CHAPITRE PREMIER
LA ROURGOGNE
I. PORTE DE BOURGOGNE. || II. SEUIL ENTRE VOSGES ET MORVAN. H III. PASSAGES ENTRE LORRAINE ET BOURGOGNE. || IV. PASSAGES DE l'aUXOIS. H V. CARAC- TÈRES DU PAYSAGE BOURGUIGNON. |i VI. LA SAONE. Ij VU. BRESSE. || VIII. LA BOURGOGNE, CONTRÉE POLITIQUE.
/ OE heurtant aux approches des Vosges, les chaînes plissées
PORTE i^ du Jura, qui se dirigeaient vers le Nord-Est, s'infléchis- DE BOURGOGNE gg^jj ^gj.g \'Y,sl. Un intervalle s'ouvre ainsi, d'environ 20 kilomètres; c'est la porte de Bourgogne. D'abord la contrée, monotone, ondule entre des étangs, des prairies, des lambeaux de bois. Mais elle ne tarde pas à saccidenter ; et vers Belfort, pour peu que l'œil soit exercé à saisir les variétés de formes de terrain, des singularités le frapperont. Le pays reste ouvert, partout pénétrablc, sans être pourtant une plaine. Quelque chose de morcelé, d'hétérogène, perce dans les divers aspects du relief et du sol. Les Ballons, brusquement terminés, dominent de 800 mètres une nappe d'alluvions siliceuses dont la surface, semée d'étangs, est colorée par des argiles rouges. La provenance de ces alluvions ne saurait faire doute; elles viennent des Vosges; mais le sol vosgien ne s'arrête pas là. Çà et là, au nord et à l'ouest de Belfort, des croupes arrondies, des dômes boisés s'élèvent isolément : Salbert, Chérimont, Forêt de Granges, à la végétation siliceuse, aux pentes humides, trempées de prairies et d'anciens marais. Au contraire, tranchant par leur couleur rousse, leur sécheresse, leur forme en éperons, des buttes calcaires pointent et s'alignent : le roc armé et sculpté de Belfort, les Perches, le Mont-Vaudois ; toute une série de témoins qui se succèdent vers le Sud-Ouest. Ainsi semblent se pénétrer, s'entre-croiser le pays vosgien et le pays jurassien. Ce morcellement et ce mélange de formes sont bien d'un pays de transition. L'incohérence des traits a été aggravée par les atterrissements accomplis par les eaux. Deux régions se rencontrent et semblent s'essayer avant de se déployer à part. L'une, toute vosgienne,
Entre les Alpes et l'Océan. livre h, i
est celle des grandes abbayes, des villes rouges construites en grès, Lure, Luxeuil, des vallées ensevelies sous les cerisiers, des sources thermales dans les fentes profondes du sol. L'autre est celle des calcaires encadrant régulièrement des vallées aux eaux brillantes, celle de la belle pierre grise qui communique à Montbéliard et à Besançon l'aspect sévère de leurs édifices.
Ce furent surtout les rocs calcaires qui, comme points de surveillance et de ralliement, dans ce carrefour de l'Europe, fixèrent les premiers hommes. Nombre d'abris, camps, grottes en font foi. Ces forteresses natui'elles servirent plus tard de crans d'arrêt au passage des invasions. Le peuple qui en tenait les clefs devint une puissance jîolilique. Strabon dit que les Scquanes étaient maîtres d'ouvrir ou de fermer aux Germains la route de la province romaine. L'avenue dont ils étaient en possession était la vallée du Doubs, voie directe et magnifique, entre le roc de Montbéliard, voisin de l'antique Mandeure, et la boucle fluviale qui enlace étroitement l'oppidum de Besançon. Au pied des talus raides et boisés se pressent les vignes, les cultures, les prés et les villages ; et la vieille cilc militaire et ecclésiastique conserve avec ses grandes maisons en pierre, ses portes cintrées, ses fontaines, quelque chose de la gravité romaine.
