RIVIERE BOW, AU PIED ES MONTAGNES ROCHEUSES
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cents kilomètres de Winnipeg, que le touriste aperçoit pour la première fois les montagnes Rocheuses. Au loin, les cimes couvertes de neige brillent dans le ciel pur avec de doux scintilements d'argent. Le chemin de fer y arrive, par ne pente qui se fait de plus en plus rapide, en suivant le cours capricieux de la pelite rivière Bow, qu’il traverse à plusieurs reprises, tournant et retournant avec elle en tous sens. Plus d’un coin de paysage, entrevu à travers la vitre du wagon, tenterait le pinceau d’un artiste : d'un côté, des rocs cyclopéens d’une hauteur de plusieurs centaines de pieds, jetés là à profusion, pêle-mêle, débris de quelque bouleversement antédiluvien; de l’autre, le torrent impétueux de la Bow qui, à mesure que l’on monte, descend, lui, tout blanc d'écume, dans un emportement de rage folle, emplissant de clameurs gorges et vallons. Sur tout cela, perçgant mème la nue, les sommets des Rocheuses, maintenant très-distincts, et qui ressemblent, selon la belle expression du poëte, à des « monarques couronnés de diadèmes de
neige, sur des trônes de rocs, dans des robes de nuages... »
On atteint ainsi Morleyville. Immédiatement après, la rivière Bow se rétrécit considérablement, jusqu’à ce que, à l'endroit appelé le « Gap », elle ne soit plus formée que de simples jaillissements sortis des fissures du rocher. Le train s'engage alors dans la Passe proprement dite, escaladant plutôt que gravissant une pente d'une inclinaison incroyable, entre deux rangs de montagnes hautes ici pour la plupart de sept mille à dix mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Plusieurs de ces masses présentent des flancs effroyablement crevassés, qui semblent ravagés par des siècles de cataclysmes préhistoriques. D'innombrables cascades, formées par les neiges fondantes, descendent de toutes parts avec impétuosité, Bondissant parfois, jusqu’auprès de la voie ferrée, d’un seul saut de plusieurs centaines de pieds, et produisant comme un bruisseinent continu de fontaines, délicieux à entendre dans ces solitudes àpres et dénudées.
A Canmore, la végétation éclate soudain avec une intensité inouïe. Jusqu'à la zone des neiges les sapins montent, touffus, inextricables, avec des ardeurs de séve de forêts des tropiques. Çà et là, seulement, s’aperçoivent, tranchant sur le vert sombre des bois, de longues bandes d’un nu grisàtre, profondément ravinées, et qui sont autant d'indications, comme en Suisse, des trajets parcourus d'ordinaire par les avalanches.
Plus loin, le mont « Castle Mountain » apparaît, dominant les pics d’alentour de sa masse imposante, et offre à l’œil comme une merveilleuse vision de forteresse géante d’un autre âge, avec créneaux, tours et parapets. Viennent ensuite Silver City, qui doit son nom à des mines d'argent d'une grande richesse, récemment découvertes, paraît-il, dans les alentours; Laggan, admirablement situé dans une vallée d’une grande fertilité, à proximité de quelques-uns des pics les plus majestueux de la chaîne des montagnes Rocheuses; puis enfin Summit City (la cité du Sommet), point où le chemin de fer atteint sa plus forte élévation,
quelque chose comme cinq mille trois cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Tous ces différents endroits, comme du reste tous ceux que longe, sur ces hauteurs, la ligne du Pacifique canadien, ne sont encore que dans la période embryonnaire, particulière aux cités neuves de l’Ouest américain. C'est-à-dire qu'il n y a encore là, à proprement parler, ni villes, ni villages, mais bien plutôt de simples agglomérations de tentes et de huttes grossièrement assemblées. En réalité, toutes ces cités naissantes, gratifiées de noms bien ronflants, pourraient encore actuellement, si la fantaisie leur en prenait, plier bagage en une nuit et disparaître à tout jamais, tout comme, dans les Malle et une Nuits, les palais enchantés d’Aladin.
À partir de Summit City, la voie du chemin de fer descend rapidement : à trois heures de distance, à la Passe de l’Aigle, elle n’est plus qu’à 1,836 pieds d'altitude, et qu'à 14,439 au passage de la rivière Colombia. Là s'étaient arrêtés les travaux en septembre dernier.
