‹ La FranciadeChapitre 6 sur 8 · ET DERNIER · texte numérisé non relu

ET DERNIER

SOMMAIRE

Passage du Rhin. — Une foule de Teutons, poursuivie par Albion, vient implorer le secours de Francus. — Il dresse un camp et le fortifie. — Albion ne parait pas. -— Orgie de ses compagnons dans une ile. — Il redescend enfin le fleuve. — Rencontre d'Hercynie. — Surprise et peur des matelots qui l'ont noyée. — Ils s'éloignent et la laissent avec leur prince. — Explications. — Hercynie le poignarde et s'enfuit dans les bois — Les soldats d'Albion n'ont pas vu le crime. — Ils sont distraits par l'aspect du camp des Troyens et par le retour de Britto, que Francus rend à la liberté. — Ils remontent le fleure et trouvent Albion qui se débat contre la mort. — Il expire. — Désespoir de Britto et des siens. — Francus les observait de loin — Une femme se jette dans ses bras. — C'est Hercynie. — Il ne peut en croire ses yeux. — Elle implore sa pitié. — Britto la tue d'un coup de flèche au moment où elle va poignarder Ambigate. — Béconciliation des deux peuples. — La flotte regagne les mers. — Ambigate donne un tombeau à Hercynie , dont le nom restera attaché à la forêt germanique.

C'est ainsi qu'à Tholus, de tourments en tourments,

Sont arrivés enfin ces malheureux amants.

Sur ces derniers confins de la terre celtique

Virait des Ubiens la tribu pacifique.

Leur prince de Francus avait guidé les pas

De la forêt Carnute au fond de ses Etats.

Ils étaient du même âge, et, prompts à se comprendre.

268 LA FRAXCIADE.

Leurs cœurs s'étaient voué l'amitié la plus tendre.

Par l'ordre d'Iwanor cent chênes abattus

Sur la grève avant eux étaient déjà rendus.

Bientôt par les Troyens par la hache équarries,

En deux larges radeaux ces poutres converties

Ont flotté sur le Rhin, dont les tranquilles eaux

Semblent avec amour recevoir ces fardeaux.

Des rameaux dépouillés ils se forgent des rames ;

Ils placent sur ces ponts leurs vieillards et leurs femmes,

Et leurs chars dételés, et leur troupeau bêlant;

Qui, pressé par les chiens, s'y ramasse en soufflant.

Mais déjà vers le Rhin, par la reine poussée,

La royale jument dans les flots s'est lancée.

Tout s'écrie et s'émeut; Francus en a frémi.

Il s'arrache en tremblant aux bras de son ami;

Il s'élance, il rejoint son épouse si chère.

Xul de ses cavaliers ne demeure en arrière.

Sous les pieds des chevaux, sous leurs poitrails fumants,

L'eau mugit et bondit en bouillons écumants.

Bientôt le sol leur manque, et tous les bruits s'apaisent.

Les vagues, les coursiers, les cavaliers se taisent.

Mais le fleuve est heureux et fier de les porter.

On croit voir devant eux ses vagues s'écarter.

Par un été brûlant ses ondes rétrécies

Ye baignaient qu'à demi ses grèves élargies,

Et de son lit bientôt ils retrouvent le fond.

Leurs coursiers raffermis ont relevé le front,

Et repris, comme Antée, une vigueur nouvelle.

Le regard d'Ambigate, où l'orgueil étincelle,

Sur son royal époux tendrement arrêté,

Implore le pardon de sa témérité.

Mais Francus, que tourmente un augure funeste,

Oppose à son audace un reproche modeste :

«Oubliais-tu, dit-il, un oracle odieux?

» Pourquoi donc le braver? pourquoi tenter les dieux?

» Sois prudente pour moi, mon amour t'en supplie.

n Crains-tu que le péril, que la mort nous oublie?

— » Je chassais, répond-elle, un fâcheux souvenir. a Laisse-moi croire, ami, qu'un devin peut mentir, » Que les dieux m'oublîront sur ce lointain rivage,

- Que ces vastes forêts et leur paisible ombrage

n Sont pour nous sans danger, et laisse-moi rêver » La paix et le bonheur que j'espère y trouver. »

270 LA FRAXCIADE.

A peine a-t-elle dit, qu'à ce trompeur silence

Du fond des bois succède une clameur immense,

Et vers le fleuve accourt tout un peuple éperdu.

