‹ La FranciadeChapitre 5 sur 8 · Sous notre titre enfin tu jouis de nos droits · texte numérisé non relu

Sous notre titre enfin tu jouis de nos droits

v Tu recueilles partout les respects des Gaulois,

v Et tu ne tiendrais pas le serment qui t'engage

- A poursuivre, à chercher de rivage en rivage

» L'indigne ravisseur qui troubla tes amours,

a Qui de ta vie entière empoisonna le cours,

« Qui m'insulta moi-même, et dont la main hardie

» A lancé contre nous un javelot impie?

» Ce n'est point Albion, c'est Francus que tu suis.

v Son nouvel hyménée aggrave tes ennuis ;

» Et tu veux que pour toi, rejetant Ambigate,

» Son lit se prostitue au rebut d'un pirate?

— » Grâce ! crie Hercynie en tombant à ses pieds ;

» Mes torts par nies tourments sont assez expies.

» Je sais trop qu'à Francns je ne dois pins prétendre.

n Mais qui n'aima jamais ne peut jamais comprendre

» Les transports furieux qu'excitent dans mon cœur

» La pensée et l'objet de sa nouvelle ardeur.

» J'ai troublé, tourmenté, désolé ma rivale.

» Mais la mort d'Hugomar lui doit être fatale;

» Et je peux désormais m'en reposer sur vous.

» Je peux sur Albion reporter mon courroux.

» Sans lui celui que j'aime eût embelli ma vie.

» A mon amant sans lui l'hymen m'aurait unie,

» Cet hymen dont une autre a goûté la douceur !

» J'ai donc tout à venger, mon amour, mon honneur.

» Mais son père a rendu ma poursuite inutile.

n Puis-je franchir les mers, le chercher dans son île ?

— a Non, répond Almodis; mais avec ses vaisseaux » Du Rhin dans ce moment il remonte les eaux, a Enlevant, pour peupler sa nouvelle patrie, » Les filles de la Frise et de la Germanie. » Tu l'y retrouveras. Tous ces peuples grossiers

n X'ont ni princes, ni lois, ni cités, ni guerriers.

» Ils ne savent que fuir, et leur fuite rapide

» Ne laisse qu'un désert entre eux et le perfide.

v Si les dieux infernaux t'amènent sur ses pas,

v Pour le séduire encor sers-toi de tes appas ;

n Et si son fol amour le jette dans tes pièges,

» Venge-toi, venge-nous de tous ses sacrilèges.

n Frappe-le sans pitié, ta grâce est à ce prix.

y Et souviens-toi surtout que si tu me trahis,

» Rien ne peut te soustraire à ma haine implacable.

Elle dit, et d'un bras relevant la coupable,

Tend l'autre vers le nord; et d'un regard hautain,

D'un geste impérieux lui montre son chemin.

F I X Dl C H A X T HUITIEME.

S 0 Al MA IRE.

Le druide Athamas part pour la foret des Carnutes. — Il rencontre Francus et Ambigate, qu'il promet enfin de défendre. — Ouverture des états. — Description de l'enceinte sacrée. — SacriGce d'un esclave. — Discours du druide Brannès contre les deux époux. — Athamas les défend. — Ils sont exilés en Germanie. — Révolte de Francus; mais des milliers de Celtes le menacent , et il n'a que trois cents Troyens. — 11 part. — Son itinéraire marqué par les victoires que remporteront un jour les Français sur cette ligne. — Arrivée à Tholus , sur les bords du Rhin.

Le druide Athamas, sans consulter son âge,

De la forêt Carnute entreprend le voyage ;

Et, vers sa reine enfin par son cœur entraîné,

A soutenir ses droits il s'est déterminé.

Il blâma son amour, l'osa même maudire;

Mais quand le mal est fait, il ne peut la proscrire ;

Et sa vieille amitié ne saurait consentir

A la chasser du trône, à la laisser flétrir.

Loin de haïr Francus, il la verrait sans peine

Partager avec lui la grandeur souveraine.

