‹ La France sous Louis XVI;Chapitre 2 sur 245 · GALONNE A LA CHAMBRE DES COMPTES · texte numérisé non relu

GALONNE A LA CHAMBRE DES COMPTES

Miromesail au roi sur les mesures proposées en faveur des protesliBls, 20 novembre 1786. — Efforts de Miromesnil pour amener la Moeorde parmi les membres du gouvernement. Lettres des 5 août et 8 décembre 1786. — Le roi annonce la réunion d'une assemblée de iotables, 30 décembre 1780. — Surprise, panique et railleries causées pir cette nouvelle. — Audace et persistance de Galonné.— Lettre de Miromesnil au roi sur rassemblée des notables, 28 décembre 1786. — Mort de Vergennes, 13 février 1787. — Ouverture de l'assemblée des ootabkt, 12 février 1787. — Discours de Galonné. — Lectures de six ■éinoirea présentés aux notables par Galonné, 23 février 1787. — Galonné donne le chiffre du déficit, 2 mars 1787. — Lettre de Necker à Cilonoe et réponse de Galonné, janvier, février 1787. — Necker demande au roi de comparaître en sa présence devant l'assemblée des notables, avril 1787.— Assemblée générale des notables du 12 mars 1787.

— Mirabeau revient de Berlin. — Dénonciation de l'agiotage au roi et i l'assemblée des notables. — Trouble et déflance.de l'opinion publique. -Galonné attaque les notables, 31 mars 1787.— Protestation des noubles contre Galonné, 4 avril 1787. — Lettres de Miromesnil au roi et àt Joly de Fleury à Miromesnil, 4 avril 1787. — Correspondance entre Jsly de Fleury et Galonné, 5 avril 1787. — Renvoi de Galonné et de Miroroef nil, 9 nvril 1787. — Conversation de Louis XVl et de Montmorio sur le successeur à donner à Galonné. — Bouvard de Kourqueux Ninmé contrôleur général, 10 avril 1787. — Dénonciation des abus aox notables, 21 avril 1787. — Séance générale des notables, 23 avril 1787. — Crise financière ; Montmorin et Lamoignon demandent le rappel de Necker. — Loménie de Brienne nommé chef du Conseil des fiaances, 1'^ mai, Laurent de Yilledeuil contrôleur général, 3 mai 1787.

— Lettres de Louis XVl au comte de Provence des 7 et 14 mai 1787. — Caractère et opinions de l'archevêque de Sens, son passé ; caractère de LaiMigoon, ses projets. Psychologiede lanaiion à ce moment. — Réponse du bureau présidé par Monsieur à la lettre du roi du 14 mai 1787. — Lafayette parle de la convocation des États généraux. — Dernière séance des notables, 25 mai 1787. — Opinion de Lafayette sur les conséquences de l'assemblée des notables. — Le passé et le présent des paysans.

— L'esprit insurrectionnel et la propriété féodale. — Ce n'est pas la fierredei pauvres contre les riches, mais du droit contre l'injustice. — Présentation des plans arrêtés par le Conseil des finances et du commerce, 19 Juin 1787. — Discussion sur l'impôt du timbre, 2 juillet 1787.

Lorsque Galonné se présenta devant la Chambre des comptes, il y fut accueilli dans les termes les plus lailcurs par son président. « Depuis longtemps Topinion publique, lui dit M. deNicolaï, vous élevait au ministère des finances... vous connaissez déjà Té-

Calonoe à la Cbmmbre des comptes, 13 novembre 1783.

tendue de vos obligations*. • Le contrôleur général est en France la providence de l'État. . . Sa prévoyance doit être universelle... sa marche toujours réfléchie... Il est des illusions bien douces dont il faut se défendre. 11 a même à se précautionner contre l'amour de la célébrité pour n'être animé que de la seule passion du bien public... Vous avez désiré les grandes places, mais depuis longtemps vous vous prépariez à les remplir. Vous avez perfectionné, embelli les heureux dons de la nature... votre esprit, vous l'avez cultivé, étendu par l'étude et par l'observation... On vous accordait avec raison de penser et de peindre. On ne s'entretenait que de votre aménité et de votre pénétration... vos talents deviennent aujourd'hui les garants de votre admininistration.... — Je dépose, répondit le contrôleur général, dans le sein d'un tribunal respectable l'engagement solennel de me dévouer tout entier à la chose publique, de n'avoir qu'elle en vue, de n'épargner ni peines ni sacrifices pour la servir. Je proteste, aux yeux de toute la nation, qu'aucun genre de distraction ne me détournera, qu'aucune espèce de difficulté ne me rebutera, qu'aucun ménagement pusillanime ne m'arrêtera, qu'aucune considération particulière ne m'empêchera d'aller droit au bien... on n'aura jamais à me reprocher de manquer de volonté, d'activité et de nerf. J'arrive dans un moment difficile... mais les ressources sont grandes... La plus précieuse de toutes... est dans le cœur d'un monarque vertueux, avec qui l'on peut tout le bien que l'on doit vouloir... Il aime la vérité, je ne la lui déguiserai jamais.... Il veut l'ordre et l'économie : la situation