Ce peuple aux cheveux blonds est à peine vêtu,

Etale sur des corps chamarrés de peintures

Des oiseaux, des serpents les grossières figures.

Un vieillard les précède, et dans leurs cris confus

On distingue les noms d'Odin et de Mannus.

Aux pieds du fils d'Hector cette foule se jette.

u Mannus, dit le vieillard, car c'est toi qu'un prophète

a A dès les premiers temps prédit à nos aïeux,

n Venge-nous, sauve-nous d'un pirate odieux

n Qu'a vomi l'Océan sur nos tristes contrées.

» Il ravit nos troupeaux, nos filles éplorées.

- Prends en pitié ce peuple à tes pieds prosterné.

• Rends le barbare aux flots qui nous l'ont amené, n

Cet oracle nouveau, que Francus vient d'apprendre, Rappelle à son esprit l'oracle du Scamandre, Ce peuple qu'à ses lois le malheur doit offrir; Il croit que ses destins vont enfin s'accomplir; Il s'y mêle pourtant cette pensée amère,

Que ses Troyens encor vont retrouver la guerre ;

Et ses pressentiments n'ont que trop reconnu

Le farouche ennemi qu'ils ont déjà vaincu,

Qui, les voyant réduits à leur propre défense,

De ses premiers affronts voudra tirer vengeance.

Aux récits des Germains il n'a pu se tromper.

L'aspect de cette flotte avait dû les frapper.

Ils ont tout observé : la couleur des voilures,

Le nombre des vaisseaux, leur forme, leurs mâtures.

Tout annonce Albion aux Troyens étonnés ;

Tout prédit à Francus des combats acharnés.

11 peut à ces combats se dérober sans doute,

Aux vaisseaux ennemis ne point fermer la route,

Et dans le fond des bois se tenant à l'écart,

Pour revenir au fleuve attendre leur départ.

Mais son orgueil répugne à ce vil stratagème.

Il renîrait son père, et sa race, et lui-même.

Il combattra; la fuite est indigne de lui.

Au peuple qui l'implore il promet son appui.

"Oui, dit-il, oui, comptez sur mon bras tutélaire.

» Oui, je serai pour vous un protecteur, un père.

» Vous viviez séparés, l'un à l'autre étrangers.

272 LA FRAXCIADE.

De cet isolement vous voyez les dangers. » Qui veut vous opprimer vous trouve sans défense >• L'homme n'est pas créé pour cette indépendance.

■ C'est par votre union que le moins fort de vous n Sera puissant et fort de la force de tous ;

• Que vous ferez un peuple, et qu'un jour dans l'histoire Aux yeux du monde entier brillera votre gloire. Connaissez vous, Germains. Les auteurs de vos maux,

• Ceux à qui vous laissez vos filles, vos troupeaux,

• Ces pirates si fiers, ces ravisseurs avides,

n Devant qui vous fuyez comme lièvres timides,

b Sont mortels comme vous, et vous avez comme eux

;? Un corps infatigable et des bras vigoureux.

■ S'ils ont de plus que vous le courage, l'audace, a Le mépris de la mort, osez les voir en face.

b Que vous sert d'étaler un stérile courroux? b Bravez leurs hurlements, leurs menaces, leurs coups. » L'urus que vous chassez, que votre bras assomme, » Est bien plus dangereux, plus terrible que l'homme.

Tournez sur ces forbans, de pillage affamés, b Les flèches, les épieux dont vos bras sont armés. b Ils ont du fer sans doute, et c'est un avantage.

• Mais le nombre est pour vous, joignez-y le courage.

» Imitez-nous enfin, et, près de nous rangés,

a Vous apprendrez à vaincre, et vous serez \cngés. »

Par ces nobles accents cette foule animée

S'est aux yeux des Troyens tout à coup transformée.

A la frayeur succède un transport belliqueux.

Leurs yeux brillent d'orgueil; leurs cris tumultueux

Font rugir les échos, s'élèvent jusqu'aux nues;

Ils brandissent leurs arcs, leurs épieux, leurs massues:

Appellent les combats, et, sur l'aile des vents,

Lancent à l'ennemi des défis insultants.

