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La Franciade

J'admirais naguère, du plus profond de mon àmc, un poëte, heureux s'il en fut jamais dans notre bon pays de France, un poëte enthousiaste et convaincu de la grandeur de sa mission, M. Viennet. Il y a déjà cinq années révolues que M. Viennet lisait de sa voix ferme et claire, une belle épître à l'Académie :

0 mes quatre-vingts ans, je vous avais prévus! Je ne vous dirai pas : Soyez les bienvenus !

Ces cinq années lui ont été inspiratrices et légères; son courage est resté debout, en dépit du rhumatisme articulaire qui le tenait cloué dans son fauteuil : ni repos ni trêve, et pas de sommeil. Mais cet intrépide ami des lettres est habile à charmer les heures. Son génie et son bel esprit lui suffisent à calmer les plus cruelles souffrances ; le jour même où ses douleurs disparaissaient : « Bon ! dit-il, enGn délivré de si rudes tortures , mon poème épique est achevé ! n Vous Ten-

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tendez : son poème épique ! Et comme il se vit entouré de nos respects, et le juste objet d'une attention loyale, il se mit à raconter tout son poème, avec la verve et l'entrain d'un jeune homme.

Ce poëme épique est intitulé La Franciade ; il remonte aux temps les plus reculés de notre histoire, et tout de suite un grand combat s'établit, sur la Seine ensanglantée, entre le roi d'Albion et les défenseurs de Lutèce. En ce moment, gloire au dieu Mars! Les pirates sont vaincus, leur flotte au loin est chassée; il faut qu'un dieu de X Iliade, Xcptune, vienne en aide aux pirates. D'un coup de son trident le bâtisseur de Troie a fait surgir une île immense au milieu de l'Océan, dont le flot gronde et se plaint d'une voix plus haute que le flot bruyant de la Méditerranée aux oreilles du vieux Chrysès, le prêtre d'Apollon.

Cependant les Celtes et les Troyens de Lutèce amènent à la pointe de la Cité, où s'élèvera plus tard Xotre-Dame de Paris, les épaves de ce grand naufrage : un vaisseau des pirates , le cheval de guerre et le frère du roi vaincu. Déjà même, à la volonté des druides que nous avons entrevus dans les Martyrs, un sacrifice horrible va s'accomplir sur nos rives triomphantes ; mais Francus , le chef des Francs , ne veut

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pas d'une victime humaine pour célébrer sa victoire. En ce moment, nous saluons Francus, disons mieux Astyanax, le fils d'Andromaque, enfant pleuré par des larmes sanglantes :

Il est le fils des rois, mais il en est le reste.

Ici Francus, nouvel Enée, raconte à l'auditoire attentif ses combats , ses voyages , ses amours avec la belle Kercynie, enlevée à son amour au moment de leurs fiançailles. C'est un vrai récit à la façon du deuxième livre de X Enéide. On y voit pointer toute la France à venir : au midi, Toulouse la docte, et dans les montagnes du Forez, sur les bords d'un torrent plein d'écume et de fureur (il s appelle encore aujourd'hui le Fnrens), voici déjà les forges empruntées à l'Etna; déjà le marteau frappe à grand bruit le fer ardent sur l'enclume, et les Cyclopes ne sont pas loin.

Ainsi parla Francus, disons mieux Astyanax. Il est le fondateur de la ville de Troyes en Champagne, et en souvenir de la vieille Troie, éternellement célébrée, éternellement ouverte aux respects du monde. Homère aux temps passés, et de nos jours, M. de Chateaubriand , l'ont consacrée à tous les siècles à venir.

Cette rencontre inespérée d'Astyanax , ce jeune

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enfant qui se jetait dans les bras de sa nourrice, « épouvanté du terrible panache » , est une rencontre inattendue, et pas un lecteur qui ne se souvienne, à ce nom charmant, des paroles du divin Hector : « O dieux et déesses ! accordez-moi que cet enfant, marchant sur mes pas, soit revêtu de force et de sagesse, et que les peuples, saluant ses victoires, s'écrient sur son passage : // est plus vaillant que le roi son père! i M. Viennet a parfaitement entendu et réalisé cette ardente prière ! Il a couvert de gloire et d'honneur ce précieux rejeton que son père Hector embrassait avant de tomber sous les pieds d'Achille, et nous comprenons que le digne héritier du héros de X Iliade attire à soi le regard des belles druidesses.

Ici, le poète a placé le Songe, ami des choses sincères et dédaigneux de la porte d'ivoire. Le Songe, intelligent des œuvres et des passions de l'avenir (« Il avait, disait Homère, la taille et les manières d'Hector »), montre au jeune homme endormi les futures grandeurs de Lutèce. Francus admire! il contemple! Il voit, sortis de son sang, tous les rois de France, escortés de mille grandeurs, parmi lesquels voici Gharlemagne, Philippe-Auguste, saint Louis, Henri IV, le conquérant du sien. Jamais vision plus immense et plus voisine des

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cieux n'apparut dans le sommeil d'un simple mortel . Tout ce passage est superbe, et même éveillé, quand il est rendu à la vie, aux passions de chaque jour, Astyanax-Francus marche en ces pressentiments splendides. Un passage du sixième livre de X Enéide expliquera très -bien l'enthousiasme et l'orgueil de notre héros. Je veux parler de ces beaux vers où le poëte a montré cette image de Troie à demi ressuscitée sur les bords d'un nouveau Simoïs : Agnosco parvenu Trojam ! ... Mais quoi ! ce n'est pas sans peine et sans douleur, sans des résistances infinies, que Francus et ses Troyens parviendront à dompter la Gaule indomptable. Ah! que de sang j'entrevois ! que de guerres sans Cn , de combats sans pitié! Terreur, embûches, marches forcées, Celtes, Gaulois, Troyens! En ce moment, vous diriez d'une page éloquente de Haerder, le philosophe allemand , lorsqu'il assigne à chaque peuple ici-bas , avant le déluge, et sur la configuration des Océans, des montagnes et des plaines, sa place exacte au soleil et sur la terre. Que disons-nous? Ici, le poëte va plus loin que le philosophe, et pendant que celui-là ne voit dans la nature entière que des vignes, des cites, des champs de blé , des chemins qui marchent au gré du vent retentissant dans la voile tendue, le poète épique

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indique aux guerriers à venir le champ de leurs batailles et les conducteurs de leur gloire.

Le poëte nous montre avec le héros son théàlre : Arcis et Napoléon, Chàlons et Mérovée, Yalmy et le drapeau tricolore, Soissons et Clovis, Rocroy et le grand Condé, Fleurus et Luxembourg, Xamur et Louis XIV, Maastricht et Maurice de Saxe, Clostercamp et le cri généreux du chevalier d'Assas. On voit bien que le poète a tenu l'épée, et qu'il fut, jeune homme, un des témoins de la grande épopée, avant de la chanter. Lui aussi, comme Homère, après tant de victoires et de revers , il peut dire en toute raison : C'est de la seule volonté des dieux que dépendent la défaite ou la victoire ! Un souffle léger de Minerve suffît à détourner le javelot meurtrier du divin Achille au divin Hector. »

Par cette analyse incomplète, le lecteur comprendra cette éloquente Franciade en nous tenant compte des choses que nous oublions , tant d'inspirations généreuses, une imagination infatigable, une invention que rien n'arrête , un profond respect pour l'héroïsme , un dévouement sans bornes pour la grande patrie, également féconde en grands hommes, en moissons ! Sur nos simples indications, le lecteur peut juger à l'avance

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de la majesté du poème et des secrets contentements qu'il renferme.

A cette œuvre (un poème épique), considérable entre toutes les œuvres de l'esprit humain, s'adressent aujourd'hui des objections nombreuses. Quoi donc? une épopée en ce siècle de miracles nouveaux; le nuage à travers les airs, quand le chemin de fer franchit les distances plus rapide que les vents ! le songe héroïque, à l'heure où le chloroforme apaise et calme les douleurs des simples mortels, plus puissant que le népenlhès? Tels sont les obstacles, et bien d'autres résistances, auxquels M. Yiennet va répondre avec cette ardeur généreuse, inépuisable. Il n'a rien dissimulé dans sa préface; il a pressenti toutes les critiques; il indique en passant l'incertitude et l'obscurité des nouvelles origines ; il sait très-bien qu'il est écrit dans le vingtième livre : « Enèe régnera sur les Troyens, et après lui toute sa postérité jusqu'à la fin des siècles, » et que Denys d'Halicarnasse explique à sa façon cette prophétie de Junon à Neptune. Il prévoit le doute et même les démentis de l'histoire; et quand il a disserté tout à son aise avec cette joie éloquente qui est une part de son talent, il est tout semblable au grand philosophe que l'inquisition vient de con-

vin INTRODUCTION.

damner : Et pourtant elle tourne! et pourtant mon poëme est un poème épique! » A tant de distance, ils sont tous les mêmes , ces convaincus de leur mission. Sitôt que leur œuvre est commencée, ils peuvent la négliger pendant trente ans, mais sans jamais l'oublier. Celui-ci, sublime aveugle, ebante la colère d'Achille aux cités, aux campagnes, aux fleuves, à la mer, aux dieux de là-haut, aux béros d'ici-bas. Cet autre, au sommet de la montagne et contemplant le monde à ses pieds : « Ces champs de bataille et ces bois sacrés, dit-il au voyageur qui l'écoute, ces chaumières, ces palais, ces temples de marbre et d'or, ce berger Là-bas veillant sur son troupeau, ces princesses errantes dans les domaines de mon esprit, ces passions, ces douleurs, ces amours, tout cela, c'est mon poëme ! »

Admirez cependant, au milieu de l'Océan furieux, ce matelot battu des tempêtes. Il porte dans sa main désespérée un grand livre. Il va mourir. « Le bruit des flots répété par les éebos des rives voisines retentit au loin avec des gémissements épouvantables '. » Un dernier effort sauve en même temps le poëte et sa gloire, et voilà le Camoëns !

' Iliade, liv. XXI.

