LIMONEUX • • /. T
toire jouisa sa torce. La charrue ne risque pas de s y lieurter aux pierres ; elle trace li])renient de longs sillons sur ce terrain aplani et facile, où le laboureur put de bonne heure adopter la charrue à roues. Il était d'autant plus facile d'extraire la craie du sous-sol que, notamment dans le Santerre, aucun lit de pierres ou de rocailles ne la sépare du limon. Pour construire ses demeures, l'homme avait à sa disposition le limon même, ou pisé, dont il faisait avec un mélange de menue paille un torchis, reposant sur une base de silex, et appliqué sur des poutres en bois.
Depuis plus de vingt siècles la charrue fait donc pousser des moissons de blé sur ces croupes, livrées à sa domination exclusive. Le chemin se creuse dans le limon aux abords des éminences quoccupent les villages. Entre les champs nus, sillonnés de routes droites, qui souvent sont des chaussées romaines, le regard est attiré çà et là, généralement au sommet des ondulations, par de larges groupes d'arbres, d'où émerge un clocher. De loin, dans la campagne désolée de l'hiver, ces agglomérations d'arbres, que la platitude de l'horizon permet d'apercevoir dans leur répartition quasi régulière, font des taches sombres qui feraient songer aux îles d'un archipel. En été ce sont des oasis de verdure entre les champs jaunis. C'est ainsi que s'annoncent, dans le Cambrésis, le Vermandois, le Santerre, les villages où se concentre la population rurale. Entre eux, presque pas de maisons isolées ; un moulin à vent, un arbre protestent à peine contre la solitude générale. C'est que, dans ce sol perméable, le niveau de l'eau est si bas qu'il faut creucser, jusqu'à 8o mètres parfois, des puits coûteux pour l'atteindre. Les habitants se serrent autour des puits et des mares.
Ces villages sont nombreux, à peine distants de 3 kilomètres les uns des autres. Plusieurs ont recherché les plaques de sable argileux dont l'humidité favorise la croissance des arbres. Ce sont des villages ou des bourgs ruraux, dont les noms souvent terminés en court (corlis) indiquent l'origine agricole. Presque invariablement ils se composent d'un noyau de bâtiments contigus, disposés sur le même type. C'est en réalité une agglomération de fermes, chacune avec sa cour carrée. On ne voit de la rue que la pièce principale de la ferme, la grange au mur nu percé d'une grande porte. En face d'elle, formant la face opposée de l'enceinte carrée qu'occupe la cour, la maison proprement dite, c'est-à-dire la partie réservée à l'habitation, suivie à son tour d'un verger et d'un planl où des peupliers s'élancent entre les arbres fruitiers. Le village est ainsi enveloppé d'arbres. Cette périphérie boisée qui embrasse plusieurs kilomètres donne l'illusion d'une étendue singulière. En réalité il est rare, même dans les parties les plus fertiles, que les groupes comprennent plus de quelques centaine d'habitants. Encore diminuent-ils aujourd'hui, à mesure que le sol exige moins de bras et que s'en vont les
ciurnuE pREMiEn Partie Si'pleiilrionale. Lu Picardie.
industries rurales qui servaient d'auxiliaires. Les maisons où résonne encore le cliquetis du métier h tisser se font rares. Après s'être multipliée jusqu'à un degré qu'atteignent rarement les pays agricoles, la population éclaircit ses rangs. Mais le mode de peuplement ne change pas. Ces unités agricoles subsistent, telles que les conditions du sol les ont très anciennement fixées, dans le cadre monotone et grave des champs ondulant sous les épis ; et j'imagine qu'un contemporain de Philippe-Auguste ne s'y trouverait pas dépaysé.
