‹ La francmaconnerie des femmes Charles MonseletChapitre 3 sur 40 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les bains de mer de la Teste-de>Bneh.

Les bains de mer de la Tesle-de-Bticb empruntent une physionomie tout à fait énergique aux sites sauvages dont ils sont environnés. Cela ne ressemble ni à Dieppe, ni à Boulogne, ni’ à Royan.

Située dans le vaste et triste rayon traeé par les Landes, la Te.ste-de-Bueh était absolument inconnue il y a peu d’années ; des résiniers et des pécheurs formaient toute sa population. Pour peindre trivialement et brièvement, c’était un trou. A peine eflt-on rencontré une voiture publique pour s’y faire conduire. Quant à y aller prendre les bains, personne n’y songeait. Les Bordelais savaient, par tradition, que ce côté de leur province était habité par des hommes vêtus de peaux de bête et hissés sur de grand bétons. Mais là s’arrêtaient leurs renseignements.

C’est à la spéculation, dont on a le bon goût de ne plus tant

médire aujourd’hui, qu’est due la révélation de la Teste. Ou se rappelle sans doute la faveur qui accueillit les idées de défrichement vers le milieu du règne de Louis-Philippe. Tous les départements se couvrirent de compagnies agricoles ; on défrichait, défrichait, défrichait... Entre autres, la compagnie d’Arcachon fit merveille : elle créa des prairies, des fourneaux, et un matin elle attacha à l'un des faubourgs de Bordeaux deux lignes de fer parallèles, qui entraînèrent la population à travers un pays Jusqu’alors inconnu.

Pays fantastique, morne et légendaire !

Une terre brute, couverte de ronces et de brandes ; des marais immenses, parsemés de loin en loin de pins d’une hauteur prodigieuse; puis tout h coup des taillis épais où, derrière les chênes et les arbousiers, s’entendent les rauques plaintes des loups; çà et lù, une vieille auberge aux fenêtres fermées, à la porte entrouverte ; des oies sauvages, des cigognes, des hérons ;,iine rivière sinueuse et qui passe sans bruit entre ses marges plates ; des villages déserts, qui s’appellent Toquetoucaud, la Croix-d’llhins, Cantaranne, Biganos ; de temps en temps la fumée d’une usine ; puis, lorsqu’on approche de la Teste, tout un horizon de prés salés où l’on voit par centaines des lentes de pêcheurs et des filets tendus, qui brillent au soleil comme, par une belle matinée d’automne, brillent dans les champs les toiles légères des araignées !

Üisons-le toutefois : malgré la création de ce chemin de fer, la renommée des bains de la Teste n’a pas dépassé les limites du département de la Gironde. Il ne faut pas trop déplorer cette indifférence de la foule ; laissons les gens se bousculer au Havre de Grâce, et gardons pour nous ce coin de terre sur lequel la mode n’a pas encore arrêté son lorgnon. La poésie qu’on y respire est celle qui comprime le cœur, élève la pensée, .sollicite même les larmes, et qui fait fuir â toutes jambes les personnes venues là pour s'amuser.

Là, en effet, aucun de ces contrastes embusqués au détour des chemins, contrastes si fréquents sur les côtes de la Normandie, où les fermes les plus attrayantes verdoient à quelques pas des falaises les plus sinistres. A la Teste-de-Buch (et comme ce vieux nom dur et noir est en harmonie avec la contrée !),

Inut ('St nnilbrnu' : do la nier, du sidile et des pins. Avec ces Irois eiioscs, Dieu a créé là des chefs-d'œuvre do soloimih; et de ni(’l:mcolie, des forêts soinhres (jiii s’ (‘tendent à perle de vue, des dunes ipie le vent rebrousse et déplace ;enlin, un ininiense lac, effrayant de majesté, cl (pii semble rappeler les grottes de 1 Écosse. C'est le bassin d'Arcaebon.

Le bassin d'.Arcacbon, dont la passe est fort dangereuse, présente un des plus beaux coups d'œil du monde.

C'était jiour jouir de ce coup d'œil rpie deux sœurs, M"" la comtesse d’ingrande et M“' la marriuise de Dressigny, avaient loué depuis (juekjues mois une maison sur la plage.

Celle maison était située sur la côte sud du bassin et adossée à la grande forêt de la Teste.

Tout y était disposé iiour le bien-être et contre les atteintes de la cbaleur ; la majeure partie des cbambres donnait sur une terrasse carrelée et couverte.

Les deux sœurs, femmes du jilus haut monde, vivaient là dans une retraite absolue, environnées de quatre domestiques.

Un malin du mois d’août 1843, trois semaines après l'(';vénement que nous venons de raconter, la comtesse d Ingrando, sa fdle Amélie et la marquise de Prossigny, brodaient auprès d'une fenêtre de leur salon, lorsque la femme do ebambre entra, tenant à la main une carte de visite.

— Qu’csl-ce qu'il y a, Thérèse'? demanda la comtesse d'ingrandc, sans se retourner.

— Madame, c'est encore la carte de ce même monsieur qui depuis trois jours sollicite l'iionneur de présenter ses res|)ects à mesdames.

M"® d'ingrande tendit le bras et prit la carte de visite. On y lisait ce seul nom : Blanchard,

Point d’armoiries, aucune qualification.

— C’est bien, dit d’ingraiule après avoir jeté la cartç sur une console.

— Que faut-il répondre à ce monsieur? dit la femme de chambre.

— Qu’estrce que vous lui avez répondu hier ?

— Que mesdames étaient souffrantes.

— Et avant-hier?

— Que mesdames ne recQvaicnt pas aux l)ains de mer

— Eli iiien, aujourd'hui, Thérèse, prenez un louis dans ma bourse et allez le lui porter.

La femme de chambre hésita.

•— Oh î madame, dit-elle, ce monsieur ii’a pas du oiilU air d’un mendiant : il est mis avec goèt et il s’exprime très-bien.

— Raison de plus pour lui faire sentir sou manque de convenance. Faites ce que je vous dis.

La femme de chambre s’inclina.

— Vous viendrez me rendre compte de votre commission, ajouta M""* d’ingrande.

Le départ do Thérèse, qui était sortie a reculons et toute embarrassée, fut suivi d’un inomeut de silence, qu’expliquait en partie le ton do sévérité employé par M'"' la comtesse d’ingrande.

Ce fut Amélie, sa fille, qui rompit la première ce silence,

Amélie était une enfant de quatorze ans, très-belle déjà.

— Pourquoi donc, maman, dit-elle, ne voulez-vous pas recevoir ce monsieur ?

— C’est bien simple, répondit M"'° d’ingrande, et j’ai peine à (.'omiirendre votre interrogation, Amélie. Je ne reçois que les gens que je connais ou qui me sont présentés.

— S’il avait à vous communiquer quelque chose d’important?

— 11 peut nous écrire ou s’adresser à notre homme d'affaires. D’ailleurs qu’cst-ce que c’est qu’un monsieur... Blanchard, et que pouvons-nous avoir de commun avec lui?

— Il nous aurait peut-être amusées, hasarda la jeune fille avec un demi-sourire.

— Vous êtes singulière, Amélie; à vous entendre, on douterait de féducation que vous avez reçue, fîtes-vous donc aussi ignorante des usages du monde que vous voulez le paraître, QU êtes-vous guidée par un esprit d’opposition ? S’il fallait vous écouter, notre porte resterait perpétuellement ouverte, et les passants auraient le droit de venir chez nous comme dans un salon d'hôtel. Tout cela pour vous oMuser!

Amélie ne répondit pas. Elle s’était remise à sa broderie.

— - Vous devez bien savoir, continua M“® d’ingrande, que c’est précisément pour éviter des rencontres imprévues que

j’ai loué cette maison. H n’eiU pas été décent, avec notre nom et notre fortune, d'aller demeurer dans un de ces établissements de bains où tout le monde a le droit de vous saluer et de s'associer à vos habitudes. Cela vous eût cependant convenu, à vous, Amélie.

— Je n’ai pas dit cela, ma mère, prononça la jeune fille.

— Non, mais je connais votre caractère plein de curiosité ; j’ai surpris vos regards toujours portés au delà du cercle où doit être renfermée votre existence. Les distractions que vous pouvez vous procurer en dehors du monde sont celtes que vous préférez. Prenez y garde : le monde est exclusif ; il vous veut tout entière; il s’accom’mode mal des idées d’indépendance;' il ne voit dans les fantaisies qu’un terme honnête inventé pour déguiser les infractions à ses lois. — N’est-il pas vrai, madame?

Ces derniers mots avaient été adressés directement à la marquise de Pressigny qui, jusqu’alors, ne s’était pas mêlée à l’entretien.