^It-

CALONiNE A LA CHAMBRE DES COMPTES. 3

des âiïaires m*en fait une loi trop impérieuse pour qu'elle ne soit pas la base de ma conduite. Il est scrupuleusement Fidèle à sa parole... Je lui dirai... que rien ne peut le mettre dans le cas d'y manquer, et qu'il n'y aurait qu'une ignorance coupable qui put en supposer la nécessité. Il chérit tendrement ses peuples et n'aspire qu'à les soulager. Comment ne serais-je pas enflammé du désir de faire tout ce qui sera en mon pouvoir... ce sera pour moi le plus parfait bonheur, si aussitôt après avoir franchi l'espace laborieux qu'il faut parcourir pour l'acquittement des dettes de la guerre, je puis parvenir à l'exécution d'un plan d'amélioration générale qui, fondé sur la constitution même de la monarchie, en embrasse toutes les parties sans en; (^branler aucune... éloigne à jamais l'idée de ces remèdes empiriques et violents dont il ne faut pas même rappeler le souvenir, et fasse trouver le vrai sécfej: d'alléger les impôts dans l'égalité proportionnelle de leur répartition, ainsi que dans la simplification de leur recouvrement... »

La réponse de Galonné, qui nous fait connaître d'une manière indirecte les préoccupations du public, déplut, disent les journaux du temps, à la fois aux amis de d'Ormesson, qui relevèrent le blâme infligé à son prédécesseur â raison de sa rupture du bail des fermiers généraux, et à ceux de Nccker, dont le nouveau contrôleur général repoussait les améliorations.

La première résolution prise fut la clôture de l'em- Emprunt prunt de deux cents millions ouvert par Fleury en ^«'déUi 1T82, et Tofl^re au public pour les cent millions restant ***"• *^®

à percevoir d'avantages propres à le séduire. II s'agissait de rentes viagères assurant un intérêt de neui pour cent sur une tête et de huit sur deux têtes, et d'un capital de quinze cent mille livres formant les lots d'une loterie donnée comme appât aux souscripteurs. Le préambule de l'Édit, après la fastidieuse répétition des vœux du roi pour te soulagement de ses sujets, affirmait la progression des revenus du royaume par suite du développement du commerce et des économics journellement introduites dans les dépenses, et ajoutait avec une franchise qui ressemblerait î\ de la bonhomie si elle n'était pas calculée : « Nous ne nous dissimulons cependant pas qu'une répétition trop fréquente âes emprunts viagers serait susceptible de grands inconvénients, et afm qu'à l'avenir les spéculations du public ne s'égarent pas dans la fausse attente d'en voir s'ouvrir de nouveaux, nous déclarons que nous sommes déterminés à ne plus user de longtemps d'une ressource qui semble réservée pour les besoins urgents de la guerre, et qui ne doit être employée qu'avec des intervalles suffisants pour faciliter la libération de l'État par l'efTet des extinctions successives. »

Doué d'une imagination vive qui lui ouvrait une foule d'horizons et mêlait dans les combinaisons hâtives de son esprit les projets utiles et les projets chimériques, Galonné avait les défauts et les qualités qui se rencontrent parfois chez les hommes de plai sir. Aimable et poli pour tout le monde, parlant de ses ennemis sans malignité et sans fiel, prêt à écoutet tous les conseils, à les suivre ou à les dédaigner, au gré des événements du jour, le nouveau conlrô-