Francus lui fit connaître en de longs entretiens

Ce que pouvaient au Celte enseigner les Troyens ;

Quels trésors au travail pouvait rendre la terre, 0» il était d'autres arts que les arts de la guerre, Dans quels riches palais vivaient leurs potentats, Quelles belles cités renfermaient leurs Etats. Il n'a pu voir sans fruit combattre dans Lutèce Deux peuples qui, partis de Sicile et de Grèce, A travers les écucils, les flots, les ouragans, Avaient sur leurs vaisseaux franchi deux océans. Tout prêt à propager ces mystères sublimes, Le vieillard, de sa secte oubliant les maximes, Se demande, en sondant la terre des Gaulois, Quel peuple grand et fort sortirait de ses bois, Si par un roi vaillant la Gaule réunie Suivait en liberté l'essor de son génie. Il se plaît à rêver ce qu'en ont fait les temps. Mais ce rêve flatteur, emporté par les vents, Rend ce triste vieillard à ses dogmes rigides ; Et, druide, il se plaint des farouches druides, Qui, même à leurs pareils défendant les écrits, Font au peuple un secret de ce qu'ils ont appris, Et pour mieux l'asservir à leur toute-puissance, Le laissent à leurs pieds croupir dans l'ignorance.

Ce tribunal sacré, de son pouvoir jaloux, Il le craint pour sa reine et pour son noble époux. Avec lui cheminait cette peine mortelle. Il ne la cachait point à l'esclave fidèle Qui dans ce long voyage accompagnait ses pas, Et qui depuis trente ans ne s'en séparait pas. - Herman, lui disait-il, crois-tu qu'ils la punissent? jj Du trône paternel crois-tu qu'ils la bannissent? n Leur courroux par mes vœux sera-t-il adouci? » Et l'esclave, étonné qu'il l'interroge ainsi, Répondait tristement à son malheureux maître Que les pleurs d'un vieillard la sauveraient peut-être; Quand sur eux à grand bruit, par les mêmes sentiers, Arrive tout à coup un gros de cavaliers. Athamas se retourne, il regarde, il s'écrie : « Ce sont eux, c'est Francus, c'est ma reine chérie! >' Et dès les premiers pas qu'il fait au-devant d'eux, A ses genoux tremblants ils sont tombés tous deux. « Je sais tout, dit Francus; nous venons nous défendre. » Le vieillard les relève ; et sa voix la plus tendre Appelle sur son cœur la fille de son roi. u Vous défendre, dit-il, ce n'est permis qu'à moi.

2V6 LA FRAXCIADE.

I Vous ne me suivrez point dans l'enceinte sacrée,

n Dont ces dolmens plus loin vous signalent l'entrée.

» Vous voyez quelle foule en cerne les abords,

n Et vient à nos arrêts soumettre ses discords.

-Ce peuple est arrivé de toutes nos provinces.

» Là tout est confondu, les sujets et les princes;

» Et nul dans le lieu saint ne peut se présenter.

» C'est courir à la mort que d'oser le tenter.

n Le druide à ses plaids n'admet point de profane,

» Xe veut pas même ouïr ceux qu'il juge et condamne.

» Mais la nuit vient, adieu. De nos chênes sacrés

» Par le feu des bûchers les fronts sont éclairés.

» C'est notre heure; je vais prendre votre défense.

» Attendez mon retour; point d'éclat, d'imprudence.

» Ici règne sans borne un pouvoir ombrageux,

» Et j'aurais moins de crainte ayant affaire aux dieux, n

A son esclave alors le vieillard les confie, Leur dit encore adieu d'une voix attendrie, Et sans trop espérer, soutenant leur espoir, Il se rend où l'appelle un pénible devoir.

CHAXT NEUVIEME. 217

Là, formaient le contour d'une vaste rotonde Des chênes monstrueux, contemporains du monde, Qui, voûtant en arceaux leurs rameaux sourcilleux, Sur leurs faites altiers semblaient porter les cieux. A deux pas de leurs troncs, en cercle étaient rangées Des roches, par le temps et la mousse rongées, Où venaient de s'asseoir ces druides hautains Qui dominaient la Gaule et réglaient ses destins. Le grand nombre a vieilli dans le saint ministère. D'un front ridé, que l'âge a rendu plus austère, Sur leurs habits de lin tombent leurs blancs cheveux, Où se confond leur barbe et ses flocons neigeux. Sous la voûte étoilée, au centre de la scène, Est la pierre où bientôt une victime humaine Va repaître leurs yeux de ses derniers frissons ; Et deux larges bûchers jetaient sur tous ces fronts Leur lueur infernale et les teintes livides Du dieu que vénéraient ces prêtres homicides.

