CHAPITRE IV L'Ouest du Massif central
boines, servent encore ou qui vivent dans les souvenirs. Maintes fois les stations qu'elles reliaient sont tombées dans l'insignifiance ; mais alors l'histoire de ce passé semble revêtir sa forme suprême dans la consécration relisieuse qui s'attache à certains lieux : ici se trouvent d'anciens cimetières chrétiens, là existent des monastères qui, comme à Ligugé, remontent aux premiers temps du christianisme; ou des sanctuaires fameux, comme Saint-lîilaire de Poitiers, comjjarablcs dans la vénération des pèlerins de jadis à Saint-Marlin de Tours, à Saint-Jean d'Angely, à Saint-Eutrope de Saintes.
Sur ces plateaux calcaires interposés entre les massifs primaires du Limousin et ceux de l'Ouest, le passage n'est pas concentré, comme en pays de montagnes, en un étroit couloir donnant lieu à une route unique. C'est une zone de circulation, large d'au moins 70 kilomètres, où comme dans le lit d'un grand fleuve, les courants principaux se divisent et se déplacent. La permanence des mouvements est ce cjui les distingue : les routes royales, puis les chemins de fer y ont succédé aux voies romaines. Mais si la v'oie principale se dirige aujourd'hui de Poitiers sur Angoulôme, c'était autrefois Saintes qui était le but principal. De Poitiers à Brioux, où l'on passait la Boutonne, puis à Aunay de Saintonge courait la voie historique que suivirent longtemps les pèlerins se rendant à Saint- Jacqucs-de-Compostelle, et qui est encore désignée sous le nom de chemin de Saint-Jacqiies. Là jusqu'aux Pyrénées les souvenirs de Charlemagne, Roland, Charles Martel planaient sur les imaginations. On peut lire la description de cette route dans une relation poitevine du xii" siècle. Les étapes s'y comptaient par des sanctuaires. Mais outre des sujets d'édification et de légendes, les voyageurs y trouvaient aussi occasion de noter les différences de pays et de peuples, Après les riches terres de Poitou, on passe en Saintonge, dont le langage paraît « un peu rustique » ; mais il l'est bien plus encore dans le pays bordelais, d'ailleurs « excellent en vin et fertile en poisson ». Puis, après trois jours de fatigue dans les Landes, on fait connaissance avec la « terre gasconne », dont on vante le « pain blanc et le vin rouge », mais beaucoup moins les habitants.
Pendant des siècles les hommes du Nord sont par là entrés EXTENSio-^ en contact avec les gens du Sud. Dans les courants qui s'y B£ rencontrent, c'est visiblement celui du Nord qui l'emporte.
LA LANGUE N'est-ce pas à l'attraction de climats plus doux et de terres plus D'OiL fertiles que cèdent les mouvements de peuples? Le résultat de
celte pente naturelle, c'est que les peuples venus du Nord poussent ici leur pointe au delà de leur ancien domaine. Tandis que le Limousin garde sa langue d'oc, à peine entamée au Nord vers les Marches, la langue d'oïl s'avance jusqu'à la Dordogne à Coutras et jusqu'à la Gironde à Blaye. Une chaîne de populations et de dialectes apparentés s'étend par le Berry, le Poitou et la Samtonge. Les « ga vaches », ainsi que les appellent les Gas-
Entre les Alpes et l'Océan. i.ivrk h, ii
cons, pénètrent comme un coin en plein Sud-Ouest. Les langues, en effet, suivent les routes. La plupart des limites linguistiques qui existent actuellement, en Belgique et en Suisse, comme en Tirol ou en Moravie, se coordonnent d'après les routes historiques qui ont implanté ou maintenu sur leur parcours des rapports ailleurs abolis. La pointe de la langue d'oïl par le Seuil du Poitou rappelle celle de l'allemand par le Brenner. La corrélation avec les routes est ici d'autant jilus sensible que l'extension de la langue d'oïl s'arrête, non, comme on le dit souvent, à la lisière des terrains primitifs, mais à la zone des forets qui, fort en avant du Massif central, empiètent sur les régions limitrophes'. Dans ces parties à l'écart des voies, la langue d'oïl n'a pas poussé ses empiétements.
Rencontre de langues et de races, croisements d'influences venues du Nord, de l'Est et du Sud : telle est la marque géographique de la contrée. Nulle 2:)artie de la France ne fournit une meilleure perspective pour discerner de quels éléments profondément divers se compose notre personnalité nationale. Les types humains caractéristiques du Sud-Ouest, dolichocéphales bruns des vallées de la Dordogne, delà Dronne et de l'Isle, s'y opposent avec une netteté singulière aux races l)rachycéphales du Massif central et à celles qu'oTit poussées par le Berry et la Saintonge les dernières immigrations septentrionales.
ly Cette zone de plateaux calcaires, qui s'étend entre la Loire
ROUTES VENUES ct la Girondc, s'inchne vers l'Océan. Elle fut mise en relation
DE L'EST avec les Alpes et l'Italie par les ingénieins romains. De Lyon,
ils profitèrent des facilités de passage qui s'ott'rent vers le
Forez pour relier à la métropole des Gaules Roanne, Vichy, Clermont et,
par la vallée de la Sioule, pousser une voie jusqu'à Limoges. A Lodève,
une autre voie, s'insinuant par les vallées des Causses, attaquait le Massif
central ; elle rejoignait Rodez et Cahors et gagnait de là Périgueux. L'une et
l'autre de ces voies principales aboutissaient à Saintes. Longtemps suivies
après la domination romaine, ces routes furent des artères de vie générale.
y Une fois sur les plateaux calcaires, rien de plus aisé que
VOISINAGE l'accès vers l'Océan. A partir du seuil qui divise les eaux du
DE LOCÉAN Clain et de la Charente, les pentes s'abaissent rapidement.
L'Océan même semble venir à la rencontre de l'intérieur. Jadis
un golfe, dont les alluvions marines dessinent les contours, pénétrait jusqu'à
Niort. Ce golfe existait en grande partie à l'époque romaine ; et jusqu'au
XYi' siècle la dépression marécageuse où se trahie la Sèvre nous est dépeinte
comme une région amphibie, fréquentée par la pêche et la vie maritime.