AVEUGLEMENT DES MINISTRES
faveur, ajoute Loménie, craignaient que leur coup ne fût manqué, lorsqu'il n'y aurait plus pour un certain temps d'embarras dans les finances, et cette crainte contribua beaucoup à la baisse des effets qui cependant étaient déjà remontés avant ma retraite, et qui dans quinze jours seraient revenus à un taux plus avantageux. i> Ce n'est pas dans sa bouche une de ces apologies posthumes d'un administrateur qui défend ses actes, c'est une conviction sincère qui dicte ses paroles, il est dans son aveuglement au niveau intellectuel de son successeur Necker émettant à l'époque même où nous sommes arrivés l'opinion que le roi ce aurait pu facilement éloigner la formation des États généraux, d il est au niveau des magistrats qui ne semblent pas douter de l'accroissement de puissance réservé aux Parlements. La cécité des personnages qui se trouvent à la tête du pays paratt absolue, les faits matériels les plus graves passent inaperçus pour eux, et Brienne ne sait d'où part le coup qui le renverse. S'il accuse le comte d'Artois qui, après l'avoir le premier animé contre les Parlements s'était retourné, dit-il, en leur faveur, s'il accuse les Polignac qui le desservaient auprès de la reine, c'est que, comme ceux qui vont le remplacer , il ne se voit pas aux prises avec l'ouragan prédit parTurgotdès 1776. La reine a peur du bruit qui se fait autour d'elle, elle prend lesavisdeMercy, elle écoute le comte d'Artois, elle exprime à Brienne les regrets qu'elle éprouverait de son éloignement de la Cour, l'entretient de l'influence fâcheuse que le mauvais état des finances peut exercer sur la situation d'un premier ministre. Peiné et éclairé tout à la fois par les naïfs aveux de
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Marie- Antoinette, l'archevêque de Toulouse en vint à penser que retTervescenee des esprits rendait le retour de Necker nécessaire. Il s'en ouvrit à Louis XVI qui déclara consentir à sa rentrée aux affaires pourvu que Brienne ne l'abandonnât pas, propos caractéristiques dont Tarchevêque fixe la portée en nous apprenant combien le roi tenait à convaincre Necker qu'il s'était décidé spontanément à le rappeler au ministère malgré une réelle aversion pour sa personne. Brienne chargea Mercy, dont l'intervention ne pouvait qu'être agréable à la reine, de s'entendre avec l'ancien contrôleur général, et sur le refus de Necker de s'associer à un ministre impopulaire, pria l'ambassadeur d'insister pour qu'il ne mit aucune condition à son acceptation. <K Je voulais bien me retirer, mais je ne voulais pas que M. Necker me renvoyât, » écrit-il, et après avoir parlé de ses efforts pour décider la reine à recevoir un ministre, indispensable du moment qu'il était désiré, il nous initie aux colères du comte d'Artois, qui, tout en menaçant le roi d'une émeute si Brienne restait au pouvoir, semblait craindre autant le banquier genevois que l'archevêque.
