‹ La France transatlantiqueChapitre 3 sur 19 · ANTICOSTI · texte numérisé non relu

ANTICOSTI

En plein royaume des poissons. — De l'importance des pêcheries canadiennes. — La chasse aux géants de la mer. — Baleines, loups marins et marsouins. — Les huîtres et homards du Canada. — Anticosti et la légende de Gamache. — Jacques Cartier et la Gaspésie.

Au cours d'un voyage d'exploration entrepris durant l'été de 1883, dans le golfe Saint- Laurent, par M. Yermond, député de Seineet-Oise, ce touriste, émerveillé des richesses poissonnières de celte région, s'écria un jour : « Grand Dieu ! c'est bien ici véritablement le royaume des poissons ! »

Et en effet, en aucune autre partie du globe, croyons-nous, ils ne sont en aussi grande «abondance. De plus, leurs variétés sont infinies. Nous mentionnerons surtout la morue, le merlan, le maquereau, le saumon et le hareng,

dent la pêche occupe un personnel énorme sur une étendue de côtes qui, pour les seules provinces de Québec, du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse, et sans tenir compte des anfractuosités du rivage, est évaluée à quatre mille six cent trente-deux kilomètres. En ajoutant au golfe Saint-Laurent, et aux baies des Chaleurs et de Fundy, les lacs Ontario, Érié, Michigan, Huron et Supérieur, on obtient le chiffre vraiment colossal de cent quatre-vingt-seize mille kilomètres carrés, comme représentant la superficie totale où peut s'exercer l'industrie du pêcheur canadien.

Grâce à l'intelligente initiative du gouvernement du Canada, les produits de la pêche ont augmenté, depuis plusieurs années, dans des proportions telles qu'on peut augurer favorablement du plein et entier développement de cette branche de la richesse nationale. Ainsi le chiffre d'evportation des cinq espèces de poissons cidessus indiquées, qui en 1875 n'était que de quatorze millions de francs, s'est élevé en

1881 à vingt-six millions, soit une différence de douze millions en faveur de cette dernière année. Quant au total de production de toutes les pêcheries canadiennes, les chiffres officiels l'ont fixé, pour 1883, à $ 16,958,193, soit environ quatre-vingt-six millions et demi de francs.

Sur ce total figurent pour un rendement considérable la baleine et le loup marin, dont la capture est l'objet de compétitions ardentes entre plusieurs grandes maisons commerciales des villes maritimes du Canada et même des États-Unis.

A tout seigneur, tout honneur. Parlons d'abord de la baleine. Il y en a de deux sortes dans le golfe Saint-Laurent : celle dite sulphur bottom, ou « ventre soufré », et la baleine à bosse appelée hump-back. Cette dernière, dont la vigueur est moins grande, est attaquée par les procédés ordinaires, c'est-à-dire à l'aide du harpon retenu par un grelin qui se déroule et entraîne l'embarcation du baleinier. Si rapide est alors la fuite de la berge que, des deux côtés

île l'avant, l'eau s'élève jusqu'à une hauteur de quinze à seize centimètres au-dessus du carreau, mais sans cependant qu'il s'en répande une seule goutte à l'intérieur de l'esquif. Les hardis marins qui se livrent à ce sport aventureux ne se laissent aucunement émouvoir par cette course, qui paraîtrait effrayante à des novices, et ils s'en font même à l'occasion un simple passetemps. La « baleine à bosse » est celle qui fournit la plus grande quantité d'huile. Il n'est pas rare d'en obtenir jusqu'à cent barils; ce qui constitue un fort beau coup de lance, on en conviendra, cette huile se vendant couramment de soixante à quatre-vingts francs le baril.

On ne fait la chasse au sulphur bottom que depuis peu d'années, ce cétacé étant doué d'une force prodigieuse qui, de tout temps, a exposé les pêcheurs à de terribles dangers. Quand ces énormes poissons prennent leurs ébats, on les voit souvent s'élancer complètement hors de l'eau, dans une position verticale. Grâce à une longue expérience, les harponneurs

ont appris à s'en rendre maîtres, et ces expéditions aventureuses s'accomplissent aujourd'hui, sinon sans émotions, du moins sans l'accompagnement obligé des sinistres si fréquents autrefois.

Pour frapper le sulphur botlom on emploie, non pas le harpon, mais la lance, à laquelle e>t attaché un grelin lié par l'autre bout à une esparre. Le vrai coup de maître consiste à atteindre les parties vitales qui se trouvent en arrière de la nageoire. L'esparre est ensuite jetée à la mer. La baleine bondit sous la douleur, plonge et s'enfuit; mais elle ne tarde pas à revenir à la surface pour y rendre le dernier soupir si la lance s'est enfoncée au bon endroit.