Au signal que bientôt le grand prêtre a donné, Sur la pierre fatale un esclave est traîné.

Les Eubagcs sont prêts ; ils ouvrent ses artères ;

Ils recueillent le sang dans leurs larges patères;

Et tandis que, par eux aux quatre vents porté,

Ce sang est en offrande aux grands chênes jeté,

Que les bardes, en chœur entonnant leurs cantiques.

Célèbrent des aïeux les combats héroïques;

La sorcière Almodis, la prêtresse de Sayn

S'avance vers l'autel un poignard à la main,

Déchire à la clarté de deux torches ardentes

De l'esclave expiré les entrailles fumantes;

\ plonge et tient longtemps ses regards suspendus

Sur ce sein qui pâlit, ce cœur qui ne bat plus,

Et dit en se dressant : « Emportez la victime.

» Bardes, faites silence; et vous, vengeurs du crime,

» Espoir des opprimés, bienfaiteurs des Gaulois,

- Vous qui des immortels exercez tous les droits,

5) A vos pieux travaux le ciel sera propice.

» Aux grands comme aux petits dispensez la justice.

^ Il est temps, commencez, n L'eau lustrale, à ces mots,

Est sur ses bras sanglants épanchée à grands flots ;

Et, près du chef sacré de l'auguste collège,

D'un pas fier et tranquille elle a repris son siège.

Par ce chef tout-puissant tour à tour appelés, Dix procès sont déjà débattus et réglés, Déjà sont condamnés, absous par leurs suffrages, Arvernes, /Eduens, Vascons ou Tectosages; Quand se lève Brannès; il craint qu'avant son tour Cette nuit ne s'écoule et n'ait fait place au jour. Il demande audience, il la prend, il éclate; D'adultère et de meurtre il accuse Ambigate. II la montre rebelle aux ordres paternels, Violant sans pudeur des serments solennels, De son malheureux père outrageant la mémoire. Immolant à l'amour et son peuple et sa gloire, Et des bras d'un époux qu'elle vient d'égorger, Allant cacher sa honte aux bras d'un étranger. u Eh ! quel est ce Francus? un banni de Phrygie, » Poursuit-il; un proscrit qui cherche une patrie, ■ Qui veut reprendre ici tout ce qu'il a perdu, a Qui, sur la foi d'un dieu des Gaulois inconnu, n D'un oracle lointain qu'il invente peut-être, » De Lutèce et de nous se croit déjà le maître. >. Nous lui devons, sans doute, un service éclatant ; n Mais Albion vainqueur n'eût régné qu'un instant.

250 LA FRAXCIADE.

» Nous aurions vu la Gaule à nos cris insurgée, » Et Lutèce aujourd'hui serait libre et vengée. » Etait-ce nous d'ailleurs qu'il venait secourir?

Il cherchait un rival qu'il avait à punir, » Une amante, une épouse, à son amour ravie, n Est-ce un si grand bienfait pour qu'on lui sacrifie n Xos usages, nos mœurs, notre culte, nos lois;

Pour qu'on mette en ses mains le sceptre de nos rois?

Voulez-vous d'un tel prix payer un sacrilège » Qui, volant à nos dieux leur plus saint privilège, n Me ravit un captif que j'allais immoler? » Je ne sais de quels noms il voulait appeler a Xotre Dis, notre Hésus, les dieux de nos ancêtres, n A ceux qu'il nous apporte il va donner des prêtres; » II leur bâtit un temple, en ses murs, près de nous. » Un temple pour des dieux, quand le plus grand de tous, » L'éternel Créateur que le monde révèle, n Le Dieu par qui tout vit, se meut, se renouvelle, n Ne veut, pour recevoir nos hommages pieux, » De temple que l'espace et la voûte des cieux ! » Souffrir ces nouveautés, c'est vous livrer vous-mêmes. » Contre leurs promoteurs armez-vous d'anathèmes.

