‹ La France, tableau géographiqueChapitre 261 sur 275 · LES ROLTES · texte numérisé non relu

LES ROLTES

I TL ne saurait, être question, à la fin de ce travail, de tirer

COMPARAISON J.ioutcs les conclusions historiques qu'il peut suggérer. Quel- Du SYSTEME ques-uncs se dégagent d'elles-mêmes ; pour le reste, ce tableau

DE ROUTES ^, 1 • j •. • '. !• ■ • .

A DIVERSES geograplnque ne doit pas empiéter sur 1 œuvre qui revient aux ÉPOQUES historiens.

Je voudrais seulement attirer l'attention sur un point, de grande importance il est vrai : les changements éprouvés suivant les époques par le système des routes. Une comparaison fondée sur ces faits permet de bien saisir l'action de l'histoire sur les rapports entre l'homme et le sol. Elle isole, en quelque sorte, cette influence. L'intervention des causes d'ordre politique et purement humaine s'y dégage nettement, parmi toute* celles qui s'exercent sur les relations. Il s'agit, en effet, dévoies de communication formant un système. Ce n'est donc plus l'état élémentaire d'une contrée où les communications mal reliées entre elles obéissent surtout à des rapports locaux. Un système de routes suppose un développement politique avancé, dans lequel les moyens de communication sont combinés entre eux, tant pour assurer à l'Etat le libre emploi de ses ressources et de ses forces, que pour mettre la contrée en rapport avec les voies générales du commerce. L'iiistoire a déjà marqué là-dessus son action ; elle s'imprime directement sur ce réseau, qui est comme l'armure dont elle revêt la contrée.

Il suflira de mettre sommairement sous les yeux le tableau du système

Conclusion.

de routes à deux époques assez éloignées pour accentuer les différences d'abord sous la domination romaine, puis à la fin du xvai° siècle.

ji On ne peut parler d'un système de routes dans notre

VOIES P'iy* fj^u'à partir de la domination romaine. Sans doute un ROMAINES grand nombre de voies romaines s'adaptèrent à une circulation antérieure, qui était loin d'être inactive. Mais elles la systématisèrent; et c'est là précisément ce que fait ressortir le tableau, si incomplet qu'il soit, qu'on peut tracer à laide des itinéraires. Elles constituèrent un réseau, auquel fut assigné un centre. Lyon, dit Strabon, est le centre des Gaules : entendez dune contrée dont la Méditerranée et les Alpes, le Rhin et l'Océan forment le cadre. De grandes voies transversales se greffent sur un tronc qui suit la vallée du Rhône ; elles gagnent le Pas de Calais, l'embouchure de la Seine, celles de la Loire, de la Charente et delà Gironde. Le tracé général se rapproche distinctement des principales directions iluAiales. Nettement se traduit l'idée-maîtresse que les anciens s'étaient formée de notre pays ; médiateur naturel entre l'Italie et l'Océan. Quelques traits cependant sont à remarquer. Ainsi l'importance particulière de la région entre la Seine, la Meuse et l'Escaut, base des relations avec l'île de Bretagne et avec les pays rhénans, se dessine déjà par le resserrement des mailles du réseau. Les avantages inhérents à la position de Paris se laissent entrevoir : toutefois rien encore nannonce clairement la prédominance future de ce point. C'est plus au Nord que se trouvent les nœuds principaux de communication.

Ce que furent ces voies romaines dans la vie passée de notre pays, nous avons eu souvent l'occasion de l'exprimer. Elles régirent longtemps le commerce, les expéditions militaires, le développement des foires et des villes. Les intérêts qui s'y étaient fixés ou qui s'appuyaient sur elles, s'opposèrent sans doute pendant longtemps à des modifications ultérieures inspirées par des intérêts nouveaux. Ceux-ci pourtant prévalurent à la longue et imposèrent un notable changement à la physionomie du réseau. Quand on compare au système des voies romaines celui qu'avait accompli à la fin du xvni° siècle la monarchie française, on dirait un feuillet sur lequel on aurait tiré des épreuves différentes.

Le réseau de voies postales, organisé par Colbert et per-

SYSTÈME fectionné par le Corps des Ponts et Chaussées de Louis XV,

DE ROUTES comprend toutes les voies du Royaume sur lesquelles une cir-

A LA FIN culalion réguHère, et rapide à la mesure du temps, était assurée.

DU xviif SIÈCLE II est antérieur à la grande révolution qui a transformé la vie

moderne : nous voulons parler, non de la révolution politique,

mais de celle qui s'est opérée dans les moyens de transport au milieu du

La Centralisation el la Vie d'autrejois.

xix" siècle. On avait fait d'assez grands progiès à la fin dn xvni' siècle pour la rapidité des voyages ' ; cependant les résultats atteints à celle époque seraient aujourd'hui de nature à nous faire sourire. A la fin du xvni" siècle el encore au commencement du xix', la circulation des choses, sinon des hommes, restait assujettie aux mêmes difficultés et aux mêmes Icnlcurs que par le passé. On ne soupçonnait pas encore quelle intensité d'attraction des contrées, même éloignées, peuvent exercer les unes sur les autres.

C'est surtout une conception politique qui fait la différence entre le réseau romain et le réseau monarchique de la fin du xvni'^ siècle. Examinons-le en effet : les voies qui se dirigeaient directement du Rhône vers l'Océan, de la Saône vers les Pays-Bas, semblent avoir subi une torsion. Elles se détournent vers Paris, s'y nouent ; elles décrivent tout autour une sorte de toile d'araignée. Comme les tentacules d'un polypier, elles s'allongent en tous sens. L'intervalle vide s'accroît avec l'éloignement de la capitale ; il devient énorme vers l'Ouest et le Midi. Au Sud de la Loire, il n'y a que deux routes unissant la vallée du Rhône à 1 Océan, l'une par Clermont, l'autre par Toulouse.