Si Ion suivait le Jura, une chaîne d'analogies conti- SEviL nues de sol et même de végétation nous mènerait, par les ENTRE VOSGES Préalpcs calcaires, jusqu'au seuil de la Provence. Avec les ET MORVAN Vosgcs, au Contraire, la série des massifs anciens s'interrompt pour ne reparaître qu'au Morvan. Une continuité souterraine, il est vrai, relie ces deux massifs ; sous la mince couverture de dépôts scdimentaires qui les dérobe, des pointemcnts de roches archcennes aflleurent aux lianes des vallées ; un petit massif primaire, au Nord de Dole, fait même pour un moment réapparaître les formes ballonnées et la végétation siliceuse en plein pays jurassique'. On retrouve dans les directions des vallées, très fréquemment orientées du Nord-Est au Sud-Ouest, les linéaments d'une structure primitive, archaïque, que n'ont pu entièrement masquer les accidents postérieurs. Il n'en reste pas moins une lacune; et, par le seuil qui interrompt ici le front du massif, se transmettent librement entre le Bassin de Paris et la vallée de la Saône, les vents, les pluies, mille influences diverses. Ce seuil est la célèbre région de passages qui fait communiquer la Méditerranée avec la Manche et la mer du Nord, qui a cimenté les deux parties principales de la France. Mais ces passages divergent, et la physionomie môme du seuil change suivant la succession des roches qui le constituent. De la Bourgogne au plateau lorrain par Lamarche et Martigny, de Langres à la Meuse et à la Champagne par le Bassigny, de Dijon ou de Chagny par l'Auxois à la vallée de la Seine, les communications profitent de conditions
I. Forêt de la Serre, sur 17 kilomètres de long et k do large, atteignant 38o mètres de liaut.
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POUTE DE BOURGOGNE
T T.V SEUIL peu scnsiblt-, sur des atlnvitms anciennes, sépare Us eaux destinées vJ larges franges d'aUuvions témoignent de l'action torrentielle sur la périphérie
in lihône et au Rhin. De
méridionale des Vosges.
Dans le mélange incohérent des formes, les pointements calcaires ont de bonne heu
re désigné aux établisse-
ments humains l'emplacement où s'est fixé Bel for t. Cependant la porte historique qi
'ont suivie les peuples est
plutôt celle dont Montbéliard gardait les abords : la vallée du Donbs.
CFiff. 151.)
cMAPiTHi: pnEMiEu La liounjonnc.
différentes, ouvrent d'autres perspectives, créent entre les populations des rapports de nature diverse.
Lue parenté intime relie la Lorraine méridionale et le PASSAGE ^<^''^' de la Bourgogne. Dans la région que les géographes
ENTRE appellent Faucilles, et les paysans la Vùge, presque aucune
LORRAINE ditrérence de niveau ne sépare les afllucnts de la .Moselle de
ET BOURGOGNE ceux de la Saône. Laccent local, le vocabulaire géographique
avec ses désinences en ey, l'aspect large et trapu des maisons,
leur disposition intérieure se continuent dune contrée à l'autre.
Ce n'est pas là pourtant que se fait la soudure historique entre Lorraine et Bourgogne. La ^ ôge se termine brusquement vers l'Ouest, devant un talus calcaire qui la domine d'environ 80 mètres. Il y a là un de ces accidents topographiques qui, par suite de l'inclinaison des couches vers le centre du Bassin parisien, vont se reflétant entre les Vosges et Paris. On voit ainsi, chaque fois que la pente géologique amène des couches plus dures à la surface, leur base alfouilléc par les eau\ se dresser en forme de talus ayant leur i-egard vers l'Est. C'est un de ces talus qui sépare la ^ ôge de la Plaine, les grès du calcaire. Le contraste est frappant. Sitôt que ce calcaire coquillier, d'âge triasique, prend possession de la surface, le sol devient pierreux et sec, les champs remplacent les bois, le pays se découvre. Au lieu des communications sinueuses imposées dans la Vôge par la multiplicité diffuse des eaux, les routes se déroulent en droite ligne. Elles s'allongent, des lieues entières, sans dévier de leur direction : voies romaines, routes modernes. Le long de la voie romaine construite sur la corniche même du talus calcaire, de façon à dominer le pays, les villages agricoles se succèdent à brefs et réguliers intervalles. Ce pays, plan et découvert, fut pratiqué, parcouru, mis en culture avant les pays forestiers qui lui sont contigus, et qui, lorsqu'ils étaient plus intacts, faisaient comme une ceinture forestière à la Lorraine. Entre Lorraine et Bourgogne, là fut un des principaux passages, une des voies par lesquelles le vieux centre de Langres communiquait avec les pays mosellans.