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A quoi donc pensait Virgile une heure avant de mourir? Il songeait à X Enéide incomplète, et la voulait détruire, de ses mains sans pitié. La veine ouverte et plongé dans son bain de sang, Lucain pleurait sa Pharsale. Il y eut un jour où Voltaire, au désespoir, jetait au feu la Henriade : « Il m'en a coûté une belle paire de manchettes, disait le président Hénault, pour tirer des flammes Henri IV et Gabrielle. » Ainsi pour la Franciade. Elle accompagna longtemps son poète à travers les hasards de nos guerres sans fin. Elle fut le rêve et le repos du soldat sous sa tente ; il y rêvait entre deux batailles. Le jour où Napoléon, le héros d'une épopée égale à X Iliade, eut dit au monde épouvanté : « Je suis vaincu ! » le poëte, ici présent, voyant l'Angleterre et la France en ce moment réconciliées, et privé de l'antagonisme ardent qui était le fond de son poëme : — « Ah! dit-il, mon poème est perdu; l'alliance entre les deux peuples le rend impossible ! n II voyait en même temps la nouvelle école arriver à la rescousse, et chasser les dieux du Parnasse antique : « Allons, dit-il, laissons-les passer; attendons le retour des dieux et des héros, des nations et de leurs lignées, de Minerve et de Jupiter, de l'immortelle Egide et de la ceinture immortelle ; et puisque la poésie

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moderne appartient aux fantômes, place au fantôme... Avant qu'il soit vingt ans, la Franciadc aura son tour ! »

VOilà pourtant où cela conduit un véritable esprit : la durée et la longue vie ! Un homme est patient, justement parce qu'il sait qu'il doit vieillir dans toute la force et toute l'intégrité de son bon sens. Que de choses a faites M. Viennet dans l'intervalle qui sépare les quatre premiers chants de la Franciade, des six derniers qui complètent le poème î II écrivait, à la façon légère de Voltaire et d'Arioste, un gai poëme intitulé Philippe- Auguste. Il a fait représenter Arbogaste , me défaite illustre, dont il se vante encore à bon droit, et que naguère il a changée en triomphe, grâce à sa préface inimitable. En même temps qu'il confiait à Frédéric Lemaitre un de ses plus beaux rôles, Michel Brémont, il écrivait pour Talma, mort trop vite, Clovis et Sigismond de Bourgogne , belles œuvres sur l'antique patron de la grande tragédie ; il écrivait sept tragédies et trois comédies , qui attendent encore un moment favorable à traverser l'autre côté du rivage : ripœ uJlerioris amore.

Les E pitres et les Fables de M. Viennet sont populaires, à tous les titres du bel esprit, du courage et du talent. Dans ces œuvres excellentes, le digne ornement

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de toutes les bibliothèques modernes, il loue, il blâme, il conseille, il encourage. Il est plus souvent du côté des faibles et des vaincus, que des victorieux et des forts. Infatigable et d'une espérance aussi vaste que sa pensée , il écrit sans cesse et toujours ; à la ville , à la campagne, et malade, et bien portant, toujours patient et convaincu. Voilà comment, dans les horreurs d'un mal sans paix ni trêve, il achevait son poëme. 0 respects mérités, honneurs qu'il faut rendre à ce vaillant homme! Il a marché dans ces ronces, il a méprisé ces épines ; il sait très-bien qu'il ri y a rien de plus difficile que de faire entrer le lecteur dans le véritable goût du poème épique (ainsi parle un savant traducteur d'Homère); il sait aussi que rien n'est impossible à la véritable inspiration. C'est par instinct et par honneur qu'il croit au poëme épique. « Il avait la tète et les yeux de Jupiter quand il lance la foudre , la taille de Mars et la force de Xeptune. » Ainsi l'auteur de la Francia.de achevait son poëme en contemplation des chefs-d'œuvre. A ses yeux, éblouis de l'inspiration d'en haut, le poëme a remplacé l'histoire. Vraiment, le poëme enseigne tous les beaux-arts de la guerre et de la paix aux hommes attentifs. Homère, à ce compte, est un demi-dieu, proclamé par les hérauts

mi INTRODUCTION,

sacres. Ami de la fable et de l'allégorie, il est resté le maître excellent des grands poètes, habiles à raconter les caractères des temps héroïques. Il a dicté toutes les règles, il n'en supporte aucune. Il échappe également aux lois d'Aristote et aux traités du père le Bossu, chanoine régulier de Sainte-Geneviève. En vain les commentateurs l'ont accablé de commentaires, il s'en dégage aussitôt qu'il en est gêné, et le voilà qui se montre éclatant, radieux, à la façon même du soleil. Ses héros sont grands comme des dieux, ses dieux souvent sont touchants comme des hommes. Platon appelait Homère le poëte très-divin; Lycurguc saluait en lui le grand politique, et Plutarque le grand moraliste. Justinien le proclamait le père de toute vertu. M. Pope comparait Y Iliade à un jardin, mais aux jardins dessinés par Lenostre autour du palais de Versailles , où brillent toutes les fleurs, où murmurent toutes les eaux et tous les ombrages. Aristote appelait X Iliade une école. A cette école sacrée ont été élevés et nourris tous les poètes qui n'ont pas été indignes d'aborder l'épopée. Ils ont appris, dans ces livres merveilleux , comment se conduisent les armées, comment se gagnent les batailles et se gouvernent les peuples. « Homère nous apprend, dit

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Horace, aussi bien et beaucoup mieux que le plus grand philosophe à distinguer l'honnête et l'utile de ce qui est lâche et pernicieux. » Il est donc juste de s'incliner en présence des grands souvenirs de Y Iliade , et de rendre actions de grâces aux vrais poètes qui croient encore au poëme épique. Il n'y a pas de si libre esprit qui n'y rencontre une leçon salutaire, et plus ces grandes tentatives sont devenues rares, plus elles méritent notre zèle et notre attention. C'est un grand spectacle , en effet , le poème épique appelant à son aide et la terre et le ciel, remontant aux origines, interrogeant les siècles passés, pressentant les peuples à venir, marquant les mœurs et les différences de chaque siècle et de chaque pays : notandi sunt tibi mores... Dans le poème autant que dans l'histoire, une grande simplicité, une grande vérité, beaucoup d'étude et beaucoup d'art. Nécessairement, la fiction même sera vraisemblable ; il faut que le lecteur croie aux dieux du poète, et c'est pourquoi le poète appelle à son aide les grandes qualités de l'histoire,, à savoir : la force, l'harmonie, la noblesse et la majesté du langage. Il faut plaire à l'esprit, il faut plaire à l'oreille, et pas de doute , et pas d'hésitation dans cette poésie : « une marche de déesse sur les nues •• avec des grâces,

mi INTRODUCTION.

des enchantements, des gaietés même, une beauté parfaite, un accent vrai, une inspiration sans emphase, une œuvre abondante en conseils, en curiosité, en nobles passions. Dans l'épopée, il faut même que les divertissements soient dignes des dieux et des Consuls. Telle était l'opinion de Despréaux, parlant du poème épique. Ainsi l'a vu l'auteur de la Franciade : heureux de plaire et content d'instruire. Despréaux luimême, en parlant d'Homère :

On dirait que pour plaire instruit par la nature, Homère ait à Vénus dérobé sa ceinture; Son livre est d'agréments un fertile trésor, Tout ce qu'il a touché se convertit en or; Tout reçoit dans ses mains une nouvelle grâce; Toujours il divertit, et jamais il ne lasse.

Ces humbles réflexions, M. Viennet m'a permis de les écrire en tète de son livre , et c'est un grand honneur qu'il m'accordait, ce jour-là.

Jules Janin.

Je connais une infinité de braves gens , bien élevés , bien instruits, aimant la saine littérature, la poésie même, et qui vont se récrier à l'annonce d'un poëme épique , comme si on les menaçait d'un narcotique à endormir un régiment. Une épopée, grand Dieu! Mais depuis la Henriade personne ne s'est avisé de pareille chose , car le Jocelyn ne nous a pas été donné sous ce titre. Il y a cent quarante ans que c'est passé de mode. Cette fantaisie est bien d'un poète qui se plaît à lutter depuis un demi-siècle contre les tendances littéraires de son temps, qui s'obstine à faire des tragédies quand il n'y a plus d'acteurs pour les jouer et de désœuvrés pour les lire. A-t-il la prétention de donner un démenti à ce monsieur de Malezieux qui refuse aux Français le don de l'épopée? Oublie-t-il que le monde entier n'en compte que dix , qu'il a fallu vingt-six siècles et je ne sais combien de

milliers de poètes pour les produire; que sur les dix il y en six dont la critique a fort contesté le mérite? Elle n'admet que trois ou quatre fragments de la Pharsale, que deux ou trois épisodes du Camoëns; elle n'admire , ne tolère même que trois chants du Paradis perdu. Elle hésite à reconnaître la Henriade pour une épopée. Les Argonautiques de Yalérius Flaccus, malgré leurs quarante éditions, ne sont plus lues de personne, et la Guerre punique de Silius Italicus est tombée dans un éternel oubli. Le terrible Boileau n'a même vu que du clinquant dans le Tasse ; mais la postérité a cassé ce jugement comme celui de madame de Sévigné sur Racine , et la Jérusalem délivrée est demeurée en possession de sa gloire. Bref, ajoutera mon critique, il en reste seulement quatre qui ne soient pas contestées; et elles sont nées sous les riants climats de la Grèce et de l'Italie . Les atmosphères humides de Londres et de Paris ne sauraient inspirer de pareils chefs-d'œuvre.

Je ne suis pas tenté de plaider contre ces fins de non-recevoir. Elles sont trop justifiées par la Pétréide de Thomas et la CaroJéide de Gudin, que le critique a oubliées, et qu'il aurait pu me jeter à la tète comme des témoignages assommants de son scep-

ticisme. Je n'ai qu'une réponse à faire. C'est que je ne suis pas plus maître de mon imagination que de ma conscience. Quand un sujet quelconque a pris possession de mon cerveau , il acquiert sur-le-champ toute la puissance d'une idée fixe ; et il faut , bon gré, mal gré, que ma plume obéisse. Je ne compose pas à volonté; et je n'ai jamais compris ce qu'on raconte de Delille, que sa femme lui faisait acheter son déjeuner par un certain nombre de vers , et que le poëte remplissait sa tâche avec une ponctualité merveilleuse. Je subis une tyrannie moins ignoble que celle-là; et dans mes tentatives de rébellion contre ce despotisme, je me dis vainement ce que la critique pourrait me dire plus tard : « Tu n'auras ni éditeur ni théâtre ; » que m'importe? « Tu ne seras ni lu ni acheté; » que me fait cela? « On se moquera de toi ; » j'en ai bien vu d'autres. Xe s'est -on pas moqué du Britannicus et de la Phèdre de Racine ? Va-t-on pas versé des torrents de fiel sur Voltaire? Que sont devenus ces critiques? Et la folle de mon logis n'en était que plus impérieuse ; et j'écrivais sous sa dictée, comme si l'admiration publique attendait mes vers pour éclater.

C'est ainsi que le sujet de ma Franciade m'a été

imposé par mon imagination , dans un temps où la France renouvelait les conquêtes et les miracles militaires de la \ieillc Rome, quand les empires s'écroulaient au souffle de Xapoléon. Nous ne pensions pas que le sien allait avoir son tour, et que son immense gloire aurait ses jours d'éclipsé. La grande nation réclamait son Enéide, et je me croyais appelé à la lui donner. Quel est le poëte qui n'a pas fait de ces réves-là? On ne Test point sans un grain de folie; l'essentiel, le difficile est de ne pas verser de ce côté. Mais ils auraient inventé la vanité, si Dieu l'avait oubliée dans la quantité des passions qu'il lui a plu d'infuser dans le cœur humain. Voyez Orphée et Pindare. Mais la litanie serait longue. Xe parlons que des poètes français. Jean de Meung, l'un des auteurs du Roman de la Rose, prétend que la Loire s'est enflée d'orgueil quand on Ta mis au monde. Depuis lors, il n'y a pas de poète français qui ne se soit comparé k Homère ou à Virgile. Les mauvais comme les bons, personne n'y manque. Scudéry parle à cet égard comme Malherbe. Il y a plus de pudeur, plus de modestie dans les grands poètes du dix-septième siècle et dans celui du dixhuitième; mais la tradition n'est pas perdue. Écou-

chard Lebrun , qui s'était donné le surnom de Pindare, s'écrie :

Siècles, vous êtes ma conquête, Et la palme qui ceint ma tête Rayonne d'immortalité.