On s’étonnera peut-être de l'insistance que nous mettons ici à appuyer sur maints détails relatifs à la construction du chemin de fer du Pacifique canadien. Le fait est cependant que ce grand travail, qui s’élabore là-bas en silence depuis des années, loin des agitations européennes, devra produire avant peu, sur une immense partie du globe, l’une des révolutions économiques les plus profondes qu’il nous ait encore été donné jusqu'ici de subir. C’est en réalité la voie la plus courte et la plus rapide qui va bientôt s'ouvrir au vieux monde pour aller en Chine et au Japon, ainsi qu'on le verra du reste suffisamment par les quelques renseignements suivants. De Liverpool à Québec, il faut neuf jours généralement; on en passe ensuite cinq sur le continent américain, puis quatorze ou quinze sur l'océan Pacifique.
Soit en tout une moyenne de vingt-huit à vingt-neuf jours, des rives de la Mersey à la baie de Yokohama, et cela dans des conditions exceptionnelles de confort. L’'avantage du nouveau chemin de fer canadien, sur
la ligne de New-York et San-Francisco, se chiffre donc par une première différence de 1,234 kilomètres pour se rendre sur les bords du Pacifique, et par une autre différence de 1,722 kilomètres pour atterrir au Japon.
Tout près de Montrée!, à l'endroit où le Saint-Laurent s’élargit pour former le lac Saint- Louis, il est un joli village qui se nomme Lachine. Cette appellation, qui peut paraitre bizarre, a une origine des plus curieuses. Dans la pensée de Jacques Cartier, qui découvrit le Canada, le grand fleuve dont il remontait le cours devait lui faire trouver tôt ou tard une issue vers l’Asie, une voie quelconque surtout qui l’aidât à arriver en Chine, but suprême de son voyage. Aussi un jour que, soudain, lui était apparu le lac Saint-Louis, il s’imagina tenir enfin ce chemin si désiré, et, dans sa joie, sans plus tarder, il désigna du nom de « Lachine » le lieu où il fit une première halte. Plus tard, Marquette, Joliet et Cavelier de la Salle, dans leurs pérégrinations à travers l'Ouest américain, s’acharnèrent après la même chi-
mère. Mais était-ce bien, en réalité, une chimère? Non pas, puisque bientôt le Transcontinental canadien va se charger de donner raison à tous ces hardis explorateurs. Que cherchaient-ils, en effet? Nous le répétons, la route la plus courte et la plus rapide vers l'empire du Milieu. Or cette route, on l’a déjà vu, est aujourd’hui trouvée. On y aura mis trois siècles, voilà tout.
Maintenant, c’est aux populations des campagnes de France que je m'adresse tout particulièrement, à ces populations si cruellement éprouvées depuis peu par la désastreuse concurrence que leur font les agriculteurs américains. L'imposition des blés étrangers, demandée tout récemment au Palais-Bourbon, devra leur apporter, il est vrai, un certain soulagement. Mais il ne faut pas oublier que ce n’est là qu’une simple mesure d'urgence, c’està-dire un palliatif momentané, etque, comme à la suite de tous les palliatifs, la réaction se
fera tôt ou tard, terrible, inévitable, fatale. La
marée des produits d'Amérique, un instant endiguée, se répandra bientôt de nouveau sur la France avec une force irrésistible cette fois, car il est en tous points conforme aux saines traditions économiques que la denrée qu’on peut obtenir au meilleur marché finisse par avoir ses entrées franches et libres. Et ici c’est le pain même, c'est-à-dire l’article de nécessité première par excellence, qui est en question.
À tous ceux, donc, d'entre les agriculteurs de France qui ont de graves raisons de redouter l’avenir, je dirai : « Allez au Canada, si toutefois vous vous décidez un jour à vous expatrier. Mais que dis-je, vous expatrier ! Ce n’est pas exact, puisque vous trouverez là-bas une seconde patrie, et des frères pour vous recevoir à bras ouverts. Je sais, sur les rives du Saint-Laurent, plus d’un village et d’un bourg qui ressemblent à s’y méprendre aux hameaux normands et bretons. Non-seulement on y parle la même langue, mais on y vit aussi, en grande partie, la même vie. Là, tout vous rappellera la France, que vous n’auriez sans doute pas
oubliée, mais ce vous sera déjà beaucoup que de ne plus vous croire en exil. En un mot, il est certes d’autres contrées où, tout aussi bien qu'au Canada, vous pourrez acquérir rapidement le bien-être et la fortune ; mais trouverezvous ailleurs autant de conditions favorables de bonheur ? Ce n’est guère probable; je dirai plus, c'est impossible. »
Je l'ai répété souvent au cours de ce volume, et je le dis de nouveau : la France ne connait encore que bien imparfaitement ie Canada.