PROJETS KT ILLUSIONS DE CALOMi. 7

leur général exerça immédiatement une sorte de séduction sur les personnes qui l'approchaient. Amateur du faste et plus apte que personne à décorer un appartement ou à ordonner une fête, il ne pouvait que plaire dans un monde prodigue et désœuvré, et les journaux le vantèrent en annonçant qu'autre les irrandcs qualités du ministre, M. de Galonné possédait celles du courtisan etde Thomme de société. « Il est très bien, disaient-ils, avec les Polignac, les Vaudreuil, qui le tutoient familièrement; il est aimé de la reine; il l'amuse, et, quand il ne paraît pas à son cercle, il y fait faute et laisse un vide. >

Calculant les rapports intimes qui existent entre les revenus de l'État et ceux des citovens, Galonné rêva des moyens de combler les vides du Trésor par une augmentation des fortunes des particuliers. Vaguement bercé de Tespoir de satisfaire à la fois les convoitises de ceux qui voulaient puiser dans les caisses publiques et les vœux de ceux qui les alimentaient, il poursuivit la chimère de leur accord en essayant de saisir tout le numéraire qu'il pourrait atteindre.

Trois mois après son emprunt, le 31 mars 1784, Améiiomi une déclaration réduisait d'un dixième les droits sur ^ J^nce" le sucre, le café et la cire. Plus tard, le ministre, ***'^'**'® sous prétexte d'accélérer l'acquittement des engagements contractés par l'État faisait payer les rentes des six derniers mois de 1783 avant celles de la précédente échéance, a Monsieur le contrôleur général, écrivait à propos de la première amélioration un journaliste, monsieur le contrôleur général qui a beaucoup d^esprit, et connaît parfaitement les hommes, sent

qu*cn politique comme en médecine, un peu de charlatanisme est d'un grand secours ; qu*à dofiuit de soulagements réels, il faut au moins Mre acte de bonne volonté... Cette réduction, qui n'est qu'une suppression d'une injustice. . . a été reçue avec reconnaissance. » Et, à propos de Tavancement du paiement des rentes^ le nouvelliste ajoute : a II fait passer au G avant que TA soit terminé. »

Ce scepticisme, qui accueillait tous les actes du gouvernement, n'échappait pas à Calonnc. Il crut nécessaire, pour entretenir l'empressement du public, qui avait fait gagner onze pour cent à son emprunt deux mois après son ouverture, de le rassurer sur l'avenir financier de l'Ktat, et décida la création d'une nouvelle Caisse d'amortissement, «d'une (( Les principales causes du peu de succès qu'ont Lenmi, eu les Caisses d'amortissement établies en 1749 et *^' 1764, exposa-t-il dans son préambule, provenaient d'un côté de ce qu'on y avait affecté dès l'origine des fonds trop considérables pour qu'il fût possible de les y employer toujours, et, d'un autre côté, de ce qu'on les avait surchargées d'opérations compliquées... Nous éviterons ces deux écueils. » Il décidait que les sommes destinées à payer les rentes, tant viagères que perpétuelles, seraient toutes versées dans la Caisse d'amortissement pendant vingt-cinq ans, sans tenir compte de celles qui s'éteignaient. La Caisse chargée de payer les rentes devait gagner annuellement douze cent mille livres par l'extinction des rentes viagères. En ajoutant à ces douze cent mille livres trois miUions chaque année, la

CAISSK D'AMORTISSEMENT. 9

Caisse, dans cette période de vingt -cinq ans, allégeait la dette de l'État de près de huit cent millions.

Le projet si longtemps poursuivi de compléter l'œuvre de Colbert en rejetant aux frontières le paiement des droits de traite et en dotant les provinces françaises d*un tarif uniforme pour les douanes ne pouvait être négligé par Galonné. Il s'en préoccupa comme son prédécesseur d'Ormesson et le bruit de sa réalisation prochaine se répandit dans Paris presqu'au moment de son entrée au contrôle général. <£ C'est un monsieur de Cormpré, écrit un journaliste le 5 février 1 784, qui a la direction de ce projet, il y travaille depuis plus de dix ans. Comme les fermiers généraux, redoutant ce changement, refusaient de donner à M. de Cormeré tous les renseignements dont il avait besoin,... ils ont reçu ordre de le faire, de lui ouvrir les dépôts de leurs archives. M. de Cormeré assure que son plan sera en état d'être exécuté cette année. » Mais quelques mois après, le même nouvelliste nous apprend que le travail du baron de Cormeré ne paraîtra pas. Calonne avait encouragé l'infatigable calculateur, lui avait laissé ses trente-cinq commis, son traitement annuel de soixante mille livres; mais toute cette dépense devait rester stérile, le contrôleur général obéissait à une imagination trop vive, tenait trop à obtenir promptement des résultats brillants pour se consacrer à une œuvre aussi utile qu'elle était ardue, et qui exigeait une persévérance, un eSprit de suite et une fermeté qui lui firent défaut dès le premier jour.

