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— Voilà pourquoi je jugeais convenable de m’enquérir du degré d'iiitiinilé qui vous rattache à M. Reyle.
— Mais je ne 1 ai jamais vu, entendez-vous !
— Jamais’? souligna le comte.
— Pas même en peinture.
— Alors, je suis à mon aise pour parler de lui.
— Oh! que de préambul&s : c’est donc un bien grand scélérat?
— C'est pis qu’un scélérat : c’est im ambitieux.
Pandore haussa les épaules.
— Vous avez des maximes au moins étranges, remarquat-elle.
— Interrogez nos plus profonds politiques, continua lo comte ; tous vous diront que, dans un État sagement constitué, un ambitieux est un élément de désorganisation bien autrement i-edoutable qu’un chef de brigands.
— Il est inutile de vous demander si c’est aux levers de M. de Talleyrand que aous avez apiiris à penser ainsi, dit Pandore. Et... ce scélérat... cet ambitieux... possède-l-il le physique de l’emploi, l'air bien sombre, la physionomie bien farouche ?
— Ah! voilà le principal pour vous. Eb bien, non ; son visage est calme et même souriant, mais d’un souriant qui va jusqu'au moqueur. C’est un homme qui se possède, comme tous i.“eux qui ont une vraie force, et je ne serais pas surpris qu'il fil son chemin ; mais, en attendant...
— En attendant ?
— Il ne fait rien qui vaille. H était attaché d’ambassade l’an dernier ; il est, dit-on, inscrit imur un secrétariat. Tout cela est bien ; pourtant ses chances semblent diminuer de jour en jour; il n’en est plus maintenant à compter les passe-droits.
— 1) où vient cela ?
— I.es uns disent qu’il ne cache pas assez son esprit. On lui attribue deux ou trois épigrammes anti-ministérielles, dont il se défend comme un beau diable. Les autres l'accusent de fournir des notes à un journal de l'oppositiou. C’est toute uno coalition contre lui.
— A-t-il les femmes de son côlii? interrogea Pandore.
— Ah bien ! oui, les femmes ! ce sont elles qui se montrent le plus ocharnées contre lui, répondit le comte d’Ingraiule.
— Vraiment ?
— Je ne sais ce que Philippe leur a fait, mais les traits les plus acérés lui viennent surtout de leurs mains.
— C’est surprenant, murmura Pandore avec un sourire dont l'expression équivoque échappa au comte.
Celui-ci continua :
— Je n'en citerai qu’un exemple parmi dix. Il n'y a pas longtemps, Philippe se montrait fort assidu auprès de 1a femme d'un conseiller d'Étal, toujours en vue de ce secrétariat d’ambassade auquel ses efforts ne peuvent atteindre. Le mari est une de nos capacités, la femme est une de -nos influences. Philippe, suffisamment lié avec le mari, s’enrôla de très-bonne grAcc dans les sigisbés qui font cortège autour du char de la conseillère.
— Le char! les sigisbés! mon Dieu! que vous avez une rhétorique vieillie !
— Agir de la sorte, poursuivit le comte, c’était, pour Philippe, faire acte de simple politique. Mais Je ne sais comment il arriva que la conseillère voulnl y voir autre chose que de la politique. Les soins de noti-e amhitieux lui parurent de ceux qui ont la galanterie pour mobile.
— Don ! et quel ;1ge a votre conseillère ?
— ün peu moins de quarante ans.
— Belle ?
— Hum!... beaucoup de distinction.
— La position de M. Beyle était scabreu.se, dit Pandore en faisant la moue.
— Très-scabreuse ; vous allez en juger. Du moment qu’il plut à celte femme de voir de l’amour dans les attentions de Philippe, il n’y eut plus pour celui-ci que deux partis à prendre : ou se retirer, ce qui était maladroit et impoli, ou poursuivre la partie engagée, c’est-à-dire entrer hardiment dans la voie qu’elle lui indiquait.
— Et ce fut sans cloute à cette dernière résolution qn’il s’arrêta ?
— Ma foi ! oui ; il prit scs inscriptions, bon jeu, bon argent, arlxtra les cravates les plus sentimentales et se compromit de la meilleure foi du monde, supposant que la conseillère lui serait favorable auprès de son mari.