La marquise de Pressigny était la sœur aînée de M“* d’ingrande. Elle pouvait bien avoir cinquante ans. C’était une de ces heureuses physionomies où se trouvent réunies la bonté, l’esprit et la distinction. Il y avait plus de vingt ans qu’elle était veuve. Dans les hauts salons , où elle régnait sans rivale sur les premiers plans du royaume de la Tapisserie, elle contrastait vivement, par son aménité, avec sa sœur, dont la beauté altière ne faisait naître qu’un seul sentiment : l’admiration.

M">« la marquise de Pressigny avait été jadis au nombre des cinq ou six jeunes femmes qui ramenèrent, coûte que coûte, sous la Restauration, les traditions légères de la cour de Louis XVI ; aussi n’étaitril pas rare d'entendre quelques exbeaux s’entretenir d’elle avec un malicieux enthousiasme, dans une embrasure de fenêtre, — tout en caressant sur leurs tempes des mèches grisonnantes, qui avaient été autrefois des boucles noires, et en tendant par habitude les restes d'un jarret pour lequel le pantalon était ce qu’est le port après le naufrage.

Cette réputation rose-tendre de la marquise avait souvent éveillé les froncements de sourcils de M'"o d’ingrande. Il en était résulté entre les deux sœurs un antagonisme sourd, une

perpétuelle petite guerre d’épigramnics et d’allusions. Jamais de blessures, mais des égratignures toujours.

A ce jeu , bien qu’cllo ne filt pas précisément la plus forte, M'»e d'Ingraudc était cependant la première à allonger un bout de griffe. Elle choisissait de préférence, pour ses attaques, les instants où Amélie était présente, parce que, dans ce cas, la marquise de Pressigny se contentait de baisser pacifiquement la tète ou d'appeler à son aide un de ces sourires qui font pressentir la repartie en arrêt au coin des lèvres.

Cette fois, à l’approbation que lui demandait .M®* d’ingrande, la manpiisc répondit simplement ;

— Vous avez toujours raison, madame.

Mais son regard, qui s'arrêta avec bienveillance sur Amélie, protestait en même temps contre cet acquiescement banal.

M‘“* d'ingrande surprit ce regard et murmura :

— Et vous, vous avez bien tort de gùter de la sorte Amélie.

— Que voulez-vous? dit Mm® de Pressigny d’un ton enjoué, chacune de nous l’aime à sa façon : vous êtes sa mère, et vous la grondez ; moi, je suis sa tante et je la console. Nous remplissons l’une et l’autre notre devoir.

— En d’autres termes, reprit M“« d’ingrande, vous détruisez l’effet de mes remontrances, pour y substituer je ne sais quelles théories empruntées à des mœurs frivoles dont, par bonheur, il ne reste plus de traces maintenant.

— Oh ! des théories!... Parce que j’aime à voir en elle les grùces de son Age, parce que je souris à ses ardeurs d'enfant! Voilà de bien grands mots pour peu de chose, et ne croiraiton pas que je cache au fond de ma boîte à ouvrage tout un arsenal de philosophie !

M"‘e d’ingrande allait répliquer; mais la femme de chambre qui rentrait suspendit la discussion.

— Ah! c’est vous, Thérèse; vous avez fait ce que je vous ai ordonné ?

— Oui, madame.

— Vous avez remis vingt francs à cet homme ?

— Oui, madame.

— Eh bien , qu’a-t-il dit?

— Ce nionsit'ur a pris la pièce d’or en riant, il i'a mise dans sa poclic. Et pnis...

— El puis, quoi ?

— Et puis.,, il a dit qu’il reviendrait demain.

M®» d'ingrande se mordit les lèvres de colère, tandis que la marcpiise de Pressigny avait toutes les peines du monde à contenir une envie de rire.

— Retirez-vous, dit .M^' d’Ingrandc à Thérèse.

Quand la femme de chambre fut sortie :

— L’impertinent! s’écria-t-elle, en dirigeant ses regards sur Amélie et la marquise.

Mais la tante et la nièce brodaient, avec un parti pris de silence.

— 11 est bien étrange, continua M"“ d’ingrandc, à qui pesait sa propre irritation, que vous ne preniez poiqt la défense de cct inconnu ! Ce serait là, ceiKjndnnt, un beau thème à vos paradoxes. L’avez-vous entendu, madame? 11 reviendra demain !

— Oui, et peut-être après-ilemain, ajouta tranquillement la marquise.

— Quelle effronterie ! Je le ferai chasser par Daptiste et Germain.

— Prenez garde, ma sœur, cela ne se fait plus guère aujourd hui. Vos procédés, sont, comme mes théories, cmprimk'es à des mœurs... dont il ne reste plus de traces.

— Alors, je m’adresserai au maire de la Teste. ^

— C’est mieux, cela.

— Et je le prierai de me débarrasser de cet importun.

— A la bonne heure !

M'"® d ingrande se tut. L’incident était vidé, comme on dit en style parlementaire. Les trois femmes reprirent leurs aiguilles, et n’interrompirent plus leur occupation que pour jeter de temps en temps un regard sur la plage, et respirer cet air do la mer qui, à la Teste, semble être plus.i)uissanl qu’ailleurs.

M”' d’ingrande, qui surveillait de fort près l’éducation de sa fille, n’avait pas choisi sans dessein cette magnifique solitude. Ainsi qu’on a pu le remarquer déjà, le caractère de la comtesse d’ingrandc avait été trempé aux sources les plus limpides et

les plus froides de l’aristocralie. Elle possédait à un degré exclusif et suprême cette fierté native, reiielle à tout raisonnement, et qui trouve sa raison d’être dans cinq ou six types fournis par les annales de rancienne noblesse. L'histoire de nos soixante dernières années ne se présentait jamais à son esprit que sous l'image d’un ouragan, et elle ne doutait pas une seule minute du retour do la belle saison politique. — Pour être plus sévère , elle n’était cependant pas moins coquette que la marquise de Pressigny, sa sœur ; seulement c’était une variété de coquetterie. Reine de France, elle eût érigé en loi la tradition espagnole qui condamnait à mort les infortunés convaincus d’avoir touché à leur souveraine. Son esprit était continuellement sérieux; il semblait obéir aux lignes droites et superbes de son visage. Elle avait alors trente -huit ans, et certainement nul ne les lui aurait attribués sans le voisinage do sa fille ; ce témoignage vivant et charmant avait dê même hâter sa retraite du monde; mais, avec cette autorité do sentiment qu’elle apportait dans toutes ses actions, ta comtesse s’était résignée au sacrifice de son resplendissant automne. Sa fortune était, comme sa noblesse, une des plus grandes de la province, où elle possédait, entre Nantes et Angers, des terrains considérables : bois, îles entières, collines, prairies fertilisées par la Loire.

Elle habitait, la plupart du temps, son domaine d’Ingrandc, à trois quarts d’heure de la petite ville do ce nom ; elle n’allait h Paris qu’une fois Lan, en hiver, uniquement pour perpétuer scs relations avec le faubourg Saint -Germain, en vue de l’avenir de sa tille. Mais c’était tout au plus si elle y demeurait trois semaines et si elle consentait à se montrer dans quelques bals olficiels, — tant elle craignait de rencontrer son mari.

Il sera si fréquemment parlé du comte d’Ingrandc pendant le cours do ce récit, que nous nous croyons dispensé de placer ici son portrait.

Qu’il suffise de dire que les deux époux, après une première année de mariage, s’étaient résolus d’un commun accord à vivre chacun de leur côté.

Le comte n’avait fait aucune difficulté pour abandonner à safemme l’éducation de leur fille Amélie. Où aurait-il rencontre

une plus admirable institutrice? Cette mère aimait sa fille comme on aime son blason, et les soins qu’elle lui donnait étaient de ceux qu’on apporte à un arbre généalogique. Aussi, .\mélic, à quatorze ans, était-elle moins une jeune personne du dix-neuvième siècle (pi’une héroïne du treizième ; elle nageait comme une amazone des âges épiques, elle tirait l’épée comme la chevalière d'Éon; au gj^mnase, elle était la plus agile et la plus souple ; enfin, elle avait la science et la poésie infuses, comme Clémence Isaure, — si tant est que Clémence Isaure ait jamais existé.

La comfesse d’ingrande pouvait donc, à bon croit, s’applaudir de son ouvrage ; la mère n’avait pas autant de motifs de se féliciter. En faisant tout jx)ur l'esprit et le corps, elle avait absolument négligé le cœur. Amélie avait ajipris à commander et à obéir, mais non ii aimer. Sa mère, en retour de ses soins, ne lui demandait que cette reconnaissance banale, qui équivaut à un acquit au bas d'une quittance.

On n’aura donc pas de peine à comprendre comment toute la tendresse d’.Amélie s’était tournée vers sa tante, la marquise de Pressigny.

11 y avait une demi-heure que ces trois femmes brodaient. Tout à coup Thérèse annonça, de ce ton indifférent avec lequel on annonce un familier :

— M. de Trémeleu.

Un jeune homme entra, vêtu avec distinction.

— Bonjour, Irénée, ditM™' d’ingrande en lui tendant la main.