Si la pudeur nous retient, le compérage et la camaraderie viennent à notre secours. Cette assurance littéraire est poussée aujourd'hui à sa dernière limite. J'ai déjà vu mourir une centaine d'Horaces ou de Pindares nés de la camaraderie. La difficulté de rendre ce qu'on m'aurait prêté m'a empêché de m'associer à ces sociétés de commerce. Mais quand on a l'impertinence d'entreprendre une épopée, il est impossible d'échapper à une accusation de vanité.

Je clos ma parenthèse, et j'en viens à mon sujet. L'origine fabuleuse de la nation française n'était pas une idée nouvelle. Une vieille légende lui donnait le même berceau qu'aux descendants du père Enée , en nous faisant remonter au siège de Troie, tant ce grand événement avait ébranlé les imaginations. L'invasion de quelques parties de la Gaule par les fugitifs de Pergame était une tradition reçue dans Rome sous les premiers empereurs. Au temps de Xéron, qui faisait à Lucain le périlleux honneur de

lui porter envie, ce poète avait dit que les Arvernes avaient l'audace de se croire les frères du peuple latin.

Arçemique ausi Laiios se 6ngere fratres , Sanguine ab Iliaco populi.

Sous Julien et Valens, Ammicn Marcellin constatait que les anciens écrivains de la Gaule attribuaient l'origine de quelques-unes de leurs tribus à des Troyens échappés à la vengeance des Grecs. Ambiantes super origine prima GaUorum scriplores aiunt paucos fugientes Grœeos post excidium Trojœ loca hœc occupassent tum vacua. Le Gaulois Sidonius Apollinaris répétait plus tard en prose ce qu'avait dit en vers sur les habitants de l'Auvergne Fauteur de la P ha r sale.

Aucun de ces écrivains ne nommait ni ces historiens ni les chefs de ces fugitifs qui avaient cherché une nouvelle patrie dans la Celtique. Les Francs n'y étaient pas mentionnés. Tacite ne les nomme point dans le dénombrement qu'il fait des nombreuses tribus de la Germanie. Les historiens les plus accrédités n'en font pas un peuple particulier. Ils n'admettent sous le nom de Francs que la ligue de toutes les nations qui vivaient entre le Rhin , le Mein , le Weser et l'Océan. Ils disent que, pour les récom-

penser du secours qu'ils lui avaient prêté contre les Alains et autres barbares, Valentinien le jeune les avait exemptés d'impôts pendant dix ans, mais qu'à l'expiration de ce terme ils s'étaient ligués pour n'en payer d'aucune espèce. Il y a bien des choses à dire sur ces impôts régulièrement établis par Rome dans la Germanie. Je m'en rapporte à mes confrères de l'Académie des inscriptions , et je me borne à dire que les poètes s'accommodent fort peu de ces réalités. Ils aiment mieux la version de Grégoire de Tours qui fait venir les Francs de la Pannonie, parce qu'il y a là une sorte de confirmation des historiens antérieurs qui les font arriver dans cette province danubienne par le Palus-Méotide , sous la conduite d'un Francus ou Francion , qui n'était autre que l'Astyanax d'Homère. Voilà une origine poétique, s'il en fut jamais. Sur quoi est-elle fondée? Quel ancien auteur en a parlé? Ils sont deux, et, par conséquent, il y a deux versions.

Le premier est Diclys de Crète, que le roi Idoménée aurait emmené avec lui au siège de Troie , et qui, pendant dix ans, aurait eu le temps de connaître la famille de Priam et d'Hector. On suppose qu'il écrivait sur place les événements du

siège , à la prière de son roi ; et je ne sais quel ancien ou moderne a cru devoir ajouter qu'il avait écrit son texte grec avec des lettres phéniciennes , comme si la Grèce en avait d'autres, deux siècles après Cadmus. Il est même douteux, quoique le savant Millin .l'affirme, que les Grecs primitifs ou les Pélasges aient eu un alphabet particulier.

Or, ce Dictys de Crète donnait deux fils à Hector : Astyanax , et Laodamas, qu'il surnommait Francus ou Francion, et qu'il faisait emmener comme prisonnier par le fils d'Achille, après que les Grecs avaient sacrifié l'autre. On se demande pourquoi ce Laodamas n'aurait pas subi le sort de son frère. La férocité des Grecs aurait manqué de logique. Mais il y a bien d'autres questions à résoudre. Avant d'admettre ce Laodamas-Francus , des sceptiques ont demandé si Dictys avait existé lui-même. L'histoire de son livre serait en effet assez bizarre. Le roi Idoménée, qui aurait tenu à faire recueillir ainsi ses propres exploits, les aurait enfermés dans une boîte de plomb et aurait ordonné en mourant de l'ensevelir avec lui, pour se donner sans doute le plaisir de lire seul son bistoirc dans l'autre monde. C'est une fantaisie qui ne serait jamais venue à l'esprit de

Louis XIV. Mais les héros de la fable entendaient peut-être la vanité autrement que les autres. Cette boite et le manuscrit qu'elle contenait ne restèrent pas toujours enfouis. Ils furent rendus au jour par un tremblement de terre, qui, sous le règne de Xéron, douze siècles après la mort d'Idoménée, en bouleversa le royaume et la tombe. Des bergers auraient apporté celte boite à leur maître, nommé Praxis ou Eupraxidas. Ce Cretois l'aurait envoyée à Xéron, qui aurait fait, dit-on, rétablir le texte du manuscrit en caractères grecs. Tout cela ressemble un peu à un prologue de Walter Scott. Mais celui-ci se serait bien gardé de parler de ce changement de caractères, car il n'en était pas besoin. Bref, les sceptiques ont d'abord prétendu que l'œuvre de Dictys pouvait bien être celle d'Eupraxidas lui-même. Mais un auteur espagnol, nommé Louis Vives, ne reconnaît ni Eupraxidas ni Dictys ; il infirme même la version latine d'un certain Septimus ou Septimius, écrivain du troisième ou du quatrième siècle. Il enveloppe dans la même sentence l'Iliade de Darès le Phrygien , et déclare insolemment que ce sont de pures fictions, inventées par des esprits frivoles à propos de la plus fameuse guerre des temps anciens.

D'autres critiques les attribuent à des chroniqueurs du quinzième siècle. Mais Dictys n'avait pas été le seul à parler de Francus. D'autres écrivains s'en étaient occupés bien avant le règne de Xéron et la découverte d'Eupraxidas.

Ceux-là en font aussi un prisonnier de Pyrrhus. A la mort de ce roi, ils le font fuir, comme je l'ai dit, vers te Palus-Méotide, traverser le Pont-Euxin, et l'amènent dans la Pannonie, à travers cette partie de la Scythie qui touche à l'Illyrie, et qui fut la première conquête d'Alexandre. Quels sont ces auteurs? Je n'en sais rien. Ce sont sans doute les deux historiens scythes dont parle l'abbé Trithème, et qu'il nomme Doracus et Wasthaldus, sur la foi du poëte Hunnibald , qui était historiographe de Clovis. Cet Hunnibald aurait dit, d'après les deux Scythes dont il se porte garant, que Francus aurait été fort civilement accueilli par le roi des Paeoniens , qu'il aurait fondé une ville sur la frontière scythe, sous le nom de Sicambrie, et que sa postérité y aurait régné jusqu'au roi Anténor, que les Grecs auraient tué quatre cents ans avant Jésus-Christ. Mais la dynastie de* Francus ne peut finir ainsi, puisque Grégoire de Tours la fait arriver de la Pannonie sur les bords du Rhin. Il a

du nécessairement prendre le fait dans un écrivain antérieur. On ne peut ici en accuser ni Trithèmc ni les chroniqueurs du quinzième siècle, et l'Espagnol Vives ne saurait voir une fiction du moyen âge dans ces deux lignes du père de notre histoire. C'est sans doute dans le poète Hunnibald que Grégoire de Tours l'aura pris. Je n'irai pas jusque supposer que ce poëte ait voulu faire sa cour à son roi Clovis. Au risque de ruiner mon système, je n'oserais affirmer que le fier Sicambre eût jamais entendu parler d'Hector et d'Ilion. Mais Hunnibald devait le savoir, et en sa qualité de poëte il devait tenir à donner à sa nation une ancienne et illustre origine. L'abbé Tri thème n'en doute point. Il prend cet Hunnibald au sérieux , ainsi que les deux fils d'Hector nommés par Dictys de Crète.

Mais quand et comment ces deux enfants ont-ils été réduits à un seul dans la personne d'Astyanax, auquel aurait été accolé le surnom de Francus , primitivement attribué à Laodamas? Le comment nous oblige à remonter au troisième siècle avant l'ère chrétienne, et au règne de l'Égyptien Ptolémée Philadelphe. En ce temps-là florissait le prêtre Manéthon, qui ne pouvait avoir connaissance de Dictys

et de son manuscrit, puisqu'il était encore enfoui dans le tombeau d'Idoménée ; et cependant ce Manéthon aurait aussi parlé de Francus. Il est vrai que celui de ses écrits où il en serait question est au nombre de ceux que le temps nous a volés, et Ton assure que bien des imposteurs lui ont fait dire beaucoup de choses qu'il n'aurait pas dites. Le plus audacieux de tous serait le jacobin Nanni, qui, sous le nom d'Annius de Viterbe, a publié en 1498 une foule de compilations d'auteurs anciens. Cette compilation eut d'abord un grand succès. Nanni avait eu jusque-là une réputation d'auteur grave et d'homme honorable. Mais dès la même année des doutes s'élevèrent de toutes les parties de l'Italie. On récusa la plupart des auteurs qu'il avait remis en lumière. Il s'ensuivit une polémique fort bruyante. Vingt écrivains crièrent à l'imposture, vingt autres défendirent le compilateur. Des deux côtés étaient des hommes recommandables, des autorités imposantes; mais en rendant compte de cette controverse, notre Ginguené adopte l'opinion de Tiraboschi et de Zeno, qui rejettent tous ces prétendus auteurs ressuscites par Annius de Viterbe. Dans le nombre de ces compilations étaient des fragments de Manéthon, dans l'un

desquels Annius lui faisait raconter que le iils d'Hector surnommé Francus avait été roi des Celtes. Si Xanni n'eût cité que Manéthon, les sceptiques auraient justement douté de cette royauté; mais le jacobin de Vilerbe s'étayait dans ses commentaires du fameux Vincent de Beauvais, de ce dominicain qui avait été le précepteur des fils de notre saint Louis , et que Vives ne saurait associer à ces spéculateurs du moyen âge dont il répudie l'autorité. Ce Vincent de Beauvais était le premier de nos encyclopédistes, et il aurait répété que Francus s'était réfugié dans les Gaules après la ruine de Troie ; qu'il avait épousé la fille du roi Rhémus et qu'il aurait succédé à son beau-père.

