‹ La France sous Louis XVI;Chapitre 32 sur 245 · MEMOIRE DE MIRABEAU SUR LA SITUATION DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

MEMOIRE DE MIRABEAU SUR LA SITUATION DE LA FRANCE

nistre n'avait pu comprimer Torgueilleuse indépendance» avait choisi la Prusse comme une sorte de lieu d'exil où le comte de Mirabeau, en attendant Tapaisement des inimitiés soulevées par ses violentes polémiques, se trouverait à même de lui fournir un exposé politique de l'état de TEurope. Au sein de ce royaume qui pendant tant d'années dicta des lois aux souverains, Mirabeau aperçut promptement les changementsquise préparaient, etjugeantau point de vuedes intérêtsfrançaislasituationdesa patrie, miten lumière les pensées qu'elle faisait germer dans son esprit en s'inspirant, comme il l'écrivait, de la franchise d'un homme libre: « Le roi de Prusse va mourir, disait-il, avec lui tombera la clef qui resserrait la route politique deTEuropeD, puis signalant les ambitions de l'empereur Joseph, prêt à attaquer la Prusse, les mécontentements de Frédéric-Guillaume contre la France, le désir des Anglais de prendre une revanche, il prophétisait une crise prochaine, et s'écriait ; a qu'avons- « nous à y opposer ? Plus de 240 millions d'anticipac tion, 60 millions d'excédent de la dépense sur la « recette....Nosfonds royaux dans la boue : l'agio- « tage ruinant Paris qui dessèche le royaume; les c peuples épuisés et mécontents ; le commerce aigri c et découragé ; la désunion en dedans, le discrédit ( au dehors , une marine non équipée, et impossible ( à renouveler en cas de malheur ; des troupes in- ( complètes et incontestablement les plus mauvaises ( d'entre les bonnes, l'alliance de l'Espagne qui ne

< nous a jamais que contrarié dans nos opérations.., c pas un ami en Allemagne, la méfiance univer-

< selle.. «M la plus profonde ignorance des projets

fOO LlVRIi; PREMIfeiK.

c de nos ennemis, ia diplomatie la plus inactive de « l'Europe, bien que la mieux payée... A la vérité, a la France où la nature fait tout pour le gouverne- <c ment en dépit de lui-même... ce royaume inépui- « sable en hommes et en argent, pour peu qu'on « sache solliciler l'un et mettre en œuvre les autres, ce la France oiTre mille et mille ressources; mais ce pouvons-nous trop nous hâter... de prendre les « moyens d'être exactement avertis, et d'essayer s'il (c est donc vrai qu'il soit impossible de se rapprocc cher sérieusement et solidement de l'Angleterre a en faisant porter sur un traité de commerce.... a une alliance oiïensive et défensive à laquelle on a associerait la Prusse. » De pareilles considérations ne pouvaient qu'affermir Vergennes dans les voies où il s'était engagé depuis plus d'une année. Pénétré des tendances de son époque et de Tesprit de réaction qui s'était produit en France contre les velléités de conquêtes, décidé en même temps à chercher chez les peuples l'appui que pouvaient d'un jour à l'autre lui refuser les passions des souverains, Vergennes avait jeté les yeux sur l'Angleterre, ce pays voisin auquel une conformité de puissance et des affinités de civilisation devaient nous rattacher. Une pensée féconde inscrite dans le traité qui terminait la dernière guerre laissait entrevoir un arrangement commercial comme le meilleur moyen de convertir en relations fructueuses et bienveillantes les antipathies des deux nations, mais les habitudes du passé n'avaient pas tardé à reprendre leur empire, et les causes de désaccord semblaient s'aggraver plutôt que s'atténuer par certaines mesures prises dans les

TRAITÉ DE COMMEKCE AVIX L'ANGLETERRE. 101

ports français contre l'introduction des marchandises anglaises, quand le cabinet de Versailles rappela à celui de Westminster les conventions arrêtées en 1783.

Pitt accueillit avec un tel empressement ces cuver- r»" turcs, qu'il se dégagea sans hésitation des entraves et pour ivprèMDi. des préjugés de parti pour chercher dans les rangs de * ^an» u"'' ses adversaires l'homme capable de faire aboutir ^inlL une aussi importante négociation. Éden désigne dlk^mï"*!?»? par la confiance du monde commercial et manufacturier accepta en dépit des clameurs de quelquesuns de ses coreligionnaires politiques la grande mission qui lui était offerte, et Pitt, loin de s'effacer, comme le fit Vergennes, devant un subalterne, prit une part active et constante aux travaux de l'habile diplomate qu'il avait choisi.