CHAXT NEUVIEME. 251

v Chassez du sol gaulois Francus et ses soldats, » Et celle que le crime a jetée en ses bras. y

A ces emportements d'un zèle fanatique

Répond de tous côtés un transport frénétique

Que la voix d'Athamas a peine à surmonter.

Mais le respect l'emporte et le fait écouter.

« Notre pouvoir, dit-il, serait bien éphémère,

» Si quelques fugitifs jetés sur notre terre

a Au seul nom de leurs dieux le mettaient en danger;

» Si, craignant les bienfaits, les dons de l'étranger,

« Les Celtes, à jamais réduits à s'en défendre,

« Sans nous épouvanter n'en pouvaient rien apprendre.

» Si ce débris de Troie est rejeté par vous,

» Vos dieux envers Francus auront été plus doux.

« Vos dieux même ont permis que son bras magnanime

y Au couteau de Brannès arrachât la victime.

n Leur tonnerre grondait, il l'osa défier;

y Et le courroux du ciel, loin de le foudroyer,

n Embrasa sous nos yeux l'instrument du supplice.

• C'est qu'à notre sauveur les dieux faisaient justice.

y Ils n'ont point intérêt à nier les bienfaits.

27>ï LA FRAXCIADE.

» Brannès fait pins, Brannès invente des forfaits;

A qui n'a point d'époux il prête un adultère;

Quand sa reine punit un sujet téméraire

Dont le bras parricide allait frapper son sein, » C'est elle qu'il condamne et non pas l'assassin.

Je sais qu'elle eut des torts, et n'ai point l'indulgence

D'excuser ses refus, sa désobéissance,

• Sa fuite, son amour en malheurs si fécond.

• Mais je ne puis flétrir ni dépouiller son front ; » Je ne saurais du trône exclure l'héritière,

Le reste de vingt rois que Lutèce vénère.

• Elle en est digne encore, et vous ne voudrez pas n Que les séditions disposent des Etats.

» Des mutins, que partout votre rigueur châtie, » La désastreuse audace en serait enhardie,

• Et le choix du héros par Brannès détesté

• Serait moins dangereux que cette nouveauté.

— n Non, non, point d'étrangers sur la terre celtique, n Interrompt Kéroman, qui du peuple armorique Fait depuis cinquante ans bénir sa charité. « Fidèle aux saints devoirs de l'hospitalité,

n Le Celte au voyageur ne clôt pas sa chaumière.

« Nous l'entourons de soins, nous l'accueillons en frère.

» Mais je ne puis souffrir que de Troie ou d'ailleurs

» Un homme, quel qu'il soit, nous apporte ses mœurs,

» Qu'il insulte à nos dieux, et qu'après ses blasphèmes

» On décerne à son front un de nos diadèmes.

» Druides, résistez à de pareils abus.

» Que Francus soit banni, ses temples abattus.

n Que, rendue à son peuple, ou suivant son caprice,

» Entre Francus et nous Ambigate choisisse. »

Tout se lève; et l'arrêt, par Kéroman dicté,

Est par tout le collège à grands cris adopté.

Scgovir le proclame ; et la nuit écoulée

Transmet à l'autre nuit la terrible assemblée.

D'Athamas éploré Francus a tout appris.

Vingt projets opposés agitent ses esprits. La reine n'en a qu'un; elle est prête à le suivre Partout où les Destins lui permettront de vivre. a Mon choix est fait, » dit-elle; et sur son noble époux S'arrête en souriant son regard le plus doux. C'est en vain qu'Athamas la menace et la prie.

234 LA FRAXCIADE.

Il parle en vain d'aïeux, de trône, de patrie. Elle n'écoute rien; mais ces mots ont encor Vibré comme l'honneur au cœur du fils d'Hector. L'orgueil blessé lui rend toute sa violence. « Brannès jouirait donc de sa lâche vengeance? n Dit-il; et, couronné par des traîtres vainqueurs, » L'ambitieux Morgan rirait de nos malheurs; » Et, tandis que l'exil serait notre partage, r. L'infâme, de sa reine usurpant l'héritage, « Souillant son diadème, oserait outrager s Celle qui m'a donné le droit de la venger? n Xon, je cours à Lutèce, et malheur aux rebelles! « Tout leur sang me paîra leurs trames criminelles. » J'en rougirai la Seine, et nous verrons après Si vos tyrans sacrés soutiendront leurs décrets. »

Ambigate frémit d'un transport qui la flatte,

Et craint en l'approuvant que la foudre n'éclate.