— Le niais! Combien de temps dura ce vaudeville?
— Trois semaines, un mois, après quoi la conseillère, l’ayant sans doute amené là où elle voulait, le dénonça vertueusement au conseiller.
— De manière que M. Bcyle en fut pour scs espérances ruinées et pour sa courte boule, dit Pandore en riant du bout des lèvres.
— Juste! les brocards furent même poussés si loin qu’il jugea qu’un voyage à Jtade était indispensable à la guérison do sa vanité.
— A Bade?
— Ce fut ce qui le sauva en partie, car il y joua comme un désespéré qu’il était, et (pardonnez-moi une expression empruntée encore à une rliélorique surannée) la Fortune se chargea de le venger des rigueurs de l’Amour.
— Bah! ne vous gênez pas, dites : Plutus et Cupidon.
— Ah ! ah ! très-joli ! s’écria le comte, on voulant saisir au bord du sofa la petite main qu’y laissait pendre négligemment Pandore.
— Voyons, soyez sérieux, dit-elle; car elle prenait un vif intérêt à ce récit.
— Prêchez au moins d’exemple, s[iiriluel démon !
— M. Philippe Bcyle a donc été heureux au jeu?
— Insolemment heureux. Ou assure qu'il a réalisé des bénéfices hyperboliques. C'e.st une compensation à son double échec en politique et en amour.
. 11 y eut, après ces mots, un temps de silence.
, — Est-ce tout ce que vous avez à m’apprendre sur lui? ilit
Pandore.
— Tout.
— Cherchez bien.
— Ma science se borne à ces renseignements ; mais si vous voulez que je résume mon opinion...
— Résumez.
— Jo vous clirni que M. Beyle a toutes les qualités et tous
les défauts. Eu un mot, c’est un homme complet. Conséquemment il faut se défier de lui. . v .
Pandore ne répliqua pas.
Elle réfléchissait.
Son front, où d’ordinaire on ne lisait que les joies ou les contrariétés insignifiantes de la vie facile, s’était couvert d'une ombre sérieuse. Ses lèvres étaient serrées.
Tout à coup elle se leva.
Elle avait pris une décision.
— M. le comte, dit-elle avec un accent indéfinissable, m'aimez-vous réellement ?
Le comte d’ingrande, saisi à l’improviste par cette interrogation et pressentqpt un orage, ne put trouver autre chose que l’exclamation usitée en pareille circonstance :
— Si je vous aime !
— Dans ce cas, continua Pandore, cela est fùcheux pour vous, car, moi, je ne vous aime pas.
— Je le sais, soupira le comte.
— Et je ne vous aimerai jamais. • '
— Oh ! Pandore !
— Jamais !
Le comte passa la main sur son front.
Pandore fit deux ou trois fois le tour de la chambre, eomme pour lui laisser le temps de se remeitro de ce coup.
Ensuite, elle revint se poser devant lui.
— Et je vous prie, en outre, monsieur le comte, d’avoir ù cesser vos visites.
— Hein ?
Il regarda vivement autour de lui, secoua les oreilles ; et scs yeux agrandis se fixèrent, sans comprendre, sur Pandore.
— Cesser... mes... visites?
— Oui.
— Ah! ah! ah! fit-il en essayant de rire; je comprends... c’est une nouvelle plaisanterie... Bçn ! bon !
Mais Pandore demeurait sérieuse.
— Non, ce n’est pas une plaisanterie, monsieur le comte ;
LA VK ANC-MACON N KltlE
l ien n'est pins grave, au contraire. Mon intention bien arrêtée est d'interrompre toute relation avec vous.
Cela dit, elle tourna sur ses talons, alla fouiller dans un pot à tabac qui se trouvait sur la cheminée, et revint s'asseoir en roulant entre ses doigts une cigarette.
— A présent, dit-elle, vous n'avez pas, comme les condamnés, vingt-quatre heures pour maudire voti*e juge; mais je vous accorde volontiers une demi-heure, bonne mesure, pour exhaler votre désespoir et m'accabler des noms les plus odieux, .\llcz.
Elle alluma sa cigarette.