S 0 AI M A I R E
Ijes Lutëciens et les Troyens vont attendre la flotte ennemie aux bords où s'élèvera Saint-Denis. — Ils construisent des radeaux. — Ils attaquent la flotte. — Francus aborde un vaisseau. — Ses dangers. — Son retour au rivage. — Un vaisseau engravé à la pointe d'une île. — Soulèvement du fleuve. — Désespoir et fuite d'Albion. — Ses imprécations contre Neptune son père. — Le dieu vient à son secours, frappe la mer de son trident, fait jaillir l'île d'Angleterre; Albion y descend en souverain.
Sur la plage où couraient ces flots de combattants, Sous le nom d'un martyr, dans la suite des temps, S'élèveront ces tours dont les nefs sépulcrales Garderont les tombeaux de trois races royales. Mais Francus et son peuple, aïeux de tous ces rois, De ces Francs qui, mêlés aux fils de ces Gaulois, De leur gloire commune étonneront le monde, Ne trouvaient sur ces bords qu'une foret profonde. «Abattez, dit Francus, des chênes, des ormeaux; » De leurs troncs réunis faites- vous des radeaux. » Mais à peine à sa voix les haches obéissent, A peine de leurs coups tous ces bois retentissent,
64 LA FRANGIADE.
Qu'ont déjà reparu les vaisseaux ennemis,
One le dieu des combats à leur haine a promis.
De joyeuses clameurs la plage au loin résonne.
Dans l'onde, qui sous eux rejaillit et bouillonne,
Les Celtes, les Troyens, l'un par l'autre excités,
Le cimeterre aux dents se sont précipités.
Leurs bras légers, nerveux, fendent l'humide espace.
En vain du haut des nefs Albion les menace,
Sur leurs tètes en vain les flèches ont sifflé,
Leur courage imprudent n'en est point ébranlé.
Des périls, de la mort, leur audace se joue.
Le Troyen Agélas, saisissant une proue,
Hors de l'onde déjà s'élève tout entier.
Il aspire à l'honneur de monter le premier.
Funeste ambition ! Sur sa tète courbée
La hache de Cantor est tout à coup tombée.
Aux pieds des matelots sa tète rebondit,
Et l'onde sur le tronc se referme et jaillit.
D'Agomir après lui la valeur est déçue. Pilore, l'écrasant du poids de sa massue. Du crâne fracassé dispersant les débris,
Rend le cadavre aux flots que son sang a rougis.
Leur mort n'arrête point l'intrépide Berthaire.
Portant sur une poupe une main téméraire,
De son bras par un glaive il la voit séparer,
Et l'autre de la poupe ose encor s'emparer.
Mais Thomis prend sa lance, il accourt, la renverse,
Il fond sur cette main, la déchire, la perce,
Et l'attache au timon où le fer s'est rompu.
L'infortuné retombe, et reste suspendu.
Il suit, couvert de sang, le vaisseau qui l'entraîne;
De ses pieds, de son bras, il sillonne la Seine;
Et l'étranger se rit de ses affreux tourments.
A ce hideux spectacle, à ses gémissements,
Des Troyens, des Gaulois hésite le courage
Saisis d'horreur, de crainte, ils regagnent la plage,
X' osent plus aborder ces mobiles remparts,
Hérissés d'avirons, de lances et de dards.
Du haut de ces vaisseaux, la Peur, sombre Euménide,
La Peur leur a montré son visage livide,
Leur fait voir des périls qu'ils ne connaissaient pas,
Empreint de tous côtés l'image du trépas.
66 LA FRAXCIADE.
Ces flèches qu'ils bravaient, ces flèches frémissantes Font plonger de frayeur leurs testes pâlissantes.
Mais a leur prompt retour Francus s'est opposé. Le tronc d'un chêne immense, en nacelle creusé, Porte le fils d'Hector, qui, d'un front intrépide, Domine sans pâlir cette arène liquide; Et, debout, sur la proue, affrontant mille morts. Vient de ses compagnons ranimer les efforts.
Xorbert est avec lui : Xorbert, nocher habile, A lancé dans les flots la nacelle fragile; S'est assis sur la poupe, et d'un double aviron Vers le chef des fuyards dirige l'éperon. C'est Albion qu'il veut, le héros du Scamandre, C'est le sang d'Albion qu'il brûle de répandre. Les cris, les javelots ne font que l'enhardir; Du danger qui s'accroît il semble s'applaudir. Tel on voit un serpent, effroi de ses rivages, S'irriter des clameurs et des traits des sauvages, Traverser l'Orénoque, et dressé sur les eaux, De sa croupe en sifflant dérouler les anneaux.
Vainement contre lui tous les efforts s'unissent; Sur l'épais bouclier les flèches rebondissent. Au vaisseau d'Albion son esquif va toucher; Mais un trait vole, siffle et frappe son nocher. Le malheureux Norbert se renverse en arrière, Un sommeil éternel oppresse sa paupière : Et les rames, tombant de ses mourantes mains, Trahissent de Francus la haine et les desseins.
Albion l'aperçoit, il triomphe, il s'écrie : >< Est-ce à moi, Phrygien, qu'en voulait ta furie? D'un bras mal assuré ce trait n'est point parti, » Et sur ton bouclier il n'a point retenti. » Tu recules, tu fuis, échappé de Pergame; » Réveille ton nocher, qu'il reprenne la ramé, » Je t'attends; c'est pour toi que mon arc est tendu. » Il dit, et lance un trait qui dans l'eau s'est perdu. Le Troyen veut répondre, et, muette de rage, Sa voix entre ses dents expire avec l'outrage. Ses pieds frappent l'esquif, son regard foudroyant Dévore l'ennemi qui l'insulte en fuyant. Bientôt ses mouvements agitant sa nacelle,
68 LA FRAXCIADE.
Il roule au gré des flots, il tournoie, il chancelle;
Au vaisseau d'Ephialte il veut se dérober.
Comme un rocher sur lui le vaisseau vient tomber.
De ce nouveau péril s'irrite sa vaillance :
Au poitrail du navire il enfonce sa lance,
Pose un pied sur le fer, prend l'essor, et soudain
Au sommet du vaisseau paraît le glaive en main.
Vers la poupe à l'instant tout fuit, tout se replie.
A son air furieux, chacun craint pour sa vie.
Tel, aux rugissements d'un lion affamé,
A sa dent menaçante, à son œil enflammé,
Un troupeau, redoutant son approche mortelle,
Dans le creux d'un rocher en soufflant s'amoncelle.
Pilore le premier a roulé sur les bancs ;
Le glaive de Francus a déchiré ses flancs,
Et la cale a reçu sa dépouille sanglante.
Mimas et Sthelenus, deux enfants d'Agrigente,
Dont vingt fois Albion a loué la valeur,
Tournent le dos au glaive et reculent de peur.
Ephialte, insultant à ce couple timide, Offre seul à Francus un visage intrépide.
Il appelle à son aide ; et tous ses compagnons Pour le glaive à l'instant laissent leurs avirons. Mais autour d'Ephialte ils se rangent à peine, Qu'à la pointe de l'île a heurté leur poulaine. Privé de ses rameurs, par les flots emporté, Sur cet écueil fatal leur vaisseau s'est jeté. Dans un gravier fangeux avec effort poussée, S'arrête tout à coup la quille fracassée; Et chef et matelots, par le choc renversés, Ont roulé sur les bancs l'un sur l'autre entassés. Francus, tombé lui-même, avant eux se redresse. «A moi, s'écriait-il, Troyens, fils de Lutèce ! » Ce vaisseau dans les mers ne doit plus retourner ; » Venez, et ses nochers vont nous l'abandonner; » Et de ce grand combat rappelant la mémoire, » II sera pour Lutèce un symbole de gloire. »
A la voix du héros, sur ses traces montés, Sigovèse et Karol viennent à ses cotés Secourir sa valeur par le nombre accablée. Eurypile les suit; mais la pique ébranlée, A ce brave Troyen refusant son appui,
A fléchi sous ses pieds et retombe avec lui. De quelle lutte alors ce pont est le théâtre ! Chacun des trois guerriers en a dix à combattre.
Albion s'applaudit, et sa férocité Triomphe des périls où Francus s'est jeté. Il remonte le fleuve, il approche avec joie Du navire où combat le rejeton de Troie. D'Ephialte et des siens enviant le bonheur, Il veut de ce combat leur enlever l'honneur. Il insulte aux Troyens, se rit de leurs alarmes. < Préparez, leur dit-il, des bûchers et des larmes. » Le fils d'Hector pour vous ne sera point perdu, n Son corps ensanglanté va vous être rendu.
Je n'emporterai point ce trophée à mon père, » C'est un don qu'en partant ma pitié veut vous faire n Et vous qui de Britto, dans nos premiers combats,
X'avez su prévenir ni venger le trépas, » Par la mort de Francus réparez votre crime.
Mon frère aux bords du Styx attend cette victime.
De Francus à ces mots les amis ont tremblé.
Sur la plage poudreuse en tumulte assemblé,
Un peuple de vieillards, de femmes éperdues
Poussait jusques aux cieux ses clameurs confondues.
Les uns des Phrygiens rappelaient le héros,
Les autres gourmandaient, rejetaient dans les flots
Les guerriers qui, lassés d'un effort inutile,
Livraient à l'ennemi le sauveur de leur ville.
<< C'est pour vous qu'il combat, et vous le délaissez;
» C'est votre roi qu'il venge, et vous le trahissez ! »
A leur devoir alors ce discours les rappelle. Hugomar de Francus a repris la nacelle. Deux Troyens avec lui s'y sont précipités. Un groupe de nageurs se presse à leurs côtés. Au vaisseau d'Albion on la pousse, on la traîne. L'insulaire sourit de leur audace vaine; Il voit près du timon un éclat de rocher, Où parfois s'endormait le paisible nocher, Quand régnait du zéphyr l'haleine bienfaisante; Il saisit à deux mains cette pierre pesante, Au-dessus de son front l'élève avec effort, Et, chargé de ce poids, s'avance vers le bord.
72 LA FRAXCIADK.
Pour échapper au coup qui menace sa tète, Daus l'onde avec les siens Hugomar se rejette. Le roc tombe, et l'esquif, ouvert de toutes parts, Plonge et couvre les flots de ses débris épars.
