MÉMOIRE DE TERRAI SUR LES FINANCES
rait trop coûteuse et presque impossible. Je pense tout autrement des habitants des villes ; plusieurs sortes de personnes y demeurent : les riches, les bourgeois et les artisans et marchands. Les riches et les bourgeois y sont oisifs et fainéants; ils s'y rassemblent pour leur amusement... S'ils trou vent l'imposition trop pesante, l'habitation de la campagne les en affranchira. A l'égard de l'artisan et du marchand, ils font payer aux riches et aux bourgeois leurs ouvrages et leurs denrées à un prix proportionné à la cherté des vivres... La plus grande partie des revenus de l'Angleterre, se perçoit sur les consommations. C'est ainsi qu'en divisant les droits^ en les répandant sur chaque espèce de chose dont on use, on est parvenu à lever une somme de deniers qui équivaut presqu'à la totalité du produit des fonds du royaume. Cette masse si considérable imposée estelle nuisible à l'État, c'est-à-dire, est-elle capable de diminuer la puissance du roi et de nuire à la monarchie? Question très-importante... Qu'est- ce qu'un Élat, un Royaume, une Puissance? C'est un sol peuplé et cultivé, gouverné ou par un monarque ou par quelques principaux citoyens ou par tous ensemble. La puissance physique dépend de la multitude de ses habitants, et de l'emploi que le gouvernement sait faire de leurs bras. L'attention du souverain doit donc être entièrement occupée de la population de ses États... Les bras que l'agriculture et ses dépendances ne pourront pas employer, s'adonneront aux manufactures ; tant que la population ne diminuera point, la force de l'État ne souffrira point. Si elle augmente» c'est un signe de prospérité ; si elle dimi-
nue sans accident ou cause de mortalité connue, c'est un signe de décadencé. Or, je puis dire à Votre Majesté que la population de ses États est plus grande qu'elle n'a jamais été. Il faut donc en conclure que son royaume est dans un état de prospérité, et dès lors on peut assurer que lés impositions, quoique , grandes, n'en altèrent pas la force et la puissance. En effet, plus de 500,000 arpents défrichés attestent les progrès de la culture. Les manufactures en tout genre, multipliées et en pleine activité, annoncent l'accroissement de Tindustrie. Rien ne décèle une décadence que les frondeurs publient sans preuve. Il est vrai qu'il existe des malheureux ; il est tout aussi vrai qu'il en a existé dans tous les temps, dans tous les pays, et que le nombre doit en devenir plus grand lorsque la population augmente. Qui sont, d'ailleurs, ces sujets malheureux? D'un côté, les dissipateurs, les gens ruinés en satisfaisant leurs passions ; ceux qui n'ayant que leurs bras perdent leurs journées par fainéantise : c'est la première classe. La seconde classe est composée de ceux qui, par le grand âge, la maladie ne peuvent travailler et gagner de quoi vivre.. Les uns se conduisent mal, les derniers sont à plaindre; mais ce n'est pas l'excès des impositions qui les réduit en ce triste état. Nés sans fortune, ils ne paient d'autres impositions que quelques sous de taille ou de capitation, qui n'équivalent pas à quatre de leurs journées par an , et quand on les soulagerait de moitié, ils n'en seraient pas plus à leur aise. La paresse est de tous les temps, parce que le travail répugne à l'homme. Il n'est point de manœuvre, même des plus laborieux dans le royaume,
MÉMOIRE DE TERRAI SUR LES FINANCES. Hi
qui, pour son plaisir ou par fainéantise^ ne perde au moins ces quatre journées dans Tannée ; il ne faut donc point considérer les impositions actuelles comme la cause de l'existence des pauvres. Si la culture de la terre et les manufactures languissaient, on pourrait dire que, les gens aisés n'ayant pas de quoi faire travailler les indigents, leur infortune en est devenue plus grande... La culture augmentée, les manufactures en plein travail» démentent cette proposition. i>
Après avoir esssiyé de démontrer, au moyen du changement éprouvé dans la valeur du numéraire, que les impôts n'étaient pas beaucoup plus élevés que ceux qui se percevaient en 1680, Terrai continuait :
« N'est-il pas naturel que le montant des impositions suive l'accroissement numérique des revenus des particuliers. Et pour parler le langage d'un administrateur, ne faut-il pas que les revenus de l'État soient proportionnés à ses dépenses ? Les dépenses I voilà le mal, le véritable mal auquel le roi seul peut apporter du soulagement. La réduction des dépenses est l'unique moyen de diminuer les impositions. Je n'ai point voulu, dans ce mémoire, faire l'apologie des impositions : quelle gloire pour moi, si j'avais pu les réduire! Mais je vois qu'il est démontré, par le raisonnement et par l'expérience, que, puisqu'elles sont nécessaires, elles peuvent être continuées sans affaiblir la puissance du roi, sans altérer la force de l'État. En convenant de la nécessité de l'imposition, on proposera peut-être d'en supprimer plusieurs, telles que les aides et la gabelle, ou de les modifier;
i42 LIVRE PREMIER.
on dira que les droits de rintérieur * devraient être portées à l'entrée du royaume, et beaucoup d'autres idées. Je répondrai qu'il est peut-être possible de trouver des moyens moins coûteux dans la perception, et en cela moins onéreux aux sujets du roi... Mais j'ajouterai que ces projets ont été, avec beaucoup d'autres, présentés à tous les ministres des finances*. • Aucun, néanmoins, jusqu'à présent, n'a pensé pouvoir entreprendre des changements notables dans cette matière... V Le peuple, accoutumé à un impôt, n'en verrait la conversion en un autre que comme une charge plus forte ; 2* on connaît le produit de celui qui existe, le remplacement en donnera peut-être moins ; 3" le besoin d'une recette journalière ne permet pas de risquer de l'interrompre un seul jour . . . On risquerait donc de perdre beaucoup sans aucune certitude d'être dédommagé ; les inconvénients de l'état actuel sont connus... Un ministre vigilant peut trouver des moyens ; il doit les chercher... les employer avec circonspection; il doit surtout éviter les changements subits et absolus... et se dire souvent que ce qui subsiste depuis longtemps, quoique toujours critiqué^ est sans doute meilleur que tout ce qu'on a proposé pour le remplacer. i> Embarras de Mdurepas, qui acceptait volontiers le bénéfice des rïïJîS2?Twrai; cxactious dc Tcrrai, c'est-à-dire la suppression sans pr«d°Turgot. remboursement d'une partie de la dette de l'État et . l'augmentation des revenus; Maurepas, qui ne renvoyait Terrai que parce qu'il avait été associé à Mau-
* G'esl-à-dire leg droits de traites perçus sur les marchandises, à rentrée et à la sortie do royaume, ou dans le passage d'une province à une autre.