Voilà bien des versions contradictoires, et les sceptiques en concluent qu'elles se détruisent l'une par l'autre, comme si nous n'avions pas, même de notre temps , des événements racontés de deux ou trois manières différentes. Je soutiens pour mon compte, et surtout dans mon intérêt, qu'il y en a au moins une de vraie. Scipion Dupleix fait mieux, il en adopte deux. Cet bistoriograplie de Louis XIII prétend d'abord qu'il a pris dans Manéthon l'histoire du roi Rbémus et de sa fille. Bayle affirme de son côté qu'il ne

l'y a point trouvée ; mais Baylc ne dit pas s'il la cherchée dans les écrits originaux du prêtre égyptien ou dans le livre d'Annius de Viterhe. Dupleix raconte ensuite la seconde version, celle d'Hunnibald et de l'abbé Tri thème, qui font arriver ce même Francus dans la Pannonie.

Mais, en citant Dupleix, je m'aperçois que j'ai passé par-dessus deux historiens français qui ont parlé aussi de notre origine troyenne. Le premier est Jean Lemaire, de Bavai, clerc des finances du roi Louis XII et du duc Pierre de Bourbon , et ensuite bibliothécaire de Marguerite d'Autriche. Il se trouvait à Venise en 1506, quand durait encore la querelle sur le livre d'Annius de Yiterbe, et, dès son retour en France, il publia le premier livre de ses Illustrations des Gaules, où se trouve tout au long notre descendance du fils d'Hector, qu'il avait prise sans doute dans Annius; et, l'enthousiasme aidant, l'auteur, qui était aussi un célèbre polyglotte , affirme , comme un témoignage irrécusable de la venue de Francus, que le bas breton n'était autre que le dialecte troyen. Lemaire fait cependant passer Francus par la Pannonie. Il y établit sa dynastie pendant sept cent trente-neuf ans , ni plus ni moins , et l'amène sur les bords du Bhin , dans la

Gucldre et la Franconie, trois ou quatre cents ans avant Jésus-Christ. C'est lui qui donne une même origine aux trois races royales qui ont gouverné la France. Il raconte à ce sujet que, deux cent quarante ans après rétablissement de Francus dans sa ville de Sicambrie, un détachement de sesTroyens passa le Rhin pour s'établir sur la Meuse , et que leur chef, descendant du fils d'Hector, fit souche de Carlovingiens.

Jean Bouchet, son contemporain, est encore plus affirmatif ; il déclare d'abord qu'il a compulsé les livres les plus authentiques et les plus anciens, et que tous sont à peu près d'accord sur notre descendance du fils d'Hector. Il s'indigne que les Romains aient trouvé de grands historiens pour célébrer leur naissance et leur gloire, et que les Français attendent encore un Tacite et un Tite-Live. Hélas! nous n'en sommes pas plus avancés qu'au seizième siècle. 11 concueille alors, le mot est de lui, toutes les vieilles annales, le philosophe Doracus , l'historien Wasthaldus , l'historiographe Hunnibald, l'abbé Trithème, et commence à l'enlèvement d'Hélène pour finir au roi François Ier. Il nomme les trente-quatre rois qui ont régné après Francus en Pannonie, les vingt qui ont précédé Pharamond sur les bords du Rhin. C'est Jupiter lui-

même qui a ordonné aux Francs de quitter les bords du Danube. Us en partent au nombre de quatre cent quatre-vingt-neuf mille trois cent soixante, sans compter les serviteurs et les chambrières. Tout cela est tiré d'Hunnibald, dont Jean Bouchet fait le plus grand cas, et il est fâcheux que cette chronique ne nous soit pas plus connue que les écrivains gaulois dont parle Ainmien Marcellin; les sceptiques seraient moins impertinents. Le premier qui osa douter de ces histoires était contemporain de Scipion Dupleix. Je veux parler de l'oratorien Pierre Berthauld , qui nous donnait alors une histoire de France en latin , sous le titre de Florus franc k us. Il débute par la tradition du fils d'Hector et de l'origine troyenne , mais il ajoute le plus poliment possible que c'était un rêve de ses devanciers : ut somnianl, et que la plupart d'entre eux s'amusaient de ces inventions avec plus de sans-gène que de vérité. Lib.erius quam venus blandiuntur.

Cette épigramme anodine n'a point suffi aux critiques modernes. Ceux de notre temps sont surtout d'une brutalité qui m'effraye : ils font une hécatombe de Dictys, de Manéthon, de Francus, deTrithème ; ils vont même jusqu'à douter d'Agamemnon et d'Hector; la BiofjrapJtie universelle des frères Michaud a exclu

tous les héros d'Homère sans exception ; les cent écrivains sacrés ou profanes qui s'en sont occupés n'ont pas été pour eux des autorités suffisantes; mais Bayle, qui les valait bien, n'a pas été si dédaigneux. Voyez ses longs articles sur Hélène et sur Achille. Ces personnages sont pris au sérieux par l'éminent critique , car il disserte fort gravement sur deux questions qui ont été jadis débattues par Plutarque, par Tertullien, Grégoire de Nazianze et beaucoup d'autres. C'est à savoir si Achille avait été nourri avec de la moelle de lion ou de cerf, au lieu de lait, et s'il avait fait un enfant à Déidamie à l'âge de dix ans. La première de ces questions me rappelle involontairement certains rapports de police qui prouveraient, sans le dire, que les laitières de Paris auraient pu lire ces controverses ; mais les vieux auteurs ne pouvaient en parler, et je dis que tous ces graves historiens ou philosophes ne seraient pas entrés dans de pareils détails s'ils n'avaient pas cru à l'existence de ces héros de la vieille Grèce. Si Francus n'est pas aussi accrédité que les Achille et les Enée, c'est qu'il n'a trouvé ni un Homère ni un Virgile. Ce n'est pas sa faute, c'est celle de nos poètes, et il est fort possible qu'après m'avoir lu , on le mette encore dans l'obligation d'en chercher un autre. Mais,

quoi qu'on eu dise, il n'en appartient pas moins au domaine de l'épopée. Fût-il même une fiction, je dirai qu'il n'en vaudrait que mieux. Prenez les quatre grands poètes du genre : ce qu'ils ont ajouté à l'histoire est précisément ce qui nous charme, ce que nous admirons le plus. Il est hien avéré que le pieux Enée, ou Énée le roux, comme l'appelle notre Jean Bouchet, n'a pas eu avec Didon de conversation criminelle; et cependant aucun de nos sceptiques ne voudrait supprimer le quatrième chant de X Enéide. Ils en disent bien plus long sur la véracité de Virgile, et sa gloire n'en souffre pas. Pelloutier, qui voit des Celtes partout, ne veut pas que les Troyens aient mis le pied en Italie; et Denys d'Halicarnasse, après avoir raconté plusieurs de leurs migrations dans ce pays , laisse à ses lecteurs la liberté d'en croire ce qu'ils voudront.

Godefroi de Bouillon était aussi un véritable héros d'épopée; mais sans les Tancrède, les Clorinde, les Herminie et les Armide , le poëme du Tasse serait fort ennuyeux. Hors le Charlemagne de l'Arioste , quel historien nous, répond de l'authenticité de Boland, de Benaud, d'Angélique, de Bradamante, d'Agramant, et de cette foule de rois que celui-ci traîne à sa suite? Les personnages vraiment historiques, les César, les

Pompée, n'ont pas plus porté bonheur à Lucain que les héros de la seconde guerre punique à Silius Italicus. Caton d'Utique n'a inspiré qu'un beau vers; dans aucun temps , les réalistes n'ont produit de chefs-d'œuvre.

Laissons là ces digressions, et venons aux poètes qui ont déjà célébré le fils d'Hector comme fondateur de notre nation. Le premier, qui est resté manuscrit, et qu'on trouvera dans quelque armoire de la Bibliothèque impériale , est Philippe de Mouske , évéque de Tournay. Ce n'est ni dans Trithème ni dans Annius de Viterbe qu'il a pris son sujet; il a vécu trois siècles avant eux, puisqu'il est mort sous le règne de Philippe le Hardi. Il est même douteux qu'il ait ouï parler de Dictys de Crète, qui n'a été imprimé que deux cents ans après, car l'ouvrage de Guy des Colonnes, qui a donné un grand retentissement aux livres vrais ou faux de Dictys et de Darès le Phrygien , n'a été composé qu'en 1287, neuf ans après la mort de Philippe III, et n'a été vraiment connu que vers 1477, époque de sa première édition. Philippe de Mouske, homme grave , puisqu'il était évêque , n'a pu prendre son Francus que dans Hunnibald, et ce serait déjà un assez bon témoignage de l'existence de cet historiographe.

Ce poème est intitulé Histoire de France en vers; l'auteur le commence à L'enlèvement d'Hélène ; il

décrit le siège de Troie, la mort d'Hector, sans remarquer qu'un nommé Virgile l'avait fait avant lui. Il parle des pérégrinations d'Astyanax-Francus , et termine cette histoire rimée en 1:240, sous le règne de saint Louis. C'est effrayant. Je n'ai pas été tenté de vériOer ce qu'en avaient dit les scoliastes qui me l'ont fait connaître.

Mais enfin si l'évéque de Tournay tient tout cela d'Hunnibald , de qui celui-ci le tient-il? Est-ce de Manéthon? Ce serait justifier Annius de Viterbe. Estce de Dictys, d'Eupraxidas ou de Septimius? Est-ce des auteurs dont parle Ammien Marcellin? La légende aurait déjà une assez haute antiquité, et tous les Vives du monde ne sauraient l'attribuer aux chroniqueurs du quinzième siècle.

Trois cents ans après Philippe de Mouske , un autre poète ou versificateur, nommé Jean d'Ivry, a publié aussi un poème sur l'origine et les conquêtes des Français, depuis le portement de Francion, fris d'Hector de Troy es, jusqu'à présent , c'est-à-dire à l'an 1508. L'auteur suppose d'abord que , pendant son sommeil , tous les héros de l'antiquité défilent devant lui et lui ra-

content leurs professes. Il les trouve en général fort dignes de louanges ; mais ils ne lui content rien qu'on puisse comparer avec les faits et gestes des Français. Il entre alors en matière , mais il s'en acquitte si mal , dit l'abbé Goujet, que les héros qu'il chante lui auraient conseillé de se taire s'il les avait consultés.

Le Bibliothécaire des théâtres parle aussi d'un poème dramatique intitulé la Franciade, et dont l'auteur est un M. de Grossepierre ; je n'ai pu en découvrir que le titre. Un quatrième, nommé le seigneur de Borderie, n'a consacré qu'une vingtaine de vers à notre origine troyenne, dans son voyage de Constantinople sur la flotte d'André Doria, prince de Melphe. Pendant une violente tempête, ce n'est point à la Vierge Marie qu'il s'adresse, suivant l'usage de tous les matelots chrétiens, qui l'appellent l'Étoile de la mer : c'est à Junon que s'en prend le seigneur de Borderie ; il lui reproche son implacable haine contre les Troyens, et lui demande pourquoi elle les poursuit encore dans les illustres descendants du fils d'Hector.