Mais du vainqueur à peine éclate l'allégresse : Une attaque nouvelle et l'alarme et le presse. Par de liants rameaux en cordages tressés, Six chênes vigoureux sont unis et fixés ; Et ce radeau, chargé de guerriers intrépides, S'avance fièrement sur les ondes rapides. De larges boucliers sur leurs fronts réunis Offrent un toit d'airain aux traits des ennemis. Par un double lien au navire on l'attache; Aux flancs de sa carène on enfonce la hache. Albion voit sa perte : il tremble à chaque instant Que l'onde sous ses pieds ne jaillisse en grondant. Il appelle sa flotte, il rugit de colère.
Cantor à cette voix retourne sa galère, Excite ses rameurs, et, remontant les eaux, Vient serrer les Gaulois entre les deux vaisseaux.
Les leviers, les épieux, la pesante massue, Frappent à coups pressés sur l'épaisse tortue. Des boucliers brisés l'airain vole en éclats. Mais ce triomphe est lent et ne rassure pas L'oreille d'Albion, toujours importunée Des grands coups de la hache à ses flancs acharnée. De ce radeau fatal il rompt tous les liens, S'éloigne, et va chercher le héros des Troyens. Il vogue impatient vers la pointe de l'île, Où la nef d'Ephialte, échouée, immobile, Du gravier qui l'étreint ne peut se délivrer. Francus y lutte encor, mais sans rien espérer. Sigovèse et Karol, victimes de leur zèle, Sont tombés près de lui dans la nuit éternelle. Il est seul, et, toujours plus grand que son malheur, Veut au moins du combat sortir avec honneur. Son pied contre la proue et s'arrête et s'appuie. Dans la rapidité son fer se multiplie, Et toujours invisible et partout rencontré, Fait craindre aux assaillants son tranchant acéré. Mais après tant d'exploits sa force est épuisée, Et pour comble de maux son arme s'est brisée.
74 LA FRAXCIADE.
Il le voit sans pâlir, recule, et, comme un trait, Dans les flots écumants s'élance et disparaît.
Rougis, fier Albion, ta vengeance est trompée!
Réclame en furieux ta victime échappée ;
Blasphème, outrage, éclate en vains emportements,
Menace tes guerriers des plus vils châtiments.
Cet heureux ennemi, que ta haine regrette,
A l'abri de tes coups achève sa retraite.
Un peuple de nageurs sur ses jours a veillé ;
Du poids qui l'affaissait les uns l'ont dépouillé,
In autre sur ses bras le soutient, le soulève ;
Sa main n'a retenu que ce tronçon de glaive.
Ce gage de valeur aux Gaulois précieux,
Il n'oserait sans lui reparaître à leurs yeux.
Quand tout l'admire, hélas! quand sa bouillante audace
De Priam et d'Hector a signalé la race,
A sa gloire lui seul n'osant se confier,
Croit avoir à rougir, à se justifier.
Epuisé de fatigue et respirant à peine,
Il aborde, chancelle et tombe sans haleine.
On s'écrie, on accourt; tout un peuple inquiet
CHANT DEUXIEME. rr,
Interroge , frémit , le regarde et se tait.
Un druide, exprimant les sucs d'une herbe amère,
Fait couler dans sa bouche un baume salutaire.
Polydamas au ciel tient ses yeux attachés,
Ses yeux que le malheur et l'âge ont desséchés.
«J'ai vu, dit-il, grands dieux! succomber ma patrie,
» J'ai traîné dans l'exil les restes de ma vie.
» Pour lui seul, pour ce fils, ce débris de mes rois,
» De mes calamités j'ai supporté le poids.
» J'avais pour la couronne élevé son enfance;
» D'un peuple malheureux c'est l'unique espérance.
» Vous-mêmes sur Francus avouant vos desseins,
n Vous promettiez un sceptre à ses royales mains.
» Que devient, justes dieux, votre auguste promesse?
» A ce dernier objet de toute ma tendresse,
» Dois-je survivre, hélas ! et me voir enlever
» Celui qu'à tant d'honneur vous sembliez réserver? »
Les dieux ont du vieillard écouté la prière : L'œil du jeune héros se rouvre à la lumière. Il respire, il sourit, se lève, et dans ses bras
Sur son cœur attendri presse Polydamas.
Mais tout à coup frappé de nouveaux cris de guerre. Son bras impatient demande un cimeterre. Un dieu de ses fureurs vient encor l'animer. Le vieillard le retient et cherche à le calmer. -\otre valeur, dit-il, s'est fait assez connaître, n Et n'a point démenti le sang qui vous fit naître, n Comme Hector aujourd'hui vous avez combattu; » Mais la témérité n'est point une vertu.
• Cet Hector au courage unissait la prudence;
n Hector de ses transports domptait la violence ;
- A l'appât d'un laurier il savait résister,
n Dans un gouffre de feux n'allait point se jeter, n Contre un rival vaincu risquer toute sa gloire, » Et perdre en insensé le fruit de sa victoire, n Songez donc que les dieux ont à vos jeunes ans
• Attaché les destins de ces Troyens errants ;
1 Que l'amour de leurs rois les fixa sur vos traces; Qu'ils attendent de vous la fin de leurs disgrâces, »
— « Mon père, dit Francus, mon père, je vous croi ; a Mais vous les entendez, ils combattent sans moi.
n Voyez tous ces guerriers qui, sans quitter la rive,
» Poursuivent de leurs traits la flotte fugitive.
s Ecoutez dans les airs siffler leurs javelots :
» L'insulaire peut-être insulte à mon repos.
a Mon père, ne crains pas que ma fougue indocile
» Aille tenter encor un assaut inutile.
» Sur la plage avec eux je promets de rester,
» J'en jure cet Hector que je veux imiter.
» Me dévorent les flots, si mon pied s'y replonge! »
Il dit, et le vieillard l'a vu fuir comme un songe. Parmi les combattants le héros s'est perdu. Leur zèle a redoublé, leur nombre s'est accru. Sur la plage s'étend leur foule menaçante, Leurs cris sur les vaisseaux reportent l'épouvante. Albion s'en alarme, il voit de toutes parts Pleuvoir sur ses rameurs une grêle de dards. « Amis, dit-il, amis, détournons cet orage, » Trompons de l'assaillant l'infatigable rage; » Dépouillons-nous, allons, et de nos vêtements » Faisons-nous contre lui d'épais retranchements, i* Sur la flotte aussitôt sa voix est entendue.
De la proue à la poupe une corde est tendue. L'un à l'autre rejoints, l'un sur l'antre entassés, S'élèvent sur le bord leurs manteaux hérissés. Contre ee long rempart le javelot expire, Sur les bancs protégés le matelot respire, Et, riant du vain bruit de ces traits impuissants, D'un rapide aviron fend les flots blanchissants.
Déjà même du chef éclate l'arrogance;
Il a cessé de craindre, il menace, il offense,
Quand de l'arc de Francus un trait s'est échappé,
Et du fier Albion le pilote frappé,
Au pied du gouvernail est demeuré sans vie.
Sur les flots à leur gré le vaisseau tourne et crie.
Trop lent à l'éviter, le vaisseau qui le suit
S'en vient de l'éperon le heurter, et s'enfuit.
Le fleuve, enflant alors ses ondes courroucées, Rejette sur les bancs les rames fracassées, Se dresse en écumant, frappe à coups redoublés Et le timon roulant, et les flancs ébranlés, Inonde la galère, et pour hâter sa perte,
CHAXT DEUXIEME. 79
Tournant aux javelots sa poupe découverte,
Dans ses noirs tourbillons l'entraîne vers ses bords.
Du Celte et de Francus quels étaient les transports !
Les airs retentissaient de leurs cris d'allégresse,
Et des rameurs tremblants redoublait la détresse.
La mort sous mille traits s'est offerte à leurs yeux;
Gémissants, désolés, ils invoquaient les dieux,
Quand leur chef, dont l'adresse égalait la vaillance,
D'une terrible voix commande le silence.
Il court au gouvernail, il le redresse, il part,
Et jetant sur le fleuve un farouche regard :
«Tu ne peux rien, dit-il, sur le fils de ton maître;
» Neptune vainement ne m'a point donné l'être. »
Puis de la voix, du geste, animant ses rameurs :
«Allons, ne craignez pas d'insolentes clameurs;
» Jetez ce noir limon dont le poids vous arrête,
» Prenez les avirons qu'épargna la tempête.
» Pour vous couvrir de honte, il vous en reste assez. ,
» Relevez ces manteaux par les vents renversés.
n Ces traits vous ont fait peur, évitez leur poursuite.
» Fuyez, puisqu'il le faut, mais fuyez au plus vite. »
C'est ainsi qu'Albion, dans ces discours hautains,
Insulte en s' éloignant les dieux et les humains.
Son indomptable orgueil brave son père même,
Et vomit contre lui l'injure et le blasphème.
« Xon, tu n'es point assis au rang des immortels,
a Dit-il; c'est à la peur que tu dois tes autels.
a Un dieu souffrirait-il qu'errant de plage en plage,
» Son fils eût vu partout repousser son courage ;
a Que ces lâches guerriers, trop indignes de moi,
» Eussent dans les périls abandonné leur roi?
a Ce vassal du trident, ce fleuve tributaire,
a M'eût-il osé frapper d'une onde téméraire?
a Fuirais-je de ses bords? Et ce peuple acharné,
a De ses cris si longtemps m'eût-il importuné?
» Pourquoi m'arrachais-tu des plaines du Crinise?
» Quelle est cette contrée à mon sceptre promise?
a Cet empire si vaste, où dois-je le chercher?
» Est-ce au fond de tes mers que tu veux me cacher?
» Montre-moi ton pouvoir, que je te reconnaisse ;
•v Etends sur mes vainqueurs une main vengeresse.
» Quelques lieux désormais qu'habite ce Troyen,
a Que mon trône rival s'élève auprès du sien.
» Qu'à sa gloire, à son peuple, à lui-même fatale,
> Par sa honte et sa mort ma haine se signale.
» Puisse-t-elle avant tout, embrasant l'univers,
)> Soulever contre lui les cieux et les enfers ;
» Et dans mes descendants enfin éternisée,
» Xe voir qu'après son sang ma vengeance épuisée ! »
Il se tait, et Neptune, au fond de ses palais,
Entend d'un fils chéri les horribles souhaits.
Il frissonne, il s'élance, et les mers en frémissent;
La terre au loin s'ébranle, et les monts en gémissent.
Le char roule, le dieu s'est armé du trident;
Vers les plaines du jour il remonte en grondant.
La mer s'ouvre à grand bruit, les vagues blanchissantes
Sous le char de leur roi retombent écumantes.
Dans leurs antres profonds les Tritons ont pâli.
