‹ La francmaconnerie des femmes Charles MonseletChapitre 30 sur 40 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Lettres anonymes.

Les lettres anonymes ne pouvaient manquer à Philippe Reyle.

Voici celle qu’il reçut, lettre écrite avec du venin et sablée avec de la calomnie :

« Vous négligez déjà votre femme ; vous lui laissez passer de longues soirées auprès de de Pressigny. Ne vous est-il jamais venu à la pensée qu'une confiance excessive déplaisait à rhoniiêteté cllc-môme ? Vous ne savez pas que les femmes se vengent tôt ou tard des libertés qu’on leur permet en prenant les licences qui leur sont interdites? M>"« Reyle a pu s’étonner d’abord de vous voir si peu exigeant ; maintenant elle se platt à vous voir tel que vous êtes. Si vous désirez connaître combien elle tient aux beuros d'indépendance que votre insouciance lui accorde, demandez-lui de vous consacrer une des soirées qu elle réserve à sa tante, par exemple celle de demain.

» UN AMI CLAinVOYANT. »

C’élait là le triomphe de la lettre anonyme. Rien n’y manquait ; stylo patelin, heureux choix de mots, manifestation de sympathie, signature aflectueuse ; quelque chose comme un reptile qui ondule, se glisse, prend son temps et s'élance.

Tout en souriant de mépris, Philippe examina l’écriture de cette dénonciation; elle était ferme, lourde, prétentieuse.

11 en conclut que ce devait être l’œuvre salariée de quelque écrivain public.

Néanmoins, et bien qu’il se fût promis de n’accorder. à celte injure qu’un légitime oubli, ce ne fut pas sans un mouvement de contrariété qu’il entendit le lendemain .\mélie .lire au laquais :

— Prévenez le cocher pour huit heures ; j’irai ce soir chez Mme de Pressigny.

La lettre anonyme était donc bien instruite.

Résolu à étouffer au fond de son cœur tout germe de honteux soupçon, Philippe, le soir venu, annonça qu’il irait à l'Opéra.

.\yant dit, il se leva et posa ses lèvres sur le front d’Amélie, ce qui est, pour tout mari bien élevé, la meilleure façon de prendre congé de sa femme.

L’empressement qu’elle apporta à recevoir ce baiser causa à Philippe un trouble et un malaise qu’il ne put cacher.

— Qu’avez-vous, mon ami ? lui demanda-t-elle.

— Une oppression subite... oh! rien qui doive vous inquiéter.

— De quel air vous me dites cela, Philippe ?

Il s’était assis.

Elle s’assit auprès de lui.

— Voulez-vous que je sonne ? reprit-elle.

— Non.

— Vous avez pâli, cependant ; il faut envoyer chercher le docteur.

— Ce n’est pas la peine, Amélie.

— Voyons, qu’éprouvez-vous ?

— Plus rien.

— Plus rien ? ropéln-l-clle d’un Ion incrédule.

— Je vous l'assure, dil-il en la rcj'ardaiil avec un sourire où la inéfiance s’eflaçait peu à peu.

— Kn effet, vous êtes moins pâle.

Kllc so remit à se ganter.

Une préoccupation visible remplaça ses affectueuses démonstrations.

On eût dit qu’elle s’impatientait contre la pendule, trop lento à son gré. Du bout de son brodequin, elle agaçait les gros chenets reluisants de la cheminée, ou bien elle revenait se poser devant les glaces de l’appartement pour retoucher quelque détail do sa toilette, semblable à un peintre que ne satisfait jamais absolumeni son ouvrage.

Enfin, le valet de pied entra en disant :

— La voilure de madame.

Un geste de satisfaction échappa à .\mélic.

— Vous ne souffrez plus, Philippe ? dit-elle en se retournant vers son mari.

— C’est passé.

— Vous m’avez alarmée un instant.

— Rassurez-vous, Je vais mieux.

— Mieux seulement?

— Rien.

— C’est que si vous étiez sérieusement indisposé, je ne voudrais ])as vous laisser seul, ajouta-t-elle en donnant de l’espace à sa robe.

— Ne craignez rien.

— .\lors, je puis aller chez notre tante ?

— Avez-vous besoin de ma permission ?

Sur le seuil de l’appartement, Amélie se retourna encore une fois et lui envoya un adieu.

— Je suis un fou, et ma femme est un ange ! dit Philippe lorsqu’il se vit seul. Jaloux, moi, après quelques jours de mariage! je ne mérite pas mon bonheur.

11 courut h l’Opéra, riant sincèrement de ses premières inquiétudes conjugales.

Le lendemain, un second billet anonyme saluait son réveil.

— Un safre le ilécliirerail sans le lire, pensa-t-il.

Et il ilemeiira quelque temps indécis, le pouce surlecaclief.

Les réflexions se succédèrent.

— Pourquoi un sage le décliirerait-il? Afin de ne pas voir sa confiance ébranlée. Ce sage ne serait guère courageux, en tous cas. Ne pas lire ce billet, c’est sup[>oser que quelque cbosc peut ébranler ma confiance. Lisons.

Voici ce qu’il y avait dans cette lettre :

« Mon zèle aura raison de votre indifférence. Puisqu’il vous a paru inutile ou impossible de retenir M^e Beyle hier soir, demandez-lui au moins où elle est allée.

» UN AMI ACHARNÉ, s

— Passe pour cela, se dit Philippe; je puis faire cette concession à mon ami.

Il réserva cet entretien pour le déjeuner.

Au déjeuner, paraissant s’aviser d’un oubli do politesse, il posa la question en ces termes :

— Donnez-moi donc des nouvelles do votre tante, Amélie.

— En reste de névralgie, mais peu de chose.

— Vous l'avez vue hier ?

Amélie leva les yeux sur Philippe avec étonnement.

11 reprit :

— Je veux dire : Vous êtes allée cliez elle?

— Vous le savez bien.

^ C’est vrai.

11 se tut; mais le souvenir de la lettre anonyme le jjüursuivait encore.

— Mon ami se moque de moi, pensa-t-il ; j’ai fait la demande qu’il m’indique; la réponse est très-rassurante. Il me rend ridicule.

Néanmoins, après un silence de quelques minutes, Philippe ajouta :

— Recevait-elle hier ?

-Qui?

— de Pressijj'iiy. - .

— Mais non, puisqii’liier c’était mercredi. Elle ne reçoit que les vendredis; il est impossible que vous l’ayez oublié.

— Ah ! c’est juste.

— Quelle singulière conversation vous avez ce matin, Philippe !

