CHAPITRE V
Pensées de Harianna.
Co récit, où nous n’avons épargné ni les réflexions personnelles ni les détails que comporte notre privilège de conteur, fut fait d'une manière beaucoup plus succincte à M. Blanchard par Irénée ; en revanche, il fut complété par l'expression du visage, par le geste et par ces intervalles de silence qui attestent la solennité et la profondeur d'un sentiment.
Irénée termina ainsi :
— J'arrivai à Paris pour assister aux derniers jours de mon père, frappé d'une paralysie. Ma douleur devait être exclusive, elle le fut. Puis vinrent les tracas de la succession; ma présence n'élail pas seulement nécessaire, elle était indisiiensable. Bref, trois mois s'écoulèrent, pendant lesquels il me fut impossible de songer à mon engagement envers M. Tleyle, car ce n'étaient pas seulement mes intérêts qui se débattaient chez les gens d’affaires, c’étaient aussi ceux de mes proches. Au
l)oul (lo ce laps do lcin|)s, j’écrivLs, je pris des informalioiis, ' je sus que Marianna et lui avaient quitté Bruxelles et qu’ils voyageaient ensemble. Crk'e à un valet de chambre que je mis sur leurs traces, j’appris qu’ds devaient passer un mois ' aux bains de mer de la Tesle-dc-Bucli. J'ai pris les devants et suis venu y attendre mon adversaire. Le reste vous est connu.
Depuis qu’il écoutait et qu’il regardait ce jeune homme, l’attitude de M. Blanchard était devenue sérieuse et réfléchie.
— Je vous ai promis de vous servir de témoin, lui dit-il ; je vous en servirai. Vous devez vous battre , je le reconnais ; en conséquence, demain j’irai trouver M. Philippe Beylc.
Fl se leva.
— Toutes armes vous sont hidifférentcs , n’est-ce pas? ajouta-tril.
, — Absolument.
— A demain done, et... préparez ma présentation chez M”'* d’ingrande et de Pressigny, dit-il en souriant; vous savez combien j’y tiens.
Il se retira sur ces paroles.
Demeuré seul dans sa chambre, Frénée se souvint du carnet anglais qui lui avait été remis par le batelier Péché. Ce carnet appartenait en etfet à Marianna ; ses initiales étaient gravées en or sur la reliure ; un petit crayon le fermait, comme un verrou ferme une porte. Irénée tira le verrou. Tout scrupule lui semblait puéril dans les circonstances suprêmes où il se trouvait; et, au moment d’exposer sa vie pour une femme adorée, il ressaisissait d’elle tout ce qu’il pouvait en ressaisir.
Il ouvrit donc le carnet, sans hésitation, mais non sans émotion. C'était comme un dernier entretien qu’il allait avoir avec Marianna ; c’était sa pensée avec laquelle il allait communiquer pour la dernière fois.
Ses yeux se mouillèrent lorqu’ils reconnurent Técriturc.
Comme tous les petits cahiers de ce genre, ce carnet était une sorte de journal intime, où, parmi des dates insignifiantes et des adresses de fournisseurs, se rencontraient par intervalles des pensées écrites sous 1a fièvre des plus douloureuses impressions. Nous n’en détachons que les plus caractéristiques.
LA FBANC-M AÇONNERIE
« Liège, 3 avril. — Ce soir, aprt'-s mon quatrième acte des Huguenots, j'ai éU; rappelée, et on m'a jeté une riche couronne sur chacune des feuilles de laquelle était inscrit un de mes rôles principaux. 11 y avait k»n^"tem|is que je n'espérais plus un semhlahlc trioinpdic. Philippe était là, dans une stalle qu'il n’a pas quitk'C de la soirée. Combien j'étais heureuse! C'est sa présence qui m'a électrisée.
» Mardi. — Ph. est singulier dejuiis quelques jours. J’ai une peur effroyable qu'il ne soit pas jaloux. Hier matin, il a vu sur ma cheminée ce bouquet véritablement merveilleux que m’a envoyé le banquier N. 11 m’a questionnée à ce propos, mais sans passion, en badinant avec ma chienne, et visiblement peu soucieux de mes réponses. A déjeuner, cependant, il est revenu surlcboiiquet, comme par un remords de politesse; mais alors, par un contraste trop grossier pour que j'aie pu en être dupe, il a été sarcastique, inquisiteur, blessant.