C'est ainsi que l'on voit dans un vase d'argile

S'agiter bruyamment une eau froide et tranquille,

Quand d'un foyer éteint les tisons rallumés

Pressent le vase et l'eau de leurs jets enflammés.

L'eau bouillonne, jaillit, écume, se tourmente,

Et déborde à grands flots de sa prison brûlante.

Mais le feu mort, ce bruit, cette bouillante ardeur,

Tout tombe, et l'eau reprend son calme et sa tiédeur.

Pour le chef des Troyens cette épreuve est à craindre.

274 LA FRAXCIADE.

L'élan qu'il a produit, le danger peut l'éteindre;

Et contre un ennemi plus nombreux et plus fort,

Sa prudence au hasard ne peut livrer son sort.

Du fleuve qu'il prolonge il remonte la grève;

Mais pour asseoir un camp nul coteau ne s'élève

Dans cette plaine immense et ces vastes forêts,

Que sondent de Francus les regards inquiets.

Un site enfin l'arrête et remplit son attente :

C'est un ruisseau profond, qui, d'une course lente,

Perd sans bruit dans le Rhin et son nom et ses eaux.

Là, moins large qu'un cirque où luttent des taureaux,

Etait une clairière autrefois ombragée.

Là par les ouragans la forêt ravagée

X' offrait au fils d'Hector qu'un abatis confus

De chênes foudroyés et de sapins tordus,

Dont le feuillage est mort, dont la sève est éteinte.

De son camp sans tarder il y trace l'enceinte;

Et par cent et cent bras ces arbres démontés

Sont à l'entour du camp à la hâte apportés,

Se dressent en palis, s'allongent en barrages,

Tandis qu'aux bords du Rhin s'entassent les bagages,

Les pesants chariots sur leurs essieux couchés,

CHAXT DIXIEME. 27ô

Et par de forts liens l'un à l'autre attachés. Si l'ennemi vainqueur forçait cette barrière, D'autres retranchements l'attendraient en arrière, Et trois sanglants assauts ne lui suffiraient pas.

Mais rien n'annonce encor le jour de ces combats.

Les vaisseaux d'Albion sont lents à reparaître.

Le plus vif des coursiers que l'Arabe ait vu naître,

Avant une heure au moins ne saurait les trouver.

Leur prince à cette lutte est bien loin de rêver.

Il est tout au plaisir, et ne sait pas encore

Que le sort lui ramène un vainqueur qu'il abhorre.

En face du pays alors inhabité

Où plus tard d'Emmerick fleurira la cité,

De l'heureux Albion les joyeux équipages

D'une île spacieuse ont abordé les plages,

Aux saules de la rive attaché leurs vaisseaux,

Et pour les jeux bruyants oublié leurs travaux.

Les filles qu'aux Germains ils avaient enlevées,

Qui, tremblantes naguère et de pleurs abreuvées,

Remplissaient les forêts de plaintives clameurs,

D'un œil moins effrayé voyaient leurs ravisseurs.

276 LA FRAXCIADE.

Ces forbans désarmes ont un front moins sévère, Leur ton est radouci par le désir de plaire, Et déjà leur abord, leur langage flatteur, Le mot même d'amour causent moins de frayeur. Leurs captives bientôt, à demi consolées, S'étaient par complaisance à leurs danses mêlées; Et bientôt d'un époux chacune avait fait choix. L'hymen dans leur pays n'avait pas d'autres lois; Et pour former ces nœuds sous de divins auspices, Leur chef fait à Neptune immoler sept génisses. Les apprêts, les vapeurs, la gaité des banquets, En doux épanchements changent tous les regrets. Mais la nuit est venue, et sa pâle courrière Répand de tous côtés sa paisible lumière. Le silence déjà succède aux gais refrains ; Les mets sont épuisés, les bûchers sont éteints; Le vent seul gonfle encor les outres affaissées; Les groupes sont rompus, les tables délaissées; Et chacun au hasard, sur les prés d'alentour, Va s'épandre où l'appelle ou Morphée ou l'Amour.

