CHAPITRE III LE SAINT-LAURENT. — LE SAGUENAY
Le fleuve-roi. — La débâcle devant Montréal. — Une immense route fluviale. — Au pays des légendes. — L’Amiral du Brouillard. — En route pour Québec. — Le Saguenay. — Une réédition du Styx de Virgile. — Les villes d'eaux du bas Saint-Laurent.
L’'Égypte, c’est le Nil. L'Inde, c’est le Gange. Le Canada, c’est le Saint-Laurent,
Au Canada, tout émane du Saint-Laurent.
Tout arrive par lui, tout s’en retourne à lui. Sans le Saint-Laurent, Québec, Montréal et Toronto ne seraient que des bourgades insignifiantes, ignorées. C’est sur les bords du Saint- Laurent, aux eaux d’un bleu profond, verdâtres par places comme des reflets d’océan, que le paysan canadien installe de préférence sa maisonnette, voulant avoir là sous les yeux, partout et toujours, son cher fleuve-roi.
Au sortir de la région des grands lacs, dans
lesquels il prend sa source, le Saint-Laurent, comme avide déjà de se mêler à ce vaste Atlantique qui l'attend au bout d’un parcours de douze cents kilomètres, se précipite d’abord en avant par une série de bonds désordonnés. Ainsi jusqu'à Montréal. Arrivé là, il est en pleine possession de sa force. Il ne roule plus alors, il marche. Il marche, solennel et lourd, recevant sur son passage les eaux d’innombrables rivières dont plusieurs, entreautres l'Ottawa, le Richelieu, le Saint-Maurice, seraiert partout ailleurs de véritables fleuves.
Il faut voir le Saint-Laurent au printemps, lors de la débâcle. Devant Montréal, où bien souvent j'ai joui de ce spectacle, le fleuve, large en cet endroit de quatre kilomètres, jaillit soudain, avec des révoltes inouïes de puissance, au milieu de craquements sonores comme des détonations d'artillerie, de la prison qui l’a tenu enfermé depuis décembre. La glace, soulevée par un gigantesque effort, retombe brisée, éparpillée en des milliers de blocs qui tous alors, comme affolés, tournoient un in-