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La francmaconnerie des femmes Charles Monselet

— Qu’est-ce que c’est? dit un monsieur, en passant sa tôte par la portière d’un coupé qui roulait sur le chemin d’Écouen à Saint-Denis.

Le cocher arrêta, et regarda de tous les côtés.

R était onze heures du soir environ.

Bien que la campagne fût rase en cet endroit, la lune n’éclairait que dos vapeurs épaisses et mobiles, comme celles qui s’exhalent du flanc des chevaux en sueur.

— Eh bien ? répéta le monsieur.

— Eh bien, dit le cocher, je crois que cela part de la maison de M”e Abadie.

— Où est cette maison ?

— Là-bas, sur la droite, dit le cocher, en indiquant avec le manche do son fouet un point blanc.

LA KllANC-MAÇONNElUE

— Avance iiriidennnenl et prôtc l’oreille.

La voiture roula au pas peiulant dix iHiiiulcs.

Elle s’arrêta à peu tie distance d’une maison neuve et isol(5u

an bord de la roule.

Alors le monsieur rouvrit la poi'tière.

— Entends-tu quelque chose ?

— Plus rien.

— Aperçoit-on de la lumière aux carreaux ?

— Aucune.

— C’est qu’alors tu te seras trompé cl que le bruit no venait pas de là.

— Hum ! c’est drôle, pourtant ! murmura le cocher.

— Qu’est-cc qui est drôle ?

— Le chien n’aboie pas, comme il fait toujours au passage des voitures.

— Ah !... Y a-t-il un Jardin derrière la maison ? . ■

— Oui, monsieur, un grand jardin où M”® Abailie a môme dépensé beaucoup d’argent, à ce qu’on dit.

— El qu’est-cc que c’est ([uc cette M»*® Abadie?

— C’est une vieille.

— Que fait-elle ?

— Elle ne fait rien, c’est une bourgeoise. Voilà un an <(u’cllc est venue habiter cette maison, dont elle est propriétaire.

— Mais elle n’y vil pas seule, je pense ?

— Oh ! non, monsieur; Abadie aime trop la société pour cela ; elle reçoit beaucoup de visites, surtout des dames. En outre, il y a avec elle une domestique, sans compter François.

— François ?

— C’est le jardinier.

— Allons ! dit le monsieur, il est clair (pic ce n’est pas de là qu’a pu partir ce coup de feu. Continue ton chemin.

Et le monsieur rentra décidément dans la voiture.

Mais la voiture ne bougea pas de place.

— Va donc ! cria-t-il ; à quoi penses-tu ?

— Je pense, dit le cocher, que je viens de quitter François à Ecouen, où il était en train de faire son piipiet à l’auberge de la Tête-Noire.

— Je conviens ([uc ceci change les choses ; le chien qui

des femmes . 3

n’aboie pas, le jardinier qui est absent... Mais, enfin, il reste la servante ; ainsi donc, en route !

Malgré celte seconde invitation, la voilure persista dans son immobilité.

— Attendez, monsieur !

— Quoi encore?

— On ouvre tout doucement une fenêtre du premier étage.

— Diable !

— Une tète d’homme... il regarde par ici... il referme brusquement la fenêtre... Entendez-vous maintenant ce bruit dans

la maison? On dirait une dégringolade de pommes dans un ' grenier.

— C’est vrai! dit le monsieur, qui, cette fois, sauta hors du coupé.

— Quand je vous le disais !

— 11 faut éelaircir cela.

— Quelle est votre intention?

— Reste sur ton siège pendant que je vais frapper h la porte.

Le monsieur se dirigea vers la maison; arrivé devant, il

eut l’air de réfléchir et il revint sur ses pas.

— Vous n’avez pas frappé? dit le cocher.

— C’est inutile, la porte est ouverte.

— Oh ! oh 1

— Siffle, et fais claquer ton fouet pendant que je vais entrer.

— Vous voulez donc entrer, monsieur?

— Certainement.

— Seul ?

— Tu sais bien que j’ai toujours sur moi quelques joujoux de voyage.

— Prenez garde! dit le cocher, en hochant la tête.

— Si tu ne m’as pas revu au bout de dix minutes ou si je ne me suis pas fait entendre, tu pourras venir me chercher. Mais, bah ! je parie qu’il s’agit d’un accident insignifiant...

En parlant ainsi, le monsieur s’était avancé jusque sur le seuil de la maison de .M'"' Abadie.