« D'après le traité de 1783, lit-on dans une lettre de Pitt, des commissaires doivent régler les arrangements commerciaux et M. de Bayneval est désigné pour ce travail. M. de Vergenncs semble considérer (|ue la négociation est complètement dans ses mains. » Apres avoir arrêté d'un commun accord avec Eden la marche à suivre, Pitt lui écrit, à propos d'observations présentées par un manufacturier, Wedgwood : a Je partage entièrement votre opinion, nous devons cultiver tous les canaux d'information, on ne peut trop comprendre que notre seul objet doit être de rassembler dans toutes les parties du royaume une juste représentation des intérêts de toutes les branches du commerce et des manufactures qu'un arrangement avec la France peut atteindre, afin d'être en état de nous former une conviction

i02 LIVRE PREMIER.

exempte de préjugés. Il est probablement inutile d'ajouler qu'il y a plusieurs raisons pour employer et encourager, aussi peu que possible, les opinions des Chambres de commerce. »

Eden fut d'autant plus frappé, lorsqu'il arriva à Paris le 6 avril 1786, de la réception courtoise de Vergennes, de ses manières franches et empressées, qu'il sedéfiait des projets et des vues du ministère français. M. de Vergennes m'a assuré dans notre premier entretien, écrit le négociateur anglais, qu'il m'attendait avec quelqu'impalience, appelant l'objet de ma mission une bonne œuvre à laquelle il se dévouerait avec le sérieux et sincère espoir de la faire réussir. Après avoir mentionné son entrée en relations avec M. de Rayneval, gentilhomme honoré de la confiance du ministre et chargé par le roi de tous les détails de la négociation, l'ambassadeur de l'Angleterre rapporte qu'il invoqua pour excuser son relard la nécessité de recueillir des informations et qu'il offrit d'aborder immédiatement h discussion, mais M. de Vergennes s'en tint, assure-t-il, à des généralités, et parlant de la présentation d'Éden à la cour, entama une conversation sur d'autres sujets. L'accueil que le négociateur anglais reçut à Versailles fut non moins cordial, et Louis XVI exprimant son ardent désir d'ouvrir des relations commerciales entre les deux pays, affirma que c'était à ses yeux la meilleure base d'une politique de paix.

Il est évident, remarque Éden en donnant ces nouvelles, « que les ministres français, tout en se plaignant de nos lenteurs n'ont réuni aucun document propre à abréger et à faciliter notre travail.

je les soupçonne d'être prêts à accepter foui mode de discussion qui les dispensera d'appuyer leurs avis sur des faits précis. Je ne sais pas quels sont les motifs qui font agir le ministre français. 11 montre certainement non seulement toutes les apparences de la bonne foi, mais d'une extrême facililc; il n'est cependant pas injuste de penser que le but qu'il poursuit est plutôt à l'avantage de la France qu'à celui de la Grande-Bretagne, mais quelque soit, ajoute-t-il avec le coup d'œil de l'homme d'alTaires, le motif qui le fait agir, il est hors de doute que la conséquence immédiate sera toute dans Tintérêt des sujets de Sa Majesté britannique. »

Quand, un mois après Tarrivce d'Eden à Paris, le projet du traité de commerce élaboré par les deux commissaires anglais et français parvint aux mains de Pitt, ce ministre qui n'avait pas cessé de correspondre avec son délégué, soit directement, soit par l'entremise de lord Carmathen, résuma ses observations en ces termes:

a Depuis la réception de votre dépêche, j*ai pu comipon

• ,, , , 1 1 / • • do Pil

a comparer letat présent de la négociation et vos surieu

« idées sur le traite propose, avec les informations itcciaFr

'/ particulières contenues dans le recueil des droits ^^^^'^^

< (de douanes) que vous m'avez expédié.... L'idée

ï générale d'abolir de part et d'autre toute distinc-

« lion empreinte d'hostilité et d'envie est une bonne

<( fondation pour le projet ; mais j'ai de grands doutes

<f si la situation dans laquelle s'est mise la France ne

« rend pas l'application de pareils principes impos-

« sible pour le moment. La France, avant d'abolir

« le droit de 50 p. 100, qui pèse sur les marchan-

104 UVRË PREMIER.

a dises anglaises, va certainement demander immé- « dialement le droit d'exporter ses toiles avec des « droits modérés et exiger un abaissement d'un a quart sur ceux payés par ses vins. Nous poua vons peut-être en compensation gagner des avance tages sur certains petits articles; mais comment ^ cela se passera-t-il pour des produits plus impor- « tants? Jusqu'à Tannée passée la quincaillerie de « toutes les nations, sauf celle venant d'Angleterre, ce était admise en France, sa prohibition n'existait que « pour les objets en fer ou acier polis. Nous ne a gagnerions donc que l'avantage d'être traités c( comme les autres pays et nous ne pourrions, pas « plus que les autres nations, faire accepter les a objets qui sont le produit le plus important de nos a manufactures. Si les droits sur la poterie ne sont < abaissés que pour la plus petite partie des produits « et deviennent presque prohibitifs pour le reste, a l'avantage que nous retirerons sera peu impor- « tant. Le colon, dont l'entrée en France à des droits a modérés serait un grand avantage pour nous, est « repoussé par une prohibition absolue depuis Tance née dernière. Dans cette branche, cependant, nous ce ne gagnerions rien d'après les termes du traité.... <K Je crains que le droit qui la remplacera n'atteigne et 30 p. 100.... Si c'est ainsi, le bénéfice immédiat a du traité sera peu de chose ou nul, à moins que ce nous ne soyons garantis par la révocation de quelce ques, sinon de toutes les anciennes prohibitions. . . . ce De cette question dépend pour moi TcfTct du traité. ce Si ces édits sont révoqués, des droits modérés sur ce la quincaillerie et le coton seront un ample éciui-

i valent de tout ce qui sera fait en faveur de la ï poterie. Mais, sans cela, nous n'avons aucune K sÀ^urité. Supposons le traité fait, ses bénéfices ff actuels acquis ; qui nous assure que la France a respectera ses engagements pendant une année, c Si elle abolit maintenant ses prohibitions génc-

< raies, elle peut les rétablir ou en élever d'autres « générales. Il est vrai que le traité nous donne t le droit de faire la même chose de notre côté, ( mais le genre de commerce des deux nations n'est

< pas le même. La France peut prohiber rentrée '^ des cotons, de la quincaillerie, de la poterie, mais « nous ne pouvons pas prohiber l'entrée du vin, de «f Teau-de-vie et des toiles de toutes les nations. î Quelque avantage cependant que la France ait sur i nous en fait de sécurité, quelque précaire qu'il « soit dans la certitude de son exécution, le traité 1 nous serait-il plus avantageux qu'à la France dans

< son effet immédiat, il peut venir un moment où « le contraire arrive sans que le traité soit détruit. « Nous devons donc ne pas nous lier vis-à-vis de la f France sans que la France le soit aussi vis-à-vis ■i de nous. Le premier expédient qui se présente « est d'insérer un article dans le traité, stipulant

< que, pendant sa durée, les articles sur la quincail- « lerie, etc., seront à l'abri d'une prohibition et ( sujets à un droit qui n'excéderait pas un certain " (aux. Peut-être, pour donner une apparence de « réciprocité, serait-il convenable d'insérer la même • stipulation en faveur de leurs vins, de leurs toiles,

quoique, à vrai dire, ils ne peuvent être menacés . l^ans les relations entre deux peuples voisins, il

lOf» LIVHE PREMItR. |

« y a une mullilude d'articles de commerce qui i

a échappent à des règlements spéciaux, la plupart i

« doivent être reçus comme on admet les produits i

« des nations les plus favorisées, mais pour les pro- a

« duits principaux, il faut discuter les conditions j.