I Les premiers baleiniers du Golfe viennent sans contredit de la Gaspésie, au sud. Depuis quatre-vingts ans ce pays fournit ainsi des générations de ces hommes énergiques, pour la grande guerre aux géants de la mer.

Les loups marins se trouvent surtout sur les côtes du Labrador et de Terre-Neuve. Il y en a

de plusieurs familles, reconnaissables à leur taille, à leurs habitudes, à leur poil, à la conformation de leur tête. Les plus gros, connus / sous le nom de mastics, peuvent avoir environ

quatre mètres de longueur. Ceux que Ton appelle wabishtouis, bien que relativement fort petits, leur cèdent à peine cependant comme valeur de prise.

Une curieuse légende a cours dans ces parages parmi les pêcheurs, légende fondée sur la ressemblance des traits des icabishtouis avec ceux des Esquimaux. D'après elle, ces aborigènes de l'extrême Nord seraient les descendants directs d'un couple de loups marins wabishtouis, ostracisé autrefois par sa tribu, et qui aurait été forcé de chercher un refuge sur la terre ferme.

11 y a aussi l'espèce surnommée harp seul par les Anglais, qui est la plus abondante sous ces latitudes. Ce loup marin peut avoir, à son entier développement, environ deux mètres de longueur.

La chasse de ces amphibies ne dure que

très-peu de temps chaque année, à peine deux ou trois semaines, depuis la mi-décembre jusque vers les premiers jours de janvier.

Lorsque les grands froids recommencent à sévir, vers la fin de novembre, les loups marins, côtoyant d'assez près le rivage et les îles, remontent, par bandes nombreuses, de la haute mer vers le fleuve Saint-Laurent ? où ils vont à la rencontre des glaces flottantes sur lesquelles ils se tiennent durant l'hiver. Les pêcheurs saisissent alors le moment du passage de ces animaux près de terre pour tenter de s'en emparer à l'aide de grands rets, tendus dans les défilés étroits et dans les baies. A certains endroits, on peut ainsi capturer jusqu'à deux cents de ces mammifères, si précieux pour les habitants de cette partie du Canada, que ceux-ci en retirent à peu de chose près leur unique moyen de subsistance.

Une pêche fort curieuse, dans ces régions, est celle du marsouin. Ce cétacé, délaissant le Golfe, remonte le fleuve Saint -Laurent, se tenant même de préférence à quelque

trente ou quarante lieues à peine en aval de Québec, c'est-à-dire aux endroits où, le mélange s'opérant entre les eaux douces et salées, il en résulte des conditions tout particulièrement favorables à l'aesjlomération d'innombrables quantités de poissons, d'espèces tant fluviales que marines. Il faut voir alors quelles brèches terribles le marsouin pratique, avec ses puissantes mâchoires, à travers tout ce menu fretin !

C'est au printemps, principalement, que ce drame sous-marin se poursuit avec le plus d'acharnement. A cette époque de l'année, les rangs des victimes sont au grand complet : achigans, esturgeons, aloses, anguilles, saumons, brochets, venus des lacs et des rivières d'en haut et se dirigeant vers la mer; harengs, morues, sardines, bars, flétans, maquereaux, ayant fui l'Océan à la recherche de flots plus calmes et plus propices pour y déposer leur frai.

C'est alors aussi que la chasse au marsouin est la plus active. Sitôt le fleuve libre de glaces,

les pêcheurs du littoral y tendent leurs piéger>. Ceux-ci consistent, pour la plupart, en rangées de perches enfoncées plus ou moins solidement, et disposées sur une ligne demi-circulaire dont une extrémité seulement rejoint le rivage à marée haute. Les marsouins, peu défiants de leur nature, se glissent par l'ouverture restée ouverte, ne s'apercevant de leur méprise que trop tard, lorsque la marée basse va les laisser ignominieusement à sec sur le rivage. Il ne reste plus alors aux pêcheurs qu'à les lier pour les hisser sur la grève. Ce n'est pas chose facile parfois, le marsouin étant doué d'une force peu commune dont il se sert en temps opportun pour jouer à ses tyrans plus d'un mauvais tour.

Rappellerai-je que c'est aussi dans le golfe Saint-Laurent qu'on récolte ces succulentes petites huîtres canadiennes, qui font prime sur les tables des gourmets américains, et dont les meilleures ostendes, gravettes et cancales d'Europe ne peuvent donner qu'une

bien faible idée? Il a certes perdu un régal de dieux, celui qui n'a pas savouré une « bouctouche » ou une (( caraquette » du golfe Saint- Laurent. A côté de ces deux perles de la mer, les huîtres les plus renommées de France, et même les célèbres vu lions d'Angleterre, semblent flasques et fades. Seuls les carlin forcis de l'Irlande pourraient peut-être entrer en lice, et encore avec de bien faibles chances de l'emporter.