Il le franchit, et se trouva dans la cour.

li LA FnANC-MAÇONNERlE

Le premier objet qu'il heurta du pied fut le cadavre d’un gros chien.

— Mauvais présage, inurmura-t-il.

Il monta un petit perron ; là aussi la porte était entre-bàillée.

Il la poussa.

Les ténèbres étaient complètes.

Malgré cela, l'idée de reculer ne lui vint point. Seulement, il demeura immobile pendant quelques minutes, afin d’accoutumer ses yeux à l’obscurité. Bientôt il distingua un escalier, d’où tombait une lueur faible. Au même instant, son oreille fut frappée par des sons douloureux.

S’orientant vers l’escalier, il le gravit à la hâte; mais, parvenu aux marches supérieures, son pied glissa, et il fut obligé de s’appuyer plusieurs fois, pour ne pas tomber. Il eut l’explication de ce fait par le spectacle d’une lampe renversée et brisée sur le palier du premier étage ; la mèche, gisante au milieu de l’huile répandue, jetait ces éclairs mourants qui l’avaient guidé jusque-là.

Les gémissements redoublaient et devenaient plus distincts; ils sortaient d’une chambre située sur le derrière de la maison. Le monsieur y pénétra, à travers des chaises culbutées et des objets épars.

Son premier soin fut d'aller à une fenêtre et de l’ouvrir toute grande. La clarté qu’elle envoya, reproduite immédiatement par une glace, lui fit apercevoir deux candélabres sur la cheminée. Il prit une bougie à l’un d’eux et retourna sur le palier rallumer à la lampe.

Ce qu’il vit alors le remplit d’horreur.

Au milieu d’une chambre à coucher où tout avait été mis au pillage, une femme de soixante-cinq à soixante et dix ans était attachée à un fauteuil ; tie nombreuses traces rouges sur sa camisole attestaient les blessures qu’elle avait reçues.

Un mouchoir couvrait sa bouche.

Le monsieur s’empressa de dénouer ce mouchoir, et il se pencha vers elle. Les yeux de la victime, excessivement dilatés, brillèrent d’un éclat étrange.

Les premiers mots qu’elle firoféra furent ceux-ci ;

— lii-haut... là -haut...

D après celle indicaliou, il se précipilait déjà hors de la chambre, lorsqu un lumulle qui se fit dans le jardin le détourna de son projet. Deux individus, cassant les arbrisseaux et renversant les pots de fleurs, s’enfuyaient à toutes jambes.

Il aima précipitamment un pistolet de poche, et ajusta dans leur direction.

La balle se perdit probablement dans le jardin, car, une minute après, il les revit tous les deux à cheval sur le mur d’enceintc; et avant qu’il eut eu le temjis d’armer un second pistolet, ils avaient disparu.

Maladroit! dit-il en s’apostrophant lui-même.

Se retournant, il aperçut son cocher que le bruit de l’arme avait attiré, et qui demeurait saisi d’épouvante au milieu de la chambre.

— Miséricorde l^que se passe-t-il ici, monsieur?

Allume une autre bougie et visite la maison du haut en bas ; moi, je vais secourir cette pauvre femme. Fais vite, et reviens me rendre compte de ce que tu auras vu.

— Oui, monsieur.

Resté seul avec M™* Abadie, le monsieur coupa les cordes qui la retenaient au fauteuil. Il l’intérrogea ensuite sur ses blessures, mais elle remua tristement la tête. Elle pouvait à peine parler ; elle portait la main à sa gorge. Après de longs efforts, èlle parvint à demander à boire.

Pendant qu elle buvait avidement, il l'examinait. Elle avait dû être jadis très-belle, et ses traits gardaient encore un grand caractère.

Merci, monsieur, dit-elle en lui remettant le verre et en le regardant à son tour avec attention.

— Vous sentez-vous mieux?

— Oui... mais tout est fini, répondit-elle avec un sourire de certitude.

Et, écartant sa camisole, elle montra sa poitrine entaillée à trois ou quatre places.

Le monsieur recula.

— H faut vile envoyer Chercher un médecin, dit-il, et je vais... ■

LA FRANC-HAÇONKERIE

— Non! reslcz! s’ëcri a-t-elle avec vivaeitë; restez! il arriverait peut-être troi> tard, et... il faut (pie je vous parle.