— Excusez-moi : je suis un peu distrait.

— Je m'en aperçois.

— Croiriez-vous qu’hier soir, à l'Opéra, j'ai eu jusqu’au dernier moment une vague espérance.

— C’était?...

— C’était que vous viendriez avec la marquise.

— Oh! nous étions trop occupées, s’écria étourdiment Amélie.

Philippe l’observait.

Elle rougit et perdit eontenance.

— Il est peut-être indiscret à moi de m’enquérir de ces occupations? dit-il.

— Pourquoi donc? balbutia Amélie.

— Mais... je ne sais.

— .Ma tante n’a pas de secrets.

— Et vous ? dit Philippe.

— Moi non plus, répondit-elle en cherchant à sourire ; quels secrets voulez-vous que j’aie? Est-ce que vous allez recommencer votre conversation à bfitons rompus, comme tout à l'heure.

— Ainsi, vous et votre tante, vous avez été fort occupées hier soir?

— A des œuvres de bienfaisance, oui.

— C’est pour le mieux.

— Vous paraissez ignorer, dit Amélie, que nous appartenons toutes les deux à plusieurs sociétés de charité, à l’œuvre de Saint-François de Paule, aux Jeunes-Orphelines, aux Jeunes- Aveugles...

— Je sais cela.

— Vous même, Philippe, vous êtes inscrit parmi les fondaleui’s des Crèches.

— Bah!

— Oui, mon ami.

— Vous avez bien fait, je vous en remercie, dil-il en prenant la main de sa femme; mais... revenons un peu, si du moins vous le voulez bien, h vos occupations d’hier.

— Volontiers.

— Comment s’est exercée votre bienfaisance '!

— Mais comme elle s’exerce d’habitude.

— .\u dehors, n’est-ce pas ?

— Oui, au dehors.

— Oh ! la lettre! la lettre! pensa Philippe.

Et il continua de l’accent le plus ordinaire :

— Alors, vous êtes sorties?

— Sans doute.

— Ensemble?

— Ensemble.

— Je le savais, dit Philippe avec un sourire politique.

— Par qui? demanda Amélie plus étonnée qu’inquiète.

— On vous a vue.

Amélie avait eu le temps de se remettre.

Elle arrêta à son tour ses yeux sur Philippe et leur donna une expression narquoise.

— Savez-vous, hii dit-elle, comment se nomme, de son vrai nom, ce que vous venez de me faire subir?

— Eh bien?

— ün interrogatoire.

— .Amélie! protesta Philippe.

— Un véritable interrogatoire.

— Vous donnez à de simples questions un sens trop déterminé.

— Philippe, parlons franchement.

— Je ne demande pas mieux; commencez, dit-il.

— Avouez, que vous êtes devenu curieux.

— Non, mais je peux le devenir.

— roinment cela ?

— Cela dépend de vous, Amélie.

— I)e moi ?

— Vous n’avez qu’ii me cacher une seule de vos démarches.

— Ah ! dit la Jeune femme, qui devint pensive.

— Est-ce que cela vous fait réfléchir ?

— Oui.

— Si j’en juge par votre physionomie, vos réflexions sont d’un ordre bien mélancolique.

— En clTet; je pensais, pour la première fois, à votre autorité, aux droits que vous donne sur moi le mariage.

— Amélie, vous raillez, j'imagine.

— Un prévenu raillc-t-il devant le juge d’instruction ?

— Ah! voilà une méchante parole. Quoi! ma sollicitude deviendrait à vos yeux de la défiance, ma tendresse une inquisition ! Vous n’y songez pas, Amélie. Depuis quand deux époux SC sont-ils interdit les confidences’?

— Depuis que ces confidences ne pouvaient servir à l’un d’eux que pour contrôler d’absurdes renseignements.

— Que voulez-vous dire ?

— Qu’il est étrange à vous, Philippe, de m’interroger sur des choses que vous savez déjà. Quant à celles que vous ignorez, les personnes qui m’ont rencontrée vous les apprendront i)cutêlre. Mais ne comptez pas sur moi pour cela.

Quelque chose de l’air et de l’autorité de M"’o d’Ingrandc avait passé dans ces paroles.

Philippe le remarqua et il devint sombre.

— Ainsi, dit-il, dès aujourd’hui vous établissez la possibilité d’un mystère entre nous deux ?

— Jamais je ne vous ferai un mystère de ce qui ne concernera que moi.

— Vous avez des formules qui sentent tout à fait la diplomatie, chère amie. Rédigeons notre traité en termes meilleurs. Que me direz-vous et que ne me direz-vous pas?

— Mon devoir est de tout vous dire, Philippe; mais est-il

de votre dignité de tout demander? ^

DES FEMMES SQJ

Celle tiernière réponse appnrtenait à un "enrc de phrases dont il avait appris à se méfier plus que de toutes autres.

Il se lut.

Il no voulut pas prolonf*er plus longtemps une lutte dont l'issue paraissait incertainei Peut-être même regretta-t-il de l'avoir poussée trop avant. Quelle base avaient ses soupçons, on efl'et? De quelles preuves étayer une accusation quelconque ?

^éanmoins, la lettre anonyme avait porté coup.

L’embarras d’Amélie, sa rougeur soudaine, ses réponses ambiguës, tout cela devait rester dans l’esprit de Philippe Beyle.

Marianna avait réussi à empoisonner son bonheur.

Le boulevard des Invalides.

La nuit avait la noirceur des tragédies de Crébillon le père.

Neuf heures venaient de sonner à toutes les horloges de Paris, lorsqu'un coupé déboucha sur le boulevard des Invalides.

Ce coupé était suivi, à une distance calculée, par un cabriolet de régie.

Les passants conimen(,‘aient h se faire fort rares dans ce quartier où, à moins de circonstances extraordinaires, ils sont fort peu nombreux en plein midi.

Périgueux et Lodève sont moins éloignés de Paris que le boulevard dos Invalides, magnifique ceinture du faubourg Saint-Germain, large comme une grande route, et qui garde le caractère solennel du temps passé.