Des coursiers immortels les flancs ont tressailli;
Et jusqu'aux cieux jaillit une humide poussière.
La Seine à leur abord se rejette en arrière.
Le dieu vient, irrité, la foudre dans les yeux;
Il frappe du trident le fleuve audacieux.
Trois fois le fleuve fuit, et cherchant un passage,
Dans les champs neustriéns va porter le ravage. Sur les ailes dr< vents les nuages poussés, Roulent brillants d'éclairs et de grêle affaisses. L'épouvante, l'horreur, la mort est à leur suite; Vers Lotèee avec eux la nuit se précipite.
A travers ce désordre, image du chaos,
La voix du dieu des mers a tonné sur les flots :
.. Néréides, voguez vers ces eaux débordées ;
» Parcourez, ô Tritons, ces plages inondées;
» Guidez vers l'Océan les vaisseaux de mon fils. »
Il dit, et disparait. Ses ordres sont remplis.
Des soins plus importants occupent sa tendresse.
Sous le char éclatant la mer fuit et s'abaisse.
Bientôt sont loin de lui les rochers de Calpé,
La Sicile et Mélite au rivage escarpé,
Et Alalée, et l'Attique aux opulentes plaines.
Aux bouches du Pénée il rejette les rênes ;
S'élance impatient, et du séjour des dieux
Ses pieds foulent déjà le sommet radieux.
Là, sur un trône d'or, le maître de la terre
Laissait à ses genoux reposer son tonnerre.
Xeptune se présente, et lui tendant la main :
« De l'Olympe, dit-il, auguste souverain,
» Pour un fils qui m'est cher j'implore ta puissance.
» La nymphe Tamésis lui donna la naissance,
» Et mon cœur, adoptant ce fruit de nos amours,
a Jura qu'un vaste empire embellirait ses jours.
» Cependant les coursiers, que détellent les Heures,
» Ont trois fois du soleil parcouru les demeures,
» Depuis que de l'Etna désertant les coteaux,
» Mon fils n'a pour Etats que de frêles vaisseaux.
» C'est peu d'avoir souffert que les rois de Sicile,
» Effrayés de son joug, l'aient chassé de leur île;
» Que de la Grèce entière et des noirs Africains,
» 11 ait dans son exil essuyé les dédains ;
» Que des monts de Pyrène, au fond de la Bétique,
» Des colonnes d'Alcide à la terre celtique,
» Tous les ports de l'Ibère à ses voiles fermés,
n N'aient offert à ses yeux que des peuples armés ;
» Le Gaulois à son tour ajoute à ces outrages.
» La Seine aujourd'hui même a refusé ses plages.
» Au mépris d'un serment par le Styx prononcé,
8'f LA FRANCIADE.
- Je vois de tous mes bords Albion repoussé.
» Quel dieu, si ce n'est toi, qu'il craigne ma colère
« Quel dieu s'opposerait aux desseins de ton frère?
Jupiter a froncé ses terribles sourcils. Il répond : « Dieu des mers, je sais quel est ton fil* » Je sais de quel espoir tu flattes son audace, » Et quel nombre de rois tu promets à sa race. » Qu'ils régnent, j'y consens, et que ton amitié » De tes vastes États lui cède la moitié ; » Mais la terre à mon sceptre est échue en partage, » Et dans le fils d'Hector ton fils m'a fait outrage. » Tant que je régnerai, tant que sur mes autels m Je recevrai l'encens et les vœux des mortels, a Dans l'Europe tranquille, il n'a rien à prétendre; » Et malheur à ton fils s'il ose y redescendre. »
Le dieu dont le trident fait tressaillir les monts,
Frémit, baisse les yeux, dévore ses affronts ;
D'un monarque irrité redoute la vengeance,
Et garde en s' éloignant un farouche silence.
Il descend, tout l'Olympe a tremblé sous ses pieds.
Ses coursiers à sa voix bondissent effrayés.
Le char se précipite, et vers les champs de l'Ourse,
Plus prompt que la pensée, il a repris sa course.
La colère du dieu rompt enfin ses liens :
« J'accomplirai, mon fils, et tes vœux et les miens,
» Dit-il ; un dieu jaloux te refuse un empire ;
» Ton père te demeure et saura te suffire. »
A ces mots il se lève, et d'un œil irrité Parcourt de ses États la vague immensité. Il revoit ces vaisseaux, objet de tant de peines, Fuyant vers l'Occident les orageuses plaines Que le Batave un jour doit ravir à ses lois. Là s'arrête le dieu; là, sa puissante voix Ouvrant de l'Océan les cavernes profondes, Une île tout à coup sort du gouffre des ondes, Grandit, s'étend, se perd dans un lointain profond, Balançant des forêts sur son immense front, Belle et riche de fleurs, de moissons, de verdure, Telle enfin qu'au printemps l'eût faite la nature. Tout un peuple d'oiseaux, seuls hôtes de ces lieux, Fait redire aux échos ses chants harmonieux.
L'Aurore contemplait cotte terre inconnue; Du soleil qui parait et s'étonne à sa vue, Resplendissent au loin les rayons réfléchis Sur ses bords escarpés que l'écume a blanchis.
Albion voit sa flotte, à l'abri des orages, D'un fleuve spacieux côtoyer les rivages. Neptune, pour son fils prodigue de bienfaits, A pris de Tamésis et la voix et les traits : ce Dans ces climats, dit-il, fixe ta destinée, » C'est pour toi que naquit cette île fortunée, n Les voilà les États que t'a promis un dieu; Viens leur donner ton nom, et règne en paix. Adieu.
Il se tait, et s'enfuit comme une ombre légère.
Mais l'heureux Albion a reconnu sa mère.
Son cœur ne peut suffire à ses joyeux transports.
a Amis, dit-il, voilà le prix de nos efforts.
■>■> Au courage obstiné cède enfin la Fortune.
« Hâtons-nous, descendons, rendons grâce à Neptune.
» Et toi, Nymphe chérie à qui je dois le jour,
'• Qui m'as transmis des dieux et le sang et l'amour,
» Je veux que, de Saturne affrontant les injures, n Ton nom, ô Tamésis, passe aux races futures! » Il vivra dans ce fleuve; et qu'un dieu protecteur » Daigne sur mes neveux étendre sa faveur; » Tant que ce fleuve aux mers apportera son onde, » Ta gloire éclatera jusqu'aux bornes du monde. » Il dit, pousse au rivage, et le sceptre à la main, Dans ses nouveaux Etats descend en souverain.
SOMMAIRE
Le vaisseau engravé est conduit à Lutèce et devient le symbole de la ville.
— Funérailles de Gétorix. — Sacrifice de sa meute, de son coursier, du vieillard qui le soignait. — Taureau d'osier destiné à la mort de Britto.
— Francus brise ses fers, veut abolir les sacrifices humains. — Fureur des druides. — Tempête. — Invocation à la foudre. — Elle embrase le taureau. — Britto sauvé. — Colère des prêtres. — Repas funèbre.
Heureux de sa défaite et de leur délivrance, Les Celtes, les Troyens, tout nage, tout s'élance Vers l'ile où pour jamais paraissait enchaîné Le vaisseau qu'Ephialte avait abandonné.
Dans l'onde et sur la grève, autour de lui s'amasse Cette foule bruyante; et la pesante masse, Contre qui trois cents bras ont ensemble lutté, A leurs efforts communs a longtemps résisté. Mais elle cède enfin. La quille soulevée Glisse sur le gravier qui l'avait enclavée. « A Lutèce ! 5) ont crié les hommes, les échos. Ils ont contre eux, qu'importe! et les vents et les flots.
90 LA FRAXCIADE.
La voile est à l'instant déchirée en bandages.
Aux ceintures de cuir on rejoint les cordages,
On forme un câble immense, et qui dans sa longueur
De la Seine trois fois mesure la largeur.
Par la foule joyeuse à ce câble attelée,
Le navire est traîné, la Seine est refoulée.
Le Troyen Désinor s'empare du timon.
La vergue en d'autres mains remplace l'aviron;
Et le vaisseau, guidé par ces nochers habiles,
Évite les écueils, les bas-fonds et les îles.
De Lutèce à sa vue éclatent les transports ;
Et dès que l'ancre enfin l'a fixé sur ses bords,
Des bardes inspirés la sublime parole
Consacre à leur cité ce glorieux symbole.
Mais un long deuil succède aux joyeuses clameurs.
Ce triomphe éclatant coûte cher aux vainqueurs.
Les Celtes éplorés donnent de justes larmes
A ceux que d'un barbare ont moissonnés les armes,
Entourent la demeure où d'un monarque aimé
Les prêtres ont rendu le corps inanimé.
A de pieux devoirs Athamas les rappelle.
u C'est assez, leur dit-il, allez, peuple fidèle,
» Calmez ce désespoir, suspendez vos regrets.
» Demain, quand le soleil luira sur nos forêts,
» Vous viendrez rendre hommage à ces restes augustes,
» Et donner une tombe au modèle des justes.
« Sous vos toits maintenant guidez ces étrangers.
» N'oubliez point, amis, à l'abri des dangers,
» Quels bras ont d'Albion repoussé la furie,
n Vengé notre monarque et sauvé la patrie. »
Dans Lutèce, à ces mots, les Troyens dispersés
Vont livrer au sommeil leurs membres harassés.
Athamas à Francus présente sa retraite.
« Le porphyre, dit-il, n'en pare point le faîte.
» Entrez dans cet asile où n'éclate point l'or.
» Sous de grossiers lambris le Celte habite encor,
» Et le sommeil pour nous n'en a pas moins de charmes;
» Le faste jusqu'ici n'a souillé que nos armes. »
Celui qui dans Pergame avait reçu le jour, Dont un riche palais fut le premier séjour, A d'un œil attendri contemplé le druide,
92 LA FRAXCIADE.
Et presse en soupirant cette main qui le guide. « D'un palais somptueux l'éclatante splendeur n Xe nous met point, dit-il, à l'abri du malheur, » Et partout des destins nous atteint la colère. » Il entre; à ses côtés est l'ami de son père, Le vieux Polydamas, qui, le couvrant des yeux, Jouit de son salut et rend grâces aux dieux.
Sur un roc aplani, paternel héritage, Théâtre où du vieillard folâtra le jeune âge, Il étale un chevreuil qu'apprêta le berger, L'hydromel pétillant et les fruits du verger. Par ce repas frugal leur force est réparée. Par les soins d'Athamas, la couche préparée Dans un réduit tranquille a reçu les héros, Et Morphée a sur eux épanché ses pavots.