Le publicimpressionnédeschifTresqueNecker avait

10 LlVRfc: PKL.MII'R.

ibiicso divulgues dans son compte rendu s'élonnail après

iccupe

speiiRes toutes Ics promcsses, après toutes les affirmalions de .lauiîi Galonné que rien ne fut change. « On croyait, ccrlt- I!îinnc!** ^"> que legouvernementfrappcderexcès du total des pensions montant à vingt-huit millions en serait elTra jr lui-même et prendrait les moyens les plus efficaces de les réduire. Point du tout, on ne profite pas même de l'extinction naturelle qui en arrive, et quand un ministre est mort^ on perpétue sa pension en retendant à sa femme, à ses enfants, à ses parents ; c'est ainsi (|ue celle de M. Tabour^au a ctc répartie à sa veuve et à sa famille, et tout^rfSccmment celle de M. de Boynes. Il vient d'arriver la même chose à M. Amelot quoique vivant. » Les révélations de ce genre se succédèrent. Il paraît certain, dit un écrit du temps, que les frères du roi après avoir d'abord vainement réclamé le payement de leurs dettes par l'Etat, sont parvenus a faire accueillir leurs mémoires et qu'il sera pris dos arrangements à long terme avec les créanciers pour ne pas trop obérer le Trésor. Galonné, pour satisfaire la famille d'Orléans, affirmait- on, avait imaginé « une tournure fort ingénieuse. Le Palais-Royal est un apanage qui doit revenir à la couronne à défaut d'hoirs mâles. Dans le temps où se fera cette réunion il faudra tenir compte aux héritiers de la branche d'Orléans des améliorations faites au Palais-Royal et les rembourser. En conséquence, on fournit d'avance quatre millions à déduire sur ce qui pourra lui être dû '. »

' Celte révélation des Mémoires secreu est confirmée par (l«s letlres patentes à la date du 12 janvier 1785, qui autorisent le sieur Micaull d'Harvelay, garde du trésor royal, à recevoir des sieurs Lavabre Doeroer et C<e la aoaune de trois millions empruntés par le duc et la duchesse de Chartres pour payer les constructions nouvelles faites au Palais-Royal, et

LES FAVORISÉS DE GALONNE. il

Les favoris n'étaient pas moins bien traités que les princes. Le duc de Polignac appelé à la substitution établie parlecardinal deMazarin s'était plaint de ce qu'en 1737, Jacques-Hippolyte Mazarini avait vendu à vil prix au gouvernement français un palais et une petite maison situés à Rome. Un arrêt du Conseil du 18 février 1777 faisant droit à ses réclamalions ajouta cent mille livres aux deux cents qui avaient été payées primitivement. Cette augmentation parut insuffisante à l'arrivée d'un contrôleur général plein de générosité, et l'époux de l'amie de la reine obtint par lettres patentes du 30 janvier 1785 de porter le prix de ses anciens immeubles d'Italie à 665,962 livres, 18 sols, 11 deniers.

Galonné, usant des ressources d'un esprit aimable caionnesoh. et plein de tinesse, suivait imperturbablement la voie iDconnu ()ue lui traçaient la satisfaction de ses passions et prèdéœaBei son intérêt personnel. Forcé de choisir entre les personnages qui l'avaient installé au ministère et un peuple dans l'impuissance d'exercer une influence quelconque sur sa situation, il s'était résolu à tout donner à ses protecteurs et à n'accorder aux Français que ce qu'il pourrait leur laisser sans blesser les intérêts des artisans de sa fortune. Ce vice de l'égoïsme qui est malheureusement au fond du cœur de beaucoup d'hommes et qui nécessife dans les relations de la vie une prudence constante et une sorte de défiance vis-à-vis de ses sembla-

a leur délivrer quitlance, et ordonne à la suite que les prévôts des marchands et échevins de la ville de Paris constitueront trois cent mille livres de rentes viagères à Lavabre Dœrner et &«. C'était donc i'Ëtat qui fournissait Targent, comme le prétend le journaliste. {Archives nalio- Mlf*, 0'126, f. 2-2.)

bleSy sedéveloppe souvent au plus haut degré chez les individus que les événements amènent à disposer desressources d'un grand pays. La distance qui sépare les administrateurs des administrés, l'espèce d'enivrement que produit le pouvoir, dépravent fréquemment des personnages qui, dans des conditions ordinaires, ne songeraient pas à se rendre coupables d'un acte blâmable.