« de leur admission, séparémont, et avec soin. Ceux ^

n que la France désire probablement envoyer en g

« Angleterre sont les toiles, la batiste, les vins, m

« l'eau de-vie et certains draps, ceux que nous ^

« désirons écouler en France sont le coton, des draps

€ d'un certain genre, de la quincaillerie et de la -

a poterie. Il y a quelques autres articles comme les

« chapeaux, le papier, les cuirs, etc., dont rentrée

(c en Angleterre, d'après les préjuges de nos com-

« patriotes, serait au bénéfice des Français. Il ne

« peut être question d'admettre les soieries fran-

(( çaises ; voilà pourquoi il ne faut pas parler de

« Tintroduction en France des gazes anglaises. Dans

€ cet ordre d'idces, il faut considérer s'il n'est pas

ic possible de proposer un plan beau et peut-être

« en fait avantageux aux deux pays (quoique je sois

(( intimement persuadé qu'il nous sera plus avan-

(i tageux qu'à eux). Si la balance paraît de suite en

a noire faveur, il y a dans d'autres articles le moyen

« de satisfaire les Français. Supposons qu'il nous

« convienne d'abandonner le traité de Methuen (avec

« le Portugal) et que nous acceptions les vins et

(( l'eau-de-vie de la France sous la qualification des

(c droits accordés à la nation la plus favorisée, et

(c même que nous abaissions les droits à un chiffre

« plus bas que ceux que nous percevons, (ce que je

« suis porte à croire que nous ferons avec avantage

t pour les revenus fournis par cet article de con-

< sommation sans nuire à nos distilleries), en retour, € nous pouvons demander des droits modérés pour € la quincaillerie et la poterie. » A ces vues générales et d'ensemble venaient se joindre chaque jour des détails minutieux sur les branches diverses du commerce et de Tinduslrie de TAngleterre. a Vous € devez avoir reçu, écrivait le 18 juillet 1786 lord c Carmathen à Eden, les dépositions faites à Londres, i devant le comité du conseil privé, les 20 janvier, c 6 février, 14 mars, etc., par les manufacturiers de t Sheflield, de Birmingham, sur le taux des droits à « établir. Ilssontd'avisquelesdrjûitssurleursarticles « ne peuvent pas être trop bas et que certainement « ils ne doivent pas dépasser 1 0 p. 1 00, et demandent « que les treillis ou grillages polis et autres ouvrages t en fer d'une qualité supérieure soient compris sous « le nom de quincaillerie. Pour les laines et les « fabriques d'estame, vous avez les dépositions des € manufacturiers de Norwich, d'Essex, de TYorks-

< hire, du Wilfshire, du Somersetshire, du Glouf cestershire. Leur désir, excepté ceux qui font les c draps les plus fins, sont que les droits ne soient pas « supérieurs à 10 p. 100. Vous insisterez toujours

< pour faire comprendre à la France l'avantage que « lui procure TAngleterre en acceptant ses produits « agricoles, tels que ses vins et ses toiles, que les « manufactures de la Grande-Bretagne ne font pas en

< assez grande quantité pour sa consommation, avec

< les droits les plus bas qu'elle exige des nations élran- « gères. Vous annoncerez que Sa Majesté est dis- " posée à abolir les prohibitions qui repoussent la

a batiste et les linons et à y substituer un droit de « 12 p. 100. En retour de ces concessions, vous in- ^ « sisterez pour que les cotons manufacturés entrent [^ a dans chacun des royaumes moyennant des prix ^ a modérés. Pour cette question des cotons, vous ^ (( trouverez des renseignements dans les dépositions ^ c( de Samuel Sali, de Joseph Smith, de Robert Peel. (( Pour les étoffes de soie, vous répondrez à M. de « Rayneval qu'elles sont repoussées par une prohibi- (i tion générale pour toutes les nations. » J

i^s En présence de Pitt et de son représentant Edcn,

dcMntërèu connaissant dans leurs momdres détails les affaires fmnçii». commerciales et industrielles de la Grande-Bretagne, réclamant et acceptant les avis et les calculs de tous les chefs de manufactures, de tous les agriculteurs de rxVnglelcrre, à qui la France avait-elle remis la défense de ses intérêts ? Le ministre le plus influent auprès du roi, Vergennes, sans pouvoir réel sur ses collègues, avouait presque son ignorance des questions qui se traitaient, laissant la responsabilité des décisions à prendre à un employé de son ministère, M. de Rayneval. A côté de M. de Rayneval figurent l'économiste Dupont de Nemours, esprit élevé et lettré, plus préoccupé de ménager l'avenir que de sauvegarder le présent, puis le directeur du commerce, Boyelet, résumant seul, dans plusieurs mémoires, les protestations que pouvaient formuler les manufacturiers français dans une enquête où leur existence était en jeu. Analysant la fabrication des draperies communes, il observe que les moutons anglais fournissent une laine supérieure à celles de tous les autres pays de l'Europe, coulant douze sous la livre en Angleterre, tandis

TRAITÉ DE COMMEHCK AVEC L'ANGLETERUE. 109

que celle matière première, malgré sa qualité inférieure en France, se vendait vingt-quatre sous. Il avoue que les Français seraient peut-élre à même de faire concurrence aux Anglais, mais ajoute <c que cet espoir ne c pourra pas se réaliser tant que le sort du cultivateur f ne sera pas changé par la réforme de la nature des « impôts et de la forme de leur perception, et même, c poursuit-il, il faudra beaucoup de temps, de soins,