i,^^^ Pourquoi ces villages souffrent-ils souvent en été de la
UEAU sécheresse ? Pourquoi des lieues se passent-elles sans voir eau
EN courante "^ Et que deviennent les 6 à 700 millimètres d'eau
PICARDIE qui tombent par an, dans un climat où l'évaporation n'est pas capable d'en soustraire beaucoup à son profit? Cette eau s'infiltre dans la masse fissurée et homogène de la craie blanche. Elle l'imbibe entièrement, comme une éponge : mais elle finit pourtant par trouver des couches plus compactes, qui l'arrêtent. Ainsi s'établit un niveau audessus duquel les croupes et les vallées faiblement creusées sont à sec, audessous duquel au contraire la nappe souterraine, par suintements, par sources, affleure à la surface. Pas de source à flancs de coteaux, comme celles que signalent des peupliers sur les collines des environs de Paris. Une source initiale, somme, fait son apparition dans le fond d'une vallée qui se prolonge en amont, mais sans eau permanente. Elle est sujette à reculer vers l'aval, si le plan d'eau s'abaisse. Mais à partir du moment où le courant définitif s'établit, il ne cesse pas de se renforcer d'afflux souterrains. Désormais, entre les croupes molles et jaunes, l'eau surabonde sous toutes les formes, rivière, étangs, canaux, marais ou tourbières. Tandis que les villages des hauteurs souffrent de la soif, V hortillonneur ou maraîcher circule en barques autour de Péronne ou d'Amiens.
11 y a ainsi, dans ces régions de la craie, une vie des vallées, et une vie des plateaux. Chacune se meut dans un cadre et des conditions diverses. Elles coexistent en Picardie, grâce à la fertilité des plateaux et à l'humidité qu'entretiennent çà et là les argiles éocènes ; tandis qu'en Champagne la vie est absente ou languit sur les plateaux presque réduits à leur maigre tuf. Mais dans l'une et dans l'autre de ces contrées une vie particulière s'éveille avec la réapparition des eaux courantes. Les rivières sortent toutes formées. Moulins, usines, villes se succèdent presque dès leur source.
C'est surtout autour du dos de pays qui s'élève lentement jusqu'au bord du grand sillon de l'Oise que la craie laisse échapper les eaux qu'elle avait emmagasinées. Les sources de la Somme et de l'Escaut sont à peine distantes de 12 kilomètres. Ce renflement, bien qu'il ne dépasse pas i4o mètres de hauteur, prend un aspect particulier de monotonie et même de solitude. L'intervalle s'étend entre les villages ; les croupes se déroulent plus ternes que jamais : et de l'eau enfouie en profondeur il n'y a d'autre trace que des
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ravins, des fossés, des riots secs que signale de loin quelque ligne d'humbles saules. Ces laides campagnes méritent pourtant attention : ce fut et c'est encore une des portes de la France. Les communications générales, celles qui créent des relations politiques de longue portée, ont dû rechercher la zone de moindre obstacle. Ces espaces élevés et découverts, d'où l'on domine les environs, oij il n'existe ni rivières, ni marais à traverser, étaient naturellement designés aux ingénieurs romains qui ont fixé pour longtemps la viabilité de nos contrées. On peut voir, entre la source de l'Escaut et celle de la Somme, la grande voie qui reliait Vermand à Bavay, deux points qui ont aujourd'hui cédé leur importance aux villes voisines. Pendant 80 kilomètres, elle suit presque imperturbablement la ligne droite, à peu près toujours au même niveau. Sorte de voie Appienne du Nord de la Gaule, elle se dirigeait de là, toujours de préférence par les plateaux limoneux, vers Tongres et Cologne. Cette ligne maîtresse était donc en réalité une voie naturelle. Jalonnée, en Belgique comme en France, de restes de la civilisation gallol'omaine, elle a cimenté entre les pays wallon et picard un rapport déjà préparé par l'analogie du sol et qu'à défaut de lien politique la ressemblance de dialectes met encore en lumière. A ce pivot de communications venait aboutir les routes de l'Ile-de-France en Flandre. Il est significatif de trouver une série de villes échelonnées près de la naissance des principales rivières, avant que leur sillon s'approfondisse. Ce sont les étapes fixées par les commodités naturelles d'un transit ancien. Saint-Quentin, héritier de Vermand, puis Roye, Montdidier, Bapaume', correspondent aux routes qui de Reims par Laon ou Soissons, de Paris par Crépy-en- Valois, gagnaient les Pays-Bas. Qui tenait ces villes interceptait une des grandes voies de commerce.
