‹ La France sous Louis XVI; (volume 5)Chapitre 86 sur 98 · LE COMTE DE GUINES ET VERGENNES · texte numérisé non relu

LE COMTE DE GUINES ET VERGENNES

roi : « Le comte de Guines ne devant pas tarder à arriver, je supplie Votre Majesté de me prescrire le langage qu'il lui plaira que je lui tienne; j'espère qu'Elle voudra que je reste dans le silence sur les motifs qui ont détermine son rappel... Plusieurs des titres qui déposent contre M. de. Guines consistent dans des pièces interceptées. Si Votre Majesté* permet qu'il en soit fait mention, ce sera apprendre à la France et vraisemblablement à l'Europe entière qu'il existe une interception. Si Votre Majesté n'avait pas par Elle-même la conviction de la justice des motifs qui l'ont décidée a renvoyer le comte de Guines, je ne prendrais pas la liberté de lui faire cette représentation ; on pourrait croire que le ministre cherche à se cacher derrière son maître. Mais Votre Majesté sait... si j'ai fabriqué la lettre du prince de Masseran dont j'ai dû, par le devoir de ma charge, rendre compte à Votre Majesté dans son Conseil, puisqu'elle m'avait été communiquée par le comte d'Aranda et qu'elle intéressait le maintien du système d'union des deux couronnes. Cette lettre, par laquelle le prince de Masseran rend compte à sa cour de la confidence que le comte de Guines lui a faite, de l'étrange tournure qu'il a donnée à sa négociation, cette lettre a passé sous les yeux de Votre Majesté par la voie du cabinet secret. Ce n'est donc pas par une intrigue ministérielle, comme on le suppose gratuitement, ni par une surprise faite â sa religion que Votre Majesté s'est déterminée à révoquer son ambassadeur... Oseraiton contester à Votre Majesté l'usage du privilège acquis à chaque particulier de donner et de retirer sa confiance à volonté? Une ambassade n'est point

une propriété ; c est un dépôt de confiance que le souverain reprend toutes les fois qu'il cesse d'avoir confiance dans celui qu'il eii avait chargé. J*ai eu le malheur d'être rappelé moi-même, et trèsbrusquement. Des succès marqués à différentes époques faisaient l'apologie la plus complète de ma conduite ; cependant je n'ai pas eu la témérité de demander compte des motifs de mon rappel. Se conduire différemment, c'est établir en principe et en fait que Votre Majesté ne peut révoquer ni déplacer aucun de ses ministres sans rendre raison de ses motifs et par conséquent les soumettre au jugement de Topinion publique. )» Il terminait par cettre phrase Caractéristique : « Celte législation nouvelle... pourrait devenir bien pernicieuse dans un temps où les têtes ne sont malheureusement que trop portées à s'exalter, et où la chaleur des esprits semble acquérir chaque jour plus d'activité et de force. »

La législation qui abolissait les corvées et les jurandes, la lutte entamée avec le Parlement, les réformes faites dans l'armée par Saint-Germain, les déclamations du clergé dans une assemblée qui venait à peine de fînir, tout effectivement avait entraîné la nation dans des partis violents et tranchés. La reine, compromise avec le monde de Versailles, par ses frivoles et exclusives affections , ne devait pas tarder à blesser des intérêts bien autrement sérieux. Aux haines de courtisans habitués à se disputer 1^ largesses des princes, allait inévitablement se joindre celles d'un peuple déçu dans ses plus légitimes espérances.