Il prit cette main, et ensuite il s’inclina profondément devant

la marquise de Pressigny et devant Amélie.

— Irénée, dit M'"® d’ingrande, qui poursuivait toujours son projet, vous allez me rendre un service.

— C’est trop de bonheur pour moi, répondit-il,

— Mais auparavant prenez place, ajouta-t-elle en lui désignant un siège.

M. de Trémeleu obéit.

— 'Vous devez connaître tout le monde aux bains de la Teste ? demanda M™' d’ingrande.

— .Autant qu’on peut connaître tout le monde lorsqu’on est arrivé comme moi depuis huit jours seulement.

— Vous habitez cei^endant l’hôtel ?

— Il est vrai, madame ; mais vous savez quel est mou earactère : je fuis les rcuuious, je vis retire...

La marquise de Pressigny eut un hochement de tète, et dit avec un léger accent d'ironie :

— Oui, vous jouez au beau Ténébreux ; du moins, c’est la prétention que vous avez. >

— Une prétention, madame la marquise? répéta M. de Trémeleu.

— Fort innocente, sans doute, mais je maintiens le mot ; car, enfin, cet hiver, à Bruxelles, l’on vous citait comme un des habitués du théûtre de la Monnaie.

Le jeune homme parut contrarié.

— En efi’et, dit-il, la musique est une de mes rares distractions.

— Et Tannée dernière, continua la marquise, à Londres, ne vous a-t-on pas vu, durant toute la saison, déchirer vos gants chaque soir à Covent-Garden.

— C’est encore vrai, madame ; mais comment êtes-vous informée...?

— Bon, nous autres femmes, est-ce que nous n’avons pas notre police secrète ?

— Vous croyez que je vais sourire, dit M. de Trémclcu, et n’accepter ces paroles que sous bénéfice de plaisanterie. Sachez donc que j’ai souvent et très-sérieusement évoqué ce soupçon ; oui, les femmes, j’entends celles qui agissent dans les hautes sphères, doivent disposer d’une police, à l’égard de tous les pouvoirs organisés. Elles ont, j'en suis presque certain, leurs espions, leurs courriers et leur télégraphie. S’il n’en était pas ainsi, nous verrions se produire dans la société une bien plus grande quantité de scandales et de catastrophes. L’apparence de régularité avec laquelle fonctionne le monde des salons ne doit être imputée, selon moi, ni à la moralité ni à l'éducation, mais en notable partie à cette administration occulte dont vous venez de parler, madame, et dont...

— Et dont je suis probablement le Fouché ; c’est ce que vous voulez dire ?

M“» la marquise de Pressigny reprit, en souriant :

LA FRANC-MAÇOXNERIE

— Y a-t-il vraiment bien besoin d'ôlrc atHliée à des compa • gnies secrètes pour savoir que vous avez passé une saison à Londres ?

— La trou|)0 anglaise était réellement supérieure cette année-là, dit le jeune homme, de plus en |)lus embarrassé.

La marquise ne le tint pas quitte du reste de l'interrogatoire.

— Quelle était la cantatrice à la mode ? demanda-t-elle, Marianna ou Jenny Lind ?

Cette fois, M. de Trémcleu la regarda perndant quoique temps sans lui répondre ; il semblait vouloir percer lo sens de cette question.

Enfin, il se décida.

— A Londres, c’était la Marianna, répondit-il.

— Et à Bruxelles?

— Encore la Marianna.

— Je ne l'ai jamais entendue, reprit la marquise avec une afifectation d'insouciance ; on lui i)i*ète beaucoup de talent. Estelle Espagnole ou Italienne?

— Je crois que c'est tout simplement une Française. Les directeurs auront donné à son nom une désinence artistique, Marianna au lieu de Marianne ou de Marie. C'est assez leur habitude. Mais... pour en revenir aux questions de M™* d’ingrande, continua M. de Trémcleu, évidemment désireux de changer la conversation, comme il n’y a pas de théfdre à la Teste, et par conséquent pas d’opéra possible, je tourne forcément à Termite, je ne vois que très-peu de personnes.

— Peut-être, cependant, avez-vous entendu prononcer le nom de celle qui me préoccupe; dit M®* d’fngrancie.

— Voyons, madame.

— M. Blanchard.

— Oh! certes, s’écria M. de Trémcleu en souriant; qui ne connaît pas ici M. Blanchard?

— C’est sans doute un artiste ? dit M“* d’ingrande.

■— Du tout.

— Bahl un hoftimc du monde?... fit-elle, avec un ton d’incrédulité.

— Mi Tun ni Taulrc. .M. Blanchard est un type. C’est un original qui passe sa vie à médire de l'originalité.

— Est- il riche?

— Suffisamment. •

— Son Age ?

— Quarante ou quarante-cinq ans. Heaucoup d’esprit, d’ailleurs. A l’hôtel des bains, c’est à qui recherchera sa conversation.

— Mais... ce nom de lllanchard? ditM‘"' d’ingrande.

— Encore une de ses fantaisies. Ce nom n’est pas le sien, c’est un pseudonyme imaginé pour dérouter les curieux.

— Vraiment?

— M. Blanchard appartient à l’une des plus anciennes familles nobles de l’Agenais. Jeune, il a été dans les gardes du corps. Mais, comme l'ambition est toujours demeurée pour lui à l'état de passion inconnue, un matin il a jeté l’uniforme aux orties pour voyager mieux à son aise. On alïlrme qu’il est resté huit jours à se demander s’il s’appellerait Blanchartl, Moreau ou Duval. Enfin, Blanchard l'a emporté. S’il existait dans le monde un nom i)lus insignifiant et plus commun, soyez assurée que c’est celui-là qu’il aurait choisi.

— .\llons, murmura M^e d’ingrande, je vois, d’après ce que vous me dites, que c’est un homme inoffensif.

— Assurément. Mais à mon tour, madame , me sera-t-il permis de vous demander quels rapports peuvent exister entre vous et M. Blanchard?

— C’est la chose la plus singulière du monde. Figurez-vous, Irénée, que ce monsieur a entrepris le siège de notre salon.

— En vérité ?

— Voilà trois jours qu’il nous fait remettre sa carte avec une obstination inqualifiable.

— Prenez garde, madame; M. Blanchard arrive toujours à son but.

— Ah! mon Dieu! dit la comtesse en badinant, est-ce qu’il disposerait, lui aussi, de quelque puissance mystérieuse ?

— Il est persistant; voilà lout.

— Eh bien, malgré sa persistance, je vous réponds bien, moi, qu’il ne mettra jamais les pieds ici !

— Ne répondez de rien.

ih LA FRANC-MAÇONNERIE

— Vous ligueriez -VOUS avec lui contre moi ? demanda M™' d'Iograiule.

— Au contraire; mais...

— Mais quoi ?

— Je crains bien que votre résistance n’augmcnic son désir.

— Oh! il est insupportable, à la fin, votre M. Blanchard! Dilcs-lui que nous ne voyons personne , absolument personne.

— Il ne me croira pas; il saura, en s’informant, que j’ai l'honneur d’étre reçu chez vous tous les Jours.

— Mais vous, c’est bien différent, mon cher Irénée; vous êtes i)resque de la famille; je vous ai connu enfant; vos domaines sont voisins des nôtres; M. de Trémeleii, votre grandpère, avait émigré avec le mien ; et puis, enfin, je ne compte pas toute l'affection que nous avons pour vous...

Irénée s’inclina en signe de gratitude.

— M. Blanchard, dit-il, connaîtra dès ce soir vos intentions.

A partir de cet épi.«ode, la conversation ne fit plus que s'égarer dans les généralités.

Quelques voile.s blanches commençaient à courir sur le bassin d’Arcaclion, dont elles romiiaient agréablement les grandes lignes. Les unes se dirigeaient vers l'île des Oiseaux , qui doit son nom h la quantité prodigieuse d'oiseaux de mer auxquels elle sert de refuge; les autres, vers la chapelle de Notre-Dame, située au milieu de houx et de chênes énormes.

C'étaient de ces petites embarcations appelées tilloles dans le pays, et ne pouvant contenir plus de six personnes.

Amélie, dont l’attention était distraite par ce spectacle, regarda la marquise de Pressigny avec un sourire qui , sans doute, équivalait à une prière, car celle-ci, s’adressant immédiatement à la comtesse :

— A propos, ma chère sœur, dit-elle, avez- vous pensé à demander le canot pour trois heures?

— J'ai chargé Thérèse de ce soin, répondit M™*' d’ingrande.

— Est-ce (pie vous faites aujourd'hui une promenade en mer ? (ïit Irénée.

— Oui, nous nous proposons d’aller jusqu’au cap Ferrel; vous savez combien Amélie est folle de natation. Je ne l’en blûme pas; c’est moi qui ai développé ce goût chez elle.

— Il ne lui fallait que cela pour être tout à fait une petite sirène, dit la marquise, qui avait gardé l’esprit de son temps

Plusieurs propos furent encore échangés, après lesquels Irénée se leva pour prendre congé de M"'® la comtesse d’ingrande.