Plaisirs suivis de deuil, illusions perdues,

Rêves fallacieux, espérances déçues,

Des plus riches palais aux plus humbles réduits,

Vous remplissez de l'homme et les jours, et les nuits.

Des premières clartés de la riante aurore

A peine à l'orient l'horizon se colore,

Qu'Albion de ses cris fait retentir les airs.

Il est impatient de regagner les mers,

De revoir son empire ; et jusque dans son île

Il voit un libre espace, un voyage facile;

Et Francus qui l'attend, Francus si détesté,

N'est pas le seul écueil sur sa route jeté.

Pour servir d'Almodis la rage vengeresse, Hercynie, on le sait, avait quitté Lutèce, Emportant dans son cœur l'exécrable tourment De n'avoir pu troubler l'hymen de son amant, Se plaignant même aux dieux qu'à sa fureur jalouse Ils n'aient point de Francus abandonné l'épouse. Cette femme autrefois si pleine de candeur, Au cœur doux et timide, au regard enchanteur, Cette Hercynie enfin si digne d'être aimée, En fille des enfers aujourd'hui transformée,

278 LA FRAXCIADE.

Xe songeait qu'à venger ses malheurs, ses affronts,

A poursuivre, à punir, ce chef de vagahonds,

Qui, rompant son hymen, l'emportant sur les ondes,

L'avait osé souiller de ses amours immondes.

Les dangers, les terreurs qu'avait pendant six mois

Essuyés sur les mers cette fille des rois,

Ce ramas de mutins dont l'audace effrayée

A leur salut commun l'avait sacrifiée,

Les spectacles sanglants de cette île de Sayn,

L'abandon de Francus, peut-être son dédain,

Tout ce chaos d'horreurs, d'outrages, de misères,

N'inspiraient que des vœux, des projets sanguinaires.

C'est d'abord Albion, c'est l'auteur de ses maux,

Que promettait sa haine à ses dieux infernaux.

Mais des sources de l'Oise elle approchait à peine,

Quand les noms de Francus et de sa jeune reine,

De coteaux en coteaux par cent voix répétés,

Jettent un nouveau trouble en ses sens agités.

Les peuples se levaient, s'armaient en diligence,

Du tribunal sacré proclamaient la sentence ;

Et couraient vers les lieux par Francus traversés.

La cruelle en jouit, et ce n'est point assez :

Sur la terre d'exil elle veut les poursuivre, Et les croit trop heureux de s'aimer et de vivre. Albion périra, mais, avant ce moment, Elle veut de leur perte en faire l'instrument. De cet horrible espoir son ardeur s'est accrue. Les vêtements sacrés dont elle est revêtue Protègent son voyage, et dés plages du Rhin Le peuple en s'inclinant lui montre le chemin.

Elle arrive, et sa joie éclate en cris sauvages, D'apprendre qu'Albion n'a point quitté ces plages; Qu'il s'éloigne des mers, et que, depuis trois jours, Du fleuve avec sa flotte il remonte le cours. Elle marche vers lui, ne quitte plus la rive; Et fixant vers l'aurore une vue attentive, Elle découvre enfin ces odieux vaisseaux, Que ramènent vers elle et les vents et les eaux. Sur un banc de galets où le fleuve se brise, En trois bonds de gazelle elle retombe assise ; Et, se voilant le front de ses cheveux épars, Fixant sur ces vaisseaux ses farouches regards, Elle feint de céder aux atteintes soudaines

280 LA FRAACIADE.

Du sommeil que loin d'elle avaient banni ses peines.

Le bruit des avirons se rapproche et s'accroît.

Du haut de son tillac Albion l'aperçoit.

L'aspect de cette femme et d'une druidesse

L'intrigue : « Est-ce la mort, le sommeil, qui l'oppresse? »

Dit-il en la montrant aux rameurs étonnés.

Vers cet objet alors tous les yeux sont tournés.

« Jetez l'ancre, dit-il, abandonnez la rame. »

A ces mots, il s'élance, il court à cette femme,

Ecarte ses cheveux, et pousse un cri d'horreur;

Et demeure immobile et glacé de terreur.

Des rameurs sur ses pas la foule est accourue ;

Et d'effroi, comme lui, frappée à cette vue,

Se dit en frémissant que, sorti des enfers,

Ce spectre leur prédit d'effroyables revers.