Les deux époux étaient, durant cette crise, dans une perplexité extrême, le malheureux Louis XVI ne savait quelle contenance garder dans ses relations quotidiennes avec son premier ministre, Marie-Antoinette ne se résignait que dans l'espoir de contrecarrer l'influence du comte d'Artois et de profiter d'une popularité que lui vaudrait son adhésion à la venue de Necker. Après ce tableau des agitations de la famille royale, Loménie rapporte qu'à la nouvelle de l'acceptation de Necker sans conditions, il se
NEGK£R REMPLACE LOMÉNIË. m
bâta d'en avertir le roi et golHcita la permission de se retirer pour que sa présence ne contrariât point le nouveau ministre. < Voyez la reine, répondit le roi ivec embarras, elle vou,^ dira tout cela. Je passai donc, ijoute Brienne, chez la reine ; elle était à sa toilette, je ui rappelai la même chose et, par ce qu'elle me dit, je xmipris sans le savoir, qu'il y avait quelque autre 3hose que j'ignorais... Comme nous allions au même )ut, celui de ma retraite, nous nous entendions sans (lousle déclarer. Ellem'ofTritle chapeau et tout ce que e pouvais désirer, me disant qu'elle se séparait de moi ivec regret..., et me permettant de l'embrasser pour
ne témoigner sa douleur Quand je fus rentré,
j'appris que la reine avait écrit à l'abbé de Vermond pour me dire de demander ma retraite, et alors je compris ce que je n'avais pas deviné. Elle crut que je venais d'après sa lettre, tandis que je ne me pré* sentais que de mon propre mouvement. De sorte qu'on peut dire avec la même vérité, que je me suis retiré et que j'ai été éloigné. i>
Lorsqu'on apprît la retraite de l'archevêque de ^^^^Jl^ Toulouse et la nomination de Necker comme direc- <«« flnaoeei leur général des finances, il y eut une explosion de joie dans Paris. Plus de dix mille personnes réunies au Palais-Royal dans l'attente des événements battirent des ouiins aux cris de vive le roi. La place Dauphine fut illuminée et la foule qui s'y porta plusieurs soirs de Hiite, se livra dans son exaltation à toutes sortes d'excès. Elle brûla le corps de garde placé près de la statue de Henri IV, jeta dans les flammes le mannequin du ministre déchu en habit de cardinal et engagea avec la troupe un conflit qui fit couler le sang de part et
le S5 août 178
Itt UVRE DBOXIÈHB.
f autre et amena rarrestatioo d*Qn certain nombre d'émeutiers. c Le règne des favoris et des vampires 68t passé, » s'écrient les nouvellistes qui se ûiisantréchodu sentiment populaire, constatent combien furent mal accueillies les&veurs prodiguées à Loménie, que ron transféra de rarchevêché de Toulouse à Tarcbevêché de Sens, avec son neveu comme coadjuteur, en même temps que sa nièce obtenait la promesse i'une charge de dame de la reine.
Le public présent, le 8 septembre, au départ de rarchevêque, le traita de banqueroutier, et les journaux annonçant avec humeur le don d'une tabatière ^mée d'un portrait de la reine entouré de diamants, ijoutèrent : a: Ce ministre n'est pas parti plutôt parce []ue M. Necker a voulu recevoir son bilan signé de lui. Il s'est trouvé au Trésor royal 409,000 livres. L'archevêque est encore plus coupable que Galonné, ril est possible. Il a dissipé les quêtes pour les grêlés A les produits de la loterie établie en leur faveur, fiiit snlever un dépôt de douze millions i l'hôtel de ville ]ue la société des assurances de maisons et de k vie f avaient mis. d Cette façon de présenter presque M)mme des concussions les mesures financières adoptées par Brienne, se liait aux étranges calomnies dont e vulgaire poursuivait la reine; calomnies inventées )ar les journalistes lors de rentrée en fonctions do louveau contrôleur général : « Une chose inconcevable ^ qui cependant n'est que trop vraie, insinuaient^ils, ^est que la France fournit chaque semaine cinq cmt niile livres à l'Empereur. On a su cela parce que son imbassadeur est allé vendredi dernier demander i tf . Necker le prix de plusieurs semaines écoulées. »
iRtllTATlOiN POPULAIRE CONTRE LOMÉNIE. 383
olère publique^ ainsi surexcitée, poussant même rançais à invoquer la guerre pour se débarrasser 3urs ministres, finit par s'exhaler dans des vers îques contre
Ce prêtre tyrtmitiiie,
L'opprobre de TËgliie et rennemi des rois,
Ambitieux dèi m naiisance
Et libertin dans tons les temps,
Persécuteur de Tionocence.
se terminant par ces injures :
Si son exécrable mémoire Va josqa'à It postérité.