— N’oubliez pas, lui dit-elle, que vous vous êtes chargé de faire entendre raison à M. Blanchard.

— Je tâcherai, du moins.

11 saluait, lorsque la marquise de Pressigny ajouta, par manière de post-scriptum :

— A propos, vous savez qu’il y a demain un concert de charité à la mairie de la Teste? On est venu plus de vingt fois nous fatiguer pour y assister ; il a bien fallu se rendre, à la fin. Nous ne pouvons manquer de vous voir par là... vous qui aimez tant la musique.

Irénée sortit, en rougissant un peu.

Cinq minutes après. Mine d’ingrande dit à sa fille :

— Amélie, mon enfant, allez vous habiller.

La jeune fille obéit, après avoir été présenter son front aux lèvres de sa mère et de sa tante.

Dès que la porte du salon se fut refermée derrière elle, la comtesse d’ingrande, abandonnant son canevas, interpella la marquise de Pressigny :

— Apprenez-moi , madame , pourquoi vous faites depuis quelque temps à M. de Trémeleu celte jielite guerre d’épigrammes? Il faut que votre caractère se soit transformé tout à coup, car je vous sais habituellement bienveillante pour les jeunes gens. En quoi donc Irénée, que j’honore d’une estime particulière, a-t-il pu démériter de votre faveur ?

— C’est justement celte estime toute particulière dont vous Thonorez qui fait que je me tiens vis-à-vis de lui sur mes gardes.

— Ce n’est ni une réponse ni une raison, cela. M. de Trémeleu n’est-il pas un excellent gentilhomme, du ton et de l’esprit le meilleur?

LA FRANC-MAÇÜ.NNERIE

— Je n'en iKmrrais disconvenir sans injustice, répondit la marquise.

— Auriez-vous de^ renscignenienls fAclieux sur sa moralité? Ma sœur, vous avez tente maintes fois de m'enseigner l’indulgence pour certaines folies inhérentes à la jeunesse et au rang ; ôtes-vous devenue [ilus sévère que moi sur ce chapitre ?

— Ce n’est pas de cela qu'il s’agit; comme vous, je tiens Irénée pour un brave et cliarmanl garyon.

— Sa fortune serait-elle gravemeul compromise par des prodigalités? continua la comtesse.

— Je n’ai pas lieu de le supposer.

— Eh bien, alors?...

— Eh bien, alors, dit la marquise, je vais parler. 11 ne m’a pas été dilllcile, vous le pensez bien, de pénétrer les projets que vous avez sur M. dg Trémeleu. Dans deu.\ ans d'ici, Amélie ne sera plus une enfant; et, quoique son cœur n’ait pas encore parlé, vos désirs ont déjà préparé pour elle un mariage où toutes les convenances se trouvent réunies.

— Ah! vous l’avouez! dit M“'« d’ingrande.

— De grand cœur; et moi-mème, ce serait avec une satisfaction égalera la vôtre que je verrais Irénée devenir l’époux d’Amélie; mais je crains que cet hymen soit impossible,

— Impossible! Et pourquoi?

— Parce que Irénée n’aime pas .\mélie.

— Qu’en savez-vous ?

— Je m’en suis aperçue à mille riens, à mille nuances sur lesquelles il est bien difficile de me tromper, moi.

' — Songez à l’àge de ma fille, dit la comtesse, et ne vous étonnez point si les regards d’irénéc ne se sont encore portés sur elle qu’avec indifférence. Elle est si jeune!

— Soit, répliqua la marquise; mais si le cœur de M. de Trémeleu était ocempé ailleurs ?

— Occupé...

— Ou plutôt absorbé. Qu’en diriez-vous?

— Ce n’est que dans deux ans que je veux marier ma fille.

D'ici li>, Irénéc a le temps de revenir do quelques écarts. Deux ans sont sufTisants à éteindre une amourette.

— Une amourctlc, oui. Mais un amour, mais une passion ..

— Comment?

— Savez-vous, continua la marquise de IVessigny avec uno vivacité qui étonna sa sœur, savez-vous pourquoi M. de Trémcleu est venu à la Teste, surtout après s’ètrc, un mois au- [)aravaut, excusé de ne pouvoir nous y accompagner ?

— J’imagine que c’est précisément pour témoigner à nos youx de la sincérité tle scs excuses et de la réalité de ses motifs d’alors. IN’est-ce pas cela ?

— Non. Rien, au eonlrairo, no saurait lui être plus désagréable que notre présence à la Teste.

— Mais pourquoi ?

— Parce qu’il y vient rejoindre une femme que depuis huit

jours il attend d’un instant à l'autre. • , ,

— Uno femme ! répéta .M“c d'Ingrandc, dont l’étonnement redoublait à chaque parole de la marquise.

— Oui , une femme , celle-là même qu’il a suivie à Londres et à Druxellcs.

— Comment! cette chanteuse, cette Marianne ouMarianna?

— Ne l aviez-vous pas soupçonné?

Mme d’ingrande ne répondit point.

Elle fixa scs yeux sur ceux de la marquise.

— Par quel hasard, lui dcmanda-trclle, scmblez-vous si bien informée des actions de M. de Trémeleu?

La marquise de Pressigny laissa échapper uu sourire qui lui était particulier.

— Que vous importe, dit-elle, pourvu que mes renseignements soient exacts !

— Du mystère?...

— Peut-être ; mais n’allez pas m’en faire un i-eproche, puisqu’il s’agit du bonheur de votre fdle.

— Vous no faites rien comme les autres, ma sœur; et grâce à la manie que vous avez d’euveloppcr vos moindres actions, on serait presque tenté do croire à ce que M. de Trémeleu (lisait tout à l’heure.

— Que disait-il donc tout à l’heure?

— Ne VOUS en souvenez-vous déjà plus?

— Mon Dieu non! réiwndil la marquise.

— Il parlait d’un pouvoir occulte, d’une certaine police des femmes, organisée comme la police des hommes.

— Eh ! mais, cela ne serait pas si mal imaginé.

— Dans tous les cas, je vous suis reconnaissante de vos avis, reprit Mm» d'ingrande ; seulement, et jusqu’à de nouveaux éclaircissements, vous me permettrez de ne pas partager vos alacmes, que je trouve prématurées.

— .Soit, ma sœur ; attendez.

Les pas légers d’Amélie se firent entendre.

Elle reparut dans le salon, vêtue pour la mer, c’est-à-dire enveloppée d’un peignoir de couleur bleue, qui laissait soupçonner le sombre fourreau adopté généralement par les baigneuses. Et il fallait qu’Amélie filt bien jolie pour continuer à l’être sous ce disgracieux costume. En outre, son front était presque entièrement dérobé sous les ombres d’un grand chapeau de paille fabriqué à Panama, merveilleux travail d’une valeur de |)lus de deux mille francs, et qui avait coêté la vue à l’ouvrier qui l’avait tressé.

— Le canot nous attend, ma mère, dit-elle.

CHAPITHE III

Les audaces d’un homme timide.

Irénée de Trénieleu avait repris le chemin qui conduit à la Teste. 11 marchait assez rapidement, non pas qu’il eût hlUc d'arriver, mais les railleries et les insinuations de la marquise de Pressigny avaient touché juste. C’était effectivement pour rencontrer une femme qu’il était venu à l’improvistc s'enfouir dans ces landes de Gascogne qui, alors, comme nous l’avons dit, ne figuraient sur aucun itinéraire à la mode.

L’hôtel où il était descendu depuis huit jours ressemblait îi tous les hôtels de bains de mer. C’étaient les mômes traditions d’harmonie britannique, unies au môme mauvais goût de France. Décoré du titre superlativement ambitieux A' Hôtel du Globe et des Étrangers (que pensez-vous du : et des Etrangers?) cet établissement avait pour propriétaire un sieur Iluot, en qui la banlieue de Paris aurait à J^eine reconnu les capacités néccs- ^ saires pour un aubergiste.

Ï.A KRANC-M,\r.ONNERIE

Anjoiinl'lmi quo la Teslc-dc-Btich a reçu sa consécration, un j,'ranil nombre de maisons meulilées el de restauranls s’y soûl élevés; mais à l'époque où nous écrivons, riiùtcl de M. Huol, si médiocre (ju'il fût, était le seul où l'on pût décemment se commettre.

V! Hôtel du Globe el des Etrangers était situé sur la côte, où matin et soir des barques attendaient le bon plaisir des baigneurs.

Mais les baigneurs se faisaient rares, et, comme les années précédentes, la saison promettait de s’écouler au milieu de l’indilTérence unanime des touristes.

Ce jour-lh, cependant, en approchant de l'iiôtel, Irénéo crut apercevoir sur le visage de M. Iliiot, campé ficrement au seuil de sa porte, dos marques certaines de satisfaction.