Elle ouvre enfin les yeux, et, comme épouvantée

De voir en quelles mains le sort l'a rejetée,

Elle demande aux dieux pour quels malheurs nouveaux

Le céleste courroux la rend à ses bourreaux.

Sa voix, ses mouvements, ce regard qui flamboie,

Rassurent Albion, le remplissent de joie.

«Quoi! tu parles! dit-il, tu me vois, tu m'entends? » Quoi ! la mer t'a rendue au séjour des vivants? a Mais quel dieu te ramène à l'amant qui t'adore? » \e me hais plus, cruelle; ah! parle, parle encore. » Xe crains plus rien, réponds. » Et sa rapide main Lui découvrait les bras, et l'épaule, et le sein, Du lugubre cyprès dégageait sa figure, Rejetait de son front sa noire chevelure, Et d'un regard brûlant dévorant ses appas, Dans son fougueux délire outrageait ses soldats.

> Voilà, s'écriait-il, cette femme, ces charmes, » Qu'ont au courroux des mers immolés vos alarmes; » Quel trésor de beauté, cruels, vous m'enleviez! » Implorez sa clémence, et tombez à ses pieds. » Mais aucun n'obéit, et plus d'un en murmure : Ce retour à leurs yeux est un sinistre augure ; Et ces cœurs endurcis aux luttes de la mer Sont les dignes aïeux d'un peuple libre et fier, Qui, de ses droits armé contre les injustices, Sait honorer ses rois sans flatter leurs caprices. Cette femme les trouble, et leurs pressentiments

282 LA FRAXCIADE.

Ne sauraient oublier ses fiers ressentiments. Leur chef est resté seul aux pieds de son idole. Il demande une seule, une douce parole, Quel sentiment enfin la conduit sur ses pas.

La perfide répond : « Je ne te cherchais pas, » Et de l'île de Sayn la vieille druidesse » A compté vainement sur ma main vengeresse, n Ce n'est point par pitié qu'elle vint me ravir « Au gouffre où tes sujets croyaient m' ensevelir, k Qu'elle daigna m' admettre à ses affreux mystères. » Je devais du rivage observer tes galères, « Et, de Celtes armés hérissant tous les ports, 55 De la Gaule partout te fermer les abords. » Mais sur le continent à peine descendue, » A l'amour de Francus, à moi-même rendue, w Je courus vers les murs où j'espérais trouver " Celui qui de ton joug venait de les sauver. » Il m'avait oubliée, et d'une ardeur nouvelle « La reine de Lutèce embrasait l'infidèle. 55 J'étouffai mon amour, et me fis un plaisir » De rompre leur hymen ou de les en punir

» Sans doute de Francus tu m'as rendue indigne;

Mais à de tels oublis quel orgueil se résigne? » Sous ces habits sacrés me cachant à leurs yeux, » Contre eux et leur amour je fis parler les dieux. » Du courroux des enfers j'effrayai ma rivale, » Je semai la révolte en sa ville royale. « D'un guerrier qui l'aimait j'irritai la fierté. » D'un Eubage orgueilleux par Francus insulté, » J'animai contre lui le fanatique zèle. » Le conseil druidique embrassa ma querelle, a Et du sol des Gaulois par un décret bannis, n Ambigate et Francus marchent vers ce pays. » Comprends-tu maintenant le motif qui m'amène? n J'ai devancé d'un jour les objets de ma haine. » J'allais chez les Teutons chercher d'autres vengeurs, « Et mettre, s'il se peut, le comble à leurs malheurs.

— » Des vengeurs ! en est-il de plus sûrs que mon glaive? a

Lui répond l'orgueilleux, dont le cœur se soulève

Au seul nom de Francus, au cruel souvenir

Des combats, des affronts, qu'il brûle de punir.

a Puis-je oublier Lutèce, et ma honte, et mon frère?

284 LA FRAYCIADK.

n Mène-moi vers Franeus. Je jure par mon père

b De ne jamais rentrer au sein de mes Etats,

n Que mon fier ennemi n'ait péri par mon bras!

- Viens, et je laverai ta honte après la mienne.

» Dans l'île d'Albion tu paraîtras en reine.

a C'est à force d'amour, d'honneur et de remords,

n Que ton brutal amant veut réparer ses torts.