Mais, hélas ! au sommeil refusant sa paupière, Assis à la clarté d'une pâle lumière, Le front baissé, muet, le ministre des cieux Laisse tomber les pleurs que retenaient ses yeux. La mort de Gétorix, leur amitié passée,
CHAXT TROISIEME. 93
Tourmentent du vieillard le cœur et la pensée. La nuit fuit lentement. Lentement revenu, Dans sa sombre douleur le soleil l'a revu. Son cœur a vers les dieux élevé sa prière. Pour l'État orphelin il leur demande un père ; Et du bûcher royal ordonnant les apprêts, Du héros qui n'est plus rassemble les sujets.
Il gravit avec eux, au midi de Lutèce,
Un mont où, de ce peuple antique druidesse,
Lucotice a longtemps annoncé l'avenir
Et laissé de Vauvert l'effrayant souvenir.
Là, sept chênes épars, dont le rare feuillage
Et les rameaux noueux attestent le long âge,
Élevaient jusqu'au ciel leurs bras cicatrisés,
Dépouillés de verdure et de sève épuisés.
Athamas les désigne; et la foule empressée,
Sous les coups de la hache en leurs troncs enfoncée,
Fait gémir des forêts l'immense profondeur.
La corneille en son aire en jette un cri d'horreur,
S'enlève épouvantée, et frémissant de l'aile,
Plane sur ses petits dont le cri la rappelle.
9'* LA FRAXCIADE.
Bientôt avec fracas les chênes déchirés Tombent, et des rameaux les troncs sont séparés. De leurs vastes débris la foule s'est chargée, El muette, à pas lents, sur deux fdes rangée, De ses tristes remparts a repris le chemin, Comme on voit des fourmis apporter le butin Qu'entasse en leurs greniers leur active industrie, Tracer un noir sillon sur la verte prairie.
Sur une plage ouverte aux derniers feux du jour.
Où des murs de Lutèce achevant le contour,
La Seine se referme, et ralliant ses ondes,
Gourait se perdre alors sous les voûtes profondes
Des bois qui sur son lit unissaient leurs rameaux,
Etait un sable aride amassé par ses eaux,
Où le bronze aujourd'hui présente à notre hommage
Du premier des Bourbons l'auguste et chère image.
C'est là pour Gétorix qu'est déjà disposé
Un tombeau spacieux dans le sable creusé.
C'est là que des forêts la dépouille apportée,
Par les tristes Gaulois dans la fosse jetée,
Croît, s'élève, déborde, et montre en un moment
D'un large et long bûcher l'informe entassement.
Là, dès le point du jour, sont venus les attendre
Les**enfants, les vieillards, les guerriers du Scamandre ;
Les femmes, dont les soins, les vœux consolateurs,
De la fdle des rois combattent les douleurs.
D'un sombre désespoir Ambigate est voilée.
Vainement on présente à son âme accablée
Les biens que Gétorix a conquis pour jamais,
Et ces jours éternels de bonheur et de paix,
Qui, loin des passions et des fureurs humaines,
D'une vie orageuse ont remplacé les peines :
Vaines illusions pour qui voit préparer
La tombe où pour jamais un père doit entrer!
Cependant a paru le pontife suprême.
Le cyprès sur son front se tresse en diadème. Il marche vers la tombe. A son auguste aspect, Le peuple du bûcher s'éloigne avec respect; Et s' appuyant aux murs de la cité déserte, Laisse aux hommes du ciel la plage découverte. Les bardes sont muets ; les druides pieux Suivent, le front courbé, leur chef silencieux.
96 LA FRAXCIADE.
Deux lances, dont le fer est paré de verveine,
Qu'entourent des festons de laurier et de chêne,
Portent deux boucliers que dans les champs d'honneur
Longtemps de Gétorix illustra la valeur.
De ce roi maintenant la dépouille glacée
Sur ce lit de repos est tristement placée.
Ses plus braves guerriers entourent ce cercueil.
Leur féroce vengeance étale avec orgueil,
Sur le fer acéré de leurs piques sanglantes,
Des captifs égorgés les têtes effrayantes.
Trophée épouvantable et cher à nos aïeux !
Un jour, de leur valeur monuments odieux,
Ces ossements, blanchis au toit de leurs chaumières,
Diront à leurs enfants la gloire de leurs pères.
Au milieu de ce groupe, une torche à la main, Les Eubages en deuil portaient leur souverain. Cet ordre peu nombreux préside aux funérailles, Et leur glaive aux autels déchire les entrailles Des victimes qu'aux dieux offre la piété. Par eux sur le bûcher le cadavre est monté;
Et leurs mains font fumer clans une urne grossière Des cyprès desséchés l'odorante poussière.
Aux pieds de Gétorix sont jetés, confondus, Ses ilèches, son carquois et ses glaives rompus. Sous le couteau sacré sa meute est amenée. Dans la coupe d'airain, en taureau façonnée, De ses chiens immolés le sang coule à grands flots. Compagnons de ses jeux, lorsque ses javelots Perçaient l'urus sauvage ou la biche rapide, Ils suivront le héros chez la Parque homicide.
Un superbe coursier, aux crins noirs et flottants, Qui parmi les périls et le fracas des camps Etait fier de bondir, de voler sous son maître, Inquiet, incertain, cherche à le reconnaître Dans cet amas confus d'un peuple consterné. De ce triste appareil son œil est étonné. Tantôt sous ses naseaux il lance la poussière, Et tantôt vers les cieux levant sa tête altière, Par ses hennissements semble redemander Le héros dont la main ne peut plus le guider.
98 LA FRAXCIADE.
Mais il tombe à son tour sous le fer de l'Eubage, Et, couvrant de son sang et la coupe et la plage, Pousse un dernier murmure avec peine exhalé. Sous son corps frémissant le bûcher a tremblé.
In vieillard vénérable, et dont la main fidèle
Lui portait chaque jour l'orge et l'herbe nouvelle,
L'a conduit sous le glaive, et, loin d'en soupirer,
D'un œil sec et tranquille il le voit expirer.
Puis s' adressant au peuple, il lui tient ce langage :
o Mon bras, fils de Lutèce, est affaissé par l'âge;
55 Ambros a combattu sous trois règnes fameux,
u Et trois fois trente hivers ont blanchi mes cheveux.
5) Mes jours sont accomplis. Mon inutile vie
Ne peut intéresser ni servir la patrie. n Au séjour des héros j'accompagne mon roi. a Le respect, le devoir, m'en imposent la loi. n Je vais chez nos aïeux, dans un lieu de délices,
Auprès de Gétorix reprendre mes services, - Polir ses javelots, abreuver son coursier, » Sur ses traces encor forcer le sanglier; ;: Ou sur le doux émail des riantes prairies,
» Sous des bois toujours verts, sur des rives fleuries,
» M' enivrant avec lui d'un plaisir éternel,
» Dans un crâne doré lui verser l'hydromel. »
Le peuple à ce discours que l'usage autorise,
Ne semble témoigner ni douleur ni surprise.
Le fils d'Hector frissonne, et sur l'œil du vieillard
Il jette en soupirant un humide regard.
Il voit sur ce visage une noble assurance
Et d'un bonheur futur éclater l'espérance.
Mais que devient Francus lorsque ce vieux guerrier,
Près de lui de ses fils appelant le premier,
Poursuit : u Je t'ai montré le chemin de la gloire,
» De mes soins paternels conserve la mémoire.
« Prends ce fer qu'à ton père ont transmis tes aïeux,
» Et transmets à tes fils ce dépôt précieux.
s Que jamais à ton bras l'ennemi ne l'arrache.
» Que la race d'Ambros reste pure et sans tache.
» Sois juste, sois pieux, et remplis en ce jour
a Le devoir que ton père impose à ton amour.
» Sauve-moi de mourir sous le poids des années.
» Je ne verrais jamais les îles fortunées
■ Où l'âme des héros triomphe du trépas,
n Et que le glaive seul peut ouvrir à nos pas.
n Adieu, n Son fils l'embrasse, et des mains de son père
Reçoit avec respect ce glaive héréditaire;
Sur le taureau d'airain jure de l'imiter,
De redire à ses fils ce qu'il vient d'écouter;
Dans le flanc du vieillard il enfonce l'épée;
Et du sang paternel la retirant trempée,
Voit sans horreur tomber ce vieillard palpitant,
Qui de sa voix encor le bénit en mourant.
S'éloigne; et la dépouille, aux Eubages rendue,
Est aux pieds du monarque à son tour étendue.
Cependant, au milieu du cortège sacré
Paraissait un captif qui, de fers entouré,
Se soutenait à peine, et d'une juste crainte
Laissait voir sur son front la douloureuse empreinte.
A l'aspect de Francus, son œil s'est réveillé.
Une lueur d'espoir sur son front a brillé.
C'est ce même étranger qu'au milieu du carnage
Le héros de Pergame a sauvé de leur rage.
Mais que te sert, hélas ! qu'un généreux secours
De ce premier danger ait préservé tes jours?
Tu vois, jeune Britto, le sort qu'on te prépare;
Dans les pieuses mains d'un druide barbare
Brille devant tes yeux le funeste couteau.
Déjà flotte sur toi le sinistre bandeau.
Déjà même est dressé, pour ton dernier supplice,
Le colosse d'osier, monstrueux édifice,
Qui, dans ses larges flancs prêt à te renfermer,
Te doit, en s' enflammant, avec lui consumer.
De Francus, toutefois, la pitié se ranime;
Et lorsque du taureau s'approche la victime,
Qu'en son flanc découvert le fer va se plonger,
Il s'écrie, il s'élance, il saisit l'étranger.
« Il est à moi, dit-il, et votre barbarie
» N'a reçu des destins aucun droit sur sa vie.
» Ce captif m'appartient, et le sort des combats
» L'a jeté dans mes fers ou plutôt dans mes bras, y
A ce trait, que le peuple a pris pour une injure, La plage a résonné d'un sourd et long murmure. Le prêtre vers les cieux tend des bras effrayés,
102 LA FRANGIADE.
Croit sentir les enfers s' cntr' ouvrir sous ses pieds. Le ciel, en ce moment chargé de noirs orages» A semblé sur Lutèce épaissir ses nuages, Du couchant à l'aurore étincelle d'éclairs, Et d'un coup de tonnerre épouvante les airs. La plaintive Ambigate a relevé la tête, Son regard sur Francus se détourne et s'arrête. Elle voit son audace ; et, tremblant du danger, Où par un sacrilège il vient de s'engager, S'étonne qu'en ce jour de douleur et de larmes,. Un autre que son père ait part à ses alarmes. Francus frémit lui-même, et d'un bras chancelant Entraine le captif, qui le suit en tremblant; Doute encor si le ciel le condamne ou l'approuve, Et surpris des remords qu'en son âme il éprouve, Attachant sur l'Olympe un œil religieux, En servant les humains craint d'offenser les dieux.