Ce boulevard, effroi des cochers de citadine, commence non pas au bord de la Seine, mais un peu plus loin, à l’extrémité des constructions singulières et arbitraires de feu M. Hope, c’est-ù-dire à l'angle de la rue de Grenelle. 11 se développe sur une double allée d’arbres énormes, bordée de

LA FllANC-MAÇONNERlE DES FEMMES

vastes trottoirs, et ne s’arrête qu’à la barrière du Maine, pour limidrele nom de boulevard Mont-Parnasse et monter vers les régions paisi.bles de l'Observatoire. En son clicmin, il longe successivement un assez grand nombre d’établissements religieux, qui contribuent à lui donner cet aspect excei)tionnel et grandiose, entretenu par le souvenir de Louis XIV. C’est d’abord, à gauche, l'archevêché, silencieux et confortable palais; ensuite, le couvent du Sacré-Cœur, qui occupe un emplacement immense, protégé par un mur ainlessus diujucl on voit se balancer les branches d’un parc vraiment royal ; la religion, la science et la poésie bercent sousces charmilles les gracieuses titulaires des plus belles dots do France. Puis, voici l’asile plus modeste des Frères de la Doctrine chrétienne, dont il n’est i>as rare de rencontrer les noires phalanges se dirigeant, lentes et recueillies, vers les campagnes d'Issy.

A la hauteur de la rue de Sèvres, on passe devant l’institution des Jeunes-Aveugles, renommée aux alentoufs par l'effervescence de ses essais musicaux. l‘lus loin est la maison dite des Oiseaux, qui tient le milieu entre le couvent et le pensionnat, entre la religion et le monde, et qui est ii peu près au Sacré-Cœur ce que la finance est à la noblesse.

Si l'on parcourt le boulevard des Invalides le dimanche, à l'heure des ofïlces, on est silr d’entendre pendant une demiheure un concert de voix pieuses et argentines. Les sons de l’orgue s’élèvent au-dessus des jardins; des notes de plainchant traversent les airs et viennent expirer sur la chaussée.

Le côté droit du boulevard est ta partie déserfe ; les murailles de l’hôtel des Invalides, de nombreux chantiers de bois; i;\\ et là un pavillon couvert d’ardoises, ou bien une petite maison composée d’un rez-de-chaussée et d’une mansarde, repaire abandonné de quelque fermier général libertin ; nous ne croyons pas qu’on puisse y voir autre chose.

Les mœurs de ce faubourg sont inconnues principalement de ceux qui l’habitent ; ce sont pour la plupart des employés de ministères, des rentiers modestes, gens peu observateurs de leur nature, n’estimant la promenade qu’au point do vue de l’hygiène, et ne craignant rien tant que de se trouver attardés sur la voie publique. Aussi, si la vie de famille ou plutôt l'amour du

chez soi, esl pratiqué quelque part à Paris, c’est surtout dans CCS zones lointaines, où la porte de chaque logis se ferme régulièrement dès le créi)uscule pour ne se rouvrir qu'a l’aurore. Là SC voit encore, dans toute sa pureté, la race du Parisien économe, qui achète ses denrées hors Larrière, et se loge à la hauteur d’un bec de gaz afin d’éclairer gratuitement ses lares.

Les existences mystérieuses, celles que de grandes déceptions ont atteintes ou que de grandes fautes ont fiétries, semblent aussi SC réfugier de préférence sur ce boulevard austère. On jx)urrait y découvrir d’anciennes héroïnes de cours d’assises, des naufragés politiques, des ambitieux sans nom, cent misères d’autant plus féroces qu'elles sont fièrement cachées et noblement portées. Là, plus qu’ailleui’s, vous rencontrez de ces fronts dépouillés, de ces l'cgards creusés par le regret, de ces démarches insouciantes du but, de ces haillons qui disent 1a lutte et la défaite.

Mais si cette lisière de la cai)itale recèle de muets désespoire et de douloureuses pudeurs, elle offre, en revanche, de riantes, d’originales particularités. Qui croirait qu’à cent pas des Invalides on cultive de vastes champs plantés de salades, qu’on y entretient des simulacres de prairies, et qu’on nourrit des vaches pour en vendre le lait? Nous avons vu mieux encore nous avons vu une crèche installée au deuxième étage d’une maison de la rue d’Estrées. J.es trois vaches qui la eomposaient y avaient été hissées dès leur plus bas âge et n’en devaient descendre qu’à l’état de catégories.

Ces quelques lignes de description mettront nos lecteurs à même de se rendre compte du degré de solitude qui peut régner à neuf heures du soir dans un semblable faubourg.

Quelques héros mutilés, attardés par de bachiques camaraderies, regagnaient seuls d’un pas incertain le dôme fameux, destiné h abriter leur gloire et leur innocente intempérance.

Le coupé que nous avons montré débouchant sur le boulevard des Invalides s’arrêta au coin de l’avenue de Tourville.

Le cabriolet qui suivait le coupé, et qui, au mépris de tous les règlements de police, avait éteint sa lanterne, s’arrêta également.

Si le boulevard des Invalides est le plus désert des bou-

vards, l'avenue de Tourvillc est certainement la moins fréquentée des avenues.

Une dame descendit du coupé ; elle était voilée et enveloppée d’une pelisse.

Descendu tout aussi lestement du cabriolet, un monsieur s’attacha aux pas de cette dame.

Mais, avant qu'il eût eu le temps de la rejoindre, elle disparut comme par enchantement dans un mur qui, du côté gauche, bordait le boulevard.

— Je fais un mauvais rêve ! murmura le monsieur, on qui nous prions nos lecteurs de bien vouloir être assez complaisants pour reconnaîti'e Plhippe Beyle.

11 examina de près le mur et finit par y trouver une petite porte.

— C’est cela, dit-il entre ses dents ; la porte dos romans, la vieille porte des mélodrames !

l’hilij)pe essaya d’ouvrir, puis do faire céder cette porte, mais le bois et la serrure en étaient solides.

— A quel corps do bûtimenl correspond cette entrée ?

Telle fut la question qu'il se posa, dès qu’il fut rendu plus

calme par l’impossibilité de sa tentative.

Alors Dhilippc entreprit de longer le boulevard cl de se rendre un conqile exact des localités.

Voici quel fut, après un circuit d’un quart d’heure, le résultat de scs observations ;

11 y avait là une agglomération d’hôtels séjjarés entre eux par des jardins. Ce pâté, d’aristocratique apparence, était borné au nord par l’extrémité de la rue de Babylone, qui ressemble assez à l’extrémité du monde ; à l’est par la rue de Monsieur ; au sud par la rue Plumet, et enfin à l’ouest par le boulevard des Invalides.

De tous côtés, comme on le voit, la solitude, l’espace, le silence.

Revenu à son point de départ, Philippe se livrait à scs perplexités, lorsqu’il vil se dessiner dans le lointain une nouvelle silhouette de femme.