LA REITSE BRAVE L'OPINION. Ii03

Le public, en quête de ce que pensaient les souve* rains dont il était dans Tbabitude d'espérer du bien ou de craindre du mal, relevait les moindres mots du roi et de la reine. Un journal affirme, dans ces jours de vives préoccupations populaires, que le roi, ayant soutenu par plaisanterie que la froideur montrée par les Parisiens venait de ce que celte princesse n'avait pas assez de plumes sur la tête, Marie- Antoinette aurait répliqué vivement : « Je voudrais bien vous y voir, Sire, vous, avec votre Saint-Germain et votre Turgot, je crois que vous seriez rudement hue* » Propos précieux, ajoute l'écrivain, qui établit « le caractère des deux augustes personnages et l'idée que la reine a du ministère actuel. y>

Les écrits les plus outrageants circulaient contre sûre de md

... . i« • ' innocence comme

Ja reme^ contre ses mœurs, contre ses favoris, ses femme, lareiue favorites. Marie-Antoinette s'irritait de ce déluge ^Jîwiquepw d'injures, écrivait lettre sur lettre au lieutenant de i^^f wn^cîîrepolice, pour découvrir les écrivains, dont plus d'un "^êvlrmond**^ vivait près d'elle, comme le marquis de Louvois, qu'on soupçonnait d'être l'auteur d'un infâme poëme où le roi, pas plus que sa compagne, n'avait été épargné. D'un caractère fier et courageux, porté à répondre à une bravade par une bravade, sûre de son innocence comme femme mariée, parce que Tidée de la ternir n'avait pas même effleuré son imagination, Marie- Antoinette portait dans ses relations privées l'indifférence du jeune homme qui n'a pas à sauvegarder sa réputation. Légère comme un petit-maître, elle pensait suivre la mode en se mettant au-dessus de ce qu'elle s'imaginait être des préjugés. S'entretenant un jour avec l'abbé de Vermond d'un prêtre de

50* LIVUE THOISIÉME.

Vienne qui avait été son confesseur, elle s'écria : Il eût voulu me rendre dévote. « Comment eût-îl fait, reprit Vcrmond, je n*ai pas pu, moi, vous rendre raisonnable... Vous êtes devenue indulgente sur les mœurs de vos amis et amies... à votre âge cette indulgence, surtout pour les femmes, fait un mauvais effet. Mais enfin je passe que vous ne preniez garde ni aux mœurs ni à la réputation d'une femme... uniquement parce qu'elle est aimable : certes ce n'est pas la morale d'un prêtre ; mais que l'inconduite en tout genre, les mauvaises mœurs, les réputations tarées et perdues soient un titre pour être admis dans votre société, voilàquivousfait un tort infini. Depuis quelque temps, vous n'avez pas même la prudence de conserver liaison avec quelques femmes qui aient réputation de raison et de bonne conduite. » Marie- Antoinette sourit, dit Vcrmond, qui rapporte cette conversation « d'un air d'applaudissement et d'aveu, » n'affirmant que la bonne réputation de madame de Lamballe *.

* Archives nationales^ K16i. Correspondance de Vergennes; Lettre au roi, autographe sans dale. Elle doit avoir été envoyée vers la fin de janvier 1776 par Vergennes; car, par une lettre du 6 février, Vergennes annonce à Louis XVI le retour du courrier qui a porté à de Guines l'ordre de son rappel. Vergennes au roi, 31 janvier 1776. Vergennes au rof, 23 février 1776* Il y a deox copies autographes de la main de Vergennes : Tiine sans date, Tautre datée ; elles diffèrent peu Tune de l'autre. Nous avof^s adopté le. texte de la lettre qui est datée, car II est plus éterdu et plus complet. — Mémoires secrets d^Axigeard, p. 87, 89. — Mémoirrs secrets, tome IX, p. 42, 48, 55, 61, 62, 91, 133, 141, 175, 250. — Œuvres de Voltaire, tome LXX. — Mémoires du comte Alexandre de Tilly, p. 115 et suiv., 131, 134, 139.— Mémoires de madame Campan, I, p 142. « Mémoires et souvenirs du comte de Ségur, I, p. 246. — Mémoires de Lausun, p. 248 et suiv. ~ Correspondance de Marie- Thérèse et du comte de M&rcy, p. 307, 311, 367, 378, 390, 391, 396, 397, 398, 408, 419, 421, 4?8, 432, 434. 437, 438, 442; 447, 453, 469, 481, 490, 492, 495, 498, 504, 512. — Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, Paris, 1851, in-8, tome I, p. 37.