55 Que te faut-il de plus? — Le trépas d'Ambigate! »

Dit-elle. Il la repousse, il devine l'ingrate.

«Oui, rêve! criait-il, que, libre de ses nœuds,

a Franeus accomplira le plus cher de tes vœux.

» Perfide, nourris-toi de la folle espérance

n De le voir échapper à ma juste vengeance.

îî Tu crois me voir moi-même à ses pieds renversé,

b Et ton opprobre enfin par mon sang effacé.

» C'est trop me rabaisser pour relever sa gloire.

)5 C'est méconnaître enfin d'où lui vint sa victoire.

55 II n'est plus à Lutèce, il n'a plus aujourd'hui

a Tout un peuple guerrier qui combatte avec lui.

5 Seul, réduit à lui-même, à son débris de Troie,

n Qui pourrait désormais m' enlever cette proie,

5^ A ma juste fureur dérober ton héros?

— » Mon poignard, a répond-elle, et ces terribles mots

Des lèvres d'Hercynie étaient tombés à peine,

Qu'Albion tout sanglant bondissait sur l'arène;

Et la Parthe à grands pas s'enfuyait dans les bois,

Et lui criait encor d'une infernale voix :

« Adieu! je vais chercher ma seconde victime. »

Les sujets d'Albion n'avaient point vu ce crime.

Sur leurs nefs en grondant ils étaient remontés,

Et par le cours du Rhin lentement emportés,

Ils pensaient que leur prince, alarmé de leur fuite,

Aurait enfin quitté cette femme maudite.

Mais au moment fatal, à leurs regards surpris,

Apparaissait au loin le camp des ennemis.

Ils se montraient surtout, suivaient d'un œil avide

Un guerrier désarmé, dont la course rapide,

Dont les gestes, les cris, dans les airs égarés,

Les avaient sur la proue en tumulte attirés.

Ce guerrier, c'est Britto, le captif de Lutèce,

Qu'un vainqueur généreux rendait à leur tendresse.

Ils l'ont reconnu tous, et par des cris d'amour

Du haut de leurs vaisseaux salué son retour.

286 LA FRAXCIADE.

Au-devant de ses pas on s'élance, on s'amasse. Heureux qui, le premier, et l'aborde et l'embrasse ! « Amis, dit-il, amis, je vous revois enfin, n Rendez grâce à Francus. Nul vainqueur plus humain. » \ul cœur plus généreux n'a passé sur la terre. » C'est un ami bien cher que m'a fait ma misère. » D'une mort effroyable il m'a sauvé deux fois. » Si je suis dans vos bras, à lui seul je le dois. » Mais où donc est mon frère? Albion! qui t'arrête? » Vous vous taisez ! Pourquoi cette stupeur muette ? — » Je te l'expliquerai, suis-moi, » dit Calédon, Guerrier à qui l'Ecosse a dû son premier nom. Et Britto, qu'il entraîne, a frémi d'épouvante, Quand il apprend de lui qu'Hercynie est vivante, Qne loin d'eux auprès d'elle Albion est resté. Il court, et sur ses pas tout s'est précipité, Gomme un vol de pigeons qui d'une cliènevière S'enfuit à tire-d'aile aux cris d'une fermière.

Ils arrivent. 0 dieux ! ô spectacle d'horreur ! Du malheureux Britto qui peindra la douleur. Et d'un peuple éperdu les remords, la furie,

Quand parait à leurs yeux, sur la grève rougie,

Leur prince infortuné qui, par un vain effort,

Dans les flots de son sang lutte contre la mort?

Britto, le cœur gonflé de mortelles alarmes,

L'entoure de ses bras, le baigne de ses larmes.

Il lave sa blessure, il l'étanche, il l'étreint.

Albion se soulève, et d'un œil presque éteint

Il cherche qui l'appelle, il reconnaît son frère,

Et quelques pleurs de joie humectent sa paupière.

« C'est toi, dit-il, tu vis ! et je t'ai tant pleuré !

» Des chaînes du Troyen quel dieu t'a délivré?