< de dépenses et d'encouragements de la part du gou-

< vemement pour mettre les cultivateurs en état de « changer et d'améliorer les races de troupeaux ac- 9 luellement existantes. y> Le directeur du commerce en conclut que l'entrée des lainages anglais avec un droit de 10 p. 100 amènerait Textinction de nos fabriques et montre que nos manufactures ne pourraient soutenir la lutte que pour les draps fins d'Abbeville^ de Louviers, de Sedan, fabriqués comme ceux d'Angleterre avec des laines venues d'Espagne. Pour le coton il établit à la fois l'abondance de cette matière première amenée du Levant et de nos colonies dans nos ports, où s'approvisionnent les Anglais, et rinfcriorité de nos procédés industriels portant nos étoiîes à un prix de 25 à 30 p. 100 plus élevé que celui de nos rivaux, ce qui devait fatalement entraîner la ruine des fabriques du royaume. Boyetet espère que la France pourra, en s*y appliquant, produire la quincaillerie aussi bien que les Anglais, mais, dans son opinion, les manufactures françaises ne subsisteront que si elles sont défendues par une énergique protection, et les fonderies de fer n'atteindront jamais avec la concurrence anglaise « la perfection que le gouvernement français doit avoir à cctur. j> Sans aucun doute les toiles de

ilO LIVRE PREMIER.

Saint-Quentin s'écouleraient facilement en Angleterre, puisqu'elles y pénétraient avant le traité, et lei soieries y trouveraient une vente assurée, si leur entrés n*était pas prohibée ; quant à la poterie anglaise, SM introduction devait avoir pour effet de priver de travail une foule de pauvres ouvriers. Aucuns commerçants et industriels n*a vaient été appelés à émettre leur avis, et ce grand pays de France, de l'aveu de Boyelet et de Dupont, ne sut opposer aux représentants réels des industries anglaises que des adminisr trateurs n'ayant étudié par eux-mêmes aucune défi questions à résoudre, ne connaissant les intérêts vitaux d'un peuple que par des oui-dire et ignorant les cruelles douleurs que leurs résolutions pouvaient causer à des milliers de familles?

Le compte rendu d'une des dernières séances con* sacrées à la discussion du traité, fait ressortir ave< une lumineuse clartélescausesquisacrifièrentpresqai sans débats une partie de la puissance de notre pays, ei abandonnant ces arrangements commerciaux au sou verain arbitre des manufacturiers anglais. «J'espère « annonce Eden à Pilt le 23 août 1786, arrivera « réaliser vos désirs pour une réduction plus forte di a droits sur la poterie. Je suis, du reste, convainct <c que le droit admis nous donnera la possibilih a d'arriver sur le marché français, il sera regarde a ici comme bien faible et fera beaucoup crier a M. de Rayneval m'a informé en confidence que le a personnes les plus zélées pour des droits faible a parlaient de la nécessité d'un droit de 15 p. iO( <K sur cet article et de 20 p. 100 sur le coton (quet a ques-uns vont à 30 p. 100). M. de Vergennes était

TRAITÉ DE COMMtlKCfc: AVEC L'ANGLETERRE, iil

c pour 1 5 p. 100 et M. de Galonné, après beaucoup € de discussion, s'aidant d'un papier sur lequel j'avais c inscrit o p. 100, trancha la dirficuUé et admit c 1 0 p. 1 00, mais avec une grande hésitation. . . . M. le t contrôleur général se plaignant vivement dans une € sorte de discours de ce que vous regardiez comme € impraticable d'ouvrir le marche anglais aux soieries f françaises, M. de Vergennes l'informa qu'il y avait f trente mille polissons dans la ville de Londres qui ont

< une voix sur ce chapitre \ à quoi repondit Galonné « qu'il y avait le double de ce monde à Lyon qui lui « reprocheraient de permettre à un grand nombre de « manufactures anglaises d'apporter leurs produits en « France et d'exclure dans le traité fait en leur faveur

< la seule grande ind ustrie nationale fortement constiff tuée. Il termina sa harangue, du reste, avec bonne « humeur par une plaisanterie. Je vais m'occuper dec main d'une rédaction défînitive et de la transmettre « a M. de Ray ne val... J'espère que rien d'embarras- « sant ne se produira. . . Demain, je vais à Versailles. . . € Si rien ne s'y oppose, vous aurez probablement une « lettre de moi mercredi ou la semaine prochaine. Et, c à moins d'une chose importante qui ne pourrait pas « se remettre, je vous prie de me retourner immédia- « tement les pouvoirs et les instructions pour signer le t traité. » Eden termine par cette phrase caractéris- € tique : « Je désire que vous donniez Tordre à l'at-

< torney général et à l'avocat général de me ren- « voyer immédiatement les derniers articles du traité « (approuvés). Il est nécessaire de les avoir pour le « conseil de dimanche afin qu'ils soient inscrits, les

* La répudiât ^ Vergennes ett en français.