AUGRARD ET MAUREPAS. 503

La retraite de Malesherbes, en surexcitant les intrigues et en y entraînant la reine, devait de plus en plus compromettre cette princesse, qui n'autorisait que trop, par ses étourderies, les supposi- > tiens calomnieuses de personnages démoralisés, comme le comte de Tilly, madame de Guémenée ou Lauzun.

Malesherbes, d*accord avec Turgot, s'était déter- intrigues

• ' 1 /» • I a* à 1.1 • d'Augeard pour

mme a faire des efforts pour obtenir comme succès- u nomiDation seur l'abbé Véry, que son intimité dans la famille de ^SS.**^ Maurepas pouvait faire réussir; mais à peine avait-il confié le secret de sa retraite à Augeard, que celui-ci se mettait en campagne pour que cette place, comme il le dit, ne sortît pas de sa famille. Il poussa la mar- . quise d'Anezaga à profiter de sa confidence pour faire obtenir ce ministère à son fils Amelot, et vint en faire la proposition à Maurepas, tant au nom de la marquise d'Anezaga que de sa fille, la marquise de La Force. Maurepas se récria; mais Augeard persistant lui dit : ce Prenez-y garde, M. le comte: si vous mettez à ce département un intrigant ou un être systématique comme M. Turgot, il vous fera enrager; il faut mettre là absolument un homme à vos ordres, et qui soit comme votre premier commis. Je sais que M. Amelpt n'est pas bien fort, mais vous le guiderez, et ce département n'est pas la mer à boire; donnezlui un bon premier .commis. » Maurepas demanda à réfléchir.

Turgot s'opposa à la nomination d'Amelot, représentant au roi, dans une lettre, qu'avec lui toute reforme était impossible dans sa maison, et il signala l'entente établie entre le garde des sceaux Miro-

30e UYRE TROlSiÉME.

mesnil et les membres du Parlement, qui augmratait les difficultés à surmonter pour réaliser le bien. Pédant ce débat contre Maurepas, qui était dégoûté de Turgot, affirme Augeard, et ne tenait pas à augmenter son influence, arrivait d'Angleterre le comte de Guines. La reine, e:scitée tant par sa présence que par les conseils de sa société, l'engageant à profiter des circonstances pour faire un ministère qui lui fût dévoué, redoubla auprès du roi ses attaques contre Yergennes et Turgot.

Visite da comte Lc comtc dc G uiues , sûr de l'appui de Mar ie-A n toiàve^^nm; uclte, futà pcinc à Versailles, qu'il alla trouver Ver- " 'icuw'^îir"'^ gennes. Il lui dit qu'il ne se croyait pas blâmable, ^^ ^>- et lui demanda la cause de la perte de la confiance du roi. a Pressé par ses instances, écrivit Vwgennes au roi, je ne lui ai pas tu que Votre Majesté m'avait prescrit de lui répondre qu'ËlIe n'avait pas eu lieu d'être contente de sa conduite ministérielle. » Il m'a m remis la lettre ci-jointe, ajouta Vergennes, il demande à se justifier, et il demande que M. le comte de Maurepas et moi y soyons présents ; c'est dire qu'il nous regarde comme ses parties... La confrontation ne m'épouvante pas. M. de Guines n'argumente contre moi que des témoignages d'honnêteté et de satisfaction que je lui ai donnés. . . Mais mes démonstrations de bonne volonté pour lui ne l'autorisaient pas à s'expliquer ccMnme il l'a fait avec le ministre britannique, et ensuite avec le prince de Masseran... Quoiqu'une déclaration aussi inconsidérée justifie cmnplétement le parti que Votre Majesté a pris de rappeler son ambassadeur.... Elle jugera s'il serait sans inconvénient de dévoiler un