La Somme est une des rivières dont l'existence remonte '^ le plus haut dans l'histoire du sol. Sa vallée est, avons-nous
LA SOMME jjj^ ^^ synclinal vers lequel s'abaissent les couches au Nord et au Sud, en harmonie avec l'allure générale des plis qui ont affecté le Bassin parisien. Elle a certainement de très bonne heure fixé son lit dans la vallée quelle occupe ; mais ce n'a pas été sans passer par d'étonnants changements de régime. Cette rivière paisible au débit uniforme, laissant déposer tranquillement la tourbe le long de son chenal, a eu jadis un cours diluvial capable de transporter pierres, graviers et galets. C'est dans les graviers qu'abondent les traces de l'âge paléolithique dans la vallée de la Somme. En Picardie, comme en d'autres pays de lentes rivières, la Flandre et la Beauce, subsistent les traces d'un régime tout différent. Rien d'exceptionnel dans ce fait. Aucun trait n'est plus frappant dans ce que nous commençons à savoir aujourd hui de l'histoire des rivières, que ces vicissi-
1. Sur le bureau de douanes de Bapaume, voir Finot, Etude historique sur les relations commerciales entre la France et ta Flandre au moyen âge. Paris, Picard, iSgd- — Fagniez, Documents relatifs à l'histoire de l'industrie et du commerce en France, t. II, introd., p. x. Paris, Picard, 1900 (Collection de textes pour servir à l'étude et à l'enseignement de l'histoire, fasc. 32 et 3i).
cn\piTRE PREMiisn Parti'' f^pntcntrlonolp. Ln Picardie.
tudes de régime ; sinon peut-^tre leur tendance à persister, malgré des changements de relief, dans le cours une lois tracé.
On qualifierait volontiers de sénilité l'état actuel du régime de la Somme, si l'application de cette métaphore à des faits d'ordre inorganique n'était pas sans inconvénients. Elle ne roule plus d'alluvions ; mais elle travaille à sa manière, par la végétation qu'elle favorise, à combler la vallée trop large dont elle dispose. Cette A-allée est à fond plat ; de la base des croupes de craie qui se dressent assez brusquement de part et d'autre, les eaux suintent avec assez d'abondance pour qu'une série de marais et d'étangs longe le pied des coteaux. Le chenal reste toutefois distinct, grâce à un renflement qui relève vers le centre le profil de la vallée. Mais soit par des brèches naturelles, soit par des fossés de main d'homme, il communique souvent avec les sillons parallèles qui l'accompagnent. La vallée ressemble ainsi à un labyrinthe aquatique on dort une eau pure, profonde et herbeuse. Lorsque quelque ville aux remparts de brique se mire dans ces eaux dormantes, c'est une étrange apparition qui fait songer à des cités lointaines ; tel est, par exemple, le site de Péronne.
Dans la limpidité de ces eaux les sphagnes, dont les racines décomposées se transforment en tourbes, ont beau jeu pour se propager. La tourbe occupe une grande partie de la vallée. Elle ne tarderait pas à l'envahir tout entière, si une sorte de culture très spéciale n'avait pris possession de ce terreau noir et végétal : celle des horlillons. On voit aux abords des villes la vallée découpée comme un damier par des aires, petits lopins aménagés en jardins maraîchers. De petites barques longues et effilées, maniées à la perche, circulent entre ces mottes sises presque à fleur d'eau, et qui seraient à la merci d'un caprice de la rivière, si la Somme avait encore des caprices.