^ut

a délais sont réellement plus dangereux que je ne > (( pourrais l'expliquer d'une manière intelligible dans ^ a une lettre, »

Si Ton rapproche de ces graves préoccupations ^ ^piuion un arrêt du Conseil rendu quelques mois avant Tou- 3 nandises vcrturc dcs négociations, il est facile de pénétrer ^ France, la uaturc dcs obstacles qu*Eden craignait de voir ^ surgir au dernier moment. On lit en effet à la date du 28 juillet 1785^ dans un journal très répandu : ce Entre cette multitude de boutiques bordant le jardin ' du Palais-Royal^ beaucoup s'étaient intitulées: Maga- ' sins de marchandises d' Angleterre j plusieurs même avecdesinscriptionsenlangueanglaise. LesbonsFran- çais voyaient avec douleur cette manie ; enfin, grâce i l'arrêt du Conseil, qui sur les plaintes des marchands et fabricants du royaume, prohibe ces marchandises étrangères et défend jusqu'à ce ridicule intitulé, leurs yeux ne seront plus affligés d'un tel spectacle. Au bout de huit jours, toutes ces inscriptions ont dû disparaître sous des peines très fortes portées à l'article VII de Tarrêt. Il en pourra résulter quelque banqueroute pour Tauguste propriétaire (le duc ' d'Orléans)» mais qu'on plaint peu à raison de sa prédilection trop forte pour tout ce qui est anglais et pour le mauvais exemple qu'il donnait à cet égard. » rraitô Le traité de commerce avec l'Angleterre fut conclu

cîi'îvec le 26 septembre 1786. Il stipulait en faveur des vins eptemrri frauçais des droits identiques à ceux prélevés sur les vins de Portugal, et les produits des manufactures anglaises étaient grevés à nos frontières de droits variant entre le dix et le quinze pour cent de leur valeur. Réagissant contre la tendance des gouvernements des-

TRAITÉ DE COMMERCE AVEC L'ANGLETERRE. Ii3

potiques à une clandestinité, qui favorise souvent Tarbitraire^ le traité introduisait dans les lois françaises des principes d'équité en statuant que les droits àacquitter sur les marchandises et les formalités à rem- 1^ seraient notifiés au public par des affiches placardées dans les principales villes de commerce, tellesque Bouen, comme cela se pratiquait en Angleterre. Les fonctionnaires qui feraient payer aux marchands des prix plusélevés que ceux des tarife en vigueur devaient être livrés i la justice et punis dans Tendroit même où ils se rendraient coupables de concussion. Il était décidé (contrairement aux habitudes françaises) qu'aucune vérification et par conséquent confiscation de produits manufacturés ne pourraient s'exercer sous prétexte de fraude et de mal façon, ces questions étant miqoement du ressort du vendeur et de Tacheteur. Une clause additionnelle du traité flétrissait Tinhumanité des habitants des côtes qui s'adjugaient les épaves des vaisseaux naufragés, et témoignait d'efforts communs aux deux nations pour amener la restitution des vols et la punition des coupables.

Le droit reconnu à chacun de pratiquer son culte dans Tintérieur de sa maison, sans être obligé d'assister aux cérémonies religieuses étrangères à sa croyance, l'assurance donnée aux protestants que leurs funérailles seraient désormais respectées, faiaient passer dans les mœurs un esprit de tolérance iepuis longtemps méconnu.

Aux guerres incessantes, qui désolaient les nations et laissaient à peine quelques années de trêve entre deux désastres, avait succédé une tendance à la paix dsiDs les classes éclairées de la France et de l'Angle-

in. 8

il4

Les trtiiét terre. D'illustres proscrits, des voyageurs, apportant

de commerce i •■ . •*•**,*, -i*** f*

sont on sur les deux rives du détroit une admiration réci-

àia liberté proquc pour les génies dont s honoraient leurs pays,

complète .. «'11'*! 1 1 1»

destraosaciioDs avaieut Hispirc le desir de rapprocher les peuples a

rimitaiion de celle aristocratie littéraire et scienti-

paciflcatioD

entre leti |»euple.4.