Les revenus prélevés sur une nation sont vaguement considérés par la généralité des citoyens comme des richesses venant d'une source inépuisable à l'instar de Teau ou de la lumière. Chacun s'accorde le droit d'y participer, non pas selon le taux de rémunération dû à ses peines, mais selon sa force ou son adresse. L'opinion publique, plus indulgente pour le vol commis au préjudice d'un riche que pour celui dont soufTre un pauvre, est parfois plus disposée à admirer l'habileté d'un fraudeur de l'État qu'à l'en blâmer. Ces nuances dans l'appréciation d'un même acte tiennent, si l'on veut en approfondir les causes, à l'éloignement où se trouvent les spectateurs des personnes qui ont été lésées. Le profit du voleur d'un Etat parle plus fortement à l'esprit que les sacrifices multipliés et souvent douloureux de contribuables inconnus. Il se produit dans des faits de ce genre quelque chose de semblable à un incendie qui présente de loin un spectacle grandiose, presque agréable et, de près, une accumulation de misères et de souffrances. Si rintelligence humaine a une portée limitée, comme l'œil, et est obligée comme lui de s'approcher des objets, pour s'en faire une idée nette, elle a de plus que lui un besoin

DÉMOKALISANTES ATTRACTIOiNS. 13

(le culture intérieure qui lui permet de se rendre compte des faits et d'en peser les conséquences. De ces vérités vulgaires découle la nécessité, pour qu'une nation puisse atteindre un progrès, de voir surgir chez elle une classe moyenne, qui sortant perpétuellement de la foule, en connaisse les maux et les besoins et, en relation continuelle avec ce qu'on appelle les classes élevées, soit capable déjuger leurs actes et leurs tendances. Tant que la bourgeoisie n'était pas devenue puissante en nombre, les calculs de Galonné pouvaient réussir comme ceux de ses prédécesseurs, mais il lui était donné de les voir échouer devant une force à laquelle il essaiera inutilement à la Rn de sa carrière d'administrateur de sacrifier les personnages importants qu'il avait favorisés au dé! ut.

Surveillé par une population à la fois défiante et Apprédati décidée à discuter ses résolutions, Galonné cherche ^dJ^ vainement à justifier par des motifs de charité une déci- ^"^"ôîa! sion du Conseil des finances, prise le 14 mars 1784. ™*"*78 L'arrêt portait que trois millions seraient consacrés au soulagement des campagnes éprouvées parle débordement des rivières et par les rigueurs d'un hiver exceptionnel. La réalisation de cette somme devait se faire au moyen de réductions sur les fonds des bâtiments, d'économies sur le département de la guerre, du produit des pensions éteintes dans l'année et de la retenue d'un vingtième sur celles excédant dix mille livres en 1784. Tout bien examiné, disent les Mémoires secrets, journal très répandu et parfaitement informé, on regarde le contrôleur général comme très adroit. € Le ministre, sous prétexte de trois millions

14 livuiî: piœmier.

de bienfaisance se procure une rentrée de quinze millions dont il disposera absolument à sa volonté... On prétend que la destination de ces quinze millions est déjà faite et que la plus grande partie sera distribuée à des créatures de la famille royale. Monsieur le contrôleur général s'attire ainsi de plus en plus la bienveillance de ces augustes personnages et de ceux qui les entourent. Du reste on se plaint que la répartition des bienfaits du roi a été si mal faite et si modique que plusieurs villages ne se sont pas souciés de les recevoir et qu'un entre autres a renvoyé dix-liuit livres de riz qu'on lui avait adressées \ »

Les sévères appréciations du publie étaient légitimées par le désordre réel qui ne cessait de régner à la Cour malgré les constantes promesses inscrites dans le préambule de presrjue toutes les lois. Si d'Ormesson n'avait pu trouver aucun moyen d'empêcher que la dépense des écuries de la reine augmentât annuellement de plus de quarante mille livres par l'iulroduction de six nouveaux cochers, de cinq postillons, de onze garçons d'attelage, de deux palfre-