— » Ce dieu, répond Britto, c'est Francus, c'est lui-même, *

Et malgré ses sanglots et sa douleur extrême,

Il se hâte à conter les soins et les secours

Qu'ont reçus de Francus ses malheurs et ses jours,

Quel zèle, quel courage il mit à le défendre,

Qu'il fut pour lui l'ami, le père le plus tendre,

Qu'il met en le rendant le comble à ses faveurs.

« Hélas! et c'était moi qui causais ses malheurs ! »

Murmurait d'Albion la voix faible et mourante.

« Et je ne peux lui tendre une main défaillante.

» Dis-lui bien par quel bras mes torts furent punis,

238 LA FRAXCIADE.

v Et que sur mon tombeau vos deux peuples unis

Jurent... n Sa voix s'éteint, et sa tète affaissée Retombe sur l'arène immobile et glacée.

A la main de Britto son cœur ne répond plus ; Et d'un vain repentir accablés, éperdus, Ses sujets autour d'eux gémissent en silence. Mais Kantor, le premier, pousse un cri de vengeance ; Calédon le répète, et part, et dans les bois Cent autres sur leurs pas s'élancent à la fois, Jurant de ne revoir leur nouvelle patrie Qu'ils n'aient trempé leurs mains dans le sang d'Hercynie.

Ce désordre à Francus n'avait point échappé.

Du salut des Troyens sans relâche occupé,

Pour mieux voir les apprêts d'une attaque prochaine,

Il s'était hors du camp avancé dans la plaine.

Il avait vu Britto des siens environné,

Et ce peuple après lui sur la plage entraîné,

Le suivre en bourdonnant comme un essaim d'abeilles

Comme un écho lointain bruyaient à ses oreilles

Leurs cris tumultueux par les vents apportés.

Il les a vus plus loin en désordre arrêtés,

Et bientôt dans les bois en foule se répandre.

A tons ces mouvements qu'il ne pouvait comprendre,

Il cherchait une cause, et loin de tous les yeux.

L'entraînait pas à pas ce désir curieux ;

Quand une femme accourt par la frayeur troublée,

Le sein nu, l'œil hagard, la tête échevelée,

Elle approche, le nomme, et se jette en ses bras,

Criant : a C'est moi, c'est moi, ne me repousse pas.

» Oui, je respire encore ; oui, je te suis rendue.

n Cache-moi dans ton camp, ou je serais perdue.

» J'ai tué ton rival, mon lâche ravisseur.

» Dans son sang criminel j'ai lavé mon honneur.

v Je t'aime encor, toujours. Réponds à ton amante.

n Ton silence est affreux, me glace d'épouvante.

» A mes cruels bourreaux veux-tu m' abandonner?

• Mais ce serait la mort ! Veux-tu me la donner?

» Réponds-moi donc. » ... Hélas! il le veut, il l'essaye;

Sa langue s'y refuse; et la voix qui l'effraye

Du noir gouffre des mers lui semble remonter.

Il ne sait plus s'il veille. Il croit même lutter

Contre un de ces démons, de ces spectres horribles,

Dont le poids étouffant, les étreintes terribles

290 LA FRAXCIADE.

Des malheureux humains tourmentent le sommeil.

El ce rêve effrayant l'est moins que le réveil.

Cette femme à son lit par l'amour destinée,

Qu'il aima si longtemps, qu'un autre a profanée,

Qu'il a cherchée en vain de climats en climats.

Dont il a déploré l'effroyable trépas,

Elle est là, sur son cœur, dont une autre est maîtresse,

Invoquant sa pitié, sa première tendresse,

Contre une mort certaine implorant son appui,

N'ayant plus de salut, de refuge que lui.

Encor s'il pouvait lire au cœur de la perfide,

Voir quel autre attentat rêvait cette Euménide !

Non, il la croit sincère, il ressent ses terreurs.

Mais comment la soustraire à ses persécuteurs?

Sans exposer son peuple il ne peut la défendre.

Sans lâcheté, sans honte, il ne peut la leur rendre.

Et d'Ambigate enfin quel accueil espérer?

Comment la lui nommer? X'est-ce point la livrer

Aux soupçons, aux tourments, aux craintes qu'en son âme

A jadis excités le nom de cette femme?

Tous ces pensers cruels l'accablent à la fois.