Des Eubages enfin le chef rompt le silence. « Téméraire étranger, dit-il, si ta vaillance - Du plus grand des périls n'eût délivré l'Etat, » Ta mort aurait déjà payé ton attentat.
» Rends ce captif. Xos lois ordonnent qu'il périsse,
» Qu'il soit à Gétorix offert en sacrifice.
» Les dieux sont irrités ; les dieux ont parmi nous
n Jeté cet ennemi qu'ont repoussé tes coups;
» Les dieux nous ravissant le meilleur des monarques,
» Xous ont de leur courroux donné d'affreuses marques.
» Il faut les apaiser, et qu'un sang odieux
» Satisfasse à la fois Gétorix et les cieux.
» Ce captif, qu'un barbare a laissé sur nos plages,
n Peut seul de ce barbare expier les outrages ;
n Et le sang précieux d'un mortel respecté
n Par le sang d'un mortel doit être racheté.
n Xe viens pas nous porter de contraires maximes,
• Xi ravir à nos dieux leurs plus chères victimes.
» Quoi! l'homme dont les traits dépeuplent l'univers,
» Sur l'habitant des eaux, de la terre et des airs,
» A la face des dieux étendra son empire ;
« Sa main sera fatale à tout ce qui respire ;
n Affamé de leurs chairs, de leur sang altéré,
» Il pourra dans leur sang se baigner à son gré ;
« Et les dieux, plus parfaits, plus purs que nous le sommes,
» Xe pourront à leur gré boire le sang des hommes !
104 LA FRAXCIADE.
» L'homme, avare des jours qu'il a reçus des dieux, » Craindra de l'immoler, de les. perdre pour eux! » Quel hommage plus pur offrir à leur puissance? » Que rendrait à leurs dons notre reconnaissance? » Quel plus beau sacrifice a droit de les flatter, » De fléchir leur courroux que tu viens d'irriter? n Respecte de nos dieux le sacré privilège, » Renferme dans ton cœur ta pitié sacrilège ; » Rends ce captif, te dis-je, et par cet abandon, » Pour ton peuple et pour toi mérite leur pardon. »
Ainsi parle Rrannès ; et ce zèle sauvage
Du généreux Francus ranime le courage.
u Arrêtez, répond-il, et daignez m' écouter :
» Je respecte vos lois et veux les respecter.
« Ma pitié, qui vous blesse et qui vous semble impie,
» D'un malheureux vieillard a vu trancher la vie.
» J'ai vu sans éclater, mais non pas sans horreur,
» De son barbare fils la tranquille fureur.
» Je révère les dieux, et ma triste existence
» Xe m'a que trop appris à craindre leur vengeance.
» Ces dieux, sous d'autres noms dans Pergame honorés,
a Du reste des humains ne sont pas ignorés.
a Ils régnent sur l'Europe, et l'Afrique, et l'Asie,
a Et c'est d'eux que partout l'homme a reçu la vie.
a Cet être inaccessible, immuable, éternel,
» Cet esprit créateur, dont la terre et le ciel
a Suivent aveuglément les volontés suprêmes,
a \" est-il pas le Destin, qui commande aux dieux mêmes?
a Le plus grand de vos dieux, le puissant Teutatès,
a Porte en Grèce les noms de Mercure et d'Hermès.
a Hésus est le dieu Mars, qui préside à la guerre;
a Taranis, Jupiter qui lance le tonnerre.
a Celui qui de ses feux éclaire l'horizon,
» Est pour vous Belenus, et pour nous Apollon;
» Et le même trident soulève ou pacifie
» Les flots de l'Atlantique et les mers de Phrygie.
» Tous les peuples sans doute ont du sang des mortels
» De ces dieux, comme vous, arrosé les autels.
» Le grand nombre, abjurant ces affreux sacrifices,
» Des fruits et des moissons leur porte les prémices ;
a Et loin de les punir, les dieux, plus satisfaits,
» Ont redoublé pour eux d'amour et de bienfaits.
a Pour fléchir leur courroux allumé par nos crimes,
106 LA ERAACIADE.
» Si nos troupeaux encor sont offerts en victimes,
n Qu'est pour nous un tel sang, et qti'est-il à nos yeux7
• Mais le sang des humains leur est plus précieux.
» Grands dieux! c'est bien assez que par le cimeterre L'homme du sang de l'homme ose rougir la terre, Et, sous les noms pompeux de gloire et de valeur, Honore impunément le meurtre et la fureur; ■ Que les rois, abusant de ses erreurs cruelles, n L'immolent par milliers à leurs vaines querelles ;
• Et qu'en rivaux jaloux les peuples partagés
» Soient toujours et partout l'un par l'autre égorgés l n Ah! du moins, au moment où cesse le carnage, n Que la pitié commande et succède à la rage !
Mon plus grand ennemi, quand il est dans mes fers, » X'est plus qu'un malheureux dont je plains les revers, n Ma -vengeance s'éteint au sein de la victoire; ') Sa chute efface tout et suffit à ma gloire, n Et la mort d'un captif est un crime odieux, n Qui flétrit les vainqueurs et révolte les dieux, n
Il dit, et des Gaulois, incertains et timides, Tous les yeux sont fixés sur le chef des druides.
Le pontife se tait, l'Eubage est confondu;
Et seule, au nom des dieux, la foudre a répondu.
Ses éclats de l'Eubage éveillant la furie,
Il tremble pour lui-même, il s'élance, il s'écrie :
« Rends la victime aux dieux, que j'épuise son flanc;
« Par la voix du tonnerre ils réclament son sang ! »
— « Eh bien, répond Francus, si mon cœur les offense,
» Qu'ils frappent, je suis prêt, et j'attends leur sentence.
n Que la foudre à l'instant-m'écrasant sous ses coups,
» Par mon trépas soudain venge les dieux et vous.
n Mais si mon dévouement n'a rien qui les outrage,
» J'en demande à ces dieux l'éclatant témoignage.
» Que ce monstre d'osier, par vos mains préparé,
» Soit par le feu du ciel à l'instant dévoré. »
La nue, à ce défi que le Ciel même inspire, Avec un bruit horrible éclate et se déchire. De son sein ténébreux par l'éclair sillonné, La foudre part, fend l'air de soufre empoisonné, Tonibe sur le colosse, et sa masse enflammée Vomit de noirs torrents de feux et de fumée. Les Celtes éperdus, prêtres, guerriers, vieillards,
108 LA FRAA'CIADE.
Ont tous avec horreur détourné leurs regards ; Mais bientôt contemplant ce que le feu dévore, Témoins de ce prodige, ils n'osent croire encore. Le fer échappe aux mains du sacrificateur. La victime est aux pieds de son libérateur. Tout ce peuple étonné, contraint de les absoudre, Admire le héros qui commande à la foudre. Le bûcher, à son tour, par elle est allumé; Et tandis qu'en ses feux lentement consumé, Gétorix, retournant à sa forme première, S'affaisse dans sa tombe et se change en poussière. Les bardes, entonnant leurs funèbres concerts, De l'hymne de la mort font retentir les airs.
u Va jouir, disaient-ils, d'une gloire éternelle, r Des hommes et des rois tu seras le modèle, a Triomphe du sépulcre, et près de tes aïeux, » Va boire l'hydromel à la table des dieux.
* A ton cœur innocent la justice fut chère.
u Le peuple te nommait son refuge et son père.
» Tu respectais les dieux, et les dieux, à leur tour,
• Ainsi que tes vertus vont payer ton amour.
» Tu fus dans les combats l'honneur de ta patrie,
« Ta mort fut glorieuse et digne de ta vie.
y> Le fer, qui des héros doit trancher les destins,
- Du séjour des héros t'a frayé les chemins.
• Porté sur un nuage éclatant de lumière, » Franchis de l'Océan la terrible barrière.
y- Va sous un ciel plus pur retrouver les plaisirs,
- Les jeux qui de ta vie ont charmé les loisirs.
n Mais la vie est pour nous un long cercle de peines, v La mort t'a délivré des misères humaines; ■ Et la vie, où des dieux t'admettra la faveur, a Est un cercle éternel de joie et de bonheur.
r Va jouir, Gétorix, d'une gloire éternelle, v Des hommes et des rois tu seras le modèle. •-• Triomphe du sépulcre, et près de tes aïeux, '■ Va boire l'hydromel à la table des dieux. »
Des bardes inspires tels étaient les cantiques, Et, suivant des Gaulois les coutumes antiques, Athamas et Francus vont au sein des forêts Célébrer de concert les funèbres banquets. En cent lieux différents le festin se prépare. En cent groupes divers la foule se sépare, Se réunit sans choix; mais sans être appelé, Au banquet à" Athamas aucun ne s'est mêlé.
Là des guerriers troyens se rassemble l'élite.
Le vaillant Désinor, Polydamas, Polite,
Pisène, de Francus compagnon assidu,
Et d'un fils de Priam comme lui descendu.
Sur le bras d' Athamas Ambigate s'appuie.
Elle arrive à pas lents, de sa douleur suivie.
Là viennent se mêler Hugomar, Abaris,
Bellovèse et Morgan, de Lutèce chéris.
Brannès aimé des dieux, Brannès, chef des Eubage*
A ravi dès l'aurore à leurs gras pâturages
Un mouton qu'à pas lents suit un jeune taureau.
Sur la double victime il plonge le couteau.
L'une mugit, recule, et tombe sans haleine,
L'autre teint de son sang une abondante laine. Sur les feux pétillants on étale les chairs. L'odorante fumée en monte dans les airs.
Sur le tapis moelleux d'une sombre verdure S'élève un orme antique, et dont la chevelure D'une large clairière ombrage le contour. Les tables du festin se dressent à l'entour. Le pontife se place, et dans sa main sacrée Un guerrier a remis une coupe dorée, Ossement monstrueux, que du front d'un géant Un aïeul d'Athamas détacha tout sanglant. D'anneaux et de grains d'or la coupe est enrichie. D'un hydromel fumeux Athamas l'a remplie. « Mânes de Gétorix, dit-il, en votre honneur » Des héros et des dieux j'épanche la liqueur. » Mânes de Gétorix, acceptez mon hommage. » Il dit, et dans son sein fait couler le breuvage, Et présente à Francus la coupe et l'hydromel. Francus a répété l'hommage solennel; Et la coupe, à l'instant à d'autres mains cédée, Par tous les conviés est remplie et vidée.