J'arrive enfin au poète Ronsard et à sa Franciade. C'est pour complaire au roi Charles IX, dont il fait presque un Charlemagne, qu'il entreprend ce poëme, et sa préface a répondu d'avance h l'épigramme du

Flonts francicus : « J'ai bâti, dit-il, ma Franciade, sans me soucier si cela est vrai ou faux , si nos rois sont Troyens ou Germains , Scythes ou Arabes , si Francus est venu en France ou non , car il y pouvait venir. » Cette dernière observation est admirable; il n'y a rien à répondre, et elle est fondée sur les vers de Lucain et sur le texte d'Ammien Marcellin. Ronsard n'admet qu'un fils d'Hector et applique le nom de FranPus à Astyanax ; mais il gâte sa fable par sa manie de franciser les mots grecs et latins. Il nous donne l'étymologie du nom de Francus , qu'il surnomme Porte-lance, en composant ce nom de deux mots grecs : pliero et enc/tus, au lieu ftenehos, sans songer que, pour donner un surnom à son fils, Hector n'aurait pas emprunté deux mots à la langue de ses implacables ennemis. Après cette légère critique, je dirai qu'on a dit de ce poème plus de mal qu'il n'en mérite; et il est assez singulier que ce soit moi qui prenne ici le parti de Ronsard contre ses juges. Je leur demanderai s'ils connaissent une épopée qui ait un début plus imposant. C'est Jupiter qui assemble les dieux pour leur manifester le regret d'avoir consenti à la destruction de Troie , et qui s'applaudit d'avoir sauvé Astyanax. Il ordonne à Mercure d'aller

trouver ce jeune prince, de reprocher à Andromaque l'obscurité, l'indolence dans lesquelles elle laisse vivre son fils; de lui ordonner enûn d'aller où son destin l'appelle. Ce destin est de fonder Lutèce, de soumettre la Gaule, d'être enfin la tige de nos rois. Mercure part pour lÉpire, où Andromaque, veuve de Pyrrhus, a rassemblé un grand nombre de Troyens pour célébrer la fête de Cybèle. Le dieu remplit son message , et cette foule est toute disposée à suivre son prince. Mais Junon et Neptune se liguent pour anéantir la flotte qui emporte Francus; une tempête la disperse; quelques vaisseaux abordent dans la Celtique. Celui du prince est jeté sur les rivages de la Crète. Le roi Dicée l'accueille avec bonté , et Francus paye d'abord cette hospitalité en délivrant le fils de ce roi, qu'un géant lui avait enlevé. Dicée a deux filles, Clymène et Hiante; elles deviennent amoureuses de Francus; mais Clymène est dédaignée et se noie de désespoir. Neptune en fait une de ses déesses ou des nymphes de la mer, pour en faire sans doute un instrument de sa haine. Hiante, au contraire, est aimée du fils d'Hector, et comme elle est magicienne, elle lui nomme les rois qui doivent naître de lui.

Telle est la matière des quatre chants de la Fran-

2V * PRKFACE.

< iaile ; et il n'y a rien là qui ne soit naturel et poétique; mais c'est trop délayé. Ronsard pouvait dire tout cela en deux chants, et nous épargner des redites fatigantes, des épisodes inutiles. 11 se perd dans des descriptions sans fin. S'il peint un site, il compte les feuilles des arbres; s'il décrit un habillement, il ne fait pas grâce du moindre nœud. Quand il en vient aux rois de France, il ne lui faut pas moins de huit cents vers pour la seule race de Mérovée et les exploits de Charles Martel. S'il avait continué sur ce ton, les Carlovingicns, les Capcts et les Valois en auraient exigé trois mille ; Francus n'aurait quitté la Crète qu'au huitième chant, et Dieu sait combien de vers nous eût donnés le poète pour arriver à la fondation de Lutèce. C'est sans doute à cette effrayante perspective qu'est due l'interruption de cette œuvre. La mort de Charles IX n'en est que le prétexte, car, s'il faut en croire les autres œuvres de Ronsard, Henri III aimait autant les vers que son frère.

Quant au style de la Franciade, je ne sais pourquoi on l'a dit inférieur aux autres compositions de Ronsard. C'est toujours l'homme dont Ralzac disait : « Du naturel , de l'imagination , de la facililé tant qu'on veut; mais peu d'ordre, peu d'économie, point

de choix, soit pour les choses, soit pour les paroles; une ardeur insupportable à innover, une licence prodigieuse à former de nouveaux mots et de mauvaises locutions , à employer tout ce qui se présentait à lui , fût-il condamné par l'usage. La licence du peuple, même pendant les Bacchanales , était moindre que celle de ce poëte. » La vogue de Ronsard fut grande, mais il lui survécut. On a voulu de nos jours le réhabiliter, précisément à cause des défauts qui l'avaient perdu , de ce mélange de trivialité et de grandeur que les Anglais applaudirent peu de temps après dans leur Shakspeare. On est allé même jusqu'à prétendre que les grands poètes du dix-septième siècle avaient fait dévier la langue de ses allures naturelles , dont Ronsard était le modèle. On n'a qu'à lire les nombreux poètes de son temps pour reconnaître la fausseté de cette allégation. Ronsard n'a été qu'un novateur, un accident. Il n'a eu que deux disciples, Jodelle et du Bartas. Décomposez cette fameuse pléiade qui a fait tant de bruit dans son temps, et qui n'était qu'une impertinente coterie, dans laquelle il avait admis quatre ou cinq mauvais poètes, comme Baro, Thiard , Belleau et Dorât, tandis qu'il laissait en dehors Jean du Bellay, Pibrac et tant d'autres qui valaient beau-

coup mieux. Eh bien, dans cette pléiade, Jodelle est le seul qui l'ait imité. Joachim du Bellay et les quatre autres n'ont pas plus été de son école que le reste de ses contemporains. Qu'on étudie, au contraire, les Marot, les Villon, et Marguerite, et tous les poètes des seizième et quinzième siècles, on reconnaîtra les éléments de la langue que reprendront Malherbe et Régnier, après l'éclipsé de Ronsard , et que perfectionneront plus tard les Roileau et les Racine. Ce n'est point la langue de Ronsard qu'ils ont gâtée, c'est ce poète qui avait tenté de gâter la leur. La réhabilitation ne réussira point, malgré l'habileté, l'autorité même de ceux qui l'ont tentée.

Quelque temps après le poème de Ronsard fut publiée la tragédie de Jean Godard, Parisien, tragédie jouée en 1594, et dédiée à Henri IV. Ce poète avait d'abord le projet d'en faire un poème, ou plutôt de refaire celui de Ronsard, qui était complètement décrié, et il espérait, disait-il, être un jour l'Homère et le Virgile de son roi; il se contenta plus tard d'en être le Sophocle, ou du moins de l'essayer. Son sujet n a de commun avec Ronsard que le nom de Francus ou Francion. Son héros abandonne la ville de Sicambrie douze ans après l'avoir bâtie ; il passe le Rhin et

vient demander un royaume au roi des Gaules. Ce roi se nomme Sarmente ; il est fils de Gaulas , dont Hercule est le père; c'est le Galatès dont je parlerai plus loin. Le refus du vieux Sarmente amène la guerre. Son fils Orolin est tué; la reine Sobrine meurt de désespoir. Sarmente se résigne, et finit même par donner sa fille Mélune au vainqueur. C'est l'ombre de Gaulas qui raconte toute la pièce dans un prologue; puis viennent les immenses monologues de Sarmente, de Sobrine et de Francus. Peu d'intrigue, mais une assez belle scène entre le père et le fils. L'auteur est de l'école de Garnier, dont la dernière tragédie avait été représentée en 1580. C'est le même style, plus nerveux peut-être, nourri de pensées fortes que n'ont pas dédaignées les poètes du dix-septième siècle, mais beaucoup d'enflure, d'exagération, de figures repoussantes. Dans les imprécations de la reine contre Francus, elle dit :

J'en mangerai le cœur d'une dent violente, J'éteindrai dans son sang ma mâchoire sanglante, Je lui fendrai le ventre, et, à bras retroussés, J'en tirerai dehors les boyaux crevassés.

Cette tragédie eut un grand succès , comme la plupart des pièces de Garnier, et Henri le Grand mêla

ses applaudissements à ceux du public, qui se plaisait depuis un siècle à entendre célébrer celte antique origine de ses rois et de la nation française.

Je n'ai pris à Ronsard que le titre de la Fràncuuk et la transformation d'Astyanax en Francus. Je n'ai suivi ni Rouchet, ni Lemaire, ni Tritlième, ni Annius. J'ai conduit mon héros dans la Celtique sans le faire passer par le Danube, et l'ai établi dans la Franconie après qu'il s'est illustré dans la Gaule. Je m'en suis rapporté à Ammien Marcellin; tant de récits contradictoires ne m'ont servi qu'à justifier mes fantaisies. Si l'on dit que j'ai rimé des mensonges, je ne m en soucierai pas plus que Ronsard , pourvu que ces mensonges paraissent agréablement décrits.

J'ai déjà dit que je conçus l'idée de mon poème vers la fin de notre premier Empire , et l'antagonisme héréditaire des deux grandes nations de l'Europe y fut naturellement amené par l'esprit du temps. L'air était imprégné de l'horreur de l'Angleterre, qu'on nommait alors la perfide Albion. J'opposai donc à Francus un prince sicilien de ce nom et j'en fis le fondateur de la nation britannique. Le merveilleux d'un pareil poème était obligé: Il n'y avait pas moyen d'en chercher un autre que la mythologie ; et du temps du premier

Xapoléon les dieux d'Homère et d'Hésiode n'étaient pas encore destitués; les femmes lisaient avec grand plaisir les Lettres de Demoustier, dont aucune d'elles n'oserait avouer aujourd'hui la connaissance; un poëte pouvait encore se hasarder à faire intervenir les Jupiter et les Neptune, sans avoir à craindre la férule des feuilletonistes. Je me mis donc à l'œuvre, et avant que la Restauration fût arrivée, j'avais achevé mes quatre premiers chants.

Mais le retour des Bourbons et l'avènement du romantisme ruinèrent de fond en comble mon édifice épique. Une sympathie subite, une alliance politique, une entente cordiale succédèrent comme par enchantement à un antagonisme de sept siècles. On n'en vint pas à renverser les statues de Jeanne d'Arc , à renier Dunois , Barbazan et la Hire ; mais on dit et on fit des folies dont les Anglais s'amusèrent et s'amusent encore. Aux yeux des nations graves et flegmatiques qui nous entourent, nous devons être fort plaisants à regarder quand l'esprit gaulois nous travaille. On s'avisa en même temps que les dieux du paganisme avaient été renversés par le Dieu des chrétiens, depuis la conversion de Constantin, dit le Grand malgré ses assassinats de famille; et que les poètes ne pouvaient, sous

peine de ridicule, se servir de cette friperie homérique. Ces charmantes fictions, ces riantes images, qui avaient fait tant d'honneur aux imaginations païennes, furent proscrites et bannies de la poésie moderne; on les toléra cependant encore dans les collèges, par respect pour les vers d'Homère et de Virgile, qu'on était forcé d'y maintenir par la difficulté de les remplacer; mais il était fort dangereux de les risquer dans un poëme contemporain. Le mien était donc condamné d'avance, mais il ne me fut point aisé de m'y résigner. Mon imagination fut assez rétive , et je la tournai de force vers mon poëme de Philippe-Auguste, qui n'était pas encore achevé, et qui se ressentit un peu de ma colère contre le fanatisme religieux et politique de la Restauration.