Il se rejeta sous la double allée d’arbres qui font, jour et nuit, une ombre épaisse au Ixmlevardi

Cctlc sillioiieUe passa devant lui et disparut par la petite porte. ^

Elle n’avait ni frappe ni sonné.

— Dialjle ! se dit Philippe, il doit y avoir un mot d’ordre ou un secret. Le mot d’ordre, il me paraît difficile de l'entendre : mais le secret, je puis le découvrir. Approchons...

ün léger bruit le fit se retourner.

C’était une troisième ombre qui s’avançait; mais celle-ci aperçut Philipjie, car elle s’arrêta et parut hésiter ; puis, faisant brusquement volte-face, elle se dirigea vers la rue de Babylone, où une autre porte de jardin la reçut avec la même discrétion, avec le même mystère.

— Est-ce un couvent? se demanda Philippe.

L’instant d’après, on eût dit qu’une trentaine de personnes s’étaient concertées pour pénétrer successivement dans les différents hôtels groupés sur ce point.

Particularité bizarre ! ce n’étaient que des femmes.

A un certain moment, Philippe aperçut une espèce de mendiante brisée par l’ùge, tout haillons et tout rides, qui se traînait.

Un météore d’éîégance, de jeunesse et de beauté, une de ces filles d’Ève qui savent rendre leur toilette de ville aussi effrontément attrayante qu’un négligé d’alcôve, rejoignit la pauvresse et échangea avec elle quelques mots à voi.\ basse.

— Vous êtes fatiguée, appuyez-vous sur mon bras, dit-elle en élevant un peu la voix.

Toutes deux s’engouffrèrent à leur tour dans la petite porte du mur.

Philippe avait été sur le point de trahir sa présence.

— Si c'est là un couvent, murmura-t-il, qu’est-ce que peut y venir faire Pandore ?

Son étonnement était au comble.

Mais il était écrit que ce soir-là Philippe devait passer par tous les degrés de l’imprévu et du fantastique.

CIIAPITUE XXIV

Dans un arbre.

PIlilippe était adossé à un arbre au tronc épais cl aux rameaux gigantesques, un arbre évidemment oublié par la civilisation.

Tout à coup il entendit au-dessus de sa tête comme un bruit de branches cassées; quelques feuilles tombèrent sur .scs éiiaules et à scs pieds.

Il leva les yeux et ne vit rien.

— Ce n'est pas le vent, dit-il; l'air est calme.

Le même bruit se reproduisit; cette fois, Philippe distingua un mouvement dans l’arbre.

Aussitôt, une voix, prévenant son inquiétude et devançant son interrogation, laissa tomber (c'est le mot) ce mystérieux monosyllabe :

— Chut !

— Comment, chut? interrompit Philippe en se révoltant sous cet ordre invisible.

— Regardez et taisez-vous! dit la voix.

Philippe obéit malgré lui.

11 aperçut une autre femme, rasant le mur du boulevard des Invalides.

— Cinquante-quatre ! dit la voix de l’arbre.

— Vous les comptez donc?

— Depuis une heure.

— Qui ôles-vous ? demanda Philippe.

— Comment! vous no m’avez pas reconnu?

— A cetto hauteur ? et par la nuit qu’il fait ?

— Vous ne devinez pas ?

Les branches recommencèrent à craquer d’une façon qui inspira des craintes à Philippe.

Il recula de quelques pas.

— Cherchez bien, monsieur Bcyle, continua la voix.

— Vous me connaissez ? dit Philii)pe de plus en plus surpris.

— Parbleu!

— Descendez, alors.

— Soit; mais auparavant assurez-vous qu’il ne vienne i>ersonne.

— Personne, non, il n’y a personne! dit Philippe, impatient de voir les traits de ce témoin.

— En êtes-vous bien certain ?

— Oui, descendez.

— Plus bas, donc !

Une masse agita les rameaux, glissa et arriva jusqu’à terre. Philippe s’ai)procha vivement.

— M. Blanchard ! s’écria-t-il.

— Mais taisez-vous donc, encore une fois ! dit celui-ci en lui saisissant le bras; il n’est pas prudent de i)arler si haut dans ce quartier.

— C’était vous !

— Eh ! qui vouliez-vous donc que ce fût ?

— Vous ici ?

— 11 n’y a rien d’étonnant à cela, puisque je vous y rencontre.

— Moi, c’est bien différent.

— Comment?

' Philippe comprit qu’il venait de dire line imprudence.

Quelles que fussent ses relations avec M. Rlanclinrd, il éprouvait une répugnance naturelle à prononcer les paroles suivantes, qui eussent il ailleurs parfaileinent résumé sa situation :

« Je suis à la reclierelie tic ma femme, qui vient d’entrer, seule, à neuf heures du soir, dans un jardin d'une maison du boulevard des invalides. »

Ce sont de ces choses qu’on ne se dit qu’à soi-mème, selon l’observation Judicieuse de lîrid'Oison.

Heureusement que M. Blanchard, très-préoccupé pour sa . part, n’avait pas fait grande attention à cette parole de Philippe.

— Vous ne comptiez donc plus sur moi? reprit-il.

— Pourquoi cela, monsieur Blanchard?

— Puisque vous venez faire vos affaires ici.

— Mais... je...

— .\u fait, trois semaines se sont passées depuis notre dernière entrevue : vous avez pu croire que j’avais oublié ma mission ou que je n’avais pas réussi auprès de Guedéonoff. Rassurez-vous.

Ce nom éclaira Philippe.

— Guédéonoff est gagné à notre cause, reprit M» Blanchard; grâce à mes dithyrambes, il ne jure plus que par la Marianna ; ajoutez à cela que i)récisément l’empereur lui demande une cantatrice ; tout est donc pour le mieux.

— Pour le mieux, oui.

— 11 ne s’agit que do mettre la main sur Marianna ; mais la Marianna se méfie sans doute. I/avez-vous vue entrer ce soir ?

— Non, répondit Philippe rendu attentif.

— Elle aura passé par la rue Plumet ou par la rue do Monsieur.

— Vous croyez ?

— Elle n’entre jamais deux fois de suite par la mémo porte, affirma M. Blanchard.

— Elle vient donc souvent ici?

— Deux fois par semaine, comme les autres.

— Comme les autres ! répéta Philippe en réprimant un mouvement ; quelles autres ?

LA FilANC-MACONNERIE

— Vous les OYCz bien vues : des femmes de loules les conditions, des grnndes dames, des ouvrières, des lorettes. Il y en a qui arrivent à pied, d’autres que leur équipage attend à quelque distance, Vous avez pu rencontrer de ces voitures, on même de simples remises, arrêtées dans les rues voisines.