M ARIK- ANTOINETTE ET LOUIS XVI. bOl

motif qui y quoique légitime, paraîtra frivole aux amis de M. de Guines, et qui, devenant bientôt le sujet des conversations de Paris, sera incessamment celui de toute l'Europe. Je dois encore observer à Votre Majesté que ce n*est pas pour nsieux asseoir sa justification que M. de Guines demande l'inter-r vention de deu;c de vos ministres ; c'est pour les prendre à parti, et les présenter au public comme ses prédécesseurs. »

Le comte de Mercy, témoin de la scène qui se vaines raprésenpassait dans le ministère, était rempli d'inquiétude Mercy°Mariesur le parti auquel les différentes cabales pour- ^îrienloide"* raient entraîner la reine. Il représentait à Marie- ^TTgo°t~t uU*'*' Antoinette la responsabilité qu'elle prendrait en se ^^^^^^^""^ mêlant d'influer sur le choix du successeur de Malesherbes, pour lequel elle ne pouvait être suffisamment éclairée, ajoutant que a tant qu'elle ne donnerait sa confiance qu'à des gens amusants et agréables, elle n'en tirerait que préjugés et illusions. i» La reine parut un instant persuadée ; mais sa haine contre Turgot et Vergennes s'exhalait avec violence auprès du roi, elle exigeait le renvoi de ces deux ministres, et une récompense au comte de Guines, pour le dédommager de son ambassade.

Il fut décidé que le comte de Guines serait nommé lo roi duc, et Marie-Antoinette obtenait enfin que Turgot trou fouu^Liro serait renvoyé, msistant avec passion pour que GaiDeTquMi l'annonce de la faveur accordée à de Guines ooKnci- 'Vr^T^Djure'* dât avec rèmprisonnement du contrôleur général ,.e]ÏJ|;riîonncà la Bastille. Meircy fit des efforts très-grands pour "«n* ^« '^"''c^'' empêcher cet acte de folié qui n'avait, comme il le dit, d'autre motif que a celui des démarches que

Turgot avait cru devoir faire pour le rappel du comle de Guines. t> Quant au roi, il resta sans volonté devant les exigences insensées de la reine, et recommença docilement jusqu'à trois fois la lettre de satisfaction qu'il écrivait à l'ambassadeur révoqué^ avant que les termes en fussent trouvés assez flat* teurs par Marie- Antoinette.

Louis XYI qui avait tenu dans ses mains la preuve des fautes commises par de Guines, qui avait décidé lui-même la nécessité de son rappel, écrivit, le 10 mai, à cet ambassadeur : a Lorsque je vous ai fait dire, Monsieur, que le temps que j'avais réglé pour votre ambassade était fini, je vous ai fait marquer en même temps que je me réservais de vous accorder les grâces dont vous étiez susceptible. Je rends justice à votre conduite ; je vous accorde les honneurs du Louvre et la permission de porter le titre de duc. d Lettre de Memy Lc comtc dc Mcrcy, désospéré, écrivit à Marie- ' ""^"rœs^'^^ Thérèse : « Je ne puis ni ne dois dissimuler à Votre événements. Mgjegté quc, dcpuis quclqucs semaines, les choses ont pris ici une tournure aussi contraire au bien de la reine qu'elle est désolante pour moi. y> Les effets du créditdela reine pourront «un jour lui attirerdejustes reproches de la part du roi son époux, et même de la part de toute la nation... Le roi se trouvé dans une contradiction manifeste avec lui-même... Il compromet tous ses ministres au su du public, qui n'ignore aucune de ces circonstances, et qui n'ignore pas non plus que tout cela s'opère par la volonté de la reine et par une sorte de violence exercée de sa part sur le roi. «. Ce contrôleur général jouissait d'une grapde réputation d'honnêteté, et était aimé du peuple. »

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