Bien des préjugés puérils subsistent encore sur ce pays, qui ne tiennent pas devant l'examen, par exemple, celui qui veut que le Canada, enseveli cinq mois de l’année sous une épaisse couche de neige, soit forcément alors la proie d'un froid tel que toutes les manifestations de la vie extérieure s’y trouvent suspendues. La vérité est pourtant que la moyenne pendant les trois grands mois d'hiver, au Canada, ne dépasse guère cinq degrés centigrades. J'ai raconté plus haut avec quelle intensité la vie sociale éclatait, là-bas, aussitôt la chute des premières
neiges. Les Canadiens aiment leur hiver si sec, si vivifiant, et ne le changeraient pour aucun autre. Les étrangers, aussi, finissent par l’aimer comme eux. J’ajcuterai qu'un hiver d’une douceur anormale, et pendant lequel il tombe peu de neige, est toujours considéré au Canada comme une calamité, cette neige, si redoutable en apparence, étant le préservatif le plus efficace pour les plantes, qu’elle protége contre la gelée, en même temps qu’elle dispose admirablement le sol pour les travaux du printemps.
Que de faits erronés il y aurait à rectifier, si l’on voulait! Mais d’autres ont, mieux que moi, qualité et compétence pour le faire'. Je n'ai voulu, moi, dans ces pages, que fournir au pu-
1 Depuis deux ans, un Commissariat général du gouvernement canadien est établi en permanence à Paris, pour tout ce qui concerne l’émigration. Celui qui occupe actuellement ce poste est l'honorable M. Hector Fabre, ancien sénateur du Dominion, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler plus haut. M. Fabre ssi aussi le rédacteur en chef du journal Paris-Canada, fondé le printemps dernier dans le but de donner un objet pratique aux relations d'amitié, jusqu'ici
purement platoniques, qui ont toujours existé entre la France et son ancienne colonie d'Amérique.
blic Ge France quelques informations générales sur une contrée qui doit attirer à plus d’un titre ses sympathies, puisque ce sont des Français mêmes qui ont présidé aux débuts du Canada, et puisque c’est le noble sang de France qui a été la semence féconde de la jeune nation, aujourd’hui à son aurore sur les bords du Saint- Laurent. Je n'ai fait que céder, en écrivant ce volume, au besoin irrésistible qui pousse l’homme éloigné des siens à entretenir quelque peu ceux au milieu desquels il vit, et de ce qu’il sait et de ce qu’il aime le plus. Ce me sera certes une bien douce joie, si je puis inspirer, à ceux qui me liront, le désir et la curiosité de nous connaître davantage, et, que sais-je! déterminer peut-être plusieurs d’entre eux à aller, par delà l'Atlantique, partager pour de bon les destinées du peuple canadien-français.
N'est-ce donc rien, en effet, que de penser que l’on peut contribuer, soi aussi, dans une si faible mesure que ce soit, à l’éclosion de ce nouveau peuple! Depuis des années, loin des agitations de la vieille Europe, il se poursuit
là-bas toute une épopée : c’est la montée, sûre et silencieuse, à travers les forêts et les prairies du nouveau monde, de la France transatlantique. Mais des difficultés sans nombre vont peut-être bientôt l’assaillir. Pour les surmonter, elle tourne en ce moment, de confiance, les yeux vers vous, et vous dit : « Vos cœurs, je ne vous les demande pas, je les possède déjà. Est-ce trop, cependant, d’espérer que vos bras, non plus, ne me feront pas défaut ? J'ai de l’espace et du pain à satiété pour tous vos déshérités, vos nécessiteux. Venez et voyez. Plus nous serons nombreux, plus tôt nous serons puissants, et plus vite aussi brillera pour nous le grand jour de l'émancipation finale, De nouveau, comme au temps où le marquis de Montcalm, épuisé et sanglant, lançait ce cri de désespoir : France, à nous! je me tourne de votre côté, et, cette fois, avec la certitude d’être exaucé, je vous adresse à travers l'Océan cet appel, où je mets le plus pur de ma foi et de mon. amour : France, à moi! »