Lorsque, h son tour, il aperçut Irénée, M. lluot accentua davantage encore son contentement ; il se frotta les mains, poussa des bouffées d’air et imprima à scs jambes de joyeuses saccades.

Irénée doubla le pas.

— Eli bien? demanda-t-il îiriiôlelier, quand il fut devant lui.

— Eh bien! M.dcTnimeleu, vous voyez un bomme qui peut enfin répondre il la question que vous lui adressez tous les jours.

Vous voyez un homme était la locution fiivorite du propriétaire de V Hôtel du Globe et des Étrangers.

— Il vient de vous arriver de nouveaux voyageurs? interrogea rapidement Irém’-e.

— Juste.

— Ab!... et combien?

— Deux seulement, un monsieur et une dame. Ce n’est pas beaucoup, mais les fortes clialcurs vont certainement m’en envoyer d’autres; d’autant plus...

— Leurs noms?

— D’autant plus, continua M. lluot, que vous voyez un

bomme qui, depuis un mois, fait mettre des annonces dans tous les journaux, dans la Guienne, dans le Mémorial bordelais dans la Sylphide de la Garonne. .

— Tirs-I)ien. Mais leurs noms? répéta Irénéo avec anxiété.

— Les noms tlo (jiii?

— De celte dame, de ce monsieur.

— üli ! s'éci'ia M. Huot, je ne les leur ai pas encore demandés ; demain, plus lard... il sera toujours temps. Ce sont des personnes de distinction.

Irénée, dépité, tourna le dos à M. Iluot.

— Est-ce tout ce que monsieur désire savoir? demanda celui-ci.

— Fuis(|ue vous n’avez rien de plus h m'apprendre ! réidiqua Irénée avec humeur.

— Vous voyez un homme au désespoir...

— .\h ! M. Huot, à quoi vous sert donc votre registre?

' — Il me sert à inscrire les noms des pcr.sonnes qui me font l’honneur de descendre chez moi. Mais monsieur comprendra facilement que je ne puis pas saisir les gens au déhotté. Un matlro d'hôlcl ne doit pas se montrer aussi rigoureux qu'un gendarme.

— ,\u moins, avez-vous vu ce monsieur et cette dame?

— Je n’ai pas eu ce plaisir. Vous voyez un homme qui se trouvait alors à Cujan, où j’avais été consulter un chirurgien de mes amis sur la rédaction de l’annonce que je fais mettre dans tous les journaux. Ce sont mes domestiques qui les ont revus : ils ont beaucoup de bagages. On leur a donné les chambres 7 et 8 sur le devant, celles qui ont un papier neuf et des commodes-loilclles.

Irénée interrompit M. Huot :

— Où sont-ils maintenant?

— Une heure environ après leur arrivée, ils ont demandé un canot.

— Un canot?

— Pour faire une promenade sur le bassin ; c’est assez 1 usage des voyageurs. Nous avons un nouveau tarif depuis quelques jours : pour la Pointe de r.\iguillon, 2 francs; pour la r.liapclle, aller et retour, 4 francs...

— Do quel côté se soiil-ils dirigés? ^

— Ma foi! vous voyez un homme qui n’en sait rien... Ah ! mais j’y pense! dit M. Iluot^n se frappant le front.

— Quoi donc?

— M. Blanchard était là quand ils sc sont embarqués; il n’a pas quitté l’hôtel d’aujourd’hui. 11 vous renseignera parfaitement.

— Croyez-vous?

— Vous voyez un homme qui peut vous l’affirmer.

Sans écouler cette dernière phrase, qui était h tous les discours de M. lluot ce qu’est un refrain h une ballade, Irénée s’empressa do gagner l’escalier du premier étage, où s’étendait le grand salon de YHôlel du Globe et des Etrangers.

Il y trouva M*. Blanchard qui se promenait de long en large.

M. Blanchard avait passé la quarantième année ; c’était un homme assez laid, mais sa laideur était celle des gens d’intelligence et de grande éducation. Au premier aspect on pouvait le prendre pour un Anglais, sur le calme de ses manières et le ton mesuré de sa conversation. On était détrompé bientôt par ses échappées; c’était tantôt un paradoxe inouï qui dardait une langue de vi()ère entre les flours de son honnête éloquence ; c’élail’sa bouche, jusque-là si candide, qui se desserrait pour mieux décocher l’épigramme sifflante ; c’était la vie extraordinaire qui se peignait tout à coup dans ses yeux bien français.

Il était un peu gros, mais son embonpoint n’avait rien de vulgaire, et son esprit original y gagnait un masque de plus.

A la vue d’Irénée, M. Blanchard tira un porte-cigares.

— Fumez-moi cela, dit-il en faisant craquer sous ses doigts un pur havane.

— Volontiers, répondit Irénée, mais à une condition

— Voyons votre condition ?

— C'est que cela ne vous empêchera pas de continuer à vous promener .dans celte chambre, si du moins tel est votre bon plaisir.

— Soit, dit M. Blanchard.

Et le parquet du salon recommença à gémir méthodiquement sous ses pas. - .

Ircnée était allé se jeter dans un fauteuil, en cherchant comment il pourrait amener la conversation sur les deux voyageurs nouvellement arrivés. Il connaissait la perspicacité de M. Blanchard, et il ne voulait pas l’éveiller tout d’abord.

Au dixième tour :

— Comment trouvez-vous ces cigares? demanda M. Blanchard.

— Délicieux ! parfaits !

— S’ils ne se recommandaient pas eux-mêmes, je pourrais vous raconter d’où ils viennent et vous initier aux ruses des forbans qui me les ont vendus ; mais ce sont des histoires que je réserve pour les fumeurs blasés.

Ayant dit, il se remit îi marcher.

Irénée le suivit des yeux, silencieusement, pendant cinq minutes.

Ces cinq minutes écoulées, il se décida à entamer l’entretien ; la commission .dont l’avait chargé la comtesse d'ingrande lui .servit d’entrée en matière.

— M. Blanchard ! dit-il en changeant de position sur son fauteuil.

— M. de Trémeleu ?

— Lojn de moi l’intention d’être indiscret; mais gageons que je devine ce qui vous préoccupe.

— Ce qui me préoccupe... maintenant? dit M. Blanchard, qui s’était arrêté tout à coup.

— Oui.

— Ma foi ! je suis curieux de mettre votre science à l’épreuve.

— C’est l’afTaire de deux mots, dit le jeune homme en souriant : je 5ors de chez M"™” la comtesse d’ingrande et de chez M“*' la marquise de Pressigny.

— Quoi! vous les connaissez?

— Depuis mon enfance.

— Bah !

— Siii8-jc bon devin ? -

— Kxccllonl, iM'pondil. M. l’ianclinrd, excellent! Mais alors, puisijiie CCS dames sont de votre eouuaissaiiee, vous pouvez me dire...

— Tout ce tjuc vous voudrez... et, plus parliculièrement, co que vous ne voudriez jias.

— Je comprends... elles vous ont parlé de moi.

— Mieux que cela, elles m’ont institué leur ambassadeur auprès de vous.

— Diable ! un ambassadeur ! Voyons vite les paroles que vous m'aj)j)oi'tcz.

— .Soyez assuré, d'abord, mon cher monsieur Blancbard, qu’en ce qui vous concerne personnellement...

— Hum! vilain début !

— Et que, i)our ce qui est de mon intervention dans cette circonstance...

— Vous êtes un charmant jeune homme, je le sais; mais le message, arrivez au message !

— Premièrement, les motifs de votre obstination éclrappent tout à fait à M'"' d’ingrande.

— Il n'y a rien de plus naturel, cependant : la .société de la Teste ne m’offre qu’une médiocre distraction ; la comtesse d’ingrande et la marquise de Pressigny sont, à ce qu’on assure, deux femmes d'un esprit fort distingué ; j’ai le plus vif dé.sir de les connaître.

— Voilà tout?

— Voilà tout.

— En tel désir, dit Irénée, n’a rien d’exorbitant, en effet; mais je crains pourtant qu’il ne vienne échouer contre leurs résolutions.

— Est-ce votre opinion ?

— C’est du moins co qu’elles m’ont donné à entendre ce matin.

— De sorte qu’elles me repoussent ?

— Non... elles vous ajournent.

— Comment cola? demanda M. Blanchard.

— C’est-à-dire qu’elles seront charmées en tout temps de vous recevoir soit à l*aris, soit à Ingrando, où leur salon est ouvert toute l’année ; mais qu’à la Teste vous tombez fatalement sous le coup de la loi qu’elles se sont imposée de ne recevoir personne. Couii)renez-vous ?

— Parfaitement, et je les remercie de leurs bonnes dispositions pour l’avenir, quoique je n’en userai sans doute jamais.

— Pourquoi donc? demanda à son tour Irénée.

— ‘Pour deux raisons : la première, c’est que je n’irai probablement jamais à Ingrando; la seconde, c'est qu’une fois à Paris j’aurai oublié la comtesse et la marquise. Leur connaissance n’a de valeur pour moi que dans ce désert.