C'est que i*borreur comme la gloire Conduit à l'immortalité *.
xcès de langage qui attestait plus les préoccupa^
rcAtres nationales, K 160 : Nouvelles à la ms*n nnn signées, p. 12, 1» 29, 31 août 1788; b la suite, une lettre sans signature, da 27 août, lée à M"* de Voisins au château de Bellegarde par Bois-Commun en ils, et une lettre su président de Saint- Fargeao, en son château de Fârgeto par Bonny, 2 septembre 1788. — Journal de Louis XVI, rt|>he. Armoire de fer. Carton 10. 0*244 : Commission de directeur il des finances pour Necker, 26 soût 1788. 0<485 : Promotion de nie au cardinalat, 15 déc. 1788. — Mémoires secrets your servir dosir» de la république des lettres^ tome X, p. 140; XV, p. 183, 187 ; p. 282; XX, p. 48; XXII, p. 68, 217, 224, 232; XXX, p. 51, 52; II, p. 15, 17. ^ Mémoires de Brissot, publiés psr son fili, in-8, UHoe n, p. 432 et suit. Lettres du marquis Docret, p. 439 et soiv. 'moires et correspondance de Mallet du Pan, in -8, Paris, 1851. I, p. 130 et sut?., 132. — Mémoires posthumes de Marmontel, t. IV, -— Sur Vsidministration de Neeker, par lui-même, in*8*, 1791, p. 68. tueil des anciennes lois françaises, par Jourdan Isambert, etc., XXVIII, p. 601 et suiT., 61 1, 612. — Annales françaises, par Goy- Sallier, p. 191, 195 et suiv., 200 et suiv. — Mémoires de Mirabeau, pêT lui-même, tome V, p. 125 et suiv. — Introduction du Monip. 360 et suiv., 363, 394. — Correspondance secrète, publiée par re, tome H, p. 259 et suiv., 267 et suiv., 277, 279, 281 , 282 et suiv., m. — Mémoires de Besenval, tome 11, p. 283. 328 et suiv.. — ires historiques et politiques du règne de Louis XV f, par Soulavie •ires secrets de Loménie de Brienne), tome VI, p. 236, 238 et suiv., 143,250,252.
3S4 LtVRÊ DEUXIÈME.
tions des foules que le degré de culpabilité de ceai \ qu'elles accusaient, excès de langage que fait corn- : prendre un contemporain de cette époque troublée lorsqu'il écrit : « Veut-on savoir ce que le siècle passé ^ a de commun avec le nôtre? Le voici : D'avoir été en- i traîné, comme tous lessiècles par la marche du temps. \ On a vu quelquefois d'assez grands génies pour sem- j bler la hâter, mais jamais il ne fut donné dans la puis- sance humaine de la ralentir et d'en changer la direc* % tion. Les hommes qui paraissent créer les événements i sont ceux qui se trouvent égaux aux circonstances et : qui les trouvent égales à eux. d -
iB Un changement considérable s'était opéré dans l'en- :
ail semble de ce qu'on est convenu de nommer les classes .^ ï!^' moyennes, c'est-à-dire les hommes du peuple se dis- < ^' tinguant de leurs égaux par une éducation supérieure jj et par leur persévérance dans des habitudes labo- i^ rieuses qui leur assurent à la fois le bien-être et ^ r indépendance individuelle. Elles avaient grandi en ^ nombre et en lumières, et les Français étaient certains i de rencontrer dans leurs rangs ces chefs volontairement acceptés sans lesquels une agglomération humaine resterait plus ou moins à l'état sauvage. Les jours avaient suivi les jours avec cette sorte de succession mécanique, qui caractérise la durée de notre existence, en multipliant l'éclosion d'une quantité d'apôtres qui répandaient de proche en proche d'une manière presqu'involontaire les désirs et les tendances développésparl'étudeetletravaildela pensée. Quand un écrivain étranger, Mallet du Pan, vient à Paris, en 1784, sur l'appel du libraire Panckouke,pour y continuer sa profession de journaliste, cet observateur