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LE SAINT-LAURENT. LE SAGUENAY

Le fleuve-roi. — La débâcle devant Montréal. — Une immense route fluviale. — Au pays des légendes. — L'Amiral du Brouillard. — En route pour Québec. — Le Saguenay. — Une réédition du Styx de Virgile. — Les villes d'eaux du bas Saint-Laurent.

L'Egypte, c'est le Nil. L'Inde, c'est le Gange. Le Canada, c'est le Saint-Laurent.

Au Canada, tout émane du Saint-Laurent.

Tout arrive par lui, tout s'en retourne à lui. Sans le Saint-Laurent, Québec, Montréal et Toronto ne seraient que des bourgades insignifiantes, ignorées. C'est sur les bords du Saint- Laurent, aux eaux d'un bleu profond, verdâtres par places comme des reflets d'océan, que le paysan canadien installe de préférence sa maisonnette, voulant avoir là sous les yeux, partout et toujours, son cher fleuve-roi.

Au sortir de la région des grands lacs, dans

lesquels il prend sa source, le Saint-Laurent, comme avide déjà de se mêlera ce vaste Atlantique qui l'attend au bout d'un parcours de douze cents kilomètres, se précipite d'abord en avant par une série de bonds désordonnés. Ainsi jusqu'à Montréal. Arrivé là, il est en pleine possession de sa force. 11 ne roule plus alors, il marche. Il marche, solennel et lourd, recevant sur son passage les eaux d'innombrables rivières dont plusieurs, entre autres l'Ottawa, le Richelieu, le Saint-Maurice, seraient partout ailleurs de véritables fleuves.

Il faut voir le Saint-Laurent au printemps, lors de la débâcle. Devant Montréal, où bien souvent j'ai joui de ce spectacle, le fleuve, large en cet endroit de quatre kilomètres, jaillit soudain, avec des révoltes inouïes de puissance, au milieu de craquements sonores comme des détonations d'artillerie, de la prison qui l'a tenu enfermé depuis décembre. La glace, soulevée par un gigantesque effort, retombe brisée, éparpillée en des milliers de blocs qui tous alors, comme affolés, tournoient un in-

stant, puis se hissent les uns sur les autres, formant une barrière infranchissable. Mais le fleuve s'est mis à monter, grondant sourdement de colère. Bientôt il pèse, il pousse avec un redoublement de rage contre l'obstacle, qui enfin cède et s'écroule, définitivement cette fois.

C'est surtout à partir de Québec que le Saint-Laurent devient imposant. Bien qu'à cent lieues encore de son embouchure, il prend, déjà là, ces allures d'Océan en miniature qu'il ne quittera plus désormais. A Québec, les marées se font sentir, parfois formidables, tout comme à Étretatou à Trouville. C'est aussi là que le grand fleuve canadien revêt sa physionomie la plus caractéristique. Jusqu'au Golfe, il se meut, immensité azurée, entre une double ligne» ininterrompue de paysages sévères, presque sauvages même ; bien différent en cela de ses deux rivaux d'Amérique, l'Amazone et le Mississipi, celui-ci roulant ses flots jaunes à traversées plaines uniformes et basses, et celui-là se riant en plein pays de soleil, sous l'É-

quateur, dans son cadre étincelant de forêts vierges.

C'est de même à Québec que la largeur du Saint-Laurent commence à devenir extraordinaire. Celte largeur, de douze kilomètres devant la ville, atteint vingt-cinq kilomètres au confluent du Saguenay, cinquante kilomètres à Rimouski, po;ir s'évaser brusquement, peu après avoir contourné la Pointe des Monts, en une immense nappe d'eau de cent cinquante kilomètres.