112 LA FRAXCIADE.
Le temps fuit, les guerriers ont assouvi leur faim.
Les entretiens bruyants succèdent au festin.
Tous admirent Francus; ses malheurs, sa jeunesse,
Son pays, sa vaillance, en lui tout intéresse.
Les Celtes curieux brûlent d'interroger
l'n héros que les dieux paraissent protéger.
Dès longtemps Ambigate aurait voulu l'entendre :
Ambigate en son cœur craint déjà de descendre.
Gétorix, qui d'un fils vainement désiré,
\' a point vu son hymen par les dieux honoré,
A la main d'Hugomar destinait la princesse,
Dans le flatteur espoir que l'aveu de Lutèce
Sur le trône après lui les eût placés tous deux.
Mais que font à l'amour nos projets et nos vœux ?
Hugomar est vaillant, illustre, magnanime.
Lutèce le révère, Ambigate l'estime :
Mais déjà d'Hugomar le front est sillonné,
Et pour elle vingt fois le printemps n'est pas né.
Francus arrive à peine à son cinquième lustre.
Il sied mieux à son âge, et n'est pas moins illustre.
Sa générosité, les glorieux combats
Dont il a sur ces bords marqué ses premiers pas,
CHAAT TROISIEME. 1 li
Ces sublimes élans d'une âme peu commune Qui s'ouvre et s'attendrit aux pleurs de l'infortune, Tout enivre Amhigate, et jette dans son cœur D'un malheureux amour le germe empoisonneur.
Au fils d'Hector enfin le druide s'adresse :
« Digne objet, lui dit-il, des terreurs de la Grèce,
» Xos bois ont retenti du bruit de vos malheurs,
» Et la chute de Troie a fait couler nos pleurs.
s Quelle main a des Grecs détourné la vengeance,
n Et du glaive d'Atride a sauvé votre enfance?
« Quel dieu, depuis vingt ans, vous prêtant son appui,
» Dans nos tristes remparts vous amène aujourd'hui? »
Le héros se recueille, et, comblant leur envie, Leur raconte en ces mots les malheurs de sa vie.
CHANT QUATRIEAIE
SOMMAIRE
Récit de Francus. — Son départ de l'Épire avec Andromaque. — Arrivée à Troie. — L'oracle du Scamandre. — L'ombre d'Hector. — Francus n'a plus d'asile que dans la Celtique. — Il repart. — Arrivée en Cilicie, chez le roi Grynus. — Mort d'Andromaque. — Amours de Francus et d'Hercynie, fille du roi. — Visite d'Albion e( de sa flotte. — Il enlève Hercynie. — Désespoir de Francus. — Il la poursuit sur les mers. — — Son arrivée dans l'île de Crète.
h Oui, Celtes, parmi vous les dieux ont amené Ce jeune Astyanax par les Grecs condamné. Un enfant inconnu fut remis aux Atrides. Ma mère sut tromper leurs fureurs homicides ; Et l'Épire, où le sort me jeta prisonnier, L'Épire, où de Priam régnait le meurtrier, Fut de mes jeunes ans et le port et l'asile. La beauté d'Andromaque émut le fils d'Achille. Il mit à ses genoux sa couronne et son cœur. Ma mère, en l'acceptant, m'en fit un protecteur, Au vieux Polydamas confia ma jeunesse,
El pour mieux détourner la haine de la Grèce, Ce vieillard, que les dieux me conservent encor, Sous le nom de Francus cacha le fils d'Hector.
n Je ne vous dirai point quelle fut Hermione, Qui ravit à Pyrrhus la vie et la couronne; Comment par Hélénus son trône fut rempli : Loin du crime et des cours, je vivais dans l'oubli. Près de Polydamas, à l'ombre de ses ailes, Mon âme se formait aux vertus paternelles. Mon tuteur m'instruisait au grand métier des rois, Des héros mes aïeux me contait les exploits, Et par d'heureux discours fomentait dans mon âme La noble ambition de relever Pergame.
» On m'ignorait enfin, et nos murs démolis
Étaient depuis vingt ans sous l'herbe ensevelis;
Quand ma mère parut et me tint ce langage :
« L'obscurité, mon fils, ne sied plus à ton âge.
a Viens me payer les soins que tes jours m'ont coûtés.
a Tu sais que des liens par mon cœur détestés
» Des enfants de Pyrrhus me rendirent la mère.
CHAXT QUATRIEME. 1J7
» Ces enfants sont montes au trône de leur père.
» C'est assez pour mon cœur; il est quitte envers eux,
a Et vers le sang d'Hector je reporte mes vœux.
n Armons les Phrygiens, que dans cette contrée
a Rassembla d'Hélénus la sagesse inspirée.
n Ce peuple, rougissant d'un exil odieux,
» Redemande ses rois, sa patrie et ses dieux.
» Il en est temps, mon fils, tentons la destinée.
n Le ciel fera pour nous ce qu'il fit pour Enée.
n Des Grecs qui t'ont proscrit justifions l'effroi,
a Et que dans ïlion Hector revive en toi. »
» Cet espoir dans mon cœur trouve un accès facile.
Xos secrets envoyés parcourent la Sicile,
L'Italie et les bords où, lassés d'attentats,
Xos vainqueurs oubliaient Pergame et ses combats.
Tout semblait seconder cette noble entreprise.
Ascagne, l'héritier du digne fils d'Anchise,
Se plaignait, en joignant quelques guerriers aux miens,
Qu'un sceptre le retînt aux bords laviniens.
De toutes parts enfin accourait vers l'Epire
Un peuple impatient de revoir mon empire.
118 LA FRAXCIADE.
« A Molossus alors déclarant nos projets, Andromaque eut bientôt achevé ses apprêts. L'héritier de Pyrrhus en conçut des alarmes, Ne livra qu'à regret des vaisseaux et des armes; Et, confiant mon sort à la bonté des dieux, A sa mère en pleurant fît ses derniers adieux.
■ Xeptune fut propice; un souffle salutaire Xous remit en dix jours au delà de Cythère. Des Cyclades bientôt nos vaisseaux affranchis Reconnurent Lemnos et ses rochers noircis ; Et, laissant derrière eux toute la mer Egée, Abordèrent enfin aux terres de Sigée.
La nuit d'un voile sombre enveloppait les cieux. Tout dormait; de Phœbé le char silencieux, Jetant un pâle éclat sur nos tranquilles plages, Suivait en paix sa course à travers les nuages. Dans quel trouble mortel nous attendions le jour ! Que de pleurs, de sanglots, suivirent son retour, Quand parut à nos yeux cette plaine déserte, De tombeaux, d'ossements, de ruines couverte ! En quel état le ciel nous permit de revoir
Ces remparts, notre orgueil et notre desespoir,
Qui longtemps de leur gloire avaient rempli l'Asie,
Et dont la chute seule illustrait l'Achaïe !
Nuls présages flatteurs ne vinrent accueillir
Ces débris d'Ilion qui cherchaient à s'unir.
Au retour des Troyens ne sourit point l'Aurore.
L'Ida d'épais brouillards s'assombrissait encore.
Le jour perçait à peine, et ce jour attristé
Ne semblait qu'à regret nous prêter sa clarté.
» Andromaque pourtant m'ordonne de descendre. Rien ne peut l'affliger que le tourment d'attendre. Elle n'a qu'un besoin, qu'un espoir, un désir : Voir la cendre d'Hector, l'embrasser, et mourir. J'invoque en soupirant les dieux de ma patrie, Et mon pied touche enfin cette terre chérie Près d'une tombe immense, où dormaient entassés Mille et mille guerriers qu'Atride avait laissés. Plus loin, de leurs tombeaux, dont les cimes aiguës Dominaient le Sigée et menaçaient les nues, Patrocle et le vainqueur du magnanime Hector Sur nos murs écroulés semblaient veiller encor.
120 LA FRAXCIADE.
Partout Polydamas, mp prêtant sa mémoire, Des combats d'Ilion me retraçait l'histoire. Tous mes sens transportés dévoraient ces récits. Je sentais tout Hector revivre dans son fils.
» Mais d'autres soins, hélas! ma mère tourmentée, De ses femmes en pleurs loin de nous escortée, Marchait vers la colline où furent nos palais. Andromaque à mon cœur reprochait mes délais. Je cours, je la rejoins dans un sombre bocage, Qu'avait aux dieux du Styx consacré son hommage, Où, pour nous annoncer les arrêts du Destin, Nous attendait, hélas! le Scamandre divin.
a Ce n'était plus ce dieu, l'appui de nos murailles, Terrible, impétueux, respirant les batailles, Qui, vengeant les Troyens par Achille immolés, Élançait après lui ses flots amoncelés.
Pâle, triste, abattu, déplorant son veuvage, Les larmes, les chagrins sillonnent son visage. L'algue de sa couronne a séché sur son front; Et de son lit à peine humectant le limon,
Tombant sans murmurer de son urne tarie,
Son onde rampe et meurt sous sa rive flétrie.
A l'ombre d'un cyprès, de douleur assoupi,
Il lève à notre abord un front appesanti ;
u Insensés, nous dit-il, quelle est votre espérance?
n Avez-vous cru des dieux accomplir la sentence?
» De ces bords pour jamais il faut vous éloigner.
s La race de Priam ne doit plus y régner.
n Fuyez! de vos desseins la Grèce est informée.
v Oreste a pour vous suivre assemblé son armée.
» Craignez de retomber dans ses barbares mains.
>: Cherchez de l'Occident les rivages lointains,
» Du Celte hospitalier abordez les contrées.
» Pénétrez sans effroi dans leurs forêts sacrées.
» Sur les bords d'un grand Heuve, un peuple au désespoir
n Au fils de mon Hector remettra le pouvoir ;
» Et de Francus un jour doit naître un grand empire.
n Allez, de votre exil comme vous je soupire.
» De mon peuple chéri mon cœur déshérité
« Va pleurer à jamais son immortalité. »
A cette prophétie innocemment redite,
Monte au front d'Ambigate une rougeur subite,
Et son cœur palpitant se demande en secret Si de Lutèce et d'elle a parlé cet arrêt. Hugomar a surpris ce trouble involontaire, Et craint de découvrir un funeste mystère. Mais nul autre n'a vu ce trouble et ce dépit, Et Francus en ces mots poursuivait son récit :
« Le Scamandre se tait, et sur sa couebe humide
Il laisse retomber son visage livide.
