CHAPITRE III Les Alpes Fra/içatses
trace le sillage de ces voies de pénclration et d'échange. Les villes ont un air de parcnlo. Quelque chose d'italien Hotle sur la physionomie de Botzen, Chambéry, Embrun, etc. Mais il y a plus qu'une ressemblance extérieure. Si la romanisation s'est maintenue dans une partie de la plaine suisse, c'est grâce à la série de villes échelonnées sur la voie romaine du Grand Saint-Bernard à Vindonissa'. Entre la Durance et le Pô, sur la route d'Italie en Espagne, à travers la Provence, le Mont Genèvre est le lieu où se concentrent les relations du monde roman occidental ; le nœud de cette civilisation provençale, qui a conservé quelque chose de commun depuis le Piémont jusqu'à la Catalogne.
y Mais, en sens inverse de ces grandes coupures, il y a,
VALLÉES sur le socle de près de /40000 kilomètres carrés de la partie LONGITUDINALES française des Alpes, des vallées qui se déroulent dans le sens longitudinal par rapport aux plissements des chaînes. On sait quelle s'ariété de bandes géologiques se déroule dans le sens longitudinal ; tour à tour des roches calcaires, cristallines, des grès, des schistes, des granits, se succèdent pour le voyageur qui traverse les Alpes entre le Dauphinc et le Piémont. Parmi ces roches d'inégale dureté, il était facile aux eaux courantes de trouver le défaut de résistance. Des vallées se sont ainsi formées le long des lignes de contact des couches tendres et dures : soit dans les marnes liasiques qui s'intercalent entre les avant-chaînes calcaires et la zone cristalline du Mont-Blanc, de Belledonne et de l'Oisans ; soit, plus près de l'axe du système, dans les grès, les ardoises, les schistes calcaires et micacés qui longent intérieurement les chaînes cristallines du bord piémontais. Les eaux ont pu ainsi pratiquer des sillons, aplanir des cols, qui se succèdent par séries dans un sens parallèle à l'axe de plissement.
Mais, par leur aspect comme par leur origine, ces vallées sont bien différentes des coupures transversales. Bien mieux que celles-ci, elles restent en rapport intime avec la nature de la montagne. Entaillées au voisinage des lignes de faîte, et conservant une altitude soutenue, qui dépasse souvent un millier de mètres, elles sont l'asile oii se conservent les exemplaires plus intacts de la vie alpestre.
La plupart se développent suivant un parallélisme régulier, accouplées les unes aux autres. Ainsi se déroule, entre les coupures profondes de la Tarantaise et de la Maurienne, le groupe longitudinal des vallées de Belleville, des Allues, de Pialognan ; entre la Maurienne et la Durance, la Valloire, le Val-Meynier. Ou bien, comme les vallées du Queyras entre la Durance et l'Ubaye, elles se groupent en faisceau sur les croupes de désagrégation facile que constituent les schistes lustrés.
I. Aujourd'hui IV'indisch, au confluent de l'Aare et de la Reuss.
Entre les Alpes et l'Océan. uvnE ii,
A l'écart des voies de commerce, ces hautes vallées ont un charme auquel l'archaïsme des usages contribue. On les soupçonne à peine, du fond des basses vallées. Les escarpements et les forêts ne permettent dapercevoir que par échappées le monde différent qui se superpose : un bout de prairies et de j)àturages, quelques hameaux dont on voit briller les feux dans la nuit. Le plus souvent d'étroites et longues brèches en interceptent les abords. Entre les profonds sillons burinés suivant les hgnes de plus forte pente, et les sillons plus légèrement creusés dans le sens des couches, la correspondance ne s'établit qu'au prix de brusques ruptures de niveau. Le creusement des basses vallées a été trop rapide pour que les rivières aient eu le temps de régulariser le profd de leur pente. C'est par des gorges qu'on passe d'un étage à l'autre. Le temps n'est pas loin où, à travers « ces lourniquets » ou « ces combes », il n'y avait que des sentiers de mulets, accessibles seulement pendant quelques mois.
Mais quand on a remonté, parfois sur une longueur de ]' ' i5 à 20 kilomètres, ces combes, le niveau s'aplanit, les bords DES HAUTES s'évascut ; coulant sur une pente plus régulière, les eaux VALLÉES gardent leur vivacité, en perdant leur turbulence. Sur les pentes où s'attarde le soleil sont les hameaux, les cultures, les prés. C'est qu'il importe ici de profiter des moindres avantages que ménagent la position et le sol : orientation, abri, placages de terre fertile, cônes d'éboulis. Là où ces avantages sont réunis, les hameaux se ramassent par essaims. On les voit, à peu de distance les uns des autres, avec leurs maisons pelotonnées luisant toutes ensemble sous l'ample toit de plaquettes grises qui les couvre. Tout est strictement assujetti aux conditions physiques, âprement calculé, disputé par la prévoyance de l'homme à l'avarice de la nature. A l'adroit, sur le flanc ensoleillé qui regarde le Sud et l'Ouest, s' étage au-dessus des hameaux et des cultures un éparpillemcnt de chalets d'été, de granges, d'écarts, d"liabitalions temporaires. La forêt occupe l'ubac, le côté d'ombre ; elle le couvre d'un merveilleux manteau de verdure, avec le feuillage clair et gai du mélèze.
Ce rajiprochement des hameaux, ce mélange d'habitations temporaires et permanentes, donnent l'illusion d'une population plus nombreuse qu'elle n'est en rcahté. Tantôt par groupes de hameaux comme autour de la Grave, tantôt par maisons échelonnées le long de la vallée comme dans la Vallouise, tantôt par gros bourgs distants de l[ a. 5 kilomètres comme dans le Queyras, le nombre des habitations semble hors de proportion avec les ressources que paraît offrir la vallée. Cest qu'il y en a d'autres en réahté. C'est dans le sens vertical que s'étend le domaine exploitable dont vit chacun de ces groupes. La population n'est redevable à la vallée que d'une partie de ses ressources. Comme dans une forêt les arbres filent en hauteur, c'est vers les Montagnes, c'est-à-dire les hauts pâturages, « les Alpes », suivant l'expression qui de la
ALPES FRAINÇAISES