Si l'on continue vers l'Ouest, des couches moins anciennes viennent à la surface ; et, avec elles, des pays nouveaux. Ce sont ici les marnes du lias, essentiellement aptes par leur imperméabilité à retenir les eaux que laissent fdtrer les calcaires poreux et fissurés des couches supérieures. Aussi cette contrée est-elle une des plus remarquables réunions de sources. Six lieues environ, sur un plateau largement ondulé que sillonne une voie romaine, séparent la fontaine de Meuse de la Marne naissante, ^'ers le Rhin, vers la Seine, vers le Rhône des vallées divergent dans un étroit rayon. Ces rivières naissantes ont creusé dans les marnes des combes fertiles entamant par des cirques les plates-formes qui les surmontent. Des éperons, des abrupts, de secs promontoires se détachent ainsi entre des langues de sol arrosé et ver-
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doyant. Il n'y a guère, entre les espaces buissonneux ou forestiers qui s'étalent, que des bandes restreintes, des commencements de vallées qui ne tardent pas à s'écarter. Mais dans ce cadre le mélange des eaux, des prairies et des champs, surmontés de forêts, a suffi pour grouper dans des occupations communes des populations ayant conscience de leur unité, et pour former un pays spécial, que les habitants appellent proprement le Bassigny'. Si la vie y était étroite, n'y avait-il pas les routes depuis longtemps fréquentées qui s'y croisent ? Vers les Pays-Bas, vers Reims, vers Sens des voies romaines avaient fixé la circulation.
L'oppidum d'un ancien peuple gaulois occupe le promontoire dont la Marne naissante a entaillé la base. De très loin sur le plateau tacheté de taillis on voit de blancs rubans de routes se diriger vers les grandes et tristes constructions ecclésiastiques qui signalent Langres. L'aspect est en harmonie avec la sévérité des horizons. Il n'y a point ici pour gêner l'évocation de l'hisloire l'importunité des bruits du présent. La vie semble éteinte. Peutêtre ne fut-elle jamais bien intense; et cependant ces roules ont vu passer les marchands, les armées, et le sillage historique d'une circulation séculaire.
Les marnes du lias ne tardent pas à plonger, au Sud- ''^ Ouest de Langres, sous des couches plus récentes. Imaginez
DE alors de larges plates-formes calcaires inclinées vers lOuest,
VAUxois tombant à pic vers l'Est. Entre Langres et Dijon se déroule la Montagne, le sec pays des eaux qui sengouffient, des vallées rares dont le fond plat n'est inondé que lorsque les pluies de l'hiver ont fait regorger les eaux souterraines; pays pauvre, avec ses rares maisons grises couvertes en lauzes, mais sur lequel un air vivifiant distribue la vigueur et la santé. Sur le bord abrupt, qu'une faille presque rectiligne a découpé au-dessus de la vallée de la Saône, les eaux n'ont en général entaillé que de courtes combes. Il semble, lorsqu'on arrive au pied de ces raides talus, qu'on se heurte contre un mur. Cependant, dans cette masse dure, deux brèches ont été entaillées, là où les eaux ont concentré leur eflbrt. Chacune est devenue un passage historique : l'un, aujourd'hui le plus fréquenté, est celui de Dijon, l'autre, plus anciennement connu des hommes, débouche entre Nolay et Chagny. Au pied du mont de Rème, Rome-Chàteau, promontoires calcaires qui gardent les vestiges d'établissements d'âges anciens, s'insinuait la route dont les Romains firent une de leurs grandes voies vers Autun.
La brèche dijonnaise a un aspect imposant. Ruisselant avec impétuosité sur les pentes imperméables de l'Auxois, les eaux ont entamé au plus épais de sa masse le plateau calcaire. Elles l'ont découpé en blocs isolés, entre lesquels de secs ravins sont bordés d'un ruissellement de pierrailles. On les
I. Le nom, comme il est arrivé souvent, s'est étendu historiquement au delà de son cercle naturel. Ce qu'on appelle ainsi, dans le pays, c'est la haute vallée de la Msuss jusque vers Bourmont (L. Gallois, Le Jiassigny, dans Annales de Goog., t. X, 1901, p. ii5).