Du reste, les « gens d'en bas de Québec », comme on les appelle communément dans le pays, ont là-dessus un mot bien significatif, et qui en dit plus que tout un chapitre, sur cette grandeur si imposante du Saint-Laurent. Chaque fois qu'il leurarrivede parler de leurfleuve, ils disent tout simplement : « La mer1. »

1 La longueur du Saint-Laurent est évaluée à 4 ,200 kilomètres, dont près de la moitié, c'est-à-dire jusqu'à Montréal qui est le terminus naturel de la navigation océanienne, est navigable même pour les énormes transatlantiques jaugeant 5.000 tonneaux.

Ce n'est pas tout, et il s'en faut de beaucoup que le reste du fleuve, en amont de Montréal, ne soit pas accessible.

Et c'est bien là, aussi, la profonde solitude bleue des Océans, avec des lointains aux longues ondulations d'une teinte gris-perle, qui sont les côtes, et qu'on prendrait, tant ils sont distants de nous, pour un vague amoncellement de nuages au ras de l'horizon.

Nous sommes ici en plein royaume de légendes et d'histoires fantastiques. Les habitants du bas Saint-Laurent n'auraient pour caractère distinctif de leur origine que leur penchant irrésistible vers le mystérieux, que cela suffi- Grâce à un système de canalisation des mieux entendus, représentant collectivement une longueur de 'H 5 kilomètres, et qui n'a pas coûté à l'État moins de 1 63 millions de francs, les navires de 1,500 à 1,800 tonneaux peuvent remonter aujourd'hui jusqu'à Duluth, situé à la tète du lac Supérieur, c'est-à-direque,eny comprenant la route des grands lacs, la navigation du Saint-Laurent s'étend actuellement sur un parcours de 2,700 kilomètres, et constitue le plus grand débouché de l'Amérique du Nord.

On voit tout de suite l'importance considérable que devra prendre, avant peu, rette voie de communication, pour l'exportation en Europe des produits du grand Ouest américain. En outre, il n'est peut-être pas inutile de faire observer ici que les steamers qui font le service des ports canadiens avec Liverpool parcourent la voie la plus courte entre l'ancien monde et le nouveau. Cette diminution de distance donne à Québec l'avantage d'une différence de 770 kilomètres sur New-York.

rait encore, et au delà, pour faire reconnaître en eux, à première vue, des fils de la vieille Armorique. En effet, leurs ancêtres sont venus de la Bretagne, et plusieurs des sites canadiens, si mélancoliques qu'on ne peut les oublier, durent leur rappeler les landes sauvages et désolées, couvertes d'ajoncs et de genêts, du pays natal, ces landes mêmes qui parlent à l'imagination des temps fabuleux de l'histoire, où les grands menhirs des druides montent la garde, tandis que, tout près, l'Atlantique laisse échapper les bruits majestueux des espaces infinis... Quel malheur que ces légendes canadiennes n'aient point toutes été soigneusement recueillies! Que de traits de lumière, pour l'éclaircissement de certains points des annales de la Nouvelle-France, restés jusqu'ici fort obscurs, et qu'on n'élucidera sans doute jamais! On le conçoit, en effet, aisément : là, comme partout ailleurs, les progrès du siècle ont accompli leur œuvre dévastatrice à travers le fouillis des vieilles choses, et les légendes d'un peuple sont de celles-là. Notre âge si positif a sonné

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le glas de mort du merveilleux, et ce qu'il en restait au Canada a dû lui aussi, avant de tomber dans l'oubli, se renouveler et se déflorer entièrement.

Tels qu'ils sont, cependant, plusieurs de ces contes d'autrefois ont conservé une saveur passablement remarquable. Le lecteur en pourra juger du reste par celui dont je vais lui donner plus loin l'analyse, et que j'ai pris dans le joli livre : A la veillée, œuvre de M. Faucher de Saint-Maurice, un des écrivains canadiens contemporains les plus renommés. Ce conte a pour titre: l'Amiral du Brouillard, et, si je l'ai choisi entre plusieurs autres récits intéressants, c'est qu'il m'a été donné une fois de le revivre en quelque sorte, ou plutôt de le voir se dresser tout d'une pièce devant moi, et cela dans les conditions les plus favorables, c'est-à-dire sur les lieux mêmes où il a dû prendre naissance.