fique qui dominait l'opinion publique par l'irrésistible puissance de Tesprit. Les nobles exemples d'un gouvernement libre sur les bords de la Tamise avaient fait éclore chez les nations européennes de telles sympathies, qu'il est facile de comprendre sous quelle impulsion agissaient les ministres de Louis XVI lorsqu'ils voulaient unir par les liens de l'intérêt les deux peuples les plus éclairés et les plus puissants du inonde civilisé. Mais les conditions qui régissent la vie d'une nation sont trop complexes pour qu'un principe unique, quoiqu'on soit la justesse, puisse les embrasser toutes elles concilier. Les agglomérations humaines se forment peu à peu, entremêlant le bon^ le médiocre et le mauvais comme dans une alluvion où le sable s'unit aux rochers et à la plus fertile terre. Une alluvion humaine ne renferme pas comme le sol, un seul élément, celui de la matière, elle comprend en outre l'élément intellectuel produit par les habitudes, par l'éducation et par mille circonstances de nature à fortifier ou affaiblir cette énergie insaisissable de l'esprit qui met en mouvement la force corporelle . L'indissoluble union de la matière et de Tintelligence dont il faut tenir compte dans la direction des intérêts, oblige les administrateurs d'unpaysà consulter les opinions de la nation sur l'utilité des actes qu'ils veulent accomplir et à examiner les liens rattachant au travail qui doit assurer son existence quotidicane.

Si les ministres de Louis XVI eussent été des hommes d'État, ils se seraient pénétres de l'idée que (ou tes les améliorations ont besoin d'être préparées et que les secousses trop subites sont dangereuses» ils auraient apprécié la prudence de leurs adversaires^ le soin qu'ils mettaientà connaître les penséesdu peuple anglais, à respecter les sources de son travail , ils auraient compris que si les traités de commerce sont un acheminement vers la liberté complète des transactions qui est l'idéal, ils ne doivent pas être obtenus en traversant des ruines et en semant la mort.

Comment, si Ton juge opportun d'avertir les riverains d'un cours d'eau du moment où sa crue pourra atteindre leurs propriétés, comment, si l'usage et la loi prescrivent de prévenir un ouvrier de l'instant où son travail cessera, afm qu'il y ait le moins d'interruption possible dans le salaire indispensable à son existence, comment, si l'on estime nécessaires dans un procès des débats prolongés et contradictoires, comment admettrait-on qu'il fût licite de dire tout à coup i des milliers de cultivateurs, d'ouvriers, de manufacturiers, changez vos cultures^ changez de profession, changez vos machines industrielles, vous ne pourrez plus vendre vos laines, vos étoffes, louer voire labeur ?

C'est pourtant ce qui fut dit et ce qui fut fait. Boyete Boyetet ne conserve aucune illusion, et quand tout MotdJec est terminé, il écrit : a Le traité de commence avec "^de ^ l'Angleterre jette le commerce de France dans la crise la plus violente... Il faut toute l'énergie, toute riatelligence, toute la suite et tous les efforts possi-

déaaatn

UG LIVRE PREMIER.

bles pour parvenir à en arrêter les ciïets... C'est sur les objets de la consommation du peuple en étoffes de coton et de laine, que cette concurrence est terrible. .. Peu à peu la France se trouvera réduite au point où en sont TEspagne et le Portugal. s>

Dupont de Nemours essaie vainement d'échapper à ces tristes prévisions. Quoique sa lettre à la Chambre de commerce de Normandie porte cette épigraphe empruntée à l'Évangile de saint Jean : c ôtezlui ses liens et laissez-le aller », le théoricien à outrance, malgré son impatience d'aborder le paradis de ses rêves, ne se dissimule pas Tim possibilité pour un cultivateur de modifier instantanément la race de ses troupeaux, et voit clairement les chances de ruine que feraient courir à un manufacturier sensé les changements brusques de ses procédés industriels en présence de rivaux qui empêcheraient la vente de ses produits à un taux rémunérateur. L'économiste tourne ces difficultés pratiques en demandant à l'État d'exciter l'émulation par des prix, par des gratifications, par des avances, de favoriser la multiplication et l'amélioration de la race des bêtes à laine. «La plupart de ces propositions ont été faites au ministère, obser ve-t-il . . . avant la signatu re du traité. . • et adoptées comme indispensables. 2> Puis, après avoir constaté que rien n'a été exécuté, qu'aucun encouragement n'a été donné aux machines imaginées en France^ le professeur reprend le dessus : « Il est honteux, dit-il, que nos ateliers n'en soient pas remplis (de machines)..., il est honteux que nous ne sachions qu'invoquer les prohibitions..., il dépend entièrement de nous de regagner en peu de temps la supériorité... dans la