Hélas! pourquoi faut-il qu'il en soit des huîtres du Saint-Laurent comme de mille autres bonnes et excellentes choses? Elles s'en vont, et rapidement. Aujourd'hui les bancs en sont presque épuisés, faute d'intelligence dans la mise en exploitation, et si l'on ne s'avise pas au plus vite de pratiquer au Canada, comme on fait en Europe, l'ensemencement et l'élevage, la caraquette et la bouctouche auront bientôt vécu. Il faut espérer, pour les Canadiens, que ce malheur leur sera évité, et qu'il leur naîtra avant peu des amareilleurs habiles qui conjureront le désastre.

La même remarque s'applique à la pêche du homard, dont le rendement, toujours de plus en plus décroissant chaque année, est à cette heure un grave sujet d'alarmes. On sait en quelle estime sont tenus les homards de ces parages, surtout ceux de la baie des Chaleurs, au sud de la Gaspésie. Leur disparition pleine et entière ne saurait être envisagée sans frémir. Ce ne serait ni plus ni moins qu'une calamité, presque universelle celle-là, puisque tous les vrais Brillât-Savarin de notre époque en seraient consternés. En attendant que cette date néfaste soit sonnée, ce qu'à Dieu ne plaise, constatons, en passant, que la pêche du homard au Canada a encore produit, en 1883, la jolie somme suffisamment consolante de 4> 1,949,234, soit environ neuf millions neuf cent cinquante mille francs.

Laissant à sa gauche, tout au fond du Golfe, les îles de la Madeleine, habitées presque entièrement par une population de pêcheurs, le navire à destination de Québec tourne ensuite

à droite et s'engage, avant de pénétrer dans le grand fleuve, entre l'île d'Anticosti et la Gaspésie. Au printemps et à l'automne, toute cette région est fort redoutée des navigateurs, en raison des brumes épaisses qui s'y abattent alors, souvent durant plusieurs jours consécutifs, et des vents violents qui y soufflent du large. En été, par contre, les journées y sont radieuses — nous sommes déjà ici à plus de cent lieues de Belle-Isle — et les nuits d'une admirable sérénité, avec des milliers d'étoiles dansant au ciel. Partout, la mer, d'une belle transparence de turquoise, déroule l'infinie séduction de ses flots au repos !...

Autour du navire qui file doucement, perdu dans une sorte d'immense resplendissement bleu, peu à peu des terres — les premières depuis le départ du Labrador — surgissent à l'horizon. Tout là-bas, à droite, c'est l'île d'Anticosti, avec la fine dentelure de ses côtes qui se pose sur la mer comme une grande découpure légère. A gauche, la masse sombre de Gaspé, et, s'avançant audacieusement dans

le Golfe, sentinelle géante montant la garde à l'entrée de l'Amérique française, la cime orgueilleuse des monts Notre-Dame qui se dresse jusqu'à une hauteur de plus de treize cents mètres.

Depuis quelque temps seulement on a attiré l'attention du gouvernement canadien sur les remarquables ressources offertes par l'île d'Anticosti pour la colonisation. Jusque-là, cette île n'était renommée, parmi les habitants des côtes voisines, que comme un excellent rendez-vous de pèche et de chasse. Il est certain cependant aujourd'hui que, de même que le Labrador, elle offre en abondance des terres cultivables et des mines très-riches. Dans ces conditions, l'île d'Anticosti représenterait actuellement une énorme valeur improductive, puisqu'elle comprend une longueur de quarante-cinq lieues et une largeur de douze lieues dans sa plus grande étendue \

1 Des nouvelles reçues récemment du Canada nous apprennent qu'un syndicat de capitalistes a opéré l'achat de l'île d'Anticosti. Ce syndicat aurait maintenant, parait-il. l'in-

Avant de quitter Anticosti, rappelons le souvenir du célèbre Gamache, qui pendant longtemps fut réputé, à cinquante lieues à la ronde, comme le mauvais génie de ces lieux isolés. Nous ne jurerions même pas que la grande ombre de ce fantastique trépassé ne continuât encore à errer, la nuit, sur ces rivages, pour en éloigner, comme de son vivant, les navigateurs qui seraient tentés d'atterrir.