Dix-sept ans après, en l'an de grâce 1832, dans un accès d'opposition classique, je profitai d'une séance publique de l'Académie française pour risquer un épisode de ma Franciade. Ce fut assez bien reçu. Les vers en furent fort applaudis , et le Moniteur les inséra le lendemain. Mais les romantiques s'indignèrent de cette tentative de réaction , et firent un crime à mon auditoire de cette bruyante approbation qu'il avait eu l'audace de donner à cette poésie rétrospective.

Je ferai ici deux remarques : la première , c'est que les novateurs n'aiment pas à être troublés dans leur marche. Ils craignent que le public ne soit amené à reconnaître l'inanité de leurs créations, à rougir de la vogue souvent factice que l'attrait de la nouveauté leur a procurée, qu'ils prennent ordinairement pour la gloire; et leur camaraderie se lève pour exterminer l'audacieux qui ose protester contre ces heureux du moment. La fréquence de ces apothéoses avortées me fait toujours trembler pour les nouvelles renommées qu'on proclame tous les matins à grand renfort de superlatifs et d'enthousiasmes de commande. La seconde de mes remarques m'est plus personnelle ; c'est que, pendant les soixante ans de ma vie littéraire, toutes les fois que je me mettais en face du public, en exceptant toutefois la soirée iïArhogaste, je n'avais qu'à me louer de son accueil et de sa bienveillance. Mais le lendemain arrivaient les jurés critiques , et je n'avais pas toujours à les remercier comme à présent de leur mansuétude.

Ils rabattirent la petite vanité que m'avait donnée ma lecture à l'Académie , et je remis mon manuscrit de la Franciade dans son étui, sans être tenté d'y ajouter un seul vers. Mais voilà qu'à la fin de l'an de

grâce 18G1, pressé par mes quatre-vingt-trois ans de

mettre de Tordre dans mon portefeuille, je prends un à un les nombreux manuscrits qu'il renferme, pour en corriger les imperfections et les rendre moins indignes des regards de la postérité , si par aventure il lui convenait de s'occuper de moi. Après avoir relu mes sept ou huit pièces jouées, mes sept tragédies inédiles, mes trois comédies inconnues, mon* Histoire de la papauté, et autres enfants d'une verve intarissable ou incurable, j'arrive à cette épopée enfouie depuis plus de quarante ans dans mes cartons. Je lis les quatre ebants que j'avais complètement oubliés , comme j'aurais lu les vers d'un inconnu, et je les trouve assez bons pour des vers de l'Empire, car vous savez qu'ils sont tous condamnés en masse par les cent et quelques poètes qui sont arrivés depuis, et dont un bon nombre est déjà sous terre. Cet arrêt tle proscription avait été lancé par Charles Nodier, qui riait toujours de ses propres jugements et des poètes qu'il vantait le plus. Mais Nodier était mort lui-même, ainsi que les Stendhall et les Latouche, zélés promoteurs de notre révolution littéraire. Je n'avais pas peur de leurs ombres. Le plaisir que me faisait la lecture de ma Franciade allait toujours croissant, et il monta bientôt jusqu'à l'en-

thousiasme. Je me disais bien que l'entente cordiale durait encore, mais elle était plus gouvernementale que populaire, et d'ailleurs j'avais donné un assez beau caractère à mon Albion pour que ses descendants n'en pussent être offensés : la naissance de son île, qu'un coup de trident faisait jaillir du fond de la mer, me semblait si poétique, si bien venue, comme disent les peintres, que cet épisode réchauffait mon ardeur au lieu de l'éteindre. Je me dis enfin que nos voisins se soucieraient fort peu de l'hostilité d'un poëte, et que la paix du monde n'en serait pas troublée. Je repris donc ma plume de 1812, sans m' effrayer des six chants qu'il me restait à faire, sans me demander si cette ardeur juvénile se soutiendrait jusqu'au dénoûment. La matière du cinquième chant était neuve : c'était le voyage de Franc us à travers la Gaule, les mœurs des Celtes, le despotique fanatisme des druides à dépeindre. Les matériaux abondaient : Diodore de Sicile, César, Pelloutier et beaucoup d'autres ne me laissaient rien à désirer. Mais ils ne remontaient pas au siège de Troie, à l'exception de Diodore qui parlait d'une invasion des Gaules par Hercule , de la fondation d'Alesia , dont on cherche encore aujourd'hui l'emplacement, et d'un prince Galatès fabriqué

par le fils d'Alcmène , en connivence avec une belle princesse du pays. Je n'avais que faire de cette histoire ; mais les anciens et les modernes n'étaient point d'accord sur le gouvernement des Celtes : les uns en faisaient une république, les autres une monarchie ou une confédération. J'adoptai cette dernière version, et donnai à chaque peuplade une constitution particulière, pour traiter des gouvernements qui se sont succédé en ce monde.

Je ne continuerai point ici l'analyse de mon poëme. Je me borne à dire que mon enthousiasme ne s'est pas refroidi une minute. Les six chants ont coulé de source ; j'ai oublié mon âge , et , le 3 février de cette année , j'en ai écrit le dernier vers avec une joie d'enfant. Me voilà maintenant devant le public : qu'en dira-t-il? qu'en diront ses organes quotidiens, hebdomadaires ou mensuels? c'est ce que le temps m'apprendra. Mais je parle du temps comme s'il y en avait long pour un homme qui est juste à moitié chemin de sa neuvième dizaine. C'est égal , je le rappelle à mes juges comme un motif d'indulgence et surtout comme une raison de se dépêcher.

SOMMAIRE

Fête des fleurs à Lutèce. — Arrivée de la flotte d'Albion , prince sicilien. — Ses défis. — Son attaque. — Fuite des druides, des enfants et des femmes vers le mont d'Hésus (Mars). — Combats. — Mort du roi Gétorix. — Désespoir de sa fille Ambigate et du peuple. — Victoire -d'Albion. — Invocation du druide Alhamas. — Francus et les Troyens paraissent sur le mont Hésus. — Fuite des soldats d'Albion. — Prise de Britto son frère. — Générosité de Francus. — Eloianement de la flotte.

Je chante cet enfant, qu'aux vengeances d'Ulysse

De la veuve d'Hector déroba l'artifice,

Ce jeune Astyanax, qui, des flammes sauvé,

Sous le nom de Francus dans l'Epire élevé,

Fuyant de ses vainqueurs l'inflexible colère,

Aborda des Gaulois la terre hospitalière,

Fit aux champs de Lutèce admirer sa valeur,

Et des Francs, nos aïeux, fut le premier auteur.

0 Muse des héros, dis-nous sur quelles rives, Sur quels flots, ont erré ses voiles fugitives,

Quels dangers ont longtemps éprouvé sa vertu, Quels dieux l'ont poursuivi, quels dieux l'ont soutenu. El surtout quels bienfaits, signalant son passage, Ont aux bords de la Seine illustré son courage.

Le peuple de Lutèce, aux premiers feux du jour.

De la saison des fleurs célébrait le retour.

1/ autel était dressé dans la foret sacrée.

Qui, du nord au couchant par la Seine entourée.

Enveloppait alors de ses rameaux épais

Les lieux où de nos rois s'élèvent les palais.

Deux taureaux aux crins blancs, couronnés de feuillages

S'avançaient lentement sur les pas des Eubages.

Les bardes les suivaient. La harpe sous leurs doigts

Mêlait ses doux accords aux accents de leurs voix.

Ils chantaient le soleil, père de l'abondance,

Le dieu Dis dont le Celte a reçu la naissance,

Les rois et les héros dans Lutèce honorés,

Les glorieux combats par leurs pères livrés.

Déjà leur grand druide avait au pied d'un chêne Posé son caducée enlacé de verveine.

Sous ses pieds s'étendait un long tapis de lin ;

Son air majestueux, son front calme et serein,

Ses longs cheveux blanchis dans le saint ministère,

Tout en lui révélait une sagesse austère.

Aux marches de l'autel, d'hydromel arrosé,

Le feu sacré brillait par ses mains attisé ;

Et pour trancher du gui la tige révérée,

Il saisissait déjà la faucille dorée,

Quand des rives du fleuve, à grand bruit accourus,

Paraissent tout à coup des guerriers inconnus.

Leurs fronts sont menaçants, leur démarche est altière.

Leur œil sombre est voilé d'une épaisse paupière.

Des peaux d'ours, de lions, par leurs mains terrassés,

Forment les vêtements dont ils sont hérissés.

Leur chef, bravant les cris de la foule étonnée, Pénètre dans l'enceinte aux prêtres destinée, S'arrête, étend le bras. Son arc lui sert d'appui Ses farouches regards errent autour de lui ; Et sur sa large épaule, une griffe éclatante Soutient d'un léopard la dépouille flottante.

40 LA FRANCIADK.

Peuple, dit-il, et vous, interprètes des dieux,

• Contenez devant moi ces cris injurieux.

•i Le sang du dieu des mers a coulé dans mes veines •i L'Etna m'a vu régner dans ses fertiles plaints;

• Et le nom d'Albion, qu'en naissant j'ai reçu,

• S'est assez illustré pour vous être connu.

n Chassés par le destin des bords de la Sicile,

• Xous errons sans patrie et cherchons un asile,

» Et puisque, nous guidant sur l'empire des eaux, n Neptune dans ce fleuve a conduit mes vaisseaux, n Je prétends y fixer ma course vagabonde,

• Partager avec vous cette terre féconde ;

• Ou, le fer à la main, prêts à vous l'enlever,

» Du sang de ses enfants nous allons l'abreuver, »

Gétorix se présente, et sa main indignée D'un glaive impatient agite la poignée.

Gétorix, le héros, le roi de la tribu, L'appui du trône auguste où brille sa vertu, Unit à la sagesse une haute vaillance, A son peuple irrité commande le silence, Et mesure Albion d'un œil étincelant.

« Réprime, lui dit-il, ce discours insolent.

» Connais mieux ces Gaulois, qui, bravant ta furie,

» Chérissent avant tout l'honneur et la patrie.

» Nos cœurs au voyageur dans nos plaines jeté

n Prodiguent les bienfaits de l'hospitalité,

n Mais aucun étranger ne peut sur nos rivages

» Fixer sa destinée et porter ses usages.

» Tu nous vois peu nombreux, et crois nous asservir.

n Apprends, fier Albion, que nous saurons mourir.

'i Mais apprends quels dangers tes pareils ont à craindre,

» Qu'avant l'heure où du jour le flambeau doit s'éteindre,

» De rochers en rochers, répétant nos clameurs,

» Tous les Celtes voisins connaîtraient nos malheurs,

» Et de ton océan te fermant les passages,

» Viendraient venger Lutèce, et punir tes outrages.

a Prends donc, si tu le peux, des sentiments plus doux.

» Quelques jours de repos t'attendent parmi nous.

» Ne suis pas les conseils d'un orgueil indocile,

» Ou crains de ne trouver qu'un tombeau pour asile. »

— «Eh bien, dit Albion, va m' attendre aux enfers. » Une flèche, à ces mots, a sifflé dans les airs.

Il LA FRAXCIADE.