* Archives nationales. Ab^ 10C2, 13 nov.-déc. 1783. Discours du président (le la Chambre des comptes àCalocne. Réponse de Galonné. Edii ouvrant un emprunt de cent millions en rentes viagères. P2741. 1^525, année 1783, 0*124. Emprunt, 31 décembre 1783. 0< 120. Lettres patentes fixant le prix d'un palais à Rome, 30 janv. 1785. E 1534, 2602. Arrêts du Conseil d'Etat des 18 févr. 1777 et 14 mars 1784. — Mémoires secreU pour servir à Vhistoirc des lettres, tomes XXIU, p. 235; XXIV, p. 59 et suiv.,94; XXV, p. 83. 172 et suiv., 198, 216 et suiv.; XXVÏ, p. 54, 150. — Recueil général des anciennes lois françaises , par Isambert, tome XXVII, p. 352; XXVllI, p. 404. —Souvenirs si portraits, par M. de Lévis, in-8; Paris, 1813, p. 76 et suiv. — Souvenirs du baron de Gleichen, in-12, 1862, p. 53. — Mémoires du baron de Bésenval, tome II, p. 150.— Pièces jttstif. pour servir à l'histoire des premiers Présidents de la Chambre des Comptes de Paris, par A. de Boislisle, p. 723.

PROniGALITÉS KT OKSORDRE. 15

niers, de trois sous-piqucurs, de deux garçons de garde-meuble, si le coiffeur de la reine ayant reçu la charge de a perruquier-ctuviste j> par brevet de survivance conservait le traitement des fonctions qu'il abandonnait jusqu'à la vacance de la place (ju'il devait occuper, des faits de celte nature ne pouvaient que se multiplier sous Galonné. Dès les premiers jours il annonce à Marmontel son mépris pour une étroite parcimonie et, promettant de doubler les droits de présence des académiciens, élève le traitement du secrétaire de T Académie de douze cents livres à trois mille livres.

Uécuyer de la vénerie Vandcleau qui a obtenu du roi cinquante-quatre mille livres, en 1783, pour payer ses dettes en touche encore douze mille le 12 mars 1784, et lors de sa retraite fixée à deux mille livres, conserve la jouissance d'un carrosse, de deux chevaux et des meubles de son appartement. A cette retraite, le Trésor ajoute une gratification annuelle de dix mille livres à la femme et aux enfants de ce serviteur favorisé. La pension de raccoucheur Vermond passe de huit mille livres à douze mille. Le prince de Poix reçoit huit mille livres en attendant le moment où il jouira de sa fortune ; la fille du comte de Tavanne, Técuyer commandant le manège M. de la Bigne, M. de Goursac, ont tous des pensions de six milleou trois mille livres pour faciliter leurs mariages. Si le chevalier de Boisseult, écuyer de la petite écurie, ne réclame pas d'argent parce qu'il est riche, le duc de Coigny le gratifie de rentretien de deux chevaux et de Jeux valets, faveurs fréquentes tendant à augmenter constamment le personnel de la Cour dont l'accrois-

46 LiVHE PREMIEK.

sèment perpétuel irrite la nation. La somme consacrée à la remonte des écuries de la reine, après avoir été de 270,177 livres en 1782 excède de 32,786 livres les prévisions de cette dépense en 1786 et de 65,250 livres en 1787. Le premier écuyer tout en veillant aux intérêts de ses subordonnés ne s'oublie pas et nous voyons le traitement du duc de Coigny s'accroître sur sa réclamation de trente mille livres. Le baron de Breteuil profite de l'humeur facile de son collègue des finances pour faire assurer après son décès une pension de quinze mille livres à madame de Matignon, sa fille, et l'abbé Ruallem, ancien intendant des finances des tantes du roi, obtient par ses protectrices vingt-quatre mille livres de retraite. Si le brevet de retenue pour le fils du duc de Praslin subit une diminution de vingt mille livres quand il est nommé lieutenant général de Bretagne, cette économie se trouve immédiatement détruite par des pensions accordées à la duchesse et à la comtesse de Praslin, par les trois cent mille livres que sollicitait le duc de Bouillon pour une charge dont il jouissait d^uis le H novembre 1771. La suppression de Toffice de capitaine des levrettes de la Chambre du roi et des lévriers de Champagne entraîne une indemnité de cent cinquante mille livres allouée au marquis de Vassan. Ces largesses n'étaient pas, il est vrai, payées avec une grande régularité, car Breteuil rappelle en 1784 au trésorier général de la maison du roi, des dépenses faites en 1782 qui n'étaient pas soldées. En 1785 les traitements des dames qui accompagnaient M"* Elisabeth se trouvaient en retard de deux années. Dé-

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