CHAPITRE XX
Le domicile de M, Blanchard.
Aprc’S avoir traversé un soupçon d’anlichambrc, dont la porsiMîctive était augmentée par des fresques à colonnades et à lointains bleuAtres, ils pénétrèrent dans un salon magnifique. Si l’extérieur de cette habitation roulante était d’une apparence modeste, à dessein calculée pour ne pas émouvoir la curiosité des badauds, l’intérieur offrait le plus brillant tabernacle qui ait jamais contenu tous les dieux de l’art et de l'industrie.
Faut-il, à cette occasion, apprendre ou rappeler à nos lecteurs que, tout récemment encore, un de nos anciens ministres, redevenu historien, et obligé ü de nombreux voyages par ses études topographiques, s’était fait construire une voiture analogue, un do ces énormes wagons-appartements, qui permettent de goéter ii la fois les avantages d’une locomotion rapide et les douceurs d’un luxe stagnant?
En remontant plus haut, on voit que Louis XVI avait également cornmandé pour sa fuite un caisson semblable, mais gauche et monstrueux, divisé en plusieurs compartiments, et cles-
üné à contenir la famille royale tout entière, les courtisans et les domestiques. Celte voilure se brisa, après une course de quelques relais.
Celle de M. Blanchard avait été construite sur ses propres indications cl presque sous ses yeux.
M. Blanchard avait du goût ; ses idées, confiées à des ouvriers d'un mérite supérieur, gagnèrent considérablement à une exécution irréprochable. On pouvait dire de sa maison qu’elle était le chef-d'œuvre de la carrosserie. La perfection des ressorts rendait tout cahot impossible; ce n’étaient plus des ressorts, c’étaient des rubans, l.e bruit n’arrivait à l’intérieur qu'amorti par des lapis épais comme un tertre normand ; il était absolument étonffé le soir par les volets qu’on appliquait contre les fenêtres, tant au dedans qu'au dehors.
Il n’y avait pas jusqu’aux vitres de ces fenêtres qui ne fussent doubles, Ü la mode russe.
Des prodiges d’ébénisterie ; une table qui s’agrandissait i» volonté ou qu’on pouvait réduire aux simples proportions d’un guéridon ; des glaces au biseau exorbitant, et placées de telle sorte qu’elles multipliaient l’étendue à l’infini en se la renvoyant mutuellement; des peintures; une bibliothèque où les reliures de Niédrée et de Duru recouvraient, comme d’un manteau somptueux, les œuvres de la plé'iade grelottante ; des armes, en cas d’attaque; des buissons de girandoles; voilà ce qu’un premier coup d’œil embrassait dans le salon-miniature où M. Blanchard introduisit Philippe Beyle.
Tout cela s’épanouissait, à la manière d’nn bouquet, sons la vive lumière du Jour, tombée d’en haut, et dont l’intensité, comme celle du bruit, pouvait être graduée facilement.
Deux l)ons chevaux dans Paris, quatre au dehors, mettaient en mouvement ce fourgon, dont rien à l’extérieur, comme nous l’avons dit, ne trahissait les merveilles, et qui pa.ssaitaux yeux du public pour un coche forain, on bien encore itoirr une voiture de la Compagnie dn Gaz.
M. Blanchard ne faisait pas autre chose que de transporter dans notre civilisation les mœurs nomades des Arabes, avec cette différence qu’au lieu d’une tente conique et austère, la sienne était carrée et splendide.
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Ce fut ce qu’il s’efforga d’expliquer à Philippe dès qu’ils se furent assis toiis les deux sur d’adorables fauteuils - ganaches.
— Franchement, monsieur Beyle, pour un célibataire ou pour un veuf, c’est-à-dire pour quelqu’un que rien ne retient ou ne rappelle au même point, y a-t-il un usage plus tyrannique que celui qui consiste à demeurer quelque part ? Ne vautil pas mieux, comme moi, demeurer partout?
