CHAPITRE II La Bretayne
venues d'outre-mer au vi* siècle. Dans les textes des ix° et x° siècles, la contrée occidentale appelée bretonne ne dépasse pas cette zone : « On sort du jiays de Rennes pour entrer en Bretagne. » La limite actuelle des dialectes bretons est encore aujourd'hui en rapport visible avec cette marche frontière. Au delà, vers l'Ouest, l'intérieur n'offre plus que des centres factices, tels que celui que les Romains avaient créé à Carhaix, et nous-mêmes à Pontivy.
Il y a donc, à défaut de vraies montagnes, des espaces solitaires et sauvages qui déterminent une séparation réelle entre les pays de l'intérieur. Sous l'empreinte commune d'une nature au fond assez monotone, subsistent des différences de pays, qui tiennent au peu de rapports qui existent entre les habitants. Celui qui, habitué aux campagnes du reste de la France, où généralement se croisent des types divers, examine une foule bretonne, a souvent l'impression d'une homogénéité plus grande, d'une ressemblance physique plus générale. L'aspect indique un moindre mélange que dans les autres parties de la France, non seulement avec l'extérieur, mais d'un groupe à l'autre. Isolées dans leurs fermes perdues entre les sentiers fangeux et sous les arbres, les populations bretonnes de l'intérieur forment une masse de pénétration lente et difficile. Les marchés de petites villes, où elles se rencontrent périodiquement, n'ont pas une vie assez forte pour effacer toute autre impression. D'autant mieux reste gravée dans l'âme l'image du pays même. Cette nature où se combinent la lande, les bois, les champs de culture, les espaces vides, se fixe dans un ensemble inséparable dont l'homme emporte le souvenir avec lui. Pâtre autant qu'agriculteur, le paysan breton n'a 23as pour ces landes incultes le dédain mêlé d'aversion qu'éprouve ailleurs notre cultivateur pour les « mauvaises terres ». Elles sont comprises dans l'image qu'il se fait de son pays. Nulle part plus qu'en ces endroits sauvages il n'a édifié de chapelles de saints, dressé de Christ en granit. Ce ne sont pas les parties riantes, mais les sources des hauts lieux, les rocs, les blocs isolés dans les landes, qu'il recherche pour les assemblées où il semble périodiquement se retremper dans la conscience de son pays. Dans ces contrées où l'horloge du temps retarde, c'est encore pour lui une manière inconsciente de pratiquer les vieux cultes, et de revenir aux anciens dieux.