Il y a de cela cinq ans, vers la fin de l'été de 1879, à la suite d'une visite hâtive aux

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deux plages de Kamouraska et de la Malbaie

— deux des villes d'eaux les plus courues du Canada — j'avais pris passage, histoire de tuer le reste de mes vacances, sur une goélette à destination du Golfe, où elle devait se livrer à la pêche du gros poisson.

Du vent frais plein nos voiles, nous avions franchi en trois jours la distance de trois cent soixante kilomètres qui sépare Québec des Sept-Iles, près de la côte du Labrador. Une semaine s'écoula à courir des bordées dans ces parages, puis, la saison des brumes approchant

— nous venions d'entrer en septembre — le patron, une fois sa barque pleine, résolut d'effectuer son retour, s'arrêtant çà et là pour vendre sa cargaison.

Oh ! les belles et bonnes journées que j'ai passées là, dans la société de ces braves pêcheurs ! Oh ! le charme des longues heures sur le fleuve superbe, dont les flots moutonnaient comme la mer à la moindre poussée de la brise du large ; le charme de se sentir glisser vite, bien vite, sur cette grande chose incli-

née, frémissante, qui fuyait sous nous, alerte et souple!...

Le premier soir de notre voyage de retour, quand, laissant derrière nous le Golfe, nous allions nous engager dans le fleuve, vis-à-vis la Pointe des Monts, une brume épaisse descendit tout à coup sur les flots, nous dérobant entièrement la vue des côtes. Puis, avec la tombée de la nuit, le vent cessa de souffler. Bientôt, ce fut le calme plat, absolu. A peine balancée par la houle, au milieu du brouillard, notre goélette, avec ses longues voiles blanches, inertes et flasques, faisait l'effet de quelque gigantesque chauve-souris, dormant les ailes pendantes.

D'après les relevés, nous devions être en ce moment dans les parages de la Pointe-aux- Anglais et de l'île aux OEufs, région fort dangereuse en tout temps, à cause des récifs qui la bordent sur toute sa longueur.

— Brrr ! fit soudain à mes côtés un homme de l'équipage, en secouant les cendres de sa pipe. Quelle fichue brume! Il n'y manque-

rait plus qu'un « grain » bien conditionné pour donner, cette nuit, de la bonne besogne à V Amiral du Brouillard.

Puis il disparut dans le roufle pour aller dormir.

V Amiral du Brouillard! A l'instant, je me rappelai le beau conte de ce nom dans le volume : .-I la veillée, de M. Faucher de Saint- Maurice.

C'était en 1711 , nous raconte ce dernier, sous le règne de la reine Anne, au plus fort de la lutte entre Français et Anglais pour la possession du nord de l'Amérique. Un vaillant officier de marine, du nom de Walker, dont les amours avec une certaine miss Routh étaient mal vues de sa souveraine, reçoit durant une grande fête à la cour son brevet d'amiral, mais sous condition de partir immédiatement pour le Canada avec son escadre.

Le nouvel amiral y consent, et dès le petit jour, il prend la mer, mais après toutefois avoir eu soin de faire monter sa fiancée à bord de l'un de ses vaisseaux, bien décidé à

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célébrer son mariage aussitôt que la prise de Québec aurait fait tomber la Nouvelle-France sous la domination anglaise.

La traversée s'opéra sans autre incident notable que la prise, en approchant de Terre- Neuve, d'un navire français commandé par un marin canadien, du nom de Paradis, qui avait la réputation d'être le plus fin pilote du Saint-Laurent. L'amiral n'ignorait pas cette particularité. Aussi ordonna-t-il que l'on eût les plus grands égards pour son prisonnier, dont il pensait qu'il serait peut-être obligé, par la suite, de requérir les services.