Ils troublent ses esprits, ils étouffent sa voix.

Les sentiments divers qu'en son cœur il agite

Ne peuvent s'exprimer que par des mots sans suite :

«Tu sais... je suis... je dois... » Mais ces mots ont tout dit.

Celle qui les entend les achève et sourit.

L'embarras de Francus en trahit la faiblesse.

Elle ose y rattacher l'espoir qu'elle caresse.

uOui, dit-elle, oui, tu vis dans un autre lien.

a Je sais ce que tu dois à ton épouse... Eh bien,

» J'irai, je vais la voir, j'ose compter sur elle.

» Elle aura pour mes vœux une âme moins cruelle.

» Et si par elle encor ces vœux étaient trompés... »

Mais ces mots menaçants sont à peine échappés,

Que d'Ambigate au loin la voix se fait entendre.

Du nom de son époux, qu'elle est lasse d'attendre,

Elle remplit les airs, fait retentir les bois.

Hercynie en tressaille, et dresse à cette voix

Un front tout rayonnant d'une barbare joie.

Telle est une panthère à l'aspect de sa proie.

Elle court vers la reine, et cet empressement

Jette au cœur de Francus un noir pressentiment.

Il n'a pu se méprendre au cri de la furie.

292 LA FRAACIADE.

Il s'élance après elle, il se hâte, il s'écrie :

u Fuis, Ambigate, fuis; elle en veut à tes jours.

n A moi, Troyens, à moi, courez à son secours! »

De confuses clameurs à L'instant lui répondent.

Du camp, de la foret, les échos se confondent.

Des guerriers en hurlant sortent de toutes parts ;

Britto, l'arc à la main, parait à ses regards;

Et déjà par cet arc une flèche lancée

S'est au cœur d'Hercynie en sifflant enfoncée.

Elle chancelle et pousse un long gémissement,

Entre les deux époux tombe sans mouvement ;

Et son àme s'exhale en bégayant encore

Le nom d'amour, le nom du héros qu'elle adore.

Francus à cet adieu ne peut vaincre ses pleurs ; Mais Britto le rejoint et combat ses douleurs. h Xe la plains point, dit-il, car sa fureur jalouse - Allait porter la mort au cœur de ton épouse, a Ma main, qui met un terme à ses lâches complots n En sauvant Ambigate, assure ton repos. n Que n'ai-je de ses coups pu défendre mon frère? Mon frère, qui du moins, à son heure dernière.

» A connu les bontés dont tu m'avais comblé. a De ses yeux attendris des larmes ont coulé, n Sa haine était vaincue, et sa reconnaissance » Eût voulu des deux camps cimenter l'alliance, a Je le fais en son nom; et ton captif jamais » X'oublîra que sa vie est un de tes bienfaits. »

Vers la grève à ces mots les deux peuples descendent. L'air retentit des vœux, des adieux qu'ils se rendent. Les rameurs ont enfin repris les avirons ; Et la flotte, au couchant tournant ses éperons, Est enfin vers les mers par le fleuve emportée. Mais auprès d'Hercynie Ambigate est restée; Sur un Ht de feuillage, et d'eau pure arrosé, Le corps de la victime est déjà déposé. Les Troyens, les Germains, les filles de Lutèce, A remplir ses désirs tout travaille et s'empresse. On prépare une tombe, on dispose un bûcher; Et quand revient Francus, quand il veut l'arracher A ce spectacle affreux qu'il redoute lui-même : u Laisse-moi m' acquitter de ce devoir suprême, » Lui dit-elle. Je sais qu'elle voulait ma»mort,

29V LA FRAXCIADE.

- Et de son ravisseur me réservait le sort.

a Mais ces crimes enfin, ils n'ont rien qui m'étonne.

a Ce sont ceux de l'amour, et mon cœur les pardonne.

a Son amour, son trépas ont détourné de moi

» Cet oracle fatal qui causait mon effroi.

» Elle a du vieux prophète accompli la menace.

a C'est sa mort qui des dieux t'annonce enfin la grâce,

a Te dit où doit fleurir ton empire nouveau.

a A ses restes mortels érigeons un tombeau :

n Et que cette forêt, où vient finir sa vie,

a Garde à jamais la cendre et le nom d'Hercynie.

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