I.e comte restait muet et cloué à la môme place
— Tenez, continua l-elle après l'avoir regardé attentivement, savez-vous, mon cher comte, ce que vous devriez faii‘C?Oh ! je sais que les conseils, et surtout les plus sages, sont ordinairement mal reçus dans ces occasions; mais *ela m’est égal. Eh bien, vous devriez vous montrer homme d’esprit jusqu'au bout. Vous auriez, du moins, les honneurs de la guerre. Mon parti est irrévocable, cela est décidé; tendez-moi donc la main, embrassez-moi une dcrnièrp fois sur le front, et quittons-nous bons amis.
La main de Pandore resta vainement tendue.
— Vous ne voulez pas? dit-elle; à votre aise, mon cher ! Je vous préviens que je sais à l'avance tout ce que vous allez me débiter. Cela est noté comme une symphonie : les reproches, l’attendrissement, les injures, le sang-froid affecté, les promesses, les retours sur le passé. Ne comptez pas m'apprendre quelque chose de neuf là-dessus. Vous ne ferez pas mieux que les autres ; uu peu plus ou un peu moins éloquent, voilà tout. D'ailleurs, vous deviez bien vous attendre à ce qui vous arrive aujourd'hui, je vous l’avais déjà fait prévoir à plusieurs reprises. Je ne vaux pas mieux que toutes les femmes ; vous ne m’avez fait que du bien ; je ne vous ai fait que du mal; c’est moi qui me lasse la première. Je vous assure que votre histoire est celle de tout le monde. Restons en donc là tous les deux. Je suis une ingrate, c’est convenu ; je n’ai pas de cœur, la belle nouveauté ! Épargnez-moi des récriminations que je m’offre moi-môme à vous réciter... et sans faire une faute, ajoiUa-t-ellc de l’air d’un enfant qui est sôr de sa leçon.
btS FEMMKS
M. il'IngfaiKle ne ravail, appareiiiiiieiil, pas éeontée ; car, après qu’elle eut fini, les seules paroles qu’il murmura, comme se rt'ixjndant à lui-mème, furent celles-ci ;
— Oui, je suis vieux !
Et ces paroles, il les accompagna d’un sourire amer.
Pandore jeta sa cigarette avec impatience et haussa les épaules.
— Qui est-ce qui vous parle de votre âge? dit-elle; et où votre fatuité va-l-ellc chercher des motifs à ma résolution? Vous n’ètes ni vieux, ni jeune, vous avez l’fige de tous les gens riches de Paris. Et puis, d’ailleurs, quand même vous seriez cacochyme, quand vous seriez absolument laid, qu'est-ce que cela prouve? Les femmes, vous le savez bien, s’entichent tous les jours d’un monstre, et n'en |K»rtent que plus haut la tête. Trop vieux ! trop vieux î Ne eroirait-on pas, à vous entendre, que mon escalier n’est encombré que de petits messieurs?
— Je ne dis pas cela. Pandore.
— Qu’est ce que vous dites donc alors ?
— Je dis, répliqua tristement le comte, que vingt-cinq ans de plus ou de moins changent bien des choses ; qu’une femme est toujours femme, après tout ; et qu’à la voix suppliante, au sourire empressé du vieillard, elle préférera sans cesse la parole dégagée, le geste impérieux du jeune homme.
— Avec de belles moustaches, ajouta ironiquement Pandore, et de beaux cheveux, et un bel uniforme. C’est ce que vous voulez dire, u’est-ce pas ? Ainsi voilà où vous en ôtes : vous vous imaginez, avec tous ceux de votre génération sans doute, que nous ralTolons des aides de camp et des jeunes premiers de vaudeville. Eh ! monl)ieu ! il faut bien que les hommes forts disent quelque chose ; au dix-huitième siècle, ils disaient que toutes les duchesses adoraient leurs grands laquais. Ma foi ! si vous ne trouvez rien de mieux à m’adresser, je vous donne le conseil de vous en tenir là, mon cher comte.
Elle se leva.
— Je n'ai pas voulu vous blesser. Pandore.
— Oh ! je le pense bien !
— Ma raison s’efforce d’expliquer votre conduite, et pour cela je me cherche des lerts.
Pandore alluniail une seconde cigarellc.
Un peu embarrassé par ce qu'il voulait lui dire, le tonilc d'Ingrando la regarda faire pendant quelques minutes.
Knfui, il se rapprocha d’elle, et d'une .yoix rendue craintive par réinotion ;
— Mon enfant, est- ce que je ne suis plus assez riche pour vous ?
— l’eut-ètre, rcpondil-elle froidement.
— Je vous ai offert maintes fois un logement plus digne de vos goiUs et une existence plus digne de vous-même ; jiourquoi m'avoir toujours refusé, dans ce cas?
— y>ie sais-je? dit-elle en lançant un (ilet de fumée.
— Si mince genlillàtre que je sois, je puis cependant encore lutter de faste avec la plupart des tenants du Jockey-Club, cl si vous consentiez à me mettre à l'épreuve...
— (Juand je vous disais, interrompit Pandore, que votre discours serait calqué sur ceux de tout le monde ! .4prês la scène de la douleur, la grande scène de la tentation ; mais celle-ci Csl la plus commune de toutes. Vous allez m’offrir des bijoux, n'e.st-cc pas? des dentelles, des cachemires ; et des voilures, qui rimeront avec de riches parures !