— Non, balbutia Philippe, je n’ai rien remarqué.

— Itien du tout?

— Je vous assure...

— C’est incroyable ! Quel pitoyable espion vous feriez !

— Je suis de votre avis. .Mais, dites-moi, monsieur Blanchard, n’avez-vous jamais vu aucun homme escorter ces femmes?

— Aucun, mon cher monsieur.

— C'est étrange, murmura M. Philippe Beylc.

— ,\h (.■à ! vous ne savez donc rien !

— Peu de chose.

— C'est peut-être la première fois que vous venez ici ?

— I.a première fois, vous l’avez dit.

— Alors, je comprends votre stupéfaction : je l’ai éprouvée.

— Vous y venez donc souvent, vous, monsieur Blanchard ?

— Tous les jours.

— Et vous êtes sur la voie de quelque mystère? dit vivement Philippe.

— Parbleu !

Philippe essaya de contraindre son émotion.

Mais quel abîme de pensées s’ouvrait devant lui : deux fois par semaine, en cet endroit se réunissaient Amélie, .Marianna, Pandore, la marquise de Pressigny!

A quelle œuvre inexprimable pouvaient s’adonner des femmes si divisées de haine, d’intérêls et de rang?

C’était à douter de sa raison et de ses yeux.

— Ainsi, monsieur Blanchard, vous venez chaque soir dans ce faubourg? reprit Philippe d'une voix saccadée.

— Le matin aussi.

— Le matin !

— Et quelquefois dans la journée.

— Vous avez cette patience ?

— Cela ne m’ennuie ])as; an contraire. Les découvertes que

j’ni fnites m’intéressent considérablement, et celles que je ne puis manquer de faire me promettent une source d’émotions toutes nouvelles.

— Des découvertes! vous avez interrogé les gens du quartier? .

— D abord naïvement, niaisement. Les uns n’ont rien compris à CO que je leur- demandais, les autres m’ont regardé do travers et renvoyé à la préfecture de police.

— Vous n’avez pas suivi ce conseil, au moins? dit Philippe Beyle, frémissant à l'idée d’une dénonciation capable de eompromeUre son nom et celui de sa femme.

— C’cfit été trop vite fini, répondit M. Blanchard; lorequc je cours les aventures, je me garde bien de me faire accompagner par un commissaire. Ensuite, à quel titre, sous quel prétexte aurais-je été déranger Injustice? De quel grief avais-je à me plaindre ? Quel dommage me faisaient ces personnes, entrant plus ou moins mystérieusement dans un logis?

— Aucun, évidemment.

— Une telle démarebe eût donc été maladroite à coup sûr, dangereuse peut-être.

— Je le crois; qu’avez- vous fait?

— J'ai réfléchi.

— Bien entendu ; mais après?

— Je me suis piqué au jeu.

— Voyons !

— Mon but, qui n’était d’abord, comme vous savez, que do retrouver Marianna et de connaître sa retraite, mon but s’est modifié, ou jfiulôt s'eet agrandi. Le spectacle nocturne dont j’ai été témoin a excité ma curiosité. J’ai entrevu des mondes, et j’ai voulu les découvrir.

— Très-bien !

— Premièrement, il me fallut lever le plan de ce bloc do

maisons enfermées dans une seule enceinte. Mais où établir mon poste d’observation? Bue de Babylone, c’est impossible, à cause des murailles du JSacrc-Cœur; impossible également rue Plumet, occupée par l’école des Frères. Restaient la rue de Monsieur et le boulevard. '

— Vous allûtes rue de Monsieur?

— ; j’y lo'ini line mansnnio dans Tune des maisons les [■lus élevées d’en face, et, armé d'iin grand nombre d’inslrunienls d’optique, je commençai mes études.

— Ah !

— Elles furent fort incomplètes, car mes regards ne pouvaient embrasser que des échappées. Les arbres et de grands murs tapissés de lierre, semblables à (Jo gigantesques cloisons, me dérobaient le reste. Nonobstant, j’acquis la conviction que toutes ces habitations communiquaient entre elles; je vis aller de l une à l’autre les mêmes personnes : entrées par la rue de ■Monsieur, elles sortaient indifféremment par le boulevard ou par la rue Plumet. Avez-vous remarqué la foule de petites portes qui criblent ce carré? 11 y en a plus de trente *.

— Continuez, monsieur Blanchard.

— Maîtres et domestiques, ce ne sont que des femmes. En fait d’hommes, je n'ai vu entrer qqe des fournisseurs et des ouvriers. D’ailleurs, rien de frappant dans le mouvement intérieur : c'est celui de toutes les grandes maisons de Paris. Seu-

‘ il importe peut-être de constater que, depuis l'époque oii se passe notre .eclion, et principalement depuis la révolution de 18i|8, la physionomie de cet endroit de Paris a, sinon tout à fait, du moins considérablement changé, l.a plupart de ces hôtels sont transformés aujourd’hui on rominnnoutés rclipicuscs. C’est ainsi que les liéiiédictincs, autrefois les Dames iht Temple, sont venues s’installer dans la rue de Monsieur, oii elles ont fait élever une élégante chapelle. A côté, le Collège Arménien de S''’-Moorat; l’entrée est publique aux jours do cérémonie. Nous, y avons vu les types les plus purs et les plus beaux do la grande race arménienne. Sur le terrain de la rue de Babylone qu’on bouleverse actuellement, il n’y a pas lonatcinps que quelques pauvres prêtres slaves s’étaient installés; ils occupaient un ancien Institut populaire fort nu, fort délabré. Pour attirer les croyants, lors des principales fêtes catholiques, ils accrochaient il leur porte un écriteau ob il n’V avait que ces simples paroles : Venite n/loremus. Le reste du temps, la porte de l’église élait fermée. Ces bons Polonais sont dispersés h présent.

Les jardins, principalement ceux de l’ancien hôtel connu sous le nom d’hôte! Adamson, ont été rognés, abattus; c’est dommage, car ils étaient Iris beaux. Deux petites portes ont été bouchées, mais on en distingue encore la trace. L’aspect n’csl domenré le même que du côté du boulevard cl de la rue Plumet, aujourd’hui ruo Oudinot. {Noie de l'Auteur.)

lemcnt, la nuit venue, il y fait noir comme dans un four, et jo ne sais où se réfugient alors loules les lumières.

— Au centre de la plaec, sans doute.