Certaines directions fondamentales n'ont pas entièrement disparu : on retrouve encore, par Langres, Chaumont et Reims, une des voies directes unissant la Bourgogne aux Flandres. Mais ces courants d'autrefois ont cessé de se marquer aussi fortement dans la physionomie générale du réseau. On peut en dire autant des rapports directs entre les Alpes et l'Océan, de l'ancienne Province romaine avec l'Aquitaine. Plusieurs causes qui avaient eu de grands effets sur les rapports réciproques des hommes et sur la tournure prise par la civilisation, ont ainsi passé à l'arrière-plan. Parmi un certain nombre de traits qui subsistent, il en est qui n'apparaissent qu'à demi effacés. Et la disparition de tels ou tels anciens rapports emporte avec elle l'explication de nombre de faits historiques.

D'autres traits se sont accentués. Telle est l'importance que prend le réseau vers le Rhin el la mer du Nord. Déjà les voies romaines manifestaient cette idée stratégique. « La frontière de Yauban » multiplie les routes, renforcées encore, en Alsace comme en Flandre, par des canaux ou des fleuves.

,,, Ce système de routes est, en somme, un type de centra-

LA lisation. Quels que soient les avantages inhérents à la position

CENTRALISATION géographique de la capitale, il n'y a aucune parité entre eux et les conséquences qui en sont sorties. Le Bassin de Londres, avec des avantages en grande partie semblables à ceux du Bassin de Paris, n'a pas été centralisateur au même degré. Un poids jeté dans la balance a troublé, chez nous, l'équilibre des causes géographiques. Des affinités naturelles ont été exagérées. Ce n'est plus la géographie pure, mais de Ihis-

I. Durée de quelques trajets en 1765 : De Paris à Lille, 2 jours; à Besançon, 7 jours ; à Nancy, 8 jours ; Rennes, 8 jours ; Nantes, g jours ; Marseille, 13 jours; Toulouse, 16 jours.

Conriiision.

toire qui se laisse voir dans cet organisme concentré, replié sur lui-même, jaloux de ramener vers un foyer et d"y retenir la vie éparse sur l'étendue de la contrée. Une individualité plus ramassée a succédé à celle qui s'exprime dans le réseau antérieur. Le système s'est nationalisé ; on y sent une tension qui est le résultat arlificiel de la politique et de lliistoire.

Il serait intéressant de pousser la comparaison au delà. Nous nous contenterons d'indiquer que l'examen du réseau de voies ferrées, surtout depuis cinquante ans, marque une tendance à s'écarter du type précédent. Des indices de rapports nouveaux, de changements dans la valeur récijDroque des contrées, se laisseraient tirer de l'étude analytique des voies de communication, canaux ou chemins de fer, telles que la France du xix" siècle a été conduite à les constituer.

Tenons-nous-en à la comparaison des deux époques entre lesquelles a évolué notre histoire : il est clair qu'elle s'est développée dans le sens de la centralisation. La position de la France y a certainement poussé. Chez une contrée en contact avec cinq ou six Etats différents, on pouvait s'attendre à ce que l'action humaine s'exerçât fortement dans un sens tout politique, à ce qu'elle tendît à l'excès les ressorts. Le sens du danger extérieur s'imposait. La France est située de telle sorte que le soleil ne peut y décliner sans qu'elle voie grandir sur elle l'ombre des nations voisines.

Il en est résulté que, parmi les énergies contenues dans le sol natal, une partie s'est oblitérée, jJendant que d'autres ont été mises en évidence et que parfois même les conséquences en ont été outi-ées. Notre histoire obéit à une sorte de logique, qui insiste sur certaines aptitudes géographiques, qui subordonne les autres et les tient à l'arrière-plan. Celles-ci restent alors sans elTets, ou plutôt s'expriment par des indications fugitives. On peut dire que la physionomie de l'histoire de France ne se dégage complètement que si l'on tient compte des causes qui n'ont pas trouvé fortune. Il ne manque pas d'échappées subites par lesquelles nous sommes avertis qu'à travers l'ordonnance générale des faits, des causes agissent parallèlement ou à contre-courant. Ce qui parait épisodique, accidentel, n'est souvent que la revanche de causes géographiques gênées dans leur action.

Plusieurs fois nos mers semblent protester contre l'oubli auquel les condamne le tour général de notre politique. Dieppe, La Rochelle jettent un vif éclat; mais elles passent à travers notre histoire comme des météores. La vie urbaine, après s'être éveillée avec énergie dans le Nord de la France, s'affaiblit sans nous avoir donné ce type de civilisation qu'elle a légué à la Flandre, à une partie de l'Italie et de l'Allemagne. Les rapports se sont noués entre Paris et les provinces, mais au détriment de ceux que les provinces entretenaient les unes avec les autres. Ainsi les relations fécondes qui avaient existé entre l'Est et l'Ouest de notre pays, des Alpes à l'Océan, se sont atténuées au point qu'elles ne sont plus guère qu'un souvenir historique.

La Ceitlra/isalion et la l'fV d'autrefois.

L'histoire de notre pays nous fait assister à un riche développement de dons variés, mais clic ne nous fournit qu'une traduction incomplète des aptitudes de la France. Nos générations auraient tort de se complaire au spectacle du passé au point douhlier que dans nos montagnes, nos fleuves, nos mers, dans l'ensemble géographique qui se résume dans le mot France, bien des énergies attendent encore leur tour.

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