Quoi qu'il en soit, vous ne rencontreriez pas un pilote du Saint-Laurent ni un simple matelot canadien qui ne pussent vous narrer, encore aujourd'hui, de merveilleuses histoires sur le compte de ce Gamache. Le soir, durant les longues veillées d'automne et d'hiver, autour du gros poêle ronronnant sous le toit du pêcheur, ce sont toujours les hauts faits de ce légendaire personnage qui alimentent les contes de l'aïeule, ces bons vieux contes d'antan qu'il faisait si bon écouter jadis, nos yeux de petits enfants largement ouverts, et

tention d'en poursuivre l'exploitation sur une très- vaste échelle.

tous nos membres commençant à frissonner d'épouvante.

Que pensez-vous, par exemple, que faisait Gamache lorsqu'il se trouvait surpris au large, loin de son gîte, par un calme plat? Se levant sur son banc, il commandait tout simplement au diable de lui apporter plein son bonnet de vent frais, ce que tout aussitôt Satan s'empressait de faire. L'instant d'après, la barque de Gamache glissait comme un rêve, ses voiles gonflées à craquer, sur une mer sans rides, tandis que tout autour de lui les embarcations des pêcheurs ne pouvaient seulement pas bouger.

On ne saurait imaginer les nombreux sortilèges dont on a accusé ce sorcier, passé à l'état de loup-garou dans l'imagination des enfants. Si encore il se fût contenté d'ourdir des complots avec l'Esprit du mal! Mais il y a aussi sur sa mémoire l'odieux, de crimes terribles, tel, par exemple, que le massacre d'équipages entiers pour s'approprier la cargaison des barques. Vainement les vaisseaux de la compagnie des postes

du Roi lui donnaient-ils la chasse après l'un de ces méfaits, toujours l'infernale goélette de Ganiache, vive et alerte comme le Belzébuth qui hantait son bord, leur échappait en les narguant. D'autres fois, au moment où ces vaisseaux se croyaient sur le point d'atteindre le hardi pirate, celui-ci se changeait en fantôme, et les matelots épouvantés ne trouvaient plus devant eux qu'une petite flamme bleuâtre, sautillant sur les eaux et s'enfonçant de plus en plus dans le lointain.

En l'année 1 852, M. l'abbé Ferland, ce même prêtre missionnaire déjà cité plus haut, voulut en avoir le cœur net. A peine venait-il de jeter l'ancre dans la jolie baie appelée depuis « baie Gamache », qu'il vit accourir vers lui le maître de céans, un beau vieillard très-vert, qui lui saisit les mains avec une énergique cordialité, s'écriant en même temps : « Soyez le bienvenu dans mon repaire, monsieur le curé. »

Qui fut surpris et désappointé de cet accueil, on le laisse à penser. S'attendre à trouver un ogre des contes de Perrault, et ne plus voir

devant soi qu'un brave homme de pêcheur, un peu rude d'allures peut-être, mais du reste très-loyal et au cœur bien placé! On serait stupéfait à moins, n'est-ce pas?

Inutile de dire si les préjugés furent vite dissipés. A la demande de ses visiteurs, Gamache raconta alors comment, arrivé très-jeune à Anticosli, et après s'être fixé au fond de la baie qui porte aujourd'hui son nom, il avait dû s'occuper avant tout des moyens d'assurer sa sécurité dans le poste périlleux qu'il s'était choisi. Non content de barricader sa maison, de manière qu'elle fût, au besoin, en état de soutenir un siège prolongé, il entreprit aussi, toujours dans le but d'éloigner les gêneurs, d'étendre au loin sa réputation d'homme terrible et violent. On sait déjà comment il y réussit.

11 est telles de ces espiègleries et de ces malices, employées par Gamache pour se faire craindre, qui relèvent de l'opéra-bouffe, tant elles sont burlesques. Leur auteur, qui, sous sa rude écorce de marin, cachait en réalité un grand

fonds de jovialité, était, du reste, le premier à en rire.

Dans l'automne de 1 Soi, quelques autres voyageurs pénétraient de nouveau dans la baie Gamache. Mais cette fois ils ne trouvèrent plus qu'un cadavre. La mort du vieillard remontait déjà à plusieurs semaines. Seul, sans secours, il s'était éteint doucement, les yeux obstinément fixés, jusqu'au dernier soupir, sur ce coin isolé du monde qu'il avait véritablement fait sien durant sa vie.

Pendant bien longtemps encore, croyonsnous, et quelles que soient les destinées futures de la superbe et vaste Anticosti, le nom du misanthrope si original qui y fonda le premier établissement vivra dans le souvenir de la population du golfe Saint-Laurent.

Avec la Gaspésie, nous commençons à entrer dans le Canada français proprement dit.