— Je le suppose. Mais je serais resté dix ans ii ma fenêtre de la rue de Monsieur que je n'en aurais pas surpris davantage.

— Vous redescendîtes ?

— Je redescendis, décidé à pénétrer dans cet archipel de pierre de taille et de feuillage.

— C’est lù que je vous attends.

Ceux de nos leetcurs qui seraient tentés de s'étonner d’un entretien aussi librement poursuivi en plein air, nous les inviterons h se rendre en personne, à neuf heures du soir, sur le boulevard des Invalides ; ils y acquerront la conviction qu’il n’est guère d’endroit où l’on soit plus à l’aise pour causer de ses affaires, et môme des affaires publiques. Nous prierons en outre ces mômes lecteurs de vouloir bien considérer que co dialogue avait lieu il y a quinze ans, et qu’il y a quinze ans le boulevard des Invalides était encore moins fréquenté que de nos jours, ce qui le rendait tout à fait propre aux scènes du genre de celle dont nous nous sommes fait l’historien.

Fier d’exciter à un si haut point l’intérêt de son auditeur, M. lîlanchard s’arrêta, se caressa le menton et parut hésiter.

— Voyons! dit Philippe, dont le système nerveux était développé outre mesure. >

— A ma place, comment auriez-vous procédé? demanda M. Blanchard.

— De grùce...

— Non ; je suis curieux de connaître quelle eût été votre .conduite.

— Je n’en sais rien.

— Convenez qu’il fallait déployer une imagination à la Mascarillo, une souplesse à la Sbrigani; qu’il fallait fourher eomme un valet de l’ancien répertoire, avoir l’œil au guet, l’oreille au vent, le pied alerte et la bourse d’Almaviva dans la main de Figaro !

— D’accord.

LA FRANC-MAÇONNEBIE

— C'était mon premier début, et je vous serai obligé de vouloir en prendre acte, monsieur Beyle.

l'iiilippe Beyle ne répondit pas.

M. Blancbard avait épuisé toutes ses coquetteries de narra - . tcur. Il reprit ;

— Je n’employai d’abord que les ruses ordinaires. Je choisis pour conijneucer la maison qui est précisément vis-à-vis de nous ; elle me parut la plus modeste et la plus accessible. J’y frappai. Une concierge m'ouvrit, et m’examinant de haut en bas, elle me demanda ce que je voulais, .\vant de lui répondre, il me sembla conforme aux droits de la politesse de placer mes indiscrétions sous la protection d’une pièce de vingt francs. La porjière grommela, prit ma pièce, la regarda et rentra dans sa loge.

— Sans vous remercier?

— Sans mot dire. Surpris de ce procédé, j’allais essayer d’une timide protestation, lorsqu’elle reparut apportant quatre pièces de cent sous qu’elle me mit daiis la main, en proférant ces paroles mémorables ; « Une autre fois adressez-vous ailleurs : il y a un changeur dans la rue du Bac. » Et elle me ferma la porte sur le dos.

— C’était mal commencer.

— J’en conviens: mais pensant que la race des concierges n’était pas généralement modelée sur ce type en bronze, j'allai sonner un peu jéus loin, à cet hôtel orné de colonnes, coquet, mais défendu par une grille en fer de lance. Cette fois, ce furent des chions qui me répondirent.

— Des chiens?

— De véritables molosses en chair et en... crocs, accourus d'un chenil où leur vigilance est sans doute entretenue par une nourriture insuffisante. Je battis en retraite. Sur divers autres points, je ne fus pas plus heureux. J'eus beau me faire passer pour un employé du cadastre, pour un raccommodeur de porcelaines, pour un inspecteur de télégraphe électrique, bah! on ne m'écoutait que d'une oreille et l'on me répondait à l’avenant. Cela me charmait.

— Comment! cela vous charmait?

, — Infmimeiît. C’était j)oiu“ moi une comédie d’intrigue, un' iml)roglio espagnol; je recommençais Lope de Vega, Beaumarchais, la Précaution muti/e ; je changeais d'habits et de dialectes, je faisais le siège en règle de la maison de Rosine.

— Oui, mais vous restiez à la porte.

— Écoutez donc, je n’en étais qu’au premier acte , dit M. Blanchard.

— Enfin, vous imaginâtes quelque chose ?

— J’avais fini par remarquer un jardinier aussi occupé d’arroser son gosier que scs fleurs. Ce jardinier venait chaque matin et s’en- rptournait chaque soir, car son sexe le faisait tomber sous l’ostracisme commun. 11 demeurait à Grenelle, mais son domicile était'chez un marchand de vin de la rue de la Comète. Mon rôle était tout tracé dans le répertoire de , l'Opéra-Comique. Je n’avais qu’à consulter les Visitandines, emploi des Juliet, première liasse comique, les grimes au besoin.

— Vous liâtes connaissance avec cet homme ?

— ün soir, je le suivis et j’entrai au cabaret avec lui. J’avais eu soin de me composer un extérieur qui ne lui imposât pas ; une blouse et un chapeau de paille. Mon jardinier accepta une bouteille et riposta par un litre, qui ne furent que le prélude d’une série de libations qui nous égalèrent bientôt aux Suisses les plus renommés, aux Templiers et aux trous.

— Diable ! dit Philippe.

— Je le grisai, mais je ne sus rien. Le drôle était bouché comme un flacon de Château-xMargaux. Il était doux, indifférent et craintif ; l'espèce humaine ne se représentait à ses yeux que composée de jardiniers et de buveurs. Sa naïveté me fit comprendre la confiance dont il était l’objet dans la cité féminine, où il allait et venait sans qu’on le regardât, sans qu’on lui parlât. On lui eût pris sa montre, qu’il eût cru bonnement que c’était pour la mettre en terre comme un ognon de tulipe. Plus beau, ce rustre eût entièrement réalisé le type de Mazet de Lamporecebio.

— Après?

— Quand nous sortîmes du cabaret, mon jardinier était hors

(1 ülat (le distinguer une scaliieiise d'un potiron. Moi-mème, je (lois l’avouer... ,

— Avouez, monsieur Rlancliard.

— Je ne me rendais pas un coniple .satisfaisant des dimensions de la rue de la Comète ; licureusemcnt j'iilais protégé ])ar mon icUie fi.\e. Je m’empressai d'aller confier le lourdaud à mon valet de cliambrc, à qiri je recommandai de le tenir sous clé pendant quarante-huit heures.

— Je vous devine.

— r.e lendemain au point clu jour, exactement vêtu comme lui, chargé, eu outre, d'un faisceau d'arbrisseaux qui cachaient, une partie de mou visage et m’obligeaient à me tenir courbé, je franchissais les portes du mystérieux séjour.