Athamas lui pardonne, et gémit de n'y voir

Que l'inutile éclat d'un juste désespoir.

Mais comme un vil troupeau de gazelles timides,

Aux noms injurieux jetés à ses druides,

Loin du blasphémateur le peuple s'est enfui. Dispersé par la erainte, il ne laisse après lui Que la vieille Almodis, dont le regard sévère De Francus qu'elle arrête étonne la colère.

« Soit, dit-elle, maudit qui, ne songeant qu'à soi,

- X'a point pour ses sujets des entrailles de roi !

n Connais-tu le pouvoir que brave ton audace?

n Ton bras n'atteindra point ceux que ta voix menace ;

» Et ceux qu'un noble zèle a liés à ton sort

» Te devront, insensé, l'esclavage ou la mort.

» Apprends qu'en ce moment, de colline en colline,

n Vers nos derniers confins ta sentence chemine.

n Tout Celte, riche ou pauvre, enfant, femme ou vieillard,

n Au Celte qui le suit la transmet sans retard ;

n Et bientôt avertis de l'arrêt qui t'exile,

» Tous les Gaulois armés marcheront sur ta ville.

» Contre tant d'ennemis que pourra ta valeur

» Et ce peu de Troycns qu'il reste à ton malheur?

n Crois-moi, car j'ai pitié du bras qui m'a vengée

» Du pirate insolent qui m'avait outragée.

256 LA FRAXCIADE.

— » Ah! s'écriait Francus, pourquoi l'ai-je vaincu? » Vers un peuple d'ingrats pourquoi suis-je venu?

Mais où sont les humains qui par des injustices a N'aient de leurs bienfaiteurs acquitté les services? n Les as-tu rencontrés? prêtresse des enfers!

Xomme-les, ou plutôt nomme-moi des déserts » Où nul homme jamais n'ait déployé sa tente,

Où mes Troyens, lassés de cette vie errante, n Xe puissent retrouver ni druide ni roi » Qui leur dise : Va-t'en, cette terre est à moi! »

Un sourire infernal échappe à la sibylle. Elle sait qu'Albion n'a pas rejoint son île; Et sa haine implacable ose encore espérer Que Francus sur le Rhin pourra le rencontrer. Mais de ce vœu perfide elle fait un mystère, Le flatte d'un repos aux Troyens nécessaire, Lui nomme, lui promet un refuge certain, Que ne peut lui fermer aucun pouvoir humain. « Xon loin de nous, dit-elle, il est une contrée n Qui, des pays gaulois par le Rhin séparée, » Va de la mer du Xord aux sources du Xecker,

» Et s'étend au levant vers les bords du Weser.

» Une immense forêt la couvre tout entière.

» Là point de rois encor, point de race guerrière ;

a Mais des pâtres errants au gré de leurs troupeaux,

» Des pêcheurs que nourrit le pillage des eaux,

» Des chasseurs, à l'unis disputant leur patrie.

» Ces hommes sont sans lois, sans arts, sans industrie,

» L'un de l'autre isolés, mais paisibles et doux,

» Que le moindre bienfait attirera vers vous.

» Ils se nomment Teutons, et leur vieille croyance

» Est qu'au dieu Teutatès ils doivent la naissance;

» Qu'un enfant de ce dieu, premier-né de leurs rois,

» Viendra les rassembler et leur donner des lois.

» Ils appellent Mannus ce bienfaiteur auguste,

n Le surnomment Odin, le dieu bon, le dieu juste;

» Et souvent ceux d'entre eux que poursuit le malheur

» Appellent à grands cris ce dieu réparateur.

» Tu peux être à leurs yeux de sa race divine.

» Tous les peuples enfants prêtent cette origine

» A qui les rend heureux, aux rois qui leur sont chers,

» Souvent même aux tyrans qui les chargent de fers.

» Mérite leur amour en leur faisant connaître

n Ce qu'ils doivent aux dieux, et ce qu'ils peuvent être.