— J'avoue, ruionsieiir Blanchard , que je ne me suis pas encore suffisamment rendu compte des avanuiges de votre système. Si commode et si élégant que soit ce volumineux carrosse, il me semble qu’une belle maison , en bonne pierre de taille, lui sera toujours inêférée.
— Par qui ? par des routiniers, par des gens que tout progrès, que toute amélioration épouvante. Habiter une maison, c’est s’apprêter les plus graves embarras, les plus longs ennuis, et graduellement les plus odieuses tortures. Ne croyez ;pas que j’exagère. Prenons un exemple : je sors du Club ; me voici forcé de marcher ou de me faire conduire jusqu’à ma maison; pour peu que cette maison soit à quelque distance, je perds dix ou quinze minutes dans un état de passivité stupide. Me prend-il fantaisie d’aller au Bois ou plus loin, en rase campagne, je suis obligé de me livrer à un ennuyeux calcul de prévisions afin de rentrer avant la nuit dans ma maison. Qu'eu dites- vous?
Philippe riait etne répondait pas.
— Ma maison! iina maison ! Et dire qu’il y a des gens qui .éprouvent une joie ineffable à qjrououcer ces deux mots. Ils auraient mieux fait de dire : ma prison. L’homme qui a une maison à soi, comme M. Vautour, ne peut ni vivre, ni respirer en dehors ; ses moindres volontés sont soumises à cette. masse de pierre qui l’attend, qui le réclame: il voudrait bien voyager, mais que deviendrait-elle ? Aussi est-ce une expression vicieuse que celle-ci : awtr une maison.Ce n’est pas-.vous qui avez votre maison, c’est votre maison qui vous a.
^ Comme la chienne de Beaumarchais, dit 'Philippe.
— J’ai donc eu raison de m’affranchir de ces tribulations
LA FRANC-MAÇONNBRIE
ridicules. Au lieu d’être forcé d’aller retrouver chaque soir mes lares, ce sont nies lares qui me suivent partout où je vais.
— Oui, vous êtes le colimaçon de l’immeuble.
— Que me manque-tril ici ? Après mon salon, voici ma chambre à coucher.
M. Blanchard poussa une porte qui démasqua un antre tapissé, ouaté, frangé ; quelque chose de calme qu’on n’eùt jamais soupçonné et qui appelait le sommeil béat.
— Mon domestique a son hamac dans l’antichambre, continua-t-il. Nous remisons là où il me plaît. Très-souvent, en été, j’ai vu lever l’aurore dans la plaine Saint-Denis.
— C'est charmant!
— Et quel bonheur de n’avoir à subir aucun voisinage incommode, de n’entendre le matin aucun de ces bruits, de ces cris, de ces miaulements, de ces tambours qui saluent Taube de Paris! En outre, est-il quelque chose déplus monotone et de plus bête, jiour l'homme qui a une maison, que de se réveiller tous les jours en face du même mur, de la même cour ou du même jardin? C’est à donner le spleen. Moi, je varie éternellement mes points de vue.
Tout cela ne m’explique pas l’affiche placée en dehors de...votre hôtel.
— Quelle affiche?
— Aujourd’hui , relâche.
— C’est facile à saisir, cependant. La forme et l’étendue de mon domicile m’exposent, je ne fais aucune difficulté pour en convenir, à des méprises dont la répétition pourrait me fatiguer quelquefois. Dans lés endroits où je m’arrête, on me prend volontiers pour un dentiste , un marchand de crayons ou un jongleur. .
Philippe ne put s’empêcher de rire.
— C’est pour éviter les rassemblements et les questions que j’ai autorisé mon valet de chambre à apposer cette affiche inamovible ; aujourd’hui, relâche. Cela écarte ou, du moins, cela ajourne les endosités. Il ne m'en faut pas davantage.
— Bravo ! monsieur Blanchard , vous avez réponse à tout, dit Philippe en se levant.
— OÙ allez- vous donc ?