— Ainsi... ?

— Ainsi j’en serai quitte pour chercher un autre moyen de me trouver avec elles.

— Un autre moyen ?

— Certainement. Me croyez-vous donc absolument dépoun-u d’imagination? Et ne peut-on s’introduire chez les gens autrement qu'en fra|)pant à leur porte ?

— Ma foi, j'avoue que jusqu’à ce jour je me suis contenté de ce procédc-là, les autres me paraissant trop exclusivement du ressort du théâtre et de la Gazette des Tribunaux.

— Allons ! dit M. Blanchard, je vois que de nous deux, c’est moi qui suis le jeune homme.

Il reprit sa promenade à travers la chambre.

Irénée s’approcha d’une des fenêtres, et ses regards interrogèrent l’étendue.

— Voyez-vous, reprit subitement M. Blanchard en revenant se placer devant Irénée, je tiens scrupuleusement à faire ce que j’ai décidé de faire. C’est une de mes principales règles do conduite, la principale vraiment. Mon grand souci a toujours été de me tenir parole. Je me jette à moi-môme des défis, que je ramasse intrépidement ; je m’appelle dans le champ clos de l’inusité et du difficile. La chose que, tout d’abord, j'hésite à accomplir, est justement celle qui va me séduire tout à l'heure. Vous auriez tort de voir de l'originalité là-dedans : il n’y a absolument que de l'esprit de suite, ce qui constitue le respect de la volonté humaine. Je suis aidé dans mon système jiar une

fortune suffisante, et mes désirs ne se meuvent que dans un milieu vraisemblable. On sait avec quel soin j’évite l’attention publique^ et tes elTorls que je fais pour dérober mes actes aux indiscrétions des journaux. Je ne loue pas de sailc de s{»eclacle à moi tout seul ; je ne me mets pas obstinément à la suite des dompteurs de bêles féimes, dans l’espérance de les voir dévorer par leurs pensionnaires; je n’ai pas fait tailler de montagne à mon image ; je n’ai juis pris le turban comme M. de Bonneval, je n’ai mis le feu à aucun temple; enfin, je suis ce que l’on appelle un homme de la vie privée, et c’est exclusivement dans la vie privée que je cherche mes sensations. Je ne tiens pas précisément à me divertir, ce serait là l’indice d’une ambition démesurée, mais je tiens à ne pas trop m’ennuyer, ce qui est plus modeste. Les jouissances matérielles ne sont que secondaires pour moi ; c'est dans l’ordre spirituel que s’agitent la plupart de mes caprices. En voulez-vous un exemple? Un soir, dans un salon où cinquante personnes environ étaient réunies, je m’amusai à penser tout haut. Rare jouissance, n’est-ce pas? plaisir inestimable ! Un quart d’heure après, un domestique vint me présenter mon chapeau, et j’avais dix duels sur les bras pour le lendemain. Je n’avais fait autre chose cependant que de dire à quelques femmes qu’elles étaient laides et à quelques hommes qu’ils manquaient d’esprit.

irenée ne put s’empêcher de rire.

— H est à regretter, dit-il, qu’IIoffmanii ne vous ait pas connu.

— Pourquoi?

— Parce que bien certainement il aurait fait de vous le héros d’un de ses contes.

— M. de ïrémeleu, vous êtes comme tout le monde voti-e jugement s’arrête à la superficie. Vous me faites l’honneur de me trouver fantastique parce que j’outre le naturel. La science magnétique a été bien plus loin que moi dans la manifestation des phénomènes de la volonté.

— La science magnétique, oui. Mais en agissant tout éveillé, comme vous faites, les obstacles doivent se dresser devant vous à chaque pas.

— A chaque pas, c’est vrai, et c’est ce qui donne à ma vie

celle animation, cet imprévu que vos usages sc font une loi d’exclure? Ainsi, croiricz-vous que mes souhaits les plus simples sont ceux dont la réalisation est la plus difficile? Il faut que je vous cile un fait à l’appui. Je n’aime pas à dîner seul. Arrivé de la veille seulement dans une ville de frontière, il y a deux ans, et n’y connaissant personne, je résolus d’invi 1er à ma table le premier individu que je rencontrerais. C’était bien simple, n’est-ce pas? Dans cette intention, j’allai me poster sur le cours le plus parcouru, et là, j’accostai successivement plusieurs particuliers dont le costume et la physionomie me semblaient de tout point convenables. La plupart me refusèrent avec politesse, non sans dissimuler cependant certaines nuances de surprise ou de méfiance ; ils alléguaient, les uns une invitation antérieure, les autres des habitudes de famille dont ils ne pouvaient se départir. Un d’entre eux, plus ouvert et plus expansif, voulait à toute force m’emmcnei; chez lui, ce qui était le contraire de mon projet, ainsi que je lui en fis la remarque. Ne réussissant pas auprès des gens de condition, ou que je jugeais tels, je crus nécessaire de descendre d’un échelon et de m’adresser aux classes dites excentriques : professeurs aux habits négligés mais noirs, rêveurs en plein air, bohèmes mélancoliques n’ayant conservé de dignité que sur le front. Eh bien ! je fus encore refusé par ceux-ci, oui,, refusé : ici par orgueil, là par humilité. Le plus pâle, le plus jaune, le plus amaigri de ces oisifs du pavé, celui dont les coudes avaient le plus de mailles à jjarlir avec l’infortune, me répondit en baissant les yeux, et avec l’accent d’une jeune vierge ; « Monsieur, il n'y a pas un quart d’heure que j’ai dîné. » Une grande stupeur me saisit. Mais je me remis bientôt, et je lui offris un cure-dent.

— Oh ! c’était cruel !

— Que voulez-vous ? je commençais à être irrité de cette accumulation de résistances. Le plus raisonnable de tous ces drôles ne consentait à accepter mon offre qu'à la condition d’aller quérir sa femme, sa belle-mère et scs deux enfants, pour leur faire partager celte bonne fortune. Je lui tournai le dos. Cependant mon appétit me pressait. De guerrejasse, j allaj droit à un commissionnaire qui se trouvait planté au coin d’une rue, un digne Savoyard en veste de velours vert. « Veux- lu

dîner avec moi? lui dis-je l)riis(iuement. — Volontiers, mon bourgeois, si c’est vous qui payez, me rcpondit-il d’un air réjoui. — Allons, viens tout de suite ! — Excusez, mais je ne peux quitter mon poste avant la nuit; c’est comme une faction, ça, c'est sacré. Dame! on a la confiance du quartier, cl on se doit à scs clients. — Mais la nuit, m’écriai-je, c’est dans ilcux heures ! — Possible. On |x;ut venir me chercher d'ici là pour une commission, une malle à porter, un voyageur à conduire, cl je perdrais la pratique de I hélel. Les all’aires avant les plaisirs. — Tn le foras remplacer. — 11 n'y a ])as moyen, bourgeois ; j’en suis fôché pour, moi comme pour vous, mais c'est deux heures à faire, je ne sore pas de là. — Tu boiras du champagne à l’ordinaire. — Dravo ! mais à la nuit. — Tu mangeras tout ce que tu voudras. — Très-bien ! mais dans deux heures; bah! deux petites heures sont bientôt passées, bourgeois, et vous n’en aurez que pins d’api)élit. — Mais non ! — Alors, n’en ])arlons plus. * Ma confusion était à son comble ; enfin, croyant avoir trouvé un moyen Iriompbanl : « Écoute, lui dis-je ; pendant les deux heures qui vont s'écouler, lu ne peux guère espérer avoir plus de quatre commissions à faire ; mettons ces quatre commissions, l’une dans l’autre, h trois francs chacune : cela ferait douze francs, n’est-ce pas ? voilà un louis, quille ton coin de rue, cl viens-t’en dîner avec moi. » A ces mots, mon Savoyard devint pouiqu'c de colère : « Je n’acccple d’argent, s’écria-t-il, qu’en échange de mon travail, et' je ne veux pas être payé pour m’amuser ! Si vous n’avez pas autre chose à faire qu’à vous moquer de moi et à m’humilier, vous lX)uvcz passer votre chemin. — Ah ! parbleu, lis-je à mon tour, exaspéré, je suis bien libre de t’employer à ma guise, pourvu que je te i)aye ; suis-moi ! » El je l'empoignai au collet. — « Dourgeois, pas de violence, me dit-il, ou je cogne ! — Don ! j’en ai mis à la raison bien d'autres que loi. — Parole?... s Et nous voilà nous boxant sur la voie publique, comme au bon temps de lord Seymour ; à la mâchoire, au front, à la poitrine, comme cela et puis comme cela. Drcf, il fallut nous séj)arer. La fatalité était sur moi. J'eus un doigt meurtri, et je dînai seul.

— C’est jouer de malheur, en efi’ct, dit Ircnée qui n’écoutait qu'à demi.