Xous demeurons muets, confondus, consternés,
Un morne étonnement tient nos sens enchaînés.
Ma mère, dans mes bras longtemps évanouie,
Me revoit, et gémit de retrouver la vie ;
M'embrasse, me retient sur son sein palpitant,
D'un long ruisseau de pleurs me baigne en sanglotant
Et, reprochant aux dieux leur injuste colère,
Leur redemande au moins la cendre de mon père.
• Près du tombeau d'Ilus, un monument pieux Renfermait du héros les restes précieux. C'était un vaste amas de pierres entassées,
Qu'avaient joint de nos tours les cimes renversées, Qui, parmi ces débris vainement confondu, Par les yeux d'Andromaque est soudain reconnu. Elle pâlit, soupire, et ses membres frémissent. Au pied du monument ses genoux s'affaiblissent. Ses mains, ses yeux errants et de larmes couverts, Xous désignent l'objet de ses vœux les plus chers. Aies tristes compagnons lisent dans sa pensée. Autour d'elle s'agite une foule empressée. Chacun plaint ses douleurs et les veut adoucir ; Mais au premier rocher que nos mains vont saisir, 0 prodige ! ô terreur ! ces mots se font entendre : « Obéissez aux dieux, et respectez ma cendre ! »
a Malheureux ! le tonnerre, en éclatant sur nous,
Xe nous eût point frappés de plus terribles coups.
D'un nuage d'horreur ma mère enveloppée
Xe paraît plus qu'une ombre au Tartare échappée.
Pâle, sans mouvement, les cheveux hérissés,
Elle tourne vers moi des yeux secs et glacés.
Elle \eut me parler, et sa voix s'est éteinte.
Le ciel ne lui permet ni les pleurs ni la plainte ;
12V LÀ FRANGIADE.
Et la morne douleur qui semble ï accabler,
En sanglots déchirants a peine à s'exhaler.
A quitter ce tombeau je n'ose la contraindre.
Je tremble pour sa vie, et ne sais que la plaindre,
Et pour elle des dieux j'implore la pitié,
Quand de Polydamas la sévère amitié,
Pour arracher ma mère à ces tristes ruines,
Lui dépeint la rigueur des vengeances divines,
Les Grecs une autre fois contre nous conjurés.
Les restes d'Ilion par le fer dévorés,
De son fils égorgé la déplorable image.
■ Achevez, disait-il, achevez votre ouvrage. » Songez de quels périls vous l'avez retiré, n De quels périls encor vous l'avez entouré. » Qu'ont servi tous vos soins, vos heureux artiGces, » Vos souhaits, vos terreurs, vos cruels sacrifices, a Si sa mère à vingt ans le vient abandonner n Aux mains qui sur ces bords n'ont pu l'assassiner? » Ce fils est-il moins cher qu'une froide poussière?
• X'est-il plus fils d'Hector? X'ctes-vous plus sa mère? -
n Andromaque l'écoute, et tremblant pour mon sort,
Elle fait pour nous suivre un inutile effort. Elle échappe à mon bras, et chancelle, et retombe. Son horrible destin l' enchaîne à cette tombe. Polydamas commande, et prêts à l'emporter, Mes amis tour à tour viennent se présenter. De Troie en soupirant nous repassons la plaine. Ma mère à nos désirs se résigne sans peine; Mais ses regards, fixés sur le tombeau d'Hector, Quand la nuit l'a couvert, semblent le voir encor. Je rejoins mes vaisseaux, je détache les voiles, Et, du nord à ma droite observant les étoiles, Voguant vers les climats que m'a nommés un dieu, Je dis à ma Pergame un éternel adieu.
n De quels pleurs fut suivi ce voyage funeste ! Des forces d'Andromaque il épuisa le reste. Par ses longues douleurs je la vis accabler, Et la mort, que ses vœux ne cessaient d'appeler, La mort vint dans mes bras achever sa victime. 0 perte douloureuse ! ô deuil trop légitime ! Vous avez pour jamais empoisonné le cours Du peu d'instants heureux que compteront mes jours.
12(i LA FRANGIADE.
Ma mère, digne objet de toute ma tendresse,
Et le plus eher des biens que m'eût laissé la Grèce,
Qui, des fers élevée au trône d'un grand roi,
Faisait tout son bonheur de pleurer avec moi ;
A qui, dans mes périls, et depuis ma naissance,
Je coûtais tant de soins, de vœux, de prévoyance,
Dont l'amour empressé, l'aspect toujours nouveau,
De ma triste existence allégeait le fardeau ;
Ma mère enfin, ma mère à mon cœur fut ravie !
• Ma flotte, en ce moment, côtoyait la Mysie, Aux mers où le Caïque, orgueilleux de ses bords, De son urne féconde apporte les trésors. Là commandait Grynus. Fils de cet Eurypile Qui, prêtant à Pergame un secours inutile, Sous nos murs embrasés se vint ensevelir, Grynus dans ses États s'empresse à m' accueillir. Il me console ; il veut que dans cette contrée Ma triste main dépose une cendre adorée, Que sous le nom chéri que ma mère a porté Autour de son tombeau j'élève une cité.
« N'allez point, me dit-il, sur des rives lointaines,
» Chercher d'autres dangers et de nouvelles peines.
a Aux conseils du Scaniandre osez désobéir.
» Les dieux dans leur courroux peuvent se démentir.
» Loin des Grecs et des mers je vous offre un asile.
» Sur les bords du Caïque est un vallon fertile
- Qu'à l'époux de ma sœur mon père a destiné.
s Je vous offre Hercynie et ce lieu fortuné.
» Hercynie est aimable; elle a droit de vous plaire.
» Soyez, ô fils d'Hector! son époux et mon frère. »
» Celtes, je fus séduit. Un regard de sa sœur
Me fit tout oublier, et décida mon cœur.
Mes yeux n'avaient jamais contemplé tant de charmes.
Je crus voir dans les siens la fin de mes alarmes.
J'acceptai cet hymen; et mon cœur, dès ce jour,
Brûla pour Hercynie, et fut tout à l'amour.
De ma mère aussitôt la tombe fut dressée ;
Sous le nom d'Andromaque une ville tracée
Naquit sur le rivage à mon sceptre promis.
Mon peuple, las d'errer sur des bords ennemis,
A ces heureux travaux se livrait avec joie.
L'amour me consolait des souvenirs de Troie. Mon sort à chaque instant me paraissait plus beau, Et déjà de l'hymen s'allumait le flambeau.
n Trop cher et vain espoir ! Destins impitoyables !
Mes vœux ne changeaient pas vos décrets immuables ;
Et pour vous échapper j'ai fait de vains efforts.
Les vaisseaux d'Albion parurent sur ces bords.
De Colchos, à l'entendre, il cherchait le rivage.
Au sein des vastes mers égaré par l'orage,
Et pressé par la faim qui menaçait ses jours,
Il venait de Grynus implorer les secours.
Xous plaignons le perfide, on l'accueille, on lui donne
L'élite des troupeaux, les présents de Pomone.
On lui prodigue tout, et, comblé de bienfaits,
Il ose méditer le plus noir des forfaits.
Il a vu mon amante, et n'a pu s'en défendre.
Pouvait-on sans l'aimer et la voir, et l'entendre?
Hercynie ! Hercynie ! Ah ! pourquoi n'ai-je pas
Aux regards d'Albion dérobé tes appas? n
A ces mots, prononcés d'une voix affaiblie,
Francus donne un soupir à sa chère Hercynie,
Interrompt malgré lui ce pénible discours,
Et d'un torrent de pleurs laisse passer le cours.
Tu tremblais, Ambigate, et ta flamme naissante
Te faisait envier et haïr son amante,
Et ton cœur s'applaudit que, propice à tes vœux,
Le ciel ait de Francus brisé les premiers nœuds.
Le héros a repris : u La nuit et le silence D'un lâche ravisseur protégeaient l'insolence. Le plus profond sommeil nous tenait enchaînés. Ses perfides vaisseaux, vers l'Océan tournés, Attendaient Hercynie et préparaient leur fuite. L'or soumit à ce traître une esclave séduite. Par elle aux étrangers le palais fut ouvert. Une autre, dont les cris auraient tout découvert, Tomba sous le poignard sans force et sans courage ; Et, lorsque de ses sens elle eut repris l'usage, Quand ses gémissements, remplissant le palais, Xous eurent de la nuit révélé les forfaits, Albion, secondé par les vents et Neptune, Emportait vers les mers sa proie et ma fortune.
130 LA FRAXCIADE.
» Sur ma flotte à l'instant j'appelle mes Troyens.
Les vaisseaux de Grynus se rejoignent aux miens,
Et suivant sans tarder les traces de l'infâme,
Xous déployons la voile et fatiguons la rame.
Le jour nous le fait voir qui, voguant vers Lesbos,
Du Caïque avant nous avait quitté les flots.
De mon peuple irrité l'ardeur s'en est accrue.
Les vaisseaux fugitifs, grossissant à ma vue,
De mes yeux, de mes coups, semblaient se rapprocher.
Aux rochers lesbiens les miens allaient toucher,
Quand l'aquilon, gonflant sa dévorante haleine,
Des gouffres de la Thrace en grondant se déchaîne.
Son souffle impétueux bouleverse les mers.
Un immense nuage appesantit les airs.
Un voile ténébreux couvre le ciel et l'onde.
Je n'ai, pour m' éclairer dans cette nuit profonde,
Que l'affreuse lueur de la foudre en éclats
Ou des flots blanchissants l'épouvantable amas,
Qui, sur nous à grand bruit poussé par la tempête,
S'entr'ouvre sous mes pieds et mugit sur ma tête.
>^ Du sort de mes amis inquiet, incertain,
CHANT QUATRIEME. là
Je cherche leurs vaisseaux, je les appelle en vain.
Dans l'horrible fracas des vagues et des nues,
Ainsi que leurs clameurs, mes clameurs sont perdues.
L'Océan, ébranlé jusqu'en ses fondements,
Répond seul à ma voix par ses mugissements.
Deux jours entiers gronda cette mer furieuse ;
Deux jours plana sur nous la mort la plus affreuse.
Iris parut enfin. Sur son front radieux,
*ïe crus voir que nos pleurs avaient fléchi les dieux.
Le soleil, loin de nous repoussant les orages,
Perça de tous côtés la voûte des nuages,
Épura de ses feux le vaste champ des airs,
Remplit de son éclat et l'Olympe et les mers.
