‹ La francmaconnerie des femmes Charles MonseletChapitre 2 sur 40 · I.oi'squ'elle l’eut · texte numérisé non relu

I.oi'squ'elle l’eut

— L’honneur et les intérêts de plus de cent familles sont contenus lii-dcdans. C’est un dépôt sacré qui me fut transmis et (|ue je transmets à mon tciir. Vous remettrez ce coffret, le plus tôt possible, à M“'® la marquise de Pressigny,

— A Paris?

— Non. Depuis un ou deux mois, la marquise de Pressigny habite, avec la comtesse d’ingrande, sa sœur, la petite ville de la Teste-de-Buch, au bord de l'Océan, du côté des Landes, je crois.

— Il sufïlt.

— Rien dans le fait de ce dépôt ne doit alarmer votre conscience ; je vous ai parlé tout h l’heure de mon testament : tout ce ([ue je possède y est affecté à mes héritiers naturels. Ce coffret ne renferme autre chose que mon testament moral, c’est-iiHlire...

Elle parut hésiter.

— Achevez.

— C’estrîi-dire la transmission d’un pouvoir auquel se rattachent, comme je viens de vous le faire entendre, les intérêts les plus considérables. Excusez les réserves dont je suis forcée de m’entourer ; il m’est impossible de m’expliquer davantage, et même, sans les circonstances exceptionnelles et terribles où je me trouve, je n’en aurais pas tant dit.

— Je ne vous ai rien demandé, madame.

— C’est vrai ; mais, partagée entre la crainte de passer à vos yeux pour une... visionnaire, et le désir de vous convaincre do l’importance de cette mission, j’ai cru devoir soulever le coin d’un .secret qui n’appartient pas à moi seule.

— Soyez tranquille, dit-il ; j’ordonne h ma mémoire, et de la conversation de celte nuit je n’emporterai qu’une idée : celle de la sainteté de mon engagement.

M™' Abndic lui nclressa un regard de reconnaissance, et reprit :

— Il se peut que, plus tard, dans le monde, vous soyeztenté do rapproeher certains événements de mes dernières paroles. Promettez-moi ne no pas chercher à approfondir ce qui doit toujours rester un mystère.

— Je vous promets d’oublier ma mission dès qu’elle sera remplie.

— Bien ! A ce prix , monsieur, et quoique votre position vous fasse heureux et indépendant, une protection invisible planera sur votre vie, tous les chemins seront doux sous vos pas... Oh ! n’allez pas croire que c’est une diseuse de bonne aventure qui vous parle ainsi ; c’est une femme à qui ses relations ont fait une espèce de puissance, puissance obscure, mais certaine, et dont rien, pas meme la mort, ne pourra empêcher les effets.

Ces derniers mots avaient épuisé les forces de M"'® Abadie.

Le monsieur s’en aperçut; il prit le coffret d’entre ses mains.

— Et la clef? demanda-t-il.

— C’est inutile ; il s’ ouvre à l’aide d’un secret connu de la marquise de Pressigny. En outre, les volontés qui y sont renfermées ont été écrites avec une grille particulière.

A mesure qu’elle parlait, les taches rouges augmentaient sur sa robe, en même temps que, par un contraste effrayant, la piMeur dévorait ses traits.

— Estrce tout? dit le monsieur, à qui n’échappait aucun de ces alarmants symptômes.

— Prenez vos précautions... pour arriver auprès de la marquise... La plus grande prudence, entendez-vous? *

— Oui, oui; après?

— Attendez... Mon Dieu! accordez-moi un instant encore... Que Yous-disais-je?... Non, je ne peux pas...

— Du courage !

— Non... dit-elle, en essayant de relever sa tête ; non... adieu... adieu! Vous pouvez... rappeler... votre domestique.

Ces mots furent les derniers qu’elle prononça ; des convul-

siüns s’empiirèrciU île loiit son corps; cl lo iloulciir, un iitslnnl (loniplée par une incroyalilc cnergio murale et physique , reconquit in iitalenienl scs droits sur elle. Coininc im vont rapide, la di'composilion s’ahallit sur son visage et eu détruisit imuiédialemenl rintclligcnce ; les doigts se roidirent et s'écartèrent; la Ijonclie s'entr'ouvrit, pareille h un ressort qui se détend ; un frisson courut dans les pieds, et la vio se retira de cette pauvre femmo»

Quelques instant après,' le monsieur au coupé reprenait la route de Saint-Denis.

Tout se passa dans les formes accoutumées. Il instruisit l’autorité judiciaire du drame dont il avait été le témoin trop tardif; mais il tint secrètes les promesses faites à la mourante, et son premier soin fut de déposer en lieu srtr la cassette qu'elle lui avait remise.

l.e surlendemain, les journaux contenaient l’article suivant ;

a Kneore un de ces événements épouvanUdiles et mystérieux dont les environs do Paris semMent avoir depuis quelque temps le funeste inono|)ole ! Dans la nuit du 10 au 1 1, la dame Abadie, habitant sur sa pro|)riété, aux environs d'Kcoucn, a été victime, elle et sa domestique, d’un horrible assassinat dont les auteurs sont, jusqu’à présent, demeurés inconnus. On su])pose que la cupidité seule a été le mobile de ce double meurtre, qui fait actuellement le sujet de toutes les conversations de rarrondissement, où .M'"' Abadie était généralement aimée et estimée.

» La justice s’est transportée imméiliatemenl sur les lieux et a procédé à un commencenient d'enquête. Il résulte des faits que les meurtriers, surpris par quelque bruit du dehors, ont abandonné la moitié de leur butin; on a constaté la soustraction d’un grand nombre d’objets de valeur et de la presque totidité de l’argenterie. Les papiers seuls, parmi lesquels se trouvait le testament de la défunte, ont été respectés, ce (|ui tciul à écarter tout soupçon de vengeance particulière.

« La dame Abadie iiassait iiour être beaucoup plus riche qu elle ne l'était on réalité ; cette réimlation, elle la devait à quelques relations élevées qu’elle avait su toujours entretenir,

on ne sait comnionl, dans certains salons parisiens. Il était permis lio s'en élonner, car le passé de M'"' Abadie n'avait ])as lonjoiirs été ii l'almi de ta médisance; douée d’une beauté peu commune cl d'un grand fonds d'esprit naturel, elle avait joué un rôle autrefois, mais ce rôle n’élait pas de ceux qui ouvrent les portes du monde aristocratique. Quelques personnes, ses contemporaines, s’obstinaient à reconnaître en elle une de ces déesses de la Raison que le fanatisme révolutionnaire promena jadis publiquement dans les rues. Sous le Directoire, M""' Abadie, qui a toujours eu le rare jirivilégc de rencontrer, sinon l'oubli, du moins l'indiflgencc, brilla un instant à côté des femmes les plus à la modo.

» Elle avait été mariée deux fois; les tribunaux do la Ucslauration ont eu à retentir de ses ilébals conjugaux.

» Dans ces dernières années, M"' Abadie semblait avoir pris à tàcbc de faire oublier, par des pratiques cliarilablcs et l)ieuses, ce que sa renommée avait eu d’un peu scandaleux. Elle y avait presque complètement réussi, et nul doute qu’elle ne se fût éteinte dans le silence sans la catasiropbc qui a si brusquement mis fin à ses jours. L’enquête a révélé qu’elle venait d’achever ses soixante et dix-huit ans ; le meilleur observateur no lui en aurait pas donné plus de soixante-cinq. »

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