» Ce peuple et son pays, par vos soins cultivés,

• Vous rendront tous les biens dont vous fûtes privés.

b Là sont les éléments d'un grand et bel empire,

» Des hommes forts, un sol avide de produire.

a Là sont des ports creusés par dix fleuves divers,

» Des golfes spacieux sur l'Océan ouverts,

» Où tes Troyens, instruits à braver les tempêtes,

n De l'art des nautoniers poursuivront les conquêtes. »

Cette imposante voix et cet accent flatteur

Du héros par degrés ont calmé la fureur.

Il tremble pour son peuple, et son cœur s'abandonne

A des pensers plus doux, à l'espoir qu'on lui donne.

.. Oui, je me rends, j'accepte, a dit le fils d'Hector.

n La mer ! que mes regards la contemplent encor !

n Son souvenir se mêle aux jeux de mon enfance.

b La mer! c'est le garant de mon indépendance.

>• La forêt des Teutons me rendra des vaisseaux.

» Si mes nouveaux bienfaits font des ingrats nouveaux,

b Je fuirai sur la mer, sur ma ville flottante.

» La mer! elle conduit aux campagnes du Xanthe.

» Je suis jeune, et bientôt les vainqueurs d'Ilion

a Auront jusqu'au dernier traversé l'Achéron,

» Et leurs fils moins cruels me permettront peut-être

n De ramener mon peuple aux lieux qui l'ont vu naître. »

Il dit, et quelque joie a brillé dans ses yeux.

Au druide Athamas il a fait ses adieux;

Et, suivi d'Ambigate, entraînant son escorte,

Disparaît dans les bois où son coursier l'emporte.

Mais cet éclair de joie avait bientôt passé

Comme un pâle rayon qu'un soleil éclipsé

Jette à travers la nue au milieu des orages,

Et qu'en se refermant éteignent les nuages.

L'aspect de ses Troyens redouble ses regrets.

Leurs malheurs, leurs périls, ne sont plus des secrets.

Déjà de tous côtés, autour de leurs murailles,

Se déploie à leurs yeux l'appareil des batailles.

De l'arrêt qui les frappe informés les premiers,

Tous les peuples voisins sont venus par milliers.

Vingt autres vont bientôt accourir sur leur trace.

De ses trois cents guerriers que servirait l'audace?

Ou partir ou mourir, tel est leur triste sort,

Et Francus n'oserait les vouer à la mort.

2(50 LA FRAXCIADE.

Il contemple un moment d'une vue attendrie La tombe où reposait une cendre chérie, Jette un dernier regard aux murs qu'il va quitter, Que jusqu'au jour suprême il pensait habiter; Comprime tout à coup la douleur et la plainte, Et d'une voix qu'altère une affreuse contrainte : u Allons, dit-il, allons! » et par ce mot fatal, De leur triste départ il donne le signal.

De la Seine loin d'eux sont bientôt les parages. Leurs troupeaux en bêlant ont quitté leurs pacages. Les chariots couverts, par leurs mains façonnés, Les suivent lentement, et par leurs bœufs traînés, Emportent les vieillards, les filles de Lutèce, Qu'à des époux troyens attachait leur tendresse, Leurs armes, les outils de leurs divers métiers. La honte et la douleur courbent leurs fronts ailiers. On dirait à les voir que d'un guerrier célèbre Ce peuple si vaillant est l'escorte funèbre. Le pays, il est vrai, leur prodigue ses soins. Les femmes ont partout prévenu leurs besoins ;

CHA.XT NEUVIÈME. 261

Mais ces Gaulois armés, qui les suivent sans cesse, Prolongent leur supplice et leur morne tristesse.

Oh! si les dieux voulaient, pour calmer leur chagrin,

Dire quelles cités naîtront sur leur chemin,

Que les fils de leurs fils s'y couvriront de gloire,

Quand les aura plus tard ramenés la victoire !

Ils verraient dans les champs de Graonne et d'Arcis

Les restes mutilés d'Arcole et d'Austerlitz

De leur chef, qu'a proscrit l'Europe triomphante,

Soutenir en héros la fortune expirante.

Ils verraient Mérovée, aux plaines de Châlons,

Du farouche Attila rompant les bataillons ;

Et Valmy, dont la palme ornera la première

Des Français rajeunis la nouvelle bannière ;

Et Soissons, où Glovis, commençant ses exploits,

Viendra du joug de Rome affranchir les Gaulois.

