans de réforme sur rarmée. Populaire par cette conduite, il s'acquit une renommée parmi les soldats, qui lui donna une certaine notoriété à l'étranger, et surexcita à la fois son orgueil et sa mauvaise humeur contre un gouvernement qui méconnaissait ses talents. Entré en négociation avec la cour de Danemark, qui croyait pouvoir profiter de ses connaissances, il quitta tout à coup Tarmée française en 1760, deux jours après la victoire de Corbach, où il s'était engagé avec ses troupes, renvoyant au ministre le cordon rouge qu'il avait reçu pour ses services. Nommé feld-maréchal

LE COMTE DE SAlNT-GEftMAlN. 4âS

à Copenhague, décoré de l'ordre de l'Éléphant, il dirigea l'organisation de Tarmée de ce royanme jusqu'en 1772, époque où le gouvernement de ce pnys fut troublé par la catastrophe du principal ministre, le comte de Struensée. Retiré d'abord à Hambourg, il y perdit, par une banqueroute, la fortuné qu'il avait gagnée, et vint se fixer en Alsace, près de Cernay. Il y vivait presque dans la misère, quand les régiments allemands au service de France se cotisèrent pour lui faire un revenu de seize mille livres. Le maréchal du Muy, pirévenu, avertit Louis XVI, qui, sur l'avis de son ministre, accorda une pension de dix mille livres à Saint-Germain, et défendit aux soldats de donner suite à leur offre généreuse. Le général, cultivant son jardin et se livrant aux pratiques d'une dévotion exaltée , continuait à faire des projets d'organisation militaire : il en rédigea un pour l'armée française et l'envoya à Maurepas. Ce fut ce travail qui frappa Turgot et attira son attention sur Saint- Germain. L'appeler au ministère après la vie'assez excentrique qu'il avait menée, après le mécontentement qu'avait excité son dépari de l'armée, et la décision prise par le roi Louis XV de ne jamais permettre sa rentrée au service de France, était une tentative hardie ; mais Turgot et Malesherbes n'avaient pas à choisir. Ils trouvaient en Saint-Germain un militaire qui avait médité toute sa vie sur les réformes qu'ils désiraient accomplir ; ils trouvaient un officier qui était, comme eux, convaincu que l'esprit des grands seigneurs en France était contraire à toute discipline; que « les corps de faste et à privilèges y> sont « ruineux pourle roi, mor-

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tifiants pour les autres troupes» sur qui tombe le fardeau des guerres» et qui se voient enlever les récompenses par ces corps privilégiés, sans aucun mérite particulier. i> Ils ne pouvaient pas, après ces éloges faits par Besenval, arriver à conclure comme lui que le choix de Saint-Germain fût absurde et incroyable. Ils avaient tout lieu de croire, du reste, que Saint- Germain , appelé par eux, seconderait leurs vues. Turgot et Malesherbes, parfaitement d'accord, cherchaient, par suite de l'inévitable enchaînement des faits, à constituer ce que Ton a appelé plus tard un ministère homogène, c'est-à-dire un ministère dont tous les membres s'entendraient pour atteindre un but déterminé. Dans ce moment, le but à atteindre était la réorganisation de la puissance de la France par le rétablissement de l'ordre et de l'économie dans toutes les parties de son administration, soit militaire, soit civile.

lotrigueB pour Pendant Que tous deux ne pensaient qu'au bien

faire nommer *■ r ^

M. decastries dc Icur Dàvs, Ics intrigauts dc toutes sortes se metministre , *•' *^ »M. s Tt L '

de la guerre; taicut cu campaguc ; Bcseuval accourait à Fontame- "^^"a reine '**'^ blcau. Occupé, écrit-il, de tout ce qui pouvait être

avantageux à la reine, <r et persuadé qu'elle ne serait jamais rien, si elle ne faisait des ministres imposants par leur étoffe... désirant d'ailleurs la relever du dégoût récent qu'elle avait eu de ne pouvoir faire donner la marine à M. d'Ennery, je pensai que M. de Castries était l'homme qu'elle devait porter au ministère de la guerre. » Rencontrant en chemin Maurepos, qui relayait à Ponthierry, Besenval lui parla de l'événement du jour, lui disant qu'il lui rendait a trop de justice pour croire aux bruits de Paris, »

et Louis XVI.

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