— Il faut que je vous quitte ; Amélie serait inquiète d’une plus loügne absence.
— N’est-ce que cela ? Rasseyez-vous , monsieur Heylc.
— Mais... , '
^ Rasseyez-vous, je vous prie.
M. Blanchard pesa sur un timbre.
l.e valet apparut.
— Attelez, lui dit-il.
Ensuite, se retournant vers Philippe :
— Je vais vous ramener chez vous.
— C'est trop de bonté, et je dérange pèut-êlre votre itinéraire.
— Non. Je dînerai aux alentours du boulevard ; ensuite je rentrerai pour m'habiller.
— Où ?
— Ici. Ah! c’est juste, je ne vous ai pas fait voir mon cabinet de toilette.
— Et après, monsieur Blanchard?
— .Après, j'irai passer une heure aux Italiens, où peut-être rencontrerai-je Guédéonoff.
— Votre... maison. r. fera queue parmi les calèches?
— Certainement. ^
— Et, au sortir du théâtre, vous tomberez moelleusement dans votre lit.
, — D'ordinairej c’est ce qui arrive; mais ce soir, je reçois.
— Vous recevez?
— Oui,
— Où cela ? .,
— Ici , parbleu ! toujours ici ! Je compte ramener quelques personnes à qui j’ai donné rendez-vous au foyer. Nous prendrons le thé chez moi. Oh! une petite réunion sans façon. Si vous daignez être des nôtres...
— Merci, monsieur Blanchard.
— En tout cas, n’arrivez pas après minuit, car ma maison et moi nous serons jiarlis pour Orléans, où je suis invi'é' ii déjeuner demain malin.
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— De mieux en mieux! savez-vous que je pourrais bien finir par me ranger ii voire mclhodo ?
— Il faudrait commencer par là.
— On n’esl pas parfait, dit Philippe en riant.
— Riez! mes idées feront leur chemin.
— Grâce à votre cocher.
— Avant un siècle, tout le genre humain sera loge dans
des voitures. ,
— Cela donnera assez l'image d’un déménagement universel.
M. Blanchard sc leva à son tour.
— A bientôt, dit-il en tendant la main à PhiliiqÆ Bcyle.
— Comment?... dit celui-ci, surpris.
— Vous ôtes rendu chez vous.
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CIIAIMTRK XXI
La fête d’ane mère.
l'ne seconde visite avait été faite par Marianna à M»‘® de l'ressigny.
Comme dans la première, elle selail montrée décidée à poursuivre son œuvre vengeresse.
La plupart des instructions envoyées ])ar elle à la marquise n’avaient pas été exécutées; c’était là un acte d’opposition inouï, sans précédents, et qui pouvait entraîner les conséquences les plus graves pour la grande-maîtresse.
Aux explications qui lui furent demandées par Mariaima, de Pressigny répondit vaguement, évasivement.
Étonnée, Marianna comprit tout do suite que la marquise était en demeure de lui résister sans enfreindre les statuts.
Mais, dans ce cas, pourquoi ne jelait-cllo pas résoliïn)ent le . masque? Poürquoi semblait-elle cherclicr à gagner du temps?
11 fallait que son plan de résistance ne fût donc pas corn plétement organisé; et s’il n’était pas complètement organisé, Marianna avait encore l’espoir de le renverser.
Il s'agissait de pénétrer ce plan.
Los moyens matériels ne faisaient pas défaut à Marianna : elle était riche. Elle pouvait avoir sa police, elle l’eut. Elle voulut savoir jour par jour, heure par heure, quel avait été l’emploi du temps de la marquise de Pressigny depuis leur premier entretien : un rapport circonstancié, et tel qu’elle le désirait, lui fut adressé.
Dans ce rap|)ort, son esprit ne fut frappé que d’une chose : le voyage h Épernay.
Ce fut à .saisir les causes de ce voyage que Marianna appliqua immédiatement toutes ses facultés.