— Est-il possible,' monsieur Ifianchard? s’écria Philippe; quoi ! vous êtes entré là-dedans...

— ■ J'y suis entré. ' '

— Et vous ne me l'avez pas dit plus t(M !

— La narration a ses lois. Meo principaux effets eussent été perdus.

— Oh ! vous vous faites un jeu de mon anxiété.

— Patience, patience, dit tranquillement M. Blanchard.

— Mais alors, puisque vous êtes entré, vous avez vu...

— Personne, pour commencer.

— Personne !

— Peu de chose ensuite.

— C'est impossible !

— Ah yà ! vous no me croyez donc pas ?

— Ce n’est pas ce que je veux dire, excusez-moi. Mais après tant de soins et de traverses, quel mince résultat !

— N'importe, j’étais dans la place. Ah ! monsieur Beyle, quel moment délicieux, quelle joie souveraine ! Si je ne m’écriai pas ; Merci, mon Dieu! comme dans les pièces du boulevard, c’est que l’idée ne m’en vint pas, car ce cri m’eèt soulagé. J’étais dans la place. O triomphe ! Qu’il est bon de respirer cet air encore tout chargé des odeurs du danger et du souvenir des obstacles ! Je ne marchais pas, je rasais la terre, je glissais sous les arbres comme une vapeur ; je n’étais plus un jardi-

nier, j et 5/s un sylphe. Dès ce moment, je formai une résolution je fis un serment solennel.

— Quel serment ?

— Je jurai d'aller en Turquie. ' -

— C'est facile. Mais dans quel but?

— Eh ! peut-il y en avoir désormais d'autre pour moi que celui de pénétrer dans le sérail, de m'introduire dans les jardins de Sa Hautesse ; de déjouer la surveillance des icoglans, des bostandjis, des eunuques? J'irai en Turquie, monsieur, Bcyle, je vous en réponds !

— A votre aise, repartit Philippe, lieu louché par cet en-, thousiasme; mais, jusque-là, ne soyez j)as ingrat envers ce pauvre boulevard des Invalides, qui vous donne aujourd'hui un avant-goiUsi piquant des intrigues orientales... Reprenez votre récit au point où vous l'avez laissé.

M. Blanchard rei)rit ; .

— Le pas que j’avais fait était immense, mais il ne m'avançait guère. Je ne pouvais aborder le corps do logis sans risquer d’ètre reconnu, et par suite chassé. En conséquence, je dus me Æ'soudrc exclusivement à prendre une connaissance parfaite des jardins et à me ménager les moyens d'y revenir à la nuit, car je voyais bien que c’était seulement à Ui nuit que le drame s'agitait..

— Parfaitement conçu.

— Je fis discrètement le tour dos murs, examinant les endroits mal défendus, notant les pièges, et j’arrêtai définitive-^ ment mon attention aux alentours de cette petite porte.

— De celle-ci ? <

— Oui. La muraille y est plus dégradée' fjiie imrlout ailleurs et offre plus de point d'appui pour l’esoaladc ; le sommet en est moins garni de tessons et de pointes de fer; en outre, une des grosses branches de cet orme, sur lequel vous m’avez vu perché tout à l’heure, s’incline complaisamment vers le jardin, comme un pont lancé dans l'esiiace, et semble solliciter l'obi servateur aérien.

— Alors votre dessein ?

324 tA FRANC-MAÇONNERIE

, — Mon dessein... mais vous le verrez bientôt. Laissez-moi continuer mon récit. ' ^

— Je n’en perds pas une syllabe.

— Assez embarrassé de l’emploi de mon temps jusqu au

soir, je me décidai à ratisser consciencieusement 'les allées; Cette occupation m’amena -à remarquer une foule de petits pas, des pas de'fcmme incontestablement, qui émaillaient le sable à certaines distances; une nuée de brodequins mignons s’y était abattue la veiller une armée de bottines -avait passé par ces chemins. -

— De tels indices contrastent étrangement avec la solitude apparente do ces habitations, murmura Philippe Deyle.

— Ce fut la réflexion que je lis aussi, et je me mis à rechercher et' à suivre la trace de ces pas. Ils partaient de divers points, particulièrement des petites portes que vous savez, et ils se rejoignaient tous dans une allée commune, d où ils se dirigeaient d’un unanime accord vers une serre.

— Une serre? - •

— Oui, adossée au bâtiment qui doit -porter le n" 4, dans la

rue Plumet. ' ,

— Cette serre est le point de réunion !

— Ou du moins elle y eonduit ; voilà qui n'est pas douteux, .dit M. Blanchard. . ,

— Avez-vous essayé d’y entrer? ‘ • •

— Elle était ferirtée. Le diamant que je porte d’habitude au doigt m’eût été d’un grand secours dans cette circonstance : il m’aurait servi à détacher une glace ; mais je m’en étais dessaisi i»ar excès de fidélité dans mon déguisement. D’ailleurs, il n’était pas prudent de m’aventurer en plein jour si près des maisons; je le compris, et je remis la suite de mon examen à ce soir.

— A ce soir, dites-vous ? -

— Oui. Cela se passait ce matin.

— Vous voulez retourner là ce soir? s’écria Philippe.

— Avant dix minutes. , ....

Philippe se tut.

n avait la fièvre . •

— Mais, reprit-il, pourquoi n’y êtes-vous pas resté pendant que vous y étiez ? N’était-ce pas beaucoup plus simple ?

M. Blanchard haussa les épaules.

— C’est cela ! pour qu’on me cherche partout, pour qu’on donne l'alarme, pour que douze ou quinze concierges, femmes de chambre et cuisinières se mettent à mes trousses ! Perdre ainsi tout le fruit de mon travestissement pour n'en garder que le ridicule ! Non, non ! Je suis sorti au crépuscule, comme j’étais entré, par la grande porte, en murmurant même quelques paroles de bonsoir.

— Et maintenant ?

— Maintenant, je vous l’ai dit. La serre doit être pleine, c’est le moment d’aller y coller les yeux. J’allais descendre sur la fameuse branche quand je vous ai aper<;u et reconnu ; je n’ai pu résister au désir de causer avec vous. Vous m’avez un peu retardé, c’est vrai, mais je ne vous en veux pas. L’occa sion est on ne peut plus propice ; l’assemblée est au grand complet : cinquante-quatre femmes !

— Cinquante-quatre !