Ailleurs la vallée garde encore sa physionomie primitive, et l'on voit s'épancher les eaux, entrecoupées de hallieis et d'épais fourrés. La pêche est abondante, le gibier pullule, car à l'époque des migrations les volées d'oiseaux aquatiques s'abattent sur ces nappes marécageuses. Quelque cahute de pêcheur, en bois ou en roseau, est installée dans les postes favorables. On a ainsi la surprise inattendue d'une échappée sur la vie que durent pratiquer les tribus anciennes qui trouvaient dans ces labyrinthes asiles, refuge et moyen de subsistance. Mais pour le paysan d'aujourd'hui ces refuges aquatiques des restes d'une vie primitive ne représentent pas un domicile habitable : suivant son expression, « on rentre dans le pays» quand on regagne les flancs secs de la vallée.
X Les sites urbains, dans de pareilles conditions physiques,
LES VILLES ont été fixés par les points où la traversée était le moins difpiCARDEs ficile. C'était un avantage décisif que l'existence de gués, ou d'un roc resserrant la vallée, ou d'appuis solides pour construire un pont. L'histoire, en multipliant les rapports, aida à la multiplica-
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tion des villes. Après des bourgades gauloises vinrent des postes ou cités romaines, des monastères, des villas carolingiennes, des châteaux contre les Normands ; et de tout cela se forma cette ligne déplaces, tant de fois disputée, qui fut le front de résistance de la monarchie française, le rempart compact dans lequel il ne pouvait se produire une brèche sans que l'émoi gagnât tout le royaume. C'est gi'âce à la vie urbaine née le long des rivières que ce pays agricole et rural accentua sa personnalité. 11 n'y a pas à proprement parler de villes sur les plateaux ; l'empreinte urbaine est au contraire marquée même sur les plus petites des villes baignées par les livières picardes. Celles-ci fournirent à la vieille France des lignes stratégiques et politiques, comme le Havel et la Sprée au Brandebourg. Et c'était bien en effet une sorte de marche frontière que cette contrée située au seuil du germanisme.
L'ancien nom d'Amiens, Samarabriva, veut dire passage de la Somme. Ce n'est pas seulement parce que le coteau sur lequel se dressa depuis sa cathédrale offrait, au-dessus des marais où baignent encore les bas quartiers, un terrain solide : ce poste gaulois marquait sans doute le point extrême où la vallée restait franchissable, à une époque où les marées pénétraient plus profondément qu'aujourd'hui. Il existe à partir de Pecquigny, un peu audessous d'Amiens, une série de petites buttes dans lesquelles des coquilles marines s'associent à des formations fluviales ainsi qu'à des débris de poterie ; elles indiquent un niveau anciennement plus élevé de la mer. Elle a déposé, en effet, un cordon httoral dont la trace est visible au pied de la falaise de Crécy, ainsi que dans les molières ou marais de Cayeux. Le long des falaises du Pays de Caux on voit des affouillements à 6 ou 7 mètres au-dessus du niveau actuel des hautes marées. On comprend qu'à l'époque où le Pas de Calais était encore fermé ou incomplètement ouvert, des marées beaucoup plus élevées aient assailli nos côtes. Aujourd'hui le flot recule. La mer comble les baies et accumule les débris à l'entrée de la Somme. Du roc de' craie où végète Saint-^'alery, on voit un estuaire vaseux où se traînent quelques chenaux d'eau grise. Des montagnes de gedets s'entassent au Hourdel; l'ancien port de Rue est à l'intérieur des terres. La vie maritime s'éteint à l'embouchure de la Somme.
^j Peut-être n'a-t-elle jamais été bien forte. La Picardie est
PICARDIE, moins ouverte à la mer que la Normandie ou la Flandre. Ses RÉGION principales communications furent toujours avec l'intérieur. POLITIQUE Encore même faut-il distinguer. A mesure que les sillons marécageux s'élargissent, les tranches qu'elles divisent parallèlement deviennent plus étrangères les unes aux autres. Le Ponthieu, comme pays, est séparé du Vimeu par la Somme. La Bresle sépare la Normandie de la Picardie, comme l'archevêché de Rouen de celui de Reims, comme jadis la deuxième Lugdunaise de la deuxième Belgique. Le nom de