Elle y jiarvint.
A première vue, cela peut paraître difficile ; mais qu’est-cc qui ne paraît pas difficile à première vue ?
On se raïqielle, si du moins on ne le sait par cœur, le conte de Voltaire où le philosophe Zadig, se promenant auprès d’un petit bois, est accosté par le grand-veneur, qui lui demande s’il n’a point vu passer le cheval du roi. — C'est, répondit Zadig, le cheval qui galope le mieux ; il a cinq pieds de haut, le sabot fort petit; les bossettes de son mors sont d’or à vingt-trois carats; scs fers sont d’argent à onze deniers. — Quel chemin a-t-il pris? où est-il! — Je ne l’ai point vu et je n’en ai jamais entendu parler, répondit Zadig.
Zadig disait vrai.
Conduit devant ses juges, voici comment il s’expliqua :
— Vous saurez que, me promenant dans les routes de ce bois, j’ai apcr(,‘U les marques des fers d’un cheval; elles étaient toutes à égale distance, a Voila, ai-je dit, un cheval qui a un galop parfait, s J’ai vu sous les arbres, qui formaient un berceau de cinq pieds de haut, les feuilles des branches nouvellement tombées ; j’ai reconnu ainsi que ce cheval y avait louché, et que, par conséquent, il avait cinq pieds de haut. Quant à son mors, il est d’or à vingt-trois carats, car il en a fi'Qlté les fossettes contre une pierre que j’ai reconnu être une pierre de touche et dont j’ai fait l'essai.
Ce fut par une suite d’inductions pareilles à celles de Zadig que Marianna réussit à percer le mystère du voyage de la marquise.
DES KKMMES
Elle sut qu’à Épernay habitait une sœur de l’association.
Les informations qn’elle lit prendre lui apprirent que celle sœur, par sa position obscure, n’avait jamais été à même de rendre d importants services à la Franc -Maçonnerie des l’emincs.
Raison de plus, de la part de M'"'’ de Pressigny, pour exiger d’elle un sacrifice décisif et destiné à payer toutes scs dettes en une fois.
Quelle pouvait être la nature de ce sacrifice ?
Un mystère planait évidemment autour de la maison et de la famille Baliveau. Un tel isolement avait sa cause; une tristesse si particulière devait être motivée.
Deux idées se présentèrent en même temps à Marianna ;
L’idée de ruine ;
L’idée de maladie.
Elleso confia à un homme d’affaires pour la première.
Elle s’adressa à un médecin pour la seconde.
L’homme d’affaire et le médecin allèrent camper à Epernay. Inutile de dire que l’un et l’autre avaient été choisis par Marianna dans ces bas-fonds de l’intrigue parisienne où se débattent tant d’intelligences corrompues.
Après huit jours, l’homme d'affaires et le médecin revinrent rendre compte de leur mission, en disant :
— Oui, il y a ruine.
— Oui, il y a maladie.
— La ruine est du côté du mari.
— La maladie est du côté de la femme.
Seulement, comme la dissimulation provinciale est encore plus forte que la rouerie parisienne, aucun d’eux ne put chiffrer la ruine, aucun d’eux ne put spécifier la maladie.
C’en était assez néanmoins pour Marianna.
■\ scs yeux, il était clair que la marquise de Pressigny devait spéculer sur ces deux circonstances.
Dans quel but?
Elle n’en pouvait avoir de plus actuel et de plus sérieux que de conjurer les périls qui s’amoncelaient sur l’époux de sa nièce.
C'élail donc poiii' conjurer ces périls qu’elle avait fait le voyage d'Épernay, qu’elle avait été au-devant de cette maladie, de cette ruine.
Fne ruine se détourne.
l'ne maladie s'utilise.
.Sur cotte pente, Marianiia no s’arrêta pas; elle alla si loin, qu’elle atteignit rinvraisemblable vérité.