Les pas lourds et préci|)ités du cocher se firent entendre en ce moment.

Il entra, la. figure bouleversée.

— Eh bien ? interrogea le monsieur.

— Ah! grand Dieu ! ils ont défonc(5 tous les meubles, ils ont tout volé, tout emporte !

Qui eilt regardé alors M™' Abadie eflt surpris ehoz elle un geste de dénégation et eût vu ses yeux se diriger involontairement vers la partie de la chambre où brillait cette glace que nous avons signalée.

— Mais... ce n'est pas tout, ajouta le cocher avec une espèce d'hésitation ; si vous saviez...

— Quoi donc ?

— La domestique...

— Je sais, balbutia M'“' Abadie; pauvre Joséphine!.., elle a voulu me défendre, clie a e.ssayé de crier... ils l’ont tuée.

— Oui, monsieur ; là, à côté; c’est horrible !

— Cours vite à Éeouen... non, à Saint-Denis ! préviens la justice ! Il n’y a pas une minute à perdre !

En entendant cet ordre, M™* Abadie s’agita sur son fauteuil et essaya d’étendre le bras, comme pour retenir le cocher qui s’apprêtait à obéir.

— Non ! s’écria-t-elle d’une voix étouffée.

Les deux hommes so regardèrent avec étonnement.

— Pas encore! ajouta-t-elle; pas de justice!

— Mais il importe que vous fassiez votre déclaration.

— Eh bien... à vous d’abord... à vous d’abord! et ensuite, si j’ai la force... Oh! donnez-moi à boire!

— Tenez !

— Maintenant, munnura-lrelle après avoir bu, renvoyez cet homme, je vous prie.

Le monsieur fit un signe à son cocher qui s’éloigna.

Il est peut-être singulier que les peintres, qui demandent trop souvent leurs inspirations aux œuvres des romanciers et des poètes, ne soient pas sollicités davantage par la vie réelle, si féconde en poésie et en terreur. A la scène que nous décri-

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VOUS, par exemple, rien ne manquait pour tenter une palette passionnée, ni le sentiment dramatique, ni les oppositions de lumière, ni le mystère, ni le désordre. Les rideaux et les draps traînaient à terre, à demi déchirés cl portant remprcinle de doigts sanglants; jes meubles étaient hors de leur place ; des clous de souliers avaient éraillé le parquet. Le gi-and silence extérieur et la pâle nuit qu’il faisait, aperçue par la croisée restée ouverle, ajoutaient h l’harmonie de ce tableau d’assassinat et préparaient l’esprit aux choses qui allaient se dire et se faire.

— Je vous écoute, madame, prononça le monsieur, dès qu’il SC vit seul avec M’"' Abadie.

— Voulez-vous avancer mon fauteuil près de la cheminée... là... plus près encore.

Sa main s’éleva en tremblant et se promena le long du mur, jusrju’à ce qu’elle eût rencontré un point caché par la la|)isseric.

Aussitôt, la glace qui surmontait la cheminée glissa sur une rainure et démasqua un ])lacard.

— Monsieur, dit M“* Abadie, j’attends de vous un service suprême... un do ces serments qu’une mourante seule a le droit de réclamer.

— Parlez, madame, et, quelles que soient vos confidences, soyez certaine que vous avez affaire à un homme d’honneur.

Elle parut rassurée par ces ])aroles.

— Ouvrez le placard, dit-elle ; il y a, entre autres pièces, mon testament otficiel et légalisé ; il appartient de droit à la justice, ce n’est donc pas de cela qu’il s’agit. Il y a des coiqjons de rente au porteur, et<.. de l’or... vingt mille francs dans un sac... Le voyez vous?

— Oui, madame.

— Vous n’ôtes peut-être pas riche, continua-t-elle avec hésitation ; il est juste que vous soyez indemnisé des peines et des dérangements que vous causera ma demande ; pyenez ces vingt mille francs.

— C’est inutile, dit-il en souriant.

— Pourquoi ?

— C’est que j’ai soixante mille francs de rente, et que ce chiffre suffit à mes nécessités.

I,A 1-RANC-MAÇONNERlE

— Pardonnez donc mon indiscrétion, dit M""® Abadie ; j’arrive mainlonanl à l'esseidicl, car je sens qu'il faut que je me hûte... Voyez-vous un coffret au fond du placard?

— Un coffret? oui.

— Donnez-le-nioi, dit-elle.

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