— De toutes mes mosaventurcs, reprit M. Blanchard, celle-là est la plus humiliante sous sa frivolité. D'ordinaire, je réussis dans tout ce que je tente. Le monde, peu fait aux agressions spontanées, ne m’oppose que celle résistance involontaire qui naît de l’étonnement. Et savez-vous (l’où me vient cette résolution, cette témérité constante?

— Ma foi, non !

— D’un excès de timidité.

Irénée lâcha successivement trois ou quatre bouffées de cigare, et ne répondit point. 11 commençait à craindre que son interlocuteur ne se moquât de lui.

— Personne, continua M. Blanchard, n’a souffert plus que moi de cette timidité maudite, qui a empoisonné mon enfance et ma jeunesse. Les sauvageries précoces de Rousseau, les puérilités de Sterne n’approchent pas de tout ce que celle maladie étrange m’a fait ressentir de douloureux et d’horrible. Comment vos médecins n’ont-ils pas encore écrit un livre sur la timidité? Ils ne savent donc pas que, chez beaucoup de sujets, c’est l’avant-courrière du suicide, du crime ou de la folie? J’ai vécu jusqu'à vingt-cinq ans avec cette lèpre inexplicable, et le récit des efforts surhumains que j’ai faits pour m’en débarrasser remplirait des in-octavo. Ah ! l’on croit que la physiologie a tout dit! Moi qui devenais rouge comme un soleil couchant dès qu’un mot m’élait adressé ; moi qui, dans ma gorge étranglée, ne pouvais trouver une syllabe en réponse à la moindre interrogation, je me suis ordonné de prendre tout à coup la parole au milieu des sociétés les plus imposantes et les plus nombreuses. Un regard de femme m’interdisait, un frôlement de robe me faisait fuir ; je me suis imposé la tâche d’aller hardiment au devant des femmes, de les regarder en face et fixement, dussé-je en pleurer; de leur présenter la main, et même de leur serrer les doigts, dussé-je en mourir de confusion ! El plus j’excitais de surprise par ces actes imprévus, plus je m’applaudissais de mon triomphe sur moi-même. J’avais du sang dans les yeux, mille crampes et mille convulsions dans le corps ; mais j’allais toujours, m’obéissant avec une frénésie impitoyable. Bien des fois je me suis évanoui, bien des fois la nature a trahi mon courage, mais c’était du moins en pleine lutte que je succombais.

LA FRANC-MAOONNERIE

Ircnéc tlil :

— C’est la première fois (juc je vois re])résenler la tiinidilé avec des couleurs aussi âpres.

— 11 n’est pas d’actes insensés que je n’aie accomplis, à celle époque, pour dompter ce mal bizarre, ironique, qui martèle sans profit toutes les fibres de la sensibilité, qui use inutilement toute énergie, qui détourne toute volonté, et dont sont mortes, j’en suis certain, bien des natures énergiques, pour qui la timidité a été ce qu’est une paille dans une barre de fer. Figurezvous donc ; sentir sa télé pleine d’éloquence, son cœur plein de passion, être capable de tous les héroïsmes, de toutes les grâces, de tous les esprits, ratfoler des aventures, savoir que chez soi, en présence de sa glace, on a l’élégance de Molé et de Brummel, s’éblouir du feu de ses propres monologues... El puis, vienne un témoin ou deux, plus rien, mais absolument rien ! Posséder les facultés les plus rares, et ne pouvoir toucher le ressort qui mettrait en jeu ces facultés. C’est plus que dérisoire, c’est infernal. Aussi, croyez-moi, l'homme qui réussit à étouffer la timidité entre scs bras, cet homme-là ne devra plus rien redouter au monde. Je vous parlais tout à l’heure des actions insensées que j’ai commises pour atteindre à ce résultat. Savez-vous qu’il m’arrivait quelquefois de monter dans la première maison venue, et, là, de frapper à une porte quelconque, d’entrer chez des gens que je no connaissais pas, de m’y asseoir et de causer de tout ce qui me passait par la tète ! Ah ! certes, la volonté n’est pas un mot, je l'ai expérimentée de toutes les manières ; j’ai compris tout ce qu’avaient coûté au prince de Bénévent son masque pâle et son sourire glacé. Entre les hommes et moi, j’ai chassé les ombres que la timidité avait élevées patiemment et traîtreusement.

Pendant que M. Blanchard parlait ainsi, Irénée s’était penché sur l'appui de la fenêtre.

Il suivait avec attention la marche de deux barques, qui semblaient se diriger vers \ Hôtel du Globe et des Étrangers.

En ne se voyant plus écouté, M. Blanchaixl regarda Irénée pendaiu quelques minutes, silencieusement; puis, allant à loi, il le loucha légèrement à l’épaule, comme on fait pour une personne que l’on veut réveille)’.

— Oh! pardon! s’écria Irénéc confus.

— Vous ôtes distrait, dit M. Blanchard.

— Exciisez-moi; mais si vous saviez...

— Si je savais?

— Tenez, apercevez-vous ces deux barques, Ik-bas?

— Oui ; elles voguent de concert et vont sans doute aborder en face de nous.

— Eh bien, dans l’une de ces deux barques probablement il y a ma vie.

— Parlez-vous sérieusement?

Irénée, pour toute réponse, se retourna vers M. Blanchard et lui tendit une main qui bridait.

— Eh mais! dit M. Blanchard en se penchant. lui aussi à la fenêtre, l'une de ces deux barques est celle de riiôtcl.

— Vous en êtes sûr ?

— Parbleu ! elle emportaitd’ici, il y a quelques heures à peine, une femme très-jolie qu’accompagnait un jeune homme. Je me suis croisé avec eux dans l’escalier, et j’ai même surpris ces paroles : Souffrez-vous toujours autant, Marianim?

— Marianna !

Après avoir répété ce nom , Irénéc ne quitta plus des yeux les points que traçaient les deux voiles sur le bassin.

, Debout derrière lui, M. Blanchard attendait.

— Je reconnais le canot de l’hôtel , en effet, murmura Irénée ; mais alors c’est bien extraordinaire...

— Pourquoi donc?

— C’est que , si je ne me trompe pas, l’autre canot est celui de la comtesse d’ingrande.

— De la comtesse ?

— Oui, je distingue maintenant la bande bleue.

Ils se turent d’un commun accord, pendant que les deux embarcations continuaient de s’avancer parallèlement.

Elles ne furent bientôt qu'à une faible distance de terre.

Alors Irénée, tressaillant, s’écria :

— Ah ! mon Dieu !

— Qu’avez-vous? demanda M. Blanchard.

— Ne voyez-vous pas, étendu au fond de cette barque, quelque chose de blanc?...

U2 LA PRANC-HAÇONNERIE

— AUoudez. Oui. Comme qui dirait une femme... une femme dvanouie...

— Marianna, sans doute ! Il lui sera arrivé quelque accident. Vouez ! venez !

Il s’élanga, éperdu.

M. Blanchard le suivit, après quelques secondes de réflexion; car la réflexion ne jierdail jamais ses droits chez M. Blanchard.

Les deux barques allaient aborder.

Au fond de la première, on apereevait distinctement une . femme couchée , aux vôlementè humides , la tête reposant entre les mains d’un jeune homme.

Ce fut à cette barque que courut immédiatement Irénéo de Trémcleu.

A peifie le plus figé des rameurs qui la conduisait eut-il sauté sur le rivage pour la faire avancer , qu’il .so sentit saisir au collet.

— Oh ! s’écria-t-il avec humeur en se retournant , qu’est-ce donc qui vous prend, M. Irénéo?

— Cette femme... réponds... c’est toi , Péché , qui l’as conduite... d’où vient son évanouissement?

Le Testérin qu’on appelait Péché, et qui ressemblait à un dogue hourrii, répondit avec un haussement d’épaules :

— Ah bah ! une misère. Il faut toujours que les femmes s’évanouissent, vous savez. Celle-ci a été effrayée par les crabes qu’elle a vus dans mon 'bateau. Elle s’est reculée trop brusquement et elle est tombée à l’eau, presque ù la hauteur du cap Ferret.

— Mais c’est un des endroits les plus dangereux du bassin.

— Je crois bien. Aussi nous a-t-elle donné un fier mal pour la repêcher, ün instantnous avonscruque nous n’en viendrions pas à bout, et sans mademoiselle d’Ingrando...

— Mademoiselle d'ingrande ?

— Oui ; cette brave petite s’est jetée à la nage , au risque d’être engloutie par les tourbillons, et, en trois tours do bras, elle vous l’a ramenée par la ceinture. Je dis qu’il était temps.

Péché attira la barque avec les deux mains, et la fit échouer sur le sable.

Mai'ianna n’avail pas cncoro ouvorl les yeux. Le jeune homme qui l’accompagDail, la prit clans scs bras avec pixicaulion, aide du second rameur.

Lorsqu'il eut touché terre, il .sc trouva face à face avec Iréiiéc.