Il fut évident pour elle que la marquise de Pressigny voulait faire de sa nièce une franc-maçonne, et que, pour cela, elle avait Jeté les yeux sur M”' Baliveau. Marianna frémit, car elle ignorait que le hasard seul était l'auteur de celte combinaison. Elle crut que la marquise avait acheté la vie d’une femme, et elle chercha le moyen d’annuler ce marché épouvantable.
En conséquence, un soir, au sortir du salut, une vieille dame^ dont les traits étaient comme ensevelis dans des coiffes noires, s’approcha de Ana'is Baliveau, au moment où celle-ci trempait ses doigts dans le bénitier, et lui dit à voix basse :
— Veillez sur votre mère, elle veut attenter à ses jours.
L’effroi rendit Ana'ts immobile. Lorsqu’elle fut en état d’ouvrir la bouche, elle ne vit plus personne autour d’elle.
Ce sinistre avertissement la trouva d’abord incrédule; car, dans la pureté de sa conscience, elle ne pouvait admettre le suicide que comme un épouvantable et dernier refuge ouvert aux remords par le crime, et la vie de sa mère lui était trop bien connue pour laisser place à un seul soupçon.
Ana'is s’appliqua néanmoins à l’observer avec une attention nouvelle, épiant ses démarches, commentant ses paroles; et elle ne tarda pas à remarquer en elle un redoublement de tendresse qui lui causa d’indicibles transes.
Un drame pénible se développa alors.
M™' Baliveau se montrait plus avide que jamais des caresses et du sourire de sa fille ; elle la serrait à chaque instant et à toute occasion dans ses bras, la regardait avec délices, passait des journées entières à l’initier aux choses du ménage, à lui donner des conseils ; et cela, avec un accent, des regards, une émotion qui ne s’étaient jamais protluits chez elle à un degré semblable.
DES FEMMES 29â
— Ne croirait-on pas que vous devez me quiller, ma mère ? lui disait quelquefois Anoïs en la regardant fixement.
— Non ; mais il convient que lu sois instruite dans tous les devoirs d'une bonne épouse.
D'autres fois c’ctaieiit ses propres i)arures, ses bijoux de noces, ses dentelles et ses robes de jadis, que Mm® Baliveau allait extraire du fond de ces mysléricuscs armoires de provinee, arches de la famille où dort le souvenir des beaux jours de la vie, des coquetteries solennelles, des fastes touchants ; tabernacles pieux et qu'on n’ouvre pas sans être attendri. Elle remuait tout cela, et elle venait ensuite répandre sur les genoux de sa fille les colliers aux perles jaunies par le temps, les merveilleuses guipures qui n’ont été portées qu'une fois, les écrins du baptême, les mouchoirs brodés, tous ces trésors intimes qui gardent jusqu’au doux parfum du passé.
A chacun de ces cadeaux, M™® Baliveau paraissait attendre do sa fille un élan de joie, un mouvement de surprise charmée. Au lieu de cela, Anaïs demeurait muette.
— Ilélas ! lui dit à la tin M"'® Baliveau découragée, tu trouves tout cela indigne de la beauté et do ta jeunesse, n’est-ce pas?
— O ma mère ! pouvez-vous le penser?
Alors, d’où viennent ton silence et ta froideur ?
— Eh bien ! si vous voulez que je vous l'avoue, je crois recueillir votre héritage.
— Quelle singulière pensée lu as Ui!
— Pourquoi renoncer à ces parures que j’aurais tant de plaisir h vous voir porter encore?
— Tu te maries; n’cst-ce pas h ton tour de briller?... 'Voudrais- lu, avec mon fige et mes cheveux gris, que j’eusse recours à ces artifices ?
— Votre âge, ma mère ? .Mais tout le monde ici vous trouve aussi jeune que moi.
M"i® Baliveau sourit.
— Crois-moi, ma clière Ana'is, dit-elle, le seul bonheur qui m’est réservé à présent, c’est de me voir revivre en toi, et comme femme, et comme mère.