On pénétra dans le Golfe, et le 22 août, les quatre-vingts vaisseaux de ligne de la flotte anglaise se trouvaient déjà par le travers de l'île aux Œufs. Ce jour-là, l'amiral Walker, tout radieux, se frottait les mains en arpentant le pont de YEdgar t$on navire. Encore deux jours, trois jours au plus, et la flotie serait arrivée devant Québec, et en mesure de faire parler la poudre et la mitraille.

Le capitaine Paradis, lui, ne disait mot.

Accoudé sur un hauban, il se contentait de fixer sur l'horizon son œil calme et tranquille. Un instant, cependant, ayant aperçu un léger nuage blanchâtre qui tranchait sur l'immensité bleue, le prisonnier tressaillit et fit mine de se pencher anxieusement en avant. Mais ce ne fut qu'un éclair, et tout de suite son visage reprit sa physionomie habituelle, celle d'une froide et morne impassibilité.

Tout à coup le vent fraîchit. Il s'était déclaré franc sud, et l'Edgar, toutes voiles dehors, filait maintenant à la diable, suivi de près pai son convoi. La nuit arrivait rapidement. On allait distribuer les hamacs à l'équipage, lorsque soudain, du gaillard d'avant, se fit entendre ce cri sinistre :

— Les brisants à tribord!

L'officier de quart, épouvanté, hurla une manœuvre d'urgence, tandis que l'amiral, se précipitant vers Paradis :

— Capitaine, s'écria -t-il, il y va de notre vie à tous : choisissez entre la barre du gou-

vernail ou un bout de grelin à la grande vergue.

— Il est sans doute inutile de vous résister, répondit le Canadien. Donnez-moi durant deux heures le commandement du vaisseau. Sur mon âme, je vous promets qu'il ne lui arrivera rien.

Puis il alla se poster au gouvernail.

Sur ces entrefaites, le ciel s'était couvert, et un commencement d'ouragan venait de se déchaîner. De temps à autre la foudre dessinait sur l'horizon tout noir ses zigzags incandescents. Parfois aussi un grondement, tout aussitôt éteint dans la grande voix de la mer, éclatait, puissant et rapide comme une décharge d'artillerie.

L'Edgar filait de plus belle. Déjà l'amiral se réjouissait d'en être quitte à si bon marché, quand à l'arrière retentit soudain un coup de canon d'appel. Puis ce fut deux, puis quatre, puis huit, puis vingt coups. Bientôt on ne les compta plus. C'étaient les signaux de détresse des autres navires qui, n'ayant pu suivre la

course de Y Edgar, allaient se briser l'un après l'autre sur les écueils maudits.

Mais le désastre n'était pas encore complet. Tout à coup une immense gerbe de feu, qu'on eût dit vomie par quelque cratère sous-marin, monta tout droit dans les airs, éclairant l'horreur de cette nuit lugubre, et montrant les coques béantes de huit frégates gisant é ventrées sur les récifs de l'île aux Œufs. On entendit une détonation épouvantable, telle qu'en pourrait produire l'écroulement d'un continent, et puis la mer se couvrit d'une foule de cadavres et de mourants.

La foudre venait de tomber sur le vaisseaupoudrière de la flotte, consommant ainsi le désastre de cette autre Armada. A peine quatre ou cinq navires s'échappèrent pour porter en Angleterre la nouvelle de la catastrophe.

Au moment du sinistre, l'amiral s'était élancé sur le pont, nu-tète, criant d'une voix rauque :

— Le Marchand de Smyrne! qu'est devenu le Marchand de Smyrne ?

Hélas! le Marchand de Smyrne , à bord du-

quel se trouvait miss Blanche Routh, était un de ceux qui les premiers avaient été jetés à la côte, et en ce moment même les flots du Saint- Laurent roulaient vers les dunes du Labrador le cadavre de l'infortunée jeune fille.