Des fougueux aquilons les fureurs s'apaisèrent,
Les vagues en grondant lentement s'abaissèrent,
Et l'empire des eaux, calme, silencieux,
Dans son immensité s'aplanit sous mes yeux.
« Qu'avec empressement parcourant l'étendue, Sur mes vaisseaux épars j'avais porté ma vue! Aucun n'avait péri. Des mêmes vents chassés, Et tous aux mêmes lieux par ces vents repoussés,
132 LA FRAXCIADK.
Xous avions à leur gré vogué sur les abîmes. A Neptune calmé je devais des victimes. Vingt agneaux nie restaient, je les fis égorger. Mais ce calme pour nous n'était point sans danger La plaine d'Amphitrite, en misères féconde. S'offrait à moi sans bords. Partout le ciel et l'onde. Que faire? Vers quel lieu d'un immense horizon De ma proue incertaine adresser l'éperon? J'attendis que, rouvrant sa nocturne carrière. L'Ourse au char étoile m'eût rendu la lumière. J'y tournai mes vaisseaux, et les flots écumeux Sous la rame, à grand bruit, s'ouvrirent devant eux
« Faible recours! Deux fois j'avais revu l'aurore, Et rien à mes regards ne paraissait encore. Par des efforts si longs mes compagnons lassés, Tourmentés par la faim, par le sommeil pressés, Chancelaient sur leurs bancs, et les rames pesantes Échappaient dans les flots à leurs mains défaillantes Un soleil dévorant, du haut d'un ciel d'airain, De ses ardents rayons nous embrasait le sein ;
CHAXT QUATRIEME. 133
Et des zéphirs muets attendant les haleines,
Les voiles à longs plis pendaient sous les antennes.
» Assis près du timon, immobile d'effroi, Mes yeux secs et glacés erraient autour de moi, Contemplaient ces Troyens, dont une faim cruelle, Après tant de malheurs, allait payer le zèle, Ce silence de mort que troublaient par moments Les sanglots de mon peuple et ses gémissements, Cet Océan de marbre, où ma flotte enchaînée Semblait devoir finir sa triste destinée.
y A ces pensers affreux un cri vient m' arracher. De la cime d'un mât où veillait mon nocher, Il m'annonce la terre, et tressaillant de joie, Me montre où devant lui la terre se déploie. Tout se lève à mes cris. Mon peuple est ranimé; Et sous la rame encor les flots ont écume. Les airs ont retenti des chants de l'allégresse. Nous dévorons l'espace, et luttons de vitesse. Cette terre à nos yeux s'accroît et s'agrandit. Des plus riches coteaux notre espoir l'embellit.
L'espoir dans ses erreurs va plus loin que la crainte.
Soupirant près de nous leur amoureuse plainte,
Deux tendres alcyons, rasant l'azur des eaux,
Semblent vers cette terre attirer mes vaisseaux.
Xous approchons. Grands dieux! tout s'enfuit; un nuage
Avait pris un moment cette flatteuse image,
Et ce mirage vain, dans les airs dissipe,
Rend à son désespoir mon peuple détrompé.
^ Mon cœur résiste seul à ce malheur extrême.
Je reconnais des dieux la sagesse suprême,
Qui, sur mon peuple et moi confirmant leur dessein,
Vers une terre amie a marqué mon chemin.
« Oui, grands dieux ! m'écriai-je, oui, je dois vous en croire,
•• Je ne périrai point sans patrie et sans gloire.
n Errant et fugitif, mais à vos lois soumis,
» J'attends tout du secours que vous m'avez promis.
0 vous! dieux d'Andromaque, appuis de mon enfance, - Celui qui de la Grèce a trompé la vengeance, • Que d'Ulysse vainqueur vous avez préservé, n A des malheurs sans fin ne fut point réservé.
Votre haine, grands dieux ! sous Troie ensevelie,
n De ce reste d'Hector ne poursuit point la vie. n Mais si j'ai malgré moi méconnu vos bienfaits, » Frappez ! que sur moi seul épuisant tous vos traits, » Du trône et du tombeau votre courroux m'exile; » Mais du moins à mon peuple accordez un asile ! »
n A ces mots, exhalant une douce fraîcheur,
La mer nous fait entendre un murmure flatteur.
Les zéphirs se jouaient dans nos voiles tendues,
M'entraînaient sans effort sur les ondes émues.
Un sommeil bienfaisant, nous versant ses pavots,
Suspend de mes Troyens les terreurs et les maux.
Tout nous rit; et bientôt de la Crète aux cent villes
Nos yeux ont reconnu les rivages fertiles.
Je les vis sans effroi. Je savais dès longtemps
Qu'au retour d'Ilion les Cretois mécontents,
Au fier Idoménée ôtant le diadème,
Avaient remis son sceptre aux mains d'Aiïstodème.
» Instruit de mon abord, ce prince généreux Confirma notre espoir et prévint tous mes vœux.
13G LA FRAXCIADE.
Par ses dons à ma flotte il rendit l'abondance,
Et daigna dans sa cour souhaiter ma présence.
J'y parus. Qu'il est doux le spectacle d'un roi
Qui par un peuple heureux fait adorer sa loi
Et du haut de son trône où s'assied la justice,
Tend aux infortunés une main protectrice !
Ce prince, dont le choix honorait ses sujets,
Se faisait un bonheur de ses propres bienfaits,
Mettait à les répandre un art, une obligeance,
Qui donnaient plus de charme à la reconnaissance.
Dans son palais d'abord je trouvai rassemblés
Tous ceux qui, comme moi, deTergame exilés,
Dévoués par le sort aux fers d'Idoménée,
Avaient chez les Cretois porté leur destinée.
b Reprenez, me dit-il, ce que j'ai de Troyens.
» Je vous rends vos sujets; ils ne sont plus les miens.
n Tout ce peuple répond par un cri d'allégresse. Il verse à mes genoux des larmes de tendresse, Fait serment de me suivre, et bénit à la fois Le nom d'Aristodème et le fils de ses rois. L'un parmi mes soldats reconnaissait un père;
CHAXT QUATRIEME. 137
L'autre chez les Cretois retrouvait une mère; Des frères, des amis, l'un par l'autre embrassés, Oubliaient leur absence et leurs malheurs passés. Le monarque attendri contemplait son ouvrage. De leur reconnaissance il refusait l'hommage, M'entraînait à l'écart, et brûlait de savoir Quels étaient mes projets, mes vœux et mon espoir. Je l'instruisis de tout, et, sensible à ma peine, Xe pouvant éclairer ma recherche incertaine, Il voulut à l'instant que sur le mont Dicté L'autel de Jupiter fût par moi consulté.
n Dieu cruel ! Sa réponse, à mes désirs contraire, Aux vœux de l'amitié fut loin de satisfaire; Et l'oracle fatal ne fit qu'appesantir Les chagrins accablants dont j'espérais sortir. « Aux volontés du ciel ton cœur fut infidèle, » Répondit cet oracle, et ma voix t'y rappelle. » Va chercher une terre où ne soient pas connus » L'olivier de Pallas, et Gérés, et Racchus. » De nos climats féconds portes-y les richesses. » Va, les dieux à ce prix te tiendront leurs promesses ;
Obéis à ton sort, et peut-être qu'un jour n Rendront-ils à tes vœux l'objet de ton amour. »
n C'est ainsi que les dieux abusaient mon attente, Et les flots, loin de moi, dévoraient mon amante ! C'est ainsi que, poussé vers vos climats lointains, Celtes, jusqu'en vos murs j'ai traîné mes destins. Si je vous fais entendre une plainte importune, X' accusez que le ciel, d'où vient mon infortune. Hélas ! c'est malgré moi que s'est exécuté L'inévitable arrêt de la fatalité.
» J'obéis cependant à cet ordre suprême. Je serrai dans mes bras le triste Aristodème, Et rejoignis ma flotte, où déjà, par ses soins, On avait pour longtemps prévenu mes besoins. Xul bienfait ne coûtait à sa main libérale. Dans trois vases remplis de la terre natale, Trois jeunes oliviers, par son fils transplantés, Furent sur mon vaisseau par son ordre apportés. Sur des ceps vigoureux douze vignes coupées D'un gazon frais et doux étaient enveloppées;
Et, par un lien d'or en gerbes réunis, Pendaient vers le timon les plus riches épis.
» Dans le silence enfin, lentement préparée,
Des vaisseaux mysiens ma flotte est séparée.
Leur chef, témoin des pleurs que répandaient mes yeux,
Fut chargé pour Grynus de mes tristes adieux.
Ce chef avait longtemps sur ces mers et ces plages
Dans les vaisseaux de Tyr affronté les orages.
«De mes conseils, dit-il, ne vous éloignez pas.
» Je connais tous les lieux où s'adressent vos pas ;
» Et vais, entre la Grèce et la rive africaine,
» Tracer à votre flotte une route certaine.
n Quand l'île des Cretois, aux sommets toujours verts,
;) Aura derrière vous disparu dans les mers,
» Ayez soin que toujours le dieu de la lumière
» Dans l'onde vers la proue achève sa carrière;
» Et bientôt, si les vents daignent vous secourir,
a De Mélite à vos yeux le rocher doit s'offrir.
» Franchissez, dédaignez ce rivage stérile.
n Qu'il fuie à votre gauche, et, gagnant la Sicile,
» Côtoyez sans effroi ce sol hospitalier,
U0 LA FRAXCIADE.
» Jusqu'aux lieux où l'Éryx lève son front alticr.
» Là, fuyant vingt écucils où Neptune se joue,
n Vers l'éclatant Vesper détournez votre proue.
a A peine à l'horizon l'Eryx se cachera,
» Qu'une terre nouvelle à vos yeux paraîtra.
a La Sardaigne est son nom. Sa rive empoisonnée
a Aux reptiles impurs demeure abandonnée.
a Suivez, sans l'aborder, ce dangereux séjour
a Du côté qu'en mourant éclairera le jour.
• Une autre île succède à cette île perfide.
» Remontez sur ses bords aux bouches du Cercide ;
a Et, replaçant à droite et l'Ourse et le Bouvier,
a Aux pleines mers encor osez vous confier.
a Votre course s'achève, et dans peu de journées
» Viendront à vos regards blanchir les Pyrénées.
n Sur quelque plage alors que vous portent les eaux,
a Au nord, à l'occident, arrêtez vos vaisseaux.
a Tout est Celte, et la terre où le sort vous exile
» De toutes parts enfin vous présente un asile, n