— Uaillez, ma chère Pandore, raillez à votre aise ; mais, lorsque vous aurez fini, léchez du moins de vous afiercevoir que mon cœur est brisé.
Pandore fronça le sourcil, ce ipii était sa manière d’êli’e àttendi'ie.
— Voyons, dit-elle, renoncez a votre affection pour moi. Il le faul;jo ne peux pas vous en Alire davantage, mais il le faut. D'ailleurs, je ne mérile pas votre estime ; je vous ai toujours trompé, je vous ai rendu ridicule. Est-ce que j’ai jamais eu une seule bonne parole pour vous, répondez ? Je vous brise le cœur, dites- vous, c’est faiblesse de votre part; placez mieux votre sensibilité. On peut se sentir écrasé par la mort d'une mère, par la trahison d’uiie épouse, par l’ingratitude d'un enfant ; ce sont des causes, cela ; mais se laisser briser le cœur par la l)rcmière venue, par une personne rencontrée au Ranelagh ou au bal de l’Opéra ; être vaincu par l'abandon de M"'" Pandore, sans profession, voila ce qui est inconcevable et iniligne d’un
ÜKS FEMMES
honinic, à plus forte raison d’un genlillionnnc connue vous ! Je n’ai pas inèinc de., reconnaissance ; à peine serez-vous liors , d'ici que je ne penserai plus à vous. C’est manquer de dignité que de me supplier connne vous faites ; vos ancèti’os à talons rouges traitaient aulreinent ces sortes d’affaires ; dès que leur congé leur était signifié, ils baisaient galainmcnt la main de leur traîtresse et sortaient sur une pirouette.
Ce speecli avait sans doute coCité à la jeune fille, car elle’ détourna la tète et fit semblant de regarder par la croisée.
Le comte lui répondit :
— Vous vous calomniez, ma chère enfant ; vous valez mieux que vous ne voulez le laisser croire. Votre cœur est vivant et sain encore, car ce qui tue le cœur ou le corrompt, c’est moins la vie que la pensée. Or, vous êtes trop Jeune pour avoir beaucoui) rélléchi, vous n’avez pas eu le temps; et votre science du mal, croyez-moi, est heureusement fort inconi])lètCi Vous n’ètcs cruelle que par accès, vous n’êtes insensible (pic par vanité ; et, dans ce moment même où vous vous essayez à ce double rôle, vous avouez céder à une nécessité mystérieuse...
— C’est vrai, dit Pandore.
— Eh bien, mauvaise enfant, cessez de vous avilir, vous ne me persuaderez pas. Je vous aime en connaissance de cause. Et quand même vous seriez telle que vous voulez le paraître, (piand un jirécoce mépris de vous-mème et des autres aui’ait endurci votre âme, croyez-vous que mon amour, ou ma faiblesse, connne vous l'appelez, en serait subitement guéri ? Hélas! non. L’amour e.st d’autant plus tenace chez les vieillards qu'il csl désespéré. Je manque de dignité, vous dites juste ; je manque de force, c’est la vérité. Mais les hommes qui .sont forts et dignes avec les femmes sont ceux (jui ne les aiment pas.
— Bah! après moi, une autr.o! Vous aimerez Sara, ou Fernande, ou Mélanie. Le cœur des hommes ne chôme jamais.
— \ mon âge, dit-il, on ne recommence pas continuellement ses afteclions.
— Alors, mon cher comte, à la grâce de Dieu !
Ce mol avait été prononcé de fu(;on à ne comporter aucune nouvelle réplique.
LA FKANC-MAÇONNKIUK
M. d’Ingraiide prit son chapeau. .
I/amanl à qui l’on donne son congé, 1 eniprunlcur que 1 on éconduit sans miséricorde, le poète dont un libraire refuse le manuscrit, ont tous la môme manière inuelle et navrante de prendre leur chapeau.
— iVdieu, Pandore, dit-il.
— .\dicu.
11 touchait la porte de la chambre, orsque Pandore, qui semblait rclléchir, le rappela.
— Attendez! s'écria-t-elle.
Le comte, étonné, revint sur ses pas.
Pandore était allée à son secrétaire, l’avait ouvert et en avait retiré la fameuse lettre au cachet énigmatique.
Cette lettre, elle la relut de nouveau, mais en paraissant cette fois en commenter les moindres syllabes.
— Mon cher comte, dit-elle après avoir abandonné le papier, j'ai pitié de vous ; et puisfjuc vous m’aimez réellement, moitié par habitude, moitié par amour-propre sans doute (ne m’interrompez pas !), je vais vous proiwser un arrangement.
— Ln arrangement?...
— Eh bien, oui, un arrangement... du verbe arranger... ou concilier, si vous aimez mieux. Vous n’entendez rien aujour d’hui !
— Parlez, Pandore, et tout ce que vous voudrez que je fasse, je le ferai.
— Oh ! je ne serai pas exigeante. Quel jour du mois sommesnous.
— Le vingt-six, le vingt-six juillet.
— C'est bien.
Elle.compta sur ses doigts.
— Monsieur le comte, reprit-elle, vous allez voyager pendant trois mois.
— Voyager !
— Je ne répéterai plus. Connaissez-vous Londres ?
— Oui.
— Tant pis. Et Madrid ?
— Non.
— .Mors vous irez à Madrid.