Mais la main du perfide ('lait mal assurée. Le monarque l'évite; et la flèehe égarée, Dans le chêne sacré se rompant en éclats, Donne de toutes parts le signal des combats. Tous les bras sont levés, tous les glaives s'agitent; A la mort d'Albion tous les Gaulois s'excitent. Mais de femmes, d'enfants, leurs rangs embarrassés, Par les dards ennemis surpris et renversés, Reculent en désordre, et les vainqueurs avides Poursuivent sans pitié leurs fureurs homicides. Leurs glaives au hasard se plongent dans le sang, Confondent tout, et l'âge et le sexe et le rang.

Le vieux Gedrène tombe, et sa fille éplorée Sent échapper son père à sa main égarée, Cherche un reste de vie en ce cœur palpitant, Le laisse sans haleine, et fuit en sanglotant. Du druide Amétys le fer tranche la tète. De l'obscur avenir inutile interprète, Ce malheureux druide ignorait aujourd'hui Que le dernier soleil s'était levé pour lui. Frappée à ses côtés, l'aimable Sidonie

Fait quatre pas, chancelle et retombe sans vie. Et toi, belle Gamma, qui, clans ce jour affreux, De l'amant le plus tendre allais combler les vœux, Tu fuis en vain. La mort t'arrache à l'hyménée.

Elle fuyait aussi la tendre Dionée.

Un fils, qui sur ses pas se traînait en pleurant, Frappé d'un javelot, l'appelle en expirant. Elle revient; hélas! un enfant plus débile, Que l'effroi dans ses bras retenait immobile, Dans le sein maternel avait cru se cacher ; Un dard vient pour jamais à ce sein l'attacher, Et teinte de son sang, la pointe meurtrière S'enfonce avec la mort dans le cœur de la mère.

Ainsi de l'étranger les cruels javelots

Du sang lutécien font ruisseler les flots.

Dans ce désordre affreux, dans ce sanglant tumulte,

Gétorix oubliait l'auteur de son insulte.

Ce peuple que poursuit et la mort et l'effroi,

Réclamait tous les soins, les secours de son roi.

Aux plaintes, aux clameurs, il impose silence,

\\ LA FRANGIADE.

Et reporte en tous lieux le calme et l'espérance

Le pontife bientôt s' offrant à ses regards :

u Athamas, lui dit-il, emmenez ces vieillards,

» Ces femmes, ces enfants, et gagnez tous ensemble

n La montagne où d'Hésus la fête nous rassemble.

n Que des rochers voisins atteignant les hauteurs,

» Vos cris de tous côtés appellent des vengeurs, n

Le druide a du roi secondé la sagesse.

La foule se rassure, et le désordre cesse.

Autour de Gétorix se rassemblent alors

De nombreux combattants, dont les premiers efforts.

D'un peuple désarmé protégeant la retraite,

Etonnent l'ennemi, qui frémit et s'arrête.

Tels des pins en débris, des cailloux éboulés

Que dans son cours terrible un torrent a roulés,

S' amassant près d'un roc aux racines profondes,

Opposent une digue à la fureur des ondes.

Mais Albion du prince a reconnu la voix.

Moins féroce et moins prompte est la reine des bois,

Que le cri de ses faons rappelle à sa tanière.

Il accourt tout couvert de sang et de poussière ;

Il fond sur Gétorix, et, plus prompt que l'éclair,

Son fer tombe, bondit, retombe sur le fer.

A l'effroyable choc de ce couple barbare,

La foule des guerriers recule et se sépare.

Tels, des fronts sourcilleux de deux monts escarpés,

Deux énormes rochers par la foudre frappés,

Précipitent leur chute, entraînent dans les plaines

Les débris fracassés des sapins et des chênes,

Se heurtent, et leur choc avec un bruit affreux

Se prolonge en roulant dans les monts caverneux.

Ainsi des deux guerriers les glaives retentissent.

Leurs regards sont hideux, leurs cheveux se hérissent.

Leurs dents grincent, leur bouche écume de fureur,

De leurs membres ruisselle une noire sueur.

Comme son ennemi, terrible, infatigable,

L'altier Sicilien se montre invulnérable.

Il pare tous les coups et les rend à la fois,

Tantôt cède, et tantôt fait plier le Gaulois :

Et toujours dans sa bouche est l'injure hautaine.

«Faible rival, dit-il, ta ruine est certaine.

V6 L'A FBANCIADE.

r> Ton cœur eût dû frémir do rencontrer mes yeux, n

— .. Je ne redoute rien que la chute de» cieux,

Dit le Celte; et d'un bras que celte offense irrite.

Avec plus de fureur son fer se précipite.

Du superbe étranger le casque est fracassé,

Son front est découvert, son cou s'est affaissé ;

A ses yeux obscurcis mille feux étincellent.

Ses genoux affaiblis fléchissent et chancellent.

Mais prompt à revenir d'un coup h violent,

Le terrible Albion soutient en reculant

Les efforts redoublés du rival qui le presse.

Des guerriers généreux, qu'alarmait sa faiblesse,

Accouraient lui prêter le secours de leurs bras.

D'une voix menaçante il arrête leurs pas.

Leur crainte est un affront dont son orgueil s'offense :

u Mon bras, leur a-t-il dit, suffît à ma défense.

• Eloignez-vous, calmez cet insolent effroi;

• Cherchez d'autres lauriers, ce laurier est à moi. - La honte l'aiguillonne et le rend invincible.

Il porte à Gétorix le coup le plus terrible. Le glaive tout entier, dans la gorge englouti, Avec des flots de sang par l'épaule est sorti;

Et l'altier insulaire, indigne de sa gloire,

Foule aux pieds sa victime et poursuit sa victoire.

Les Celtes à ce coup demeurent consternés.

Leurs cœurs sont abattus, leurs bras sont enchaînés

Gétorix chez les morts emporte leur audace.

La vengeance se tait, l'épouvante les glace.

Ils cèdent aux vainqueurs, s'ouvrent de toutes parts.

Mais un héros s'élance et retient les fuyards.

Hugomar est son nom, Lutèce le révère.

Lutèce honore en lui l'éclat héréditaire

D'une race où son choix a pris des souverains.

L'origine en remonte au berceau des humains;

Et Gétorix, charmé des vertus dont il brille,

Lui destinait son trône et la main de sa fille.

«Lâches! leur a-t-il dit, vous fuyez le danger. » Votre monarque expire, et, loin de le venger, » Vous laissez au vainqueur sa dépouille fumante. » Parmi nous erre encor son ombre gémissante ; » Elle vous voit, vous parle, et ne reconnaît plus

48 LA PRANGIÂDE.

» Ses sujets, ses enfants, dans des Celtes vaincus. » Vous oubliez les soins qu'il aimait à vous rendre, » Les bienfaits que sur vous il a daigné répandre, » Que pour vous ce héros a reçu le trépas ! » Qui voudrait après lui régner sur des ingrats? » Fuyez, abandonnez la cité paternelle; n Imprimez à son nom une tache éternelle. » Je vais de Gétorix, sans vous, sans votre appui, n Enlever la dépouille ou mourir comme lui. »

Il dit, et des vaincus ranime le courage,

Les ramène au combat, réchauffe le carnage.

De leurs cris belliqueux la forêt retentit.

Le sang de tous côtés ruisselle et rejaillit.

La mort frappe à grands coups sur l'une et l'autre armée.

De corps ensanglantés la plaine est parsemée.

L'œil du brave Hugomar a bientôt reconnu

La place où de son roi le sang fut répandu.

Déjà même à ses yeux une foule insolente

Partageait du héros la dépouille sanglante;

Déjà de Pyracmon la sacrilège main

Du baudrier royal allait parer son sein.

Hugomar vole, frappe, et le fait sans haleine Bondir comme un rocher sur la sanglante arène.

Le corps de Gétorix, vaillamment disputé, Du sang des deux partis est alors humecté. Autour de son cadavre on se mêle, on se presse. Les enfants de l'Etna, les enfants de Lutèce, Les soldats et les chefs, expirent confondus. Leurs exploits avec eux sont dans l'ombre perdus. Leurs cris sont étouffés; sous les pieds, qui les foulent, Les morts et les mourants s'amoncellent et roulent. Ainsi, quand les autans, bouleversant les mers, Sur l'Escaut soulevé poussent les flots amers, Les montagnes de sable, en son lit amassées, Roulent de bord en bord par la vague chassées.

Hugomar, à travers tous ces corps déchirés, Distingue de son roi les traits défigurés. A l'abri du tumulte il l'atteint, le dégage; Sous les yeux d'Albion le soustrait à sa rage; Et deux Celtes, chargés de ses ordres pieux, Emportent vers les monts ces restes précieux.

50 LA FRAXCIADE.

An-devant de leurs pas, la foule descendue Reconnaît la victime, et gémit éperdue.

Les vieillards indignés, mais par l'âge affaiblis, Accusent en pleurant la valeur de leurs fils, Tendent vers ce cadavre, objet de leur tendresse, Leurs défaillantes mains qu'un javelot affaisse; Et reprochant aux dieux leurs rigoureuses lois, Se plaignent de survivre au plus sage des rois.

-Pardonne! s'écriaient les femmes éplorées, « A regret loin de toi nous sommes demeurées. » Xous t'aurions défendu. Xos belliqueuses mains » Ont souvent aux Gaulois ramené les destins. >j Mais le sort aujourd'hui nous refusant des armes, n Réduit notre vengeance à de stériles larmes. «

De ce peuple orphelin telle était la douleur. Mais qui peindra la tienne et ta morne stupeur, Malheureuse Ambigate, aimable et tendre fille, Triste et seul rejeton d'une auguste famille. Tes bras sans mouvement, et tes yeux desséchés, Sur cet objet d'horreur tristement attachés,

Ta voix qui se refuse à ta douleur cruelle,

Ton sein gonflé de pleurs, et ta pâleur mortelle,

Et le calme effrayant de tes sens accablés?

Laissez couler ses pleurs, dieux qui la désolez !

Mais un effort l'arrache à sa stupeur muette.

Sur le corps de son père Ambigate se jette.

Son affreux désespoir a recouvré la voix,

Ses plaintes et ses pleurs s'échappent à la fois.

Elle demande aux dieux ce père qu'elle adore,

Et l'embrasse, et l'appelle, et le demande encore.

Ses vains gémissements sont perdus dans les airs.

Les dieux sont sourds; les dieux, aggravant ses revers.

Sur les fils de Lutèce épuisant leur colère,

Les livrent aux fureurs de la horde étrangère.

Quelques braves serrés, l'un par l'autre affermis,

Soutenaient seuls encor l'effort des ennemis.

Mais le reste fuyait emporté par la crainte,

De la forêt sacrée abandonnait l'enceinte,

Regagnait à grands pas la colline d'Hésus,

Et de leurs traits mortels accablant les vaincus,

Ephialte, Cantor, tigres de sang avides,

Les chassaient devant eux comme des faons timides.

52 LA FRAKCIADE.

Ainbigate les voit, frémit, et dans son cœur

La vengeance à l'instant succède à la douleur.

L'aspect d'un ennemi qui la prive d'un père

Fait rayonner son front d'une audace guerrière.

Ses yeux n'ont point encor vu de pareils combats.

Mais le danger l'attire et ne l'étonné pas.

Des coursiers indomptés triomphait son adresse.

Son père au poids du glaive exerçait sa jeunesse.