S'il faut en croire les traditions laissées et rapportées par les premiers historiens de la

Nouvelle-France, cette partie du pays — qui, à elle seule, est aussi grande que la Belgique, puisqu'elle couvre une superficie de quatorze mille kilomètres carrés — serait connue depuis fort longtemps déjà : sa découverte remonterait au onzième siècle. Suivant le professeur danois Rafu, des hommes du Nord, venus du Groenland et de l'Islande, y auraient établi, à cette époque, des postes de pêche très-fréquentés.

Quoi qu'il en soitdecestraditions, l'histoire fait mention de Gaspé comme ayant été la première terre où Jacques Cartier ait pris pied, lorsqu'il découvrit le Canada. Cela se passait en 1534, à l'entrée de cette baie enchanteresse, appelée depuis Bassin de Gaspé, à coup sûr l'un des sites les plus merveilleux du nouveau monde. D'abord ébloui et charmé, le grand navigateur malouin se sentit bientôt envahir par une émotion irrésistible. Tombant alors à genoux, il prit solennellement possession, au nom de son Dieu et de son Roi, de cette Nouvelle-France, qui devait plus tard arriver à un tel degré de de-

veloppement. Cet acte à la fois simple et grandiose était ainsi consigné le même jour dans son « routier » :

k Le vingt-quatrième jour de juillet, nous fîmes faire une croix haute de trente pieds, et fut faite en présence de plusieurs sauvages, sur la pointe de rentrée de ce port, au milieu de laquelle nous mîmes un écusson relevé avec trois fleurs de lys, et dessus était écrit en grosses lettres entaillées dans du bois:

Vive le Roy de France!

Et après, la plantâmes en leur présence sur ladite pointe, et la regardaient fort, tant lorsqu'on la faisait que quand on la plantait. Et l'ayant levée en haut, nous nous agenouillions tous ayans les mains jointes, l'adorans à leur vue, et leur faisions signe regardans et montions le ciel, que d'icelle dépendait notre Rédemption. »

On s'accorde généralement à faire dériver ce nom de Gaspé du mot indien « Guihakspèque », appliqué par les premiers indigènes

au promontoire aujourd'hui appelé « Cap de Gaspé ». Littéralement, le mot indien signifie « fin de la terre », ce que les sauvages devaient sans doute tout naturellement s'imaginer en voyant ce cap s'allonger et s'effiler vers la haute mer, c'est-à-dire, pour eux, vers le grand inconnu, l'infini en un mot. Les premiers habitants de la Bretagne n'avaient pas dû raisonner autrement, du reste, pour le cap Finistère.

La nature s'est montrée prodigue envers la Gaspésie. Nous pouyons même affirmer que sur aucun endroit du globe elle n'a répandu plus qu'ici, avec tant de profusion, l'inépuisable variété de ses richesses. Depuis la baie des Chaleurs, tout au sud, jusque bien avant dans le golfe Saint-Laurent, ce ne sont que terres grasses et superbes, immenses forêts vierges remplies des plus précieux bois de construction et d'ébénisterie, innombrables cours d'eau où le poisson abonde, tout cela dans un paysage pittoresque toujours, souvent d'une extrême mélancolie, quelquefois aussi revêtant

soudain des aspects de sauvagerie grandiose, qui arrachent forcément des cris d'admiration au voyageur émerveillé.

Et cependant, c'est à peine si ce beau pays commence à être apprécié à sa juste valeur, et si ce territoire, qui pourrait facilement nourrir un demi-million d'habitants, en contient à cette heure quarante-cinq mille. Il y a trente ans, m'a-t-on raconté, il n'existait pas même un seul chemin, ni à l'intérieur, ni sur les côtes. Les seuls moyens de communication étaient à cette époque, en hiver, la raquette à travers la forêt, et le bateau de pèche le long du rivage, durant la belle saison. Tout récemment encore, ceux qui se rendaient à Québec, après la clôture de la navigation, ne pouvaient voyager autrement qu'en traîneau péniblement tiré par des chiens.

Maintenant, le souvenir de ces misères va se perdant de plus en plus. Chaque année qui s'écoule voit s'ouvrir dans la Gaspésie de nouvelles routes de colonisation, qui facilitent le défrichement des terres, et surgir de (loris-

sanls villages, là où auparavant était la forêt vierge. Une ligne télégraphique y apporte les nouvelles du dehors; de nombreux bateaux à vapeur en fréquentent les ports, et le grand chemin de fer « Intercolonial » qui relie Québec à Halifax, dans la Nouvelle-Ecosse, offre un moyen de communication rapide et peu coûteux avec le reste du pays.

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