Quant à Y Edgar, il filait toujours. Le capitaine Paradis avait tenu parole : le vaisseauamiral était sauvé, mais la flotte était détruite.

La douleur de l'amiral fut horrible. Plus tard, quand il revit les côtes de son pays, il ne voulut pas survivre à son malheur. Après avoir mis le feu aux poudres de son navire, il s'ensevelit dans les flots avec la presque totalité de son équipage. Seuls trois hommes, dont le capitaine Paradis, purent échapper comme par miracle.

A quelque temps de là, ce même marin canadien dont la main de fer avait anéanti les projets de l'un des plus puissants personnages de la Grande-Bretagne, se retrouva, par un soir de brouillard, sur la route de Québec, et il vit distinctement Y Edgar de l'amiral Walker qui, suivi de son convoi, se glissait sur le Golfe dans

la direction de l'île aux OEufs. Tous doublaient la Pointe-aux-Anglais, entraient dans la passe, puis disparaissaient près des récifs.

Depuis, chaque fois que la brume descend sur le Saint- Laurent, l'amiral Walker, vous dira-t-on, revient croiser près delà tombe de sa bien-aimée morte, invitant, comme pour se venger, les marins imprudents à le suivre. Et c'est pourquoi, vous dira-t-on encore, les statistiques du bureau Veritas constatent qu'il se perd tant de navires chaque année dans ces parages...

La nuit était déjà fort avancée quand nous pûmes lever l'ancre pour continuer notre route. Le brouillard, balayé par une bonne brise du large, laissait çà et là entrevoir de larges pans du ciel, et parfois le disque jaune de la lune glissant sur les vagues ses rayons obliques.

Au loin, près de la Pointe-aux-Anglais, les brisants de l'île aux OEufs, dont nous nous étions approchés, montraient leur longue couronne d'écume blanche. Il s'en élevait un bruis-

sèment continu qui était, dans le silence de la nuit, commeun chant lointain d'orgues d'église. On eût dit quelque mystérieux De profundis^ soupiré au-dessus du morne, où dormaient du dernier sommeil la fiancée de l'Amiral du Brouillard et les quinze cents soldats de la reine Anne.

De la Pointe-des-Monts, qui marque l'embouchure du Saint-Laurent, jusqu'à Québec, la première ville importante du Canada, on compte environ quatre-vingts lieues. Peu à peu, à mesure que l'on remonte le cours du fleuve, les traces d'habitation deviennent plus nombreuses sur les deux rives, elles-mêmes plus resserrées.

Bientôt, à gauche, c'est une localité d'un mouvement tout moderne, Rimouski, où les paquebots font escale pour y déposer les malles qui de là sont transportées rapidement à destination parle chemin de fer. Plus loin, à droite, c'est Tadoussac, ravissant village situé à l'entrée de la rivière Saguenay, et l'une des stations

balnéaires les plus en renom dans le pays. De là, les bateaux à vapeur remontent le Saguenay jusqu'à Chicoutimi, autre jolie petite ville, toute bruissante d'activité, et qui est devenue depuis peu, de simple bourgade qu'elle était il y a à peine quelques années, le siège d'un évêché, d'un séminaire, et de plusieurs établissements industriels très-prospères. A quelques heures en amont est le lac Saint-Jean, arrosant cette superbe vallée du même nom que Tincomparable fertilité de son sol a fait surnommer le « grenier du Canada ».