Duplessis dans Rethel foudroîrait les Ibères,

Enghien, premier vainqueur de ces bandes altières,

Dans les champs de Rocroy, de leur sang inondés,

Révélerait déjà le plus grand des Condés.

262 LA FRAYCIADE.

Là Francus de la Meuse a touché le rivage. Mais qui dira les noms qui, depuis son passage, Sur les bords de ce fleuve et les champs d'alentour, Sont sortis du néant pour briller au grand jour? Quelles moissons de gloire en cet étroit espace Cueillera de Francus la belliqueuse race ! Ses Francs doivent par là rentrer en souverains. Là sera le berceau des Charles, des Pépins. Bayard à Charles-Quint disputera Mézières, Là de Xamur Louis forcera les barrières. A trois pas est Fleuras, où vaincra Luxembourg, Où doit plus tard Jourdan triompher de Cobourg, Où viendra la Fortune, avant de le détruire. Jeter à notre Alcide un froid et vain sourire. Mais ces lieux sont muets. Les chênes de ces bois X'ont point, comme à Dodone, une divine voix Pour prédire qu'un jour cette terre féconde Enfantera Maastricht, et Liège, et Ruremonde, D'où fuiront, par Conti, par Maurice chassés, L'Anglais et le Germain dans Raucoux dispersés ; Que plus loin, par un cri faisant sa renommée, D'Assas saura mourir pour sauver une armée.

Rien n'annonce Senef ni Laufeld aux Troyens, Xe nomme Tolbiac, où le Dieu des chrétiens, Invoqué par Clovis au fort de la mêlée, En viendra raffermir la fortune ébranlée. Rien ne nomme Tholus, d'où Francus voit enfin Le sol que lui promit la prêtresse de Sayn. Tholus où, par Condé, par son fils devancées, Les bandes de Louis dans le Rhin élancées, Sous les feux du Batave, iront sur l'autre bord Apporter dans ses rangs l'épouvante et la mort.

Ainsi dans ce trajet, nul songe, nul augure,

Xe révèle à Francus cette grandeur future.

A des malheurs sans fin se croyant destiné,

L'espoir même, l'espoir l'aurait abandonné.

Mais tout ce qu'une femme, au jour de nos tristesses,

Peut inventer de soins, d'amitiés, de caresses,

Ce qu'elle peut trouver de mots consolateurs

Pour alléger nos maux, pour calmer nos douleurs,

Ambigate pour lui l'a puisé dans son âme.

Le héros la plaignait comme une faible femme;

Et lui-même vingt fois le malheur l'eut vaincu,

864 LA FRAXCIADE.

Si ce faible roseau ne l'avait soutenu.

Que dis-je? Il fut une heure où ce cœur magnanime

Fit briller un courage, un dévoûment sublime.

Au fond d'une caverne aux ténébreux détours,

Que Maëstricht aujourd'hui couronne de ses tours,

Se cachait un oracle antique, et dont sans cesse

Le Tongre et l'Eburon consultaient la sagesse.

Pour la dixènie fois Francus voulut savoir

Quel coin du monde enfin le voudrait recevoir,

Et la voix prophétique avait dit : « Le lieu même

» Où mourra sous tes yeux une femme qui t'aime, n

L'horreur a de Francus glacé tous les esprits.

Plus pâle qu'un berger par l'ouragan surpris,

Qui croit sous un ormeau trouver une retraite

Et le voit par la foudre écraser sur sa tête,

Il saisit son épouse, et l'étreint dans ses bras

Comme s'il la voulait disputer au trépas;

Et de l'antre fatal Ambigate éloignée

Répondait d'une vojx tranquille et résignée :

b Si les dieux à ce prix te promettent la paix,

» Je recevrai la mort comme un de leurs bienfaits;

>: \e suis-je pas mortelle? n Et sous un doux sourire,

Lui cachant ses terreurs et son propre martyre, Tantôt elle s'abuse et cherche à le tromper, A douter de l'arrêt qui vient de la frapper, Et tantôt du malheur qu'elle craint et déplore, Son amour le distrait et le console encore.

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