•— Ne craignez-vous pas de me voir appartenir à un autre ?
— Non, je sais d'avance quel partage égal tu feras de ta tendresse. Mais, vois ces broderies : il n'y en a pas de plus belles dans Épernay, Je suis sûre quelles t'iront à ravir.
Ana'is ne regardait pas.
— Veux-lu les essayer ?
— Comme vous voudrez, ma mère.
Les broderies tombèrent tristement des mains de M®» Baliveau.
— C'est donc bien passé de mode ! murmura-t-elle presque timide ; je sors si peu; j'ignore, en effet, ce qui est beau et riche maintenant. Excuse-moi. Pourtant Etienne m'a souvent répété qu'elles étaient magnifiques. Il y a bien longtemps, c'est vrai. Pauvres défroques !
— Ma mère, je vais vous communiquer une idée qui vous paraîtra déraisonnable, folle.
— Dis toujours.
— Celte idée me poursuit sans relâche ; il faut que je m'en débarrasse, car elle me fait trop de mal.
— Qu'cst-ce donc, mon enfant ?
— Il me semble, sans que je m'en rende bien compte, qu'un malheur nous menace.
— Que veux-lu dire ? demanda la mère inquiète.
— Depuis quelque temps, je ne vous trouve plus la même.
— Plus la même ! Est-cc que, sans m'en apercevoir, je no te témoignerais plus autant d'affection ?
— Au contraire, murmura la jeune fille.
— Je ne te comprends pas ; explique-toi, je t'en prie. .\naïs, ma chère enfant, qu'as-tu ? On dirait que tu es près de pleurer. Quelle peine involontaire ai-je pu te causer ?
— Aucune, ma mère, aucune... mais depuis quelques jours...
— Eh bien ! depuis quelques joui'S ?
— J'ai peur.
La mère pâlit.
— Peur? répéta-t-elle.
— Oui, ma mère.
— Peur... de quoi ?
La jeune fUle garda le silence.
— Je sais ce que c’esl, dit M'"e Baliveau en essayant de sourire ; c'est l'approche de ton mariage qui t'effraye. J étais comme cela, moi aussi.
— Non, ma mère, ce n'est pas l'approche de mon mariage qui m'effraye.
— Alors ?
— Vous rai)pelcz-voiis le jour où vous avez reçu la lettre de celte dame de Paris, votre amie de pension ?
— O mon Dieu ! pensa la mère.
— Eh bien ! mes eraintes datent de ce jour-là.
— Quelles craintes, Ana'is?
El, la regardant à son tour avec anxiété, elle ajouta :
— Est-ce que... lu nous aurais écoutées?
— Oh ! ma mère !
— Non, non ! pardonne-moi, je ne sais ce que je dis. Mais e'est la faute. Tu me troubles avec tes chimères. Voyons, quelle est l'inquiétude qui t'agite ? Tes mains sont brûlantes, en eft'el. Que crains-tu ?
— Je crains de vous perdre, répondit sourdement la jeune fille.
— Ah !
Mme Baliveau porta la main à sa gorge pour y arrêter un cri.
Anai's fondit en larmes.
— Me... perdre? dit enfin la mère en faisant un jniissant effort sur elle-même ; qui a pu l'insjiirer une pareille supposition ? ai-je donc l'air d'être malade ?
— Non, ma mère, ce n’est pas cela.
— Ce n’est pas cela, dis-tu ?
— Non.
— Eh bien de quel accident crois-tu que je sois menacée ? Chasse, mon enfant, toutes ces terreurs sans motifs. Veux-tu m’alarmer moi-même ? veux-tu alarmer ton bon père? Tu auras été tourmentée, je le vois bien maintenant, par quelques-uns de ces rêves qui se représentent pliusicurs fois et qu’on est tenté de prendre pour des avertissements, à cause de leur obstination. Il faut lâcher de t’étourdir. En continuant de t’abandonner à des idées aussi ridicules, tu risquerais de me
2S8 LA PRANC-MAÇONNERIE
filiro une peine sérieuse... cl ce n'est pus ton intention, n'cst-ec pns ?