— Si cachées qu’elles soient, je les défie bien d'échapper entièrement à mes investigations. Cinquante-quatre femmes, cela s’entend, si cela ne se voit pas. Et si elles se réunissent, c’est pour parler, je suppose. Adieu !

— Vous êtes décidé? dit Philippe.

— Belle demande !

— Prenez garde !

— Carde à quoi ? à qui ? Je connais les élrcs, dit M. Blanchard en riant.

— Mais... si l’on vous surprend, par exemple ?

— Eh bien ?

— On. peut vous faire arrêter comme malfaiteur.

— Non.

— Celte présomption...

— Est parfaitement justifiée, croyez-in’en. Ce malin, lorsque je m’introduisais par le même stratagème dans un logement particulier... et habité, comme dit la loi, je courais des dangers réels. Mais ce soir, c’est autre chose ; je suis le maître de la situation.

— Je ne vois pas cela.

— Cest bien naturel pourtant. Le jour, je me cache, on me simprencl; j'ai tout h craindre, en effet.. La nuit, c’est le contraire : la nuit, on se cache, et c’est moi qui surprends; j’ai le beau rôle. Voyez-vous, à présent'?

— Pas trop.

— Imaginez qu’il y ait un secret.

— Eh bien?

— Eh bien ! on achètera mon silence, dit M. Blanchard.

— Ne vous y fiez pas.

— Que peut-on faire de plus? nous sommes au dix-neuvième . siècle.

— Mais nous sommes aussi au boulevard des Invalides.

— Et puis... des femmes!

— Oui, des femmes ! répéta Philippe avec un accent où perçaient l’amertume et la rancune.

— Monsieur Beyle, il faut que je me hftte.

— Vous partez ?

— Tout de suite.

— Seul ?

M. Blanchard regarda Philippe avec surprise.

— Est-ce que par hasard. vous auriez l’intention de m’accompagner?

— Mais...

— Répondez.

— Eh bien ! quand ce serait mon intention , monsieur Blanchard?

— C’est qu’alors les choses changeraient singulièrement de face.

— Que voulez-vous dire?

— Je me verrais dans la douloureuse nécessité de m’opposer, par tous les moyens, à l’accomplissement de votre projet.

— Oh ! oh ! monsieur Blanchard !

— C’est comme j'ai l’honneur de vous l’affirmer.

— Et pourquoi vous opposeriez-vous ti mon projet? demanda Philippe stupéfait.

DBS BEMMES

— Vous ne comprenez pas pourquoi ?

— Non.

— Vous ne comprenez pas qu’ayant, depuis des jours, des nuits, des semaines, couru seul tous les périls, passé seul toutes les inquiétudes, usé seul toutes les combinaisons, vous ne comprenez pas pourquoi je veux recueillir seul le bénéfice de mes entreprises et de ma témérité ? Au moment de toucher le but, vous voulez que j’aille m’adjoindre un compagnon ? Pourquoi faire? pour me regarder et me suivre? Ce n’est pas la peine.

— Je ne voudrais que partager vos dangers.

— Non pas ! non pas !

— Cependant...

— Monsieur Üeyle, ne m’obligez pas de vous dire que ce serait mal reconnaître les peines que je me suis données iwiir vous.

— Je sais tout ce que je dois à votre dévouement.

^ Soyez raisonnable, alors ; ne m’enlevez pas la gloire de mes découvertes ; ne vous faites pas mon Améric Vcspuce.

Philippe demeurait indécis.

Ce n’élait pas l’éloquence de M. Blanchard qui le touchait; M. Blanchard ne l’occupait que secondairement.

Ce qui intéressait Philippe avant tout, c’était le soin de son honneur conjugal, c’était le souci de son rc]ios.

Devait-il poursuivre sa femme jusqu’au bout, c’est-à-dire jusque dans cette enceinte particulière ?

Était-il bien certain, en donnant ainsi le spectacle iiublic de sa jalousie, de ne pas rencontrer le ridicule sur son passage ?

Le ridicule! Ce mot devait arrêter Philippe Bcyle, en effet. Le ridicule était peut-être derrière cette muraille, le guettant, lui croyant guetter, et prêt à le couvrir de confusion au premier pas.

Dans ce cas, mieux valait rebrousser chemin.

Mais, celte résolution jirise, une autre considération se présentait à son esprit, aussi grave, aussi embarrassante.

Jusqu’à quel point devait-il permettre que M. Blanchard vît ce que lui, Philippe, ne voulait ou n’osait pas voir? N’était-il

pas de sa dignité d’époux d’empêcher que M. Blanchard pût se trouver face à face avec Amélie ? Pourquoi diriger ce témoin vers un scandale appréhendé?

Pourtant, sans M. Blanchard, sans ce conlidentquc le hasard met dans sa route, Philippe ne saura rien ; il restera plus que jamais plongé dans la nuit des soujiyons accumulés et épaissis autour de lui. Que faire ? que ne pas faire ?

Dans ce carrefour de l'incertitude, Philippe demeurait immobile.

11 résolut de laisser agir la Providence.

— Partez donc, dit-il à M. Blanchard en soupirant, partez, llaroun-al-Raschid, qui ne voulez pas de Giafar

— A la bonne heure !

— Que tous mes vœux vous accompagnent !

— Merci.

M. Blanchard se disposait à l’escalade.

— Un mot encore, lui dit Philippe Beyle.

— Le dernier? .

— Le dernier. ~

— Voyons, et hâtez-vous.

— Eh bien ! un pressentiment me dit que'vous allez assister à des choses bizarres.

— J’y compte bien.

— Importantes, peut-être.

— Qui sait?

— Quelles qu’elles soient, donnez-moi votre parole d’homme d’honneur que vous ne les révélerez à personne avant de me les avoir révélées, à moi.

— C’est infiniment trop juste.

— Votre parole, monsieur Blanchard ?

— Je vous la donne, répondit celui-ci, frappé de l’insistance et de l’accent de cette dernière recommandation.

Les deux hommes échangèrent une poignée de main.

— Est-ce tout ce que vous avez à me dire ? demanda

M. Blanchard. -

— C'est tout. . ^ -

— Adieu donc, mon clicr monsieur Reyle.

— Adieu, et bonne cliance !

M. Blanchard s’aida des anfractuosités du mur pour le franchir. * '

11 disparut.

Philippe Beyle resta pendant quelques instants encore sur le boulevard des Invalides, prêtant l’oreille et ne distinguant aucun son, regardant et ne voyant que l’ombre des arbres, découpée par les jets vacillants d’un bec de gaz lointain.

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