Il s'arrcla.

— Vous ici, monsieur ! dit-il.

— Ne vous attendiez-vous donc plus h mo revoir ? répondit Iréuée.

— Le moment et le lieu seraient mal choisis pour une discussion,vous le comprenez :'je ne doute pasque vous ne me fournissiez l'honneur d'une iirochainc rencontre. A bientôt, monsieur, h bientôt.

— Et si la vie de Marianna est on danger, malheur à vous ! lui cria Iréuée.

Le jeune homme allait répliquer; — mais rappelé aux devoirs do sa situation par un mouvement de Marianna, il sc dirigea promptement vers fliôtel avec son fardeau.

M. Blanchard avait comprimé le bras d’Irénée, en lui recommandant la prudence.

Mais sa recommandation arrivait trop tard ; placées dans.la seconde barque, madame d'Ingrandc, la marquise de Pressigny et Amélie avaient assisté à cette scène rapide; et si les paroles n'étaient point parvenues jusqu’à leurs oreilles, du moins aucun des mouvements, aucun des gestes des deux interlocuteurs n'avait été perdu pour leurs yeux.

— Ma sœur, commencez-vous à être convaincue? murmura la marquise à l'oreille de madame d'ingrande. .

Celle-ci ne répondit point.

Malgré son trouble, Irénéc comprit qu'il ne pouvait se dispenser, sans manquer aux convenances, d'aller saluer la comtesse et de féliciter Amélie sur le courage qu'elle venait de déployer. C'est ce qu'il fit avec une gauchérie et un malaise qui n'échappèrent pas aux trois femmes.

Il termina en leur demandant si elles ne comptaient pas mettre pied à terre.

— Non, répondit la comtesse ; il nous suffit de savoir qae

lik LA FRANG-MAÇONNERIE

cette personne est en sArelé. A propos, trcnée , vous pouvez l>ent-t‘tre nous dire qui elle est?

— Moi, madame?... balbulia-t-il.

— N avez-voiis pas adressé la parole au jeune homme qui raccompafrnail ?

— En eflet ; je m’informais à lui, je...

— Estrce sa femme ou sa sœur?

— Elle vous l'apprendra sans doute elle-même en vous faisant sa visite, dit Irénée avec ed’ort.

— Quelle qu’elle soit, ajouta la marquise de Pressigny, n’estce pas qu’elle est belle ?

11 tressaillit, mais demeura muet.

— Rentrons, dit madame d'ingrande.

Et, saisissant tout à coup sa lillc entre scs bras , elle l’embrassa brusquement sur le fronl.

A celle marque do tendresse, incompréhensible pour elle, Amélie leva sur sa mère ses grands yeux étonnés, pendant que la barque s’éloignait dans la direction de la Pointe du Sud.

11 ne resta plus sur la plage qu’lrénée et M. blanchard.

Irénée, dont le trouble avait fait place à une sombre rêverie, paraissait avoir oublié qu'il eêl un compagnon. Il ne sortit de cet état que lorsque M. Blanchard , qui jusque-là s’élait tenu dans la plus grande réserve, l’engagea amicalement à regagner \ Hôtel du Globe. — Irénée le regarda alors avec fixité, et, cédant à une pensée soudaine ;

— Voulez-vous , lui dit-il, que je vous présente demain à M“>o d’ingrande et à M>“o de Pressigny ?

— Plus que jamais, répondit M. blanchard; mais qu’allczvous me demander en échange de ce service?

— Peu de chose.

— Encore...

— La grAce de me servir do témoin , d’ici à ((uelques jours probablement.

— ün duel?

— Un duel, dit Irénée.

— Avec qui ?

— Est-ce que vous ne m’avez pas entendu tout à l’heure échanger des paroles avec un jeune homme ?

ZlÔ

, — C’csl vrai. Son nom?

— Pliilippc Boyle.

— Pliilippc lieyle... j'ai vu cc nom quelque part... Ah ! n’apparlienl-il pas à la diplomatie ?

— L’année dernière, il était attaché à une ambassade, je crois, ou h un consulat.

— Monsieur de Trémcleu, j’accepte la proposition que vous venez de me faire. Il importe donc qu’aucun malentendu ne se glisse entre nous : demain, vous m'introduirez chez la marquise de Pressigny, chez la comtesse d’ingrande...

— Demain, afllrma Irénée.

— Et après-demain ou un autre jour, je me mets à voire disposition pour toute rencontre avec M. Philippe Beyle.

— C'est convenu.

— Très-bien; seulement, ces clauses une fois arrêtées, il me reste encore à exprimer un vœu. Oh ! un vœu bien simple et tout naturel. La droiture de votre jugement me lærinet de croire que vous ne refuserez pas d’y souscrire.

— Voyons, monsieur.

— Bien que je ne doute eu aucune façon de la justice de votre cause, il est cependant de ma conscience et de ma responsabilité de vous demander l’historique de vos dissensions avec M. Philippe Beyle. Soyez tranquille , je ne vous ferai aucune déclamation contre le duel. Je remplis une formalité, pas autre chose. J’ignore quelle opinion aura éveillée en vous notre entretien de tout à l’heure; quelle qu’elle soit, sachez qu'il est certains principes d’humanité, certaines lois morales que je regarde comme inflexibles, et desquels je ne me suis jamais écarté.

Irénée garda le silence pendant quelque temps.

— Vous avez raison, dit-il à la lin; et, malgré tout ce qu’un tel récit ranimera en moi de souvenirs douloureux , malgré la rougeur qui pourra me gagner le front lors de quelques épisodes, c’est une confidence que je vous dois, je le sens, et qu’à votre place j’eusse provoquée ainsi que vous venez de le faire.

Une poignée de main fut échangée.

— Montons dans nia dianibre, ajouta Irénéc ; nous y serons plus à noire aise qu'ici.

Ils quillaient la plage, lorsque Irénée s’entendit appeler à quelques pas.

C’était le batelier connu sous le nom étrange de Péelié-

— Eli bien, que me veux-tu? dit Irénéc,

' Se tournant vers M. Blanchard :

— Éles-voHs curieux de connaître un sorcier testéi'in, un jeteur de sorts, un paysan à maléfices? Tenez, regardez-moi cette facc-là.

Péché sortait en ce moment de son bateau, où il était resté pendant toute cette conversation.

Il souriait, mais comme sourient les paysans quand on so moque d'eux.

Son visage, qui avait la lôtecouléur brun-rouge d’une pomme de pin, offrait un amas de rides qui le constituait en état de grimace permanente.

C’était pourtant un homme dans la force de l’ôge, trapu, musclé comme un triton de Rubens; mais sa lutte quotidienne avec les éléments l’avait revêtu d’une écorce qui semblait ne plus appartenir à l’esiièce humaine.

Son costume était simple : une chemise bleue cl un pantalon de toile, retroussé sur le genou. Pas de chapeau : sa crinière 'épaisse lui en tenait lieu.

— Faites excuse, dit-il en s’approchant d’Irénée ; mais comme vous paraissez connaître celle jeune dame, j’ai supposé que vous consentiriez peut-être à vous charger d’une commission auprès d’elle.

— Une commission? de toi? fit Irénée.

— Oh ! il no s’agit que de lui rendre cet objet que je viens de trouver dans mon bateau.

En même temps. Péché présentait un de ces petits livres reliés en chagrin et connus sous le nom de carnets anglais.

Irénée le prit ; mais, s’adressant au batelier :

— Qui le dit que cet objet appartient plutôt à elle qu’à lui? - — C’est que la dame écrivait dessus, quelques minutes avant de tomber dans Tenu,

— J1 sufllt, (lit Ircnce en introduisant le petit portefeuille dans la poche de son gilet.

M. blanchard ol>scrvait attentivcmentrcxprcssion maliciciiso (|iii faisait hriller l’œil du Tcstérin.

Il voulut riiiterioger à son tour.

— Un mot encore, brave homme, lui dit-il.

— A nioi, monsieur?

— A vous. Pourquoi ne trouvez-vous pas préférable de rendre vous-mèmc ce carnet aux mains de ses véritables i)i’opriétaires ? En agissant autrement, et en employant un intermédiaire, vous vous privez peut-être d’une récompense méritée.

Péché fit un mouvement et regarda M. Blanchard; puis, avec un ricanement grossier :

— .Ma foi, monsieur, répondit-il, s’il est vrai que je soissorcier, comme disent les autres, je crois bien que vous êtes un peu de ma famille. Mais h bon chat, bon rat. Qui est-ce qui vous dit que ce <juc j'ai fait ne me vaudra pas deux récompenses au lieu d’une?

■M. blanchard eut un geste de dégofit.

— Après cela, continua sournoisement Péché, si M. deTrénicleu pense comme vous, il n’a qu’îi me rendre la chose...

.Sa main so tendait déjà pour ravoir le carnet. ^

— Non, dit vivement Irénée; tu as bien agi, et en voici la preuve.

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