Elle aspire à combattre ; elle croit le devoir

Aux mânes du héros dont elle était l'espoir.

a Allons, dit-elle, allons, si nos bras sans défense

5) Xe peuvent des guerriers seconder la vaillance,

» Xotre aspect et nos cris pourront la redoubler.

» Aies sujets sous mes yeux n'oseraient reculer.

n Qu'en nos mains, s'il en meurt, leur cimeterre passe,

» Et que notre ennemi nous retrouve à leur place ! »

Les femmes, les vieillards, dans la plaine élancés, Cherchent à rallier les Gaulois dispersés. Bertrade voit son fils dans leur foule tremblante, A son fils désarmé Bertrade se présente. «Où vas-tu? lui dit-elle, opprobre de mon sang!

n Lâche, que je devais étouffer dans mon flanc, n Où vas-tu? Qu'as-tu fait du glaive héréditaire, ') Du glaive qu'en mourant t'avait légué ton père? » Meurs ou va l'arracher aux mains qui te l'ont pris; » J'aime mieux te pleurer que rougir de mon fils. » Hélas ! c'est à la mort que sa mère l'envoie. Il retourne au combat ; la mort en fait sa proie ; Et ses amis tremblants le laissent au vainqueur.

Athamas, à son tour, a connu la terreur. Ses mains, de Gétorix essuyant la blessure, Epanchaient sur son corps les flots d'une onde pure. Il suspend un moment ce devoir douloureux. Son cœur n'accuse point des guerriers malheureux, Dont il a si longtemps éprouvé la vaillance. Dans les seuls immortels il met son espérance, Lève les" yeux au ciel, et déployant ses bras : «Je t'invoque, dit-il, Hésus, dieu des combats. » C'est trop peu de pleurer cette grande victime. » Aide-nous à venger son ombre magnanime. '> Sauve son peuple, Hésus, daigne t' armer pour nous, » Et que nos ennemis succombent sous tes coups ! n

54 LA FRAXCIADE.

0 prodige ! 6 des dieux faveur inespérée !

Des guerriers ont paru sur la cime sacrée.

Du son des boucliers les airs ont retenti,

Et des feux de l'acier le mont a resplendi.

Ce peuple a des Troycns et l'habit et l'armure.

Aux cris des combattants succède un sourd murmure.

Les fers déjà levés s'arrêtent dans leurs mains.

La mort retient sa faux; étonnés, incertains,

Dans un calme profond les deux partis attendent,

Et du mont, à pas lents, les étrangers descendent,

Précédés d'un bruit sourd, brillants d'or et d'airain,

Comme une lave en feu, qu'au bord napolitain

Du Vésuve ont vomi les entrailles brûlantes,

Développe en grondant ses vagues écumantes.

Vers le vieil Athamas leur chef s'est dirigé.

Son menton d'un duvet est à peine ombragé.

Un casque d'or, pressant sa noire chevelure,

Fait d'un cygne argenté resplendir l'encolure.

Aussi beau qu'Adonis, il a plus de fierté,

Et des dieux dans son air brille la majesté.

« Bon vieillard, lui dit-il, d'où viennent vos alarmes?

Serais-je assez heureux pour essuyer vos larmes? Xommez vos ennemis, ne les redoutez plus. Comptez sur les Troyens et le bras de Francus. »

Aux regrets d'Athamas se mêle un peu de joie ;

Il sourit au vengeur que le ciel leur envoie.

« Oui, dit-il, oui, mon fils, tu feras notre appui.

» Venge-nous d'un brigand, délivre-nous de lui.

» Ce barbare, altéré de sang et de conquêtes,

» A porté le carnage au milieu de nos fêtes.

» Nous avions un roi juste, il est devant tes yeux.

n Tu vois ce qu'en a fait cet ennemi des dieux.

a Cours, fais tomber la mort sur son front sacrilège ;

» Cours, et contre Albion que le ciel te protège ! »

Le Troyen, à ce nom, tressaille de fureur.

« C'est lui, dit-il, c'est lui que cherchait ma valeur.

» L'horreur le suit partout; et partout sa présence

» Est le signal du meurtre et de la violence.

» J'ai couru pour l'atteindre et la terre et les mers,

» Et le suivrai, s'il faut, au bout de l'univers.

56 LA FRAXGIADE.

» C'est lui qui, m' enlevant une amante chérie, M'a fait longtemps errer loin des bords de l'Asie. Mais je retrouve enfin ce perfide étranger.

» Votre injure est la mienne, et je cours la venger.

D'un pas rapide alors il descend dans la plaine,

Impatient de gloire, et d'amour, et de haine,

Entraînant après lui son peuple belliqueux.

Tel aux champs de l'Ethcr resplendissant de feux.

Semant au loin les flots d'une ardente crinière,

Un brillant météore envahit la carrière,

Tel s'élance Francus; et son juste courroux

Voudrait à l'ennemi porter les premiers coups.

Vain espoir! Tout s'enfuit, tout s'éloigne à sa vue.

Du farouche Albion la phalange éperdue,

Au seul nom de Francus dont résonnent les airs,

Retourne à ses vaisseaux et regrette ses mers.

Leur chef prodigue en vain la menace et l'outrage :

« Votre honte à jamais vivra sur ce rivage,

n Dit-il; rassurez-vous, Albion vous conduit;

» Un enfant vous étonne, un enfant vous poursuit.

» Revenez, et sa mort va changer la fortune.

Loin de les rallier, sa voix les importune.

Le nombre les effraye. Albion, consterné,

Dans leur fuite rapide est lui-même entraîné.

Ils regagnent la Seine, et leur foule indocile

Sur ses nombreux vaisseaux court chercher un asile.

L'ancre quitte le bord; le gouvernail mugit,

Entre eux et le vainqueur le fleuve s'élargit;

Et ses flots, bouillonnant sous leurs rames hâtives,

Emportent dans leur cours les poupes fugitives.

Quelques-uns, plus tardifs, dans le fleuve élancés,

X agent vers les vaisseaux qui les ont délaissés.

Mais tous du coup mortel n'ont point sauvé leur tête.

Le rapide Elpenor, qu'un javelot arrête,

Pousse un cri déchirant; et les bras étendus,

Se roidit, tourne, plonge, et ne reparait plus.

Pyrame, à cet aspect, redouble de vitesse.

Mais on le suit dans l'onde, on l'entoure, on le presse.

Pyrame, de la ruse empruntant le secours,

Disparaît dans le fleure, et par de longs détours

Aux vainqueurs acharnés croit dérober sa vie ;

Comme au fatal abord du chasseur qui l'épie,

58 LA FRAXCIADE.

Se cache au sein des flots l'oiseau qu'en nos climats Des froids étangs du Xord ramènent les frimas. Le malheureux en vain accélère sa fuite; Le Troyen Célénus s'attache à sa poursuite, Il l'approche, il le joint, il le touche; trois fois Les pieds du fugitif échappent à ses doigts ; Trois fois, pour respirer nageant à la surface. Il plonge, reparaît, replonge sur sa trace. Il le saisit enfin, l'égorgé sans pitié, Dans la fange sous lui le repousse du pied, Remonte, et seuls témoins de sa noble victoire. Les flots ensanglantés ont révélé sa gloire.

Le fils d'Hector, trompé dans son ressentiment, • S'indignait, frémissait de cet éloignement, Frappait les airs du nom de sa chère Hercynie. Au milieu du tumulte il l'appelle, il s'écrie : » -Rends ce qu'à mon amour enleva ta fureur, n Qu'as-tu fait d' Hercynie, indigne ravisseur? » Cette voix dans les airs ne s'est point égarée. Albion lui répond : « Les flots l'ont dévorée. 55 Le malheureux allait pousser de nouveaux cris ;

Mais tel qu'un voyageur par la foudre surpris, Il est resté sans voix, et sa bouche béante Ne peut plus répéter le nom de son amante.

Tout à coup à ses pieds accourt se prosterner Un guerrier que vingt bras allaient exterminer, Le seul que les fuyards aient laissé sur la rive. Il demande la vie, et d'une voix plaintive, Du généreux Hector il invoque le fils.

Francus lève sur lui ses regards attendris. Il perd le souvenir du rival qu'il abhorre; Il voit un malheureux qui gémit et l'implore ; Et de ses meurtriers arrêtant le courroux :

« Le malheur, lui dit-il, te rend sacré pour nous.

» Périsse le vainqueur, qui, de sang trop avide,

» Au cœur d'un prisonnier plonge un fer homicide !

n A mes pieds vainement tu n'auras point gémi.

» Lève-toi, mon captif n'est plus mon ennemi. »

Il dit, et ce captif qu'étonne la clémence S'abandonne aux transports de sa reconnaissance,

60 LA FRAXCIADE

El presse dans ses mains la main de son vainqueur.

u Ton langage, dit-il, me révèle un grand cœur,

« Et Britto ne craint plus d'éveiller ta colère.

» Apprends que d'Albion tu conserves le frère.

— Tu n'es pour moi qu'un homme, et j'ai fait mon devoir,

Répond le fils d'Hector; et tout au désespoir

Où le plonge en fuyant un rival exécrable,

Francus, qui veut douter d'une mort qui l'accable,

Fixant ses yeux en pleurs sur le jeune étranger,

D'une tremblante voix allait l'interroger;

Quand un vieillard accourt, suivi d'un peuple immense,

Promettre à son amour une prompte vengeance.

L'impitoyable dieu qui préside aux combats Du fils de son Hector avait suivi les pas. Caché dans un nuage, il veillait sur sa gloire. Il veut que le héros achève sa victoire, Qu'arrêtant sur les flots des vaisseaux odieux, Il venge son amour, et Lutèce, et ses dieux. D'un vol impétueux il s'abat sur la terre : Moins rapide est l'éclair précurseur du tonnerre;

CHANT PREMIER. Ci

Et c'est lui qui, prenant les traits d'un vieux Gaulois, Vient au cœur de Francus faire entendre sa voix :

«Ta haine, fils d'Hector, est-elle satisfaite?

" Laisses-tu ta vengeance et la nôtre imparfaite?

» Ce perfide agresseur, à l'abri de tes coups,

» Va-t-il sur d'autres bords jouir de ton courroux?

" Si tu le veux, Francus, vers les champs d'Amphitrite,

» Il aura vainement accéléré sa fuite.

» La Seine, qu'à grand bruit tu le vois sillonner,

« Bientôt par un détour va nous le ramener.

» Au delà de ce mont ce fleuve se reploie.

» Accours l'y devancer, et ressaisir ta proie.

» Mets en feu cette flotte , et dans l'embrasement

» Anéantis l'objet de ton ressentiment. »

— « Allons ! » criaient les fils de Troie et de Lutèce. Et Francus a fait trêve au chagrin qui l'oppresse; Francus, impatient de ce nouveau laurier, «

Au druide Athamas remet son prisonnier.

« Gardez-le-moi, dit-il, j'ai besoin de l'entendre. » Il est d'affreux secrets que lui seul peut m' apprendre. »

62 LA FRAXCIADE.

11 part, et sur ses pas tout ce peuple a marché, Comme un bruyant essaim d'un ormeau détaché, Qui dans l'air obscurci prend un essor rapide, Et suit en bourdonnant la reine qui le guide.

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