fabrication des étofles de coton, •• C'est un esprit de mesquinerie répandu . • . chez nos fabricants. • • qui est cause que nos fabriques sont au-dessous de celles d'Angleterre... 11 faut encourager la filature domestique. •• former des écoles ambulantes de filatures... Nous pourrons un jour regagner le niveau par l'augmentation et le perfectionnement de nos races de betes à laines... Le ministère s'est procuré quelques béliers et quelques brebis de race anglaise*. • Il ne faut à notre commerce que la liberté, de Tinstruction et des bienfaits. » Dupont de Nemours reconnaît que par suite de l'estimation insuffisante des marchandises anglaises introduites dans le royaume les droits qu'elles acquittent à leur entrée en France, atteignent à peine le tiers de ceux fixés par le traité, puis il termine par cet aveu étrange : <c Tel qu'il est^ le traité de commerce est peut-être le seul garant de la paix entre les deux empires... et nous a ainsi épargné quatre cent millions de dépenses, l'impôt qui eût été nécessaire pour en payer les intérêts, la perte du sang et les affreux hasards que toute guerre entraîne à sa suite... Le repos du monde et le nôtre tiennent donc presque uniquement à ce traité que des citoyens zélés sans doute, mais trop peu éclairés, auraient voulu voir anéantir. i>

Ces révélations prouvent qu'Eden avait deviné juste lorsque dans une de ses premières lettres il soupçonnait la France d'être amenée par ses embarras financiers et par la situation troublée des États du continent à nouer avec l'Angleterre des relations empreintes de coTtciliation et d'amitié. La France n'était donc pas libre et ne traitait pas en réalité d'égale à égale avec sa

it8 LIVRE PREMIER.

voisine ^ Les délégués anglais dictaient leurs conditions, comme ils le firent soixante-quatorze ans plus tard, le jour où notre patrie, devenue la proie d'un gouvernement d'aven turcs, voyaitdes manuracturiers anglais convoqués par un membre de la Chambre des communes, fixer à Paris les chiffres d'un tarif de douanes dans le salon d'un ministre français qui en chassait les manufacturiers de son pays'. ^ Les ministres de Louis XVI, habitués à n'entendre

Diiiret ^

wisxvi, qu'un faible ccho des aspirations des Français, ;aioiuie. n*avaient, du reste, rien du génie et de l'énergie de Colberty ce ministre d'un roi absolu qui rassemblait à Paris les manufacturiers de toutes les parties du royaume et étudiait avec eux les mesures à prendre pour développer leurs richesses et leur bien-être. Le timide Vergennes, exclusivement préoccupé d'assu-

« The joumal^and eorrespondence of William lord Auklandy in-8. London, 1861, tome 1, p. 86, 87, 90 et suit., 96, 99, 100, 156. p. 481 et suiv., 485 et suiv., 491 et suiv., 493, 498, 499, 501. 513. — Recueil de divers mémoires relatifs au traité de commerce avec VAnglêterre, par M. Boyetet, conseiller d'État, inspecteur général, directeur do commerce, in-8, Versailles, 1780; 1" partie, p. 40, 41, 51 et suiv., 55, 133, 135, 136, 147; 2* partie, p. 11, 12, 13, 18, 23 cl suiv., 27 et suiv., 28 et suiv., 49, 50, 97, 185. — Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la république des lettres, tome XXIV, p. 140. — Lettre à la Chambre de commerce de Normandie sur le mémoire qu'elle a publié relativement au traité de commerce avec l'Angleterre, in-8, Rouen et Paris, 1788, p. 5 et suiv., 10 et suiv., 16 et suiv., 25 et suiv., 27 et suiv., 52, 57, 59, 74 et suiv., 76, 80, 86. — Histoire secrète de la cour de Berlin ou correspondance d'un voyageur français depuis le mois de juillet 17S6 jusqu'au 19 janvier 1787, in-8, Aiençon, 1789, tome I, p. v et suiv., xij et suiv.; tome II, p. 348. — Mémoires de Mirabeau, écrits par lui-même, son père, son oncle et son fils, in-8, Paris, 1834, tome IV, p. 327 et suiv.

' Ceux qui voudront se rendre compte des conditions sous Icsquellei 8*est fait le traité de 1860 avec l'Angleterre n'uni qu'à lire la Déposition de M, Ferrey dans l'enquête des cotons, «lu 12 el 27 mai 1870, in-4, publiée chei Delagrave, i Paris, p. 636.

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