La rivière Saguenay partage, avec le Niagara, la gloire d'être l'une des curiosités les plus merveilleuses du monde entier. Cette célébrité, elle la doit au pittoresque et à la sauvagerie grandiose des paysages qui se déroulent sur ses bords. « Le Saguenay, dit un auteur canadien1, est un goufTre, profond parfois de mille pieds, taillé en plein granit, au sein d'énormes entassements de montagnes, par un terrible cataclysme qui doit remonter à

1 Arlhur Bi'lts, le Saguenay et la rallie du lac Saint- Jean.

des milliers d'années... 11 y a comme du délire dans cette création. Les montagnes paraissent avoir été jetées là au hasard, comme dans une épouvantable mêlée, où les combattants sont restés debout, foudroyés sur place. »

Et cela, sur un parcours de dix-huit lieues, sans le moindre vestige de végétation, au milieu d'un silence de mort, à peine traversé, de temps à autre, par le cri strident et lugubre d'un oiseau de proie qui, bien haut, plane dans les airs. Par degrés, une sorte d'angoisse lourde et âpre vous étreint, et l'on se prend involontairement à soupirer après une éclaircie qui laisserait voir, à travers quelque déchirure de montagne, soit un pan de verdure, soit seulement un arbre ou un bouquet de fleurs des champs. Mais toujours se profilent les horribles amoncellements de rocs noirs et glabres, qui, se dressant jusqu'aux nues, vous oppressent, vous étouffent!... A un certain endroit même, c'est-à-dire là où se trouvent ces deux énormes falaises d'une hauteur à pic de dix-huit cents pieds, qui se nomment les

caps Trinité et Éternité, il semble que vous soyez arrivés à la limite extrême où la réalité se fond dans le rêve. On dirait vraiment le Styxde l'antiquité, et les damnés de Virgile doivent ici sourdre de partout pour s'accrocher à la barque de l'imprudent visiteur qui se hasarde sur ces flots noirs. Entre les deux bords subitement resserrés de la rivière, l'écho a pris soudain des proportions inouïes. Le plus léger cri vous revient comme un roulement de tonnerre mille fois répercuté, et la détonation d'une arme à feu vous donne la sensation d'un univers s'entr'ouvrant avec un fracas épouvantable. On fuit au plus tôt, pressé cette fois d'en finir, et c'est avec un sentiment d'indicible bien-être que l'on pénètre, à quelques heures de là, dans une large vallée, où la rivière développe enfin à son aise le volume de ses eaux, à travers des prairies verdoyantes. Les premiers explorateurs nommèrent cet endroit la baie des Ha-Ha! C'est qu'en effet ces interjections rendent bien l'impression qu'on ressent, et elles viennent tout naturellement à la bouche, quand, au sortir du

long spectacle de désolation que présente le Saguenay sur la plus grande partie de son cours, on se trouve ainsi subitement face à face avec une nature animée et où se joue librement le soleil.

Reprenant notre course sur le Saint-Laurent, depuis ïadoussac, nous longeons successivement plusieurs autres villes d'eaux, toutes fort courues durant la belle saison. C'est Cacouna, très-aristocratique, quelque chose comme le Trouville canadien, avecunimmensehôtel à piazzas dressé sur une hauteur, casinos, salons de conversation, etc. ; c'est Rivière-du-Loup et Kamouraska , plus modestes, quoique guère moins attrayants; c'est la Malbaie, le rendez-vous par excellence des gens qui aiment à s'amuser, ce qui est assez dire que la société d'origine française y domine. Tout le jour, entre ces endroits monopolisés par la fashion, c'est un va-et-vient incessant de yachts de plaisance qui ressemblent de loin, lorsqu'ils courent sur le fleuve, leurs blanches voiles tendues au vent, à quelque vol de mouettes soudainement abattu sur les flots.

Nous remontons toujours. C'est maintenant, sur chaque rive, une succession ininterrompue de jolis villages, aux fraîches et coquettes maisons, échelonnées le long de la côte et disparaissant à demi dans les moissons houleuses et dorées, ou groupées en faisceau serré autour de leur église, dont la flèche en métal scintille gaiement au soleil. Quelques heures de route encore, puis soudain, à un brusque détour, après avoir contourné l'île d'Orléans, on aperçoit la superbe racle de Québec et la masse grise de la ville avec son amphithéâtre de maisons et sa citadelle, perchée au sommet du roc de granit qui domine la vieille cité.

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