M'«« Bnlivean avait réussi à prononcer cés paroles avec un accent si calme, si naturel, rpi Anaïs sentit scs doutes s’évanouir.
— Lai.ssons là ces toilettes, reprit Mme Baliveau ; elles sont la cause do cette conversation chagrine.
Un instant après, elle demanda, comme avec indifférence :
— A propos. Allais...
— Que voulez-vous ma mère ?
— Combien y a-t-il de jours que cette dame, M“® de Pressigny, est venue me voir ?
— Il y a quatorze jours.
.M“* Baliveau ne fut pas maîtresse d'un mouvement de surprise.
— Quatorze jours, répéla-t-elle ; en es-tu bien sûre?
— Oui, ma mère.
— Déjà ?...
Ce mot fut prononcé lentement et à voix basse.
Ce mot résumait depuis quatorze jours tous ses bonheurs et tous ses regrets !
Au moment de quitter volontairement la vie, elle s’était sentie retenue par tous les liens du foyer, resserrés autour d'elle avec plus de force et de charme. Son mari auquel elle avait remis les soixante mille francs de la marquise, sous les aiiparcnces d’un prêt, son mari s’était départi envers elle de sa réserve accoutumée. Les soirées du petit salon violet en avaient reçu une gaieté plus franche. M"‘* Baliveau hâtait les préparatifs du mariage d’Aiiaîs avec M. Fayet-Vidal, le blond substitut. Tout riait à cette pauvre femme; la maladie elle-même semblait l’otdjlier.
Une surprise lui était réservée ce mémo. soir.
C’était sa fête.
Deux lampes de plus ornaient le salon. Les vases de la cheminée avaient été remplis de fleurs. Chaque invité brillait de cet air discret et de ce bon sourire qui sont l’éclat de la province ; on se parlait à mi-voix. Une partie de piquet commencée s’était achevée tout de travers. Catherine allait et venait avec
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line mine aflairée. I.e tablier blanc il'un pâtissier avait été aperçu ilans rcnlre-bâillcmcnt d'une porto, puis M. Baliveau s’était levé pour aller pousser vivement la porte. Quelques yeux impatients se fixaient sur la pendule. L'arrivée du substitut, dont le paletot ne dissimulait pas sulfisamment un énorme bouquet, compléta la réunion et devint le signal de la fête.
A minuit, tout le monde était encore dans le petit salon violet, ce qui n’avait jamais eu lieu jusqu’alors. M“* Baliveau tenait tendrement serrées les mains de sa fille dans les siennes.
— Je monterai demain dans ta chambre avec Catherine pour prendre la mesure de tes rideaux de fenêtre. J’ai de la mousseline avec des dessins de toute beauté ; je veux t’en faire cadeau, à loi et à ton mari, puisque vous nous avez promis de' demeurer ici pendant quelque temps.
Trois jours après cette fête d’intérieur, Marianna était chez la marquise de Fressigny.
Elle menaçait et elle demandait, à la grande-matlresse de la Franc-Maçonnerid des femmes, sa signature au bas d’un ordre dirigé contre Philippe Beyle.
Après avoir vainement essayé de toutes les formes de supplication, Mme (le Pressigny allait écrire son nom sur l’acte fatal, lorsqu’un valet entra, lui apportant une lettre.
Un tremblement la saisit dès quelle eut jeté les yeux sur le timbre.
La lettre venait d'Épernay.
Elle la décacheta sous le regard inquiet de Marianna, et en retira un papier qui n’était autre que l’acte de décès de Mm® Baliveau.
Une profonde tristesse remplit le cœur de la marquise et voila son front pendant un instant.
Quand elle se retourna vers Marianna ;
— Ma nièce Amélie est franc-maçonne, dit-elle, et son mari est désormais inviolable.