ï Non, il n’est pas jaloux, il n’est que taquin.
» Le 12. — Dans un an, je n’aurai plus de voix. Il m’a été imjwssiblc de finir A''oma vendredi; on a dû baisser le rideau. Nous partirons pour l’Italie, c'est convenu; on dit que c’est le pays des miracles. L’Italie ou toute autre contrée, que m'importe, pourvu qu’il ne me quitte point ! s
■Venaient ensuite des notes de voyage, un itinéraire.
Aux derniers feuillets seulement, le journal intime recommençait, mais sans dates cette fois, sans indication de lieu. L’écriture hûtive, égarée, des phrases sans suite, accusaient de violentes secousses morales,
» ... Si j’avais à me venger d’un homme, je me garderais bien do le faire mourir.
» — Quelle scène affreuse ! Il m’a brisée par ses paroles amères et emportées. La coupe était trop pleine : le flot do ses ennuis et de ses lassitudes a débordé enfin. Qu’il m’a fait souffrir !
» — Je me croyais bonne ; me serais-je trompée jusqu’à présent? Le malheur a révélé en moi des abîmes de cruauté. Mes nuits, si calmes autrefois, ne sont rcm])lies maintenant que de rêves atroces; je me complais dans des images de supplice. Qu’est-cc que cela veut donc dire? Mon Dieu! si
VOUS avez condamné mon cœur, sauvez du moins ma pauvre lèto !
» — Cet homme est pire que le bourreau. 11 a des réactions inattendues. Depuis la scène do l’autre jour, il est devenu froid, presque automatique. J’ai voulu me jeter à ses genoux et les embrasser ; je ne sais quelles ptmjles il m’a adressées, mais il a souri, et il a sonné un domestique en lui disant que j’étais indisposée. Je crois que j’aimais mieux encore sa rage et ses yeux pleins d’éclairs me lani,'anl l’insulte!... »
Des mots interrompus, presque effaces;
« — Et cependant, si je voulais !... un pouvoir immense... une vengeance certaine... ou plutôt toutes les vengeances !... et pour cela, rien qu’un mot à dire, rien que ma volonté à m.anifesler!... des moyens d’action sans bornes... Oh! fasse le ciel que je n’en use jamais!...»
C’étaient les dernières lignes du carnet.
Lignes étranges, qui firent rêver longtemps irénee, et qu’il finit par attribuer à un désordre d’esprit.
— Pas un mot pour moi! pas un souvenir! murmura-t-il avec abattement.
L’heure du dîner était venue.
Irénée descendit à la table d’hôte, où il trouva M. Blanchard on train de parler franc, c’e^-à-dire , de déclarer le potage une dérision, le vin une piquette et l'hôtelier un imbécile.
— Monsieur, vous voyez un h’omme confus..., répétait M, Iluoten s’inclinant.
Philippe Beylc et Marianna ne parurent pas à la table. Ils s’étaient fait servir dans leur ajipartement. On sut de l’hôtelier que la jeune femme était à peu près rétablie, et que, selon toutes les probabilités, elle pourrait paraître aux fêtes du lendemain, peut- être même au concert et au bal qui devaient suivre les régates
• Car il V avait le lendemain régales et bal à la Teste-dc- Duch.
CllAIMIUE VI
La course aux cchasscs.
Le lendemain, dans la matinée, la voilure de X Hôtel dtt Globe emmenait Marianna vers la pointe du Sud, où nous savons que demeurait la comtesse d’ingrande.
Marianna était seule.-Cet aveu de sa position équivoque la fit > recevoir froidement par la comtesse ; mais Marianna s’y attendait et ne fui pas surprise.
La seule chose qui aurait pu la surprendre, et la seule précisément qu’elle ne remarqua pas, c’était l’exlréme attention avec laquelle la marquise de Ih-essigny l'examinait de la tête aux pieds. Il entrait évidemment plus que de la curiosité dans le regard lin et patient dont l’enveloppait la douairière.
Marianna fut simple et digne dans l’expression de sa reconnaissance i)oiir Amélie; les paroles quelle trouva gagnèrent le cœur de la jeune fdle qui, sans le regard impérieux de sa mère, lui aurait tout de suite tendu la main.
— Vous m’avez sauvée d’un grand péril, lui dit Marianna, du plus grand de tous, à ce qu’on préteiTd, de la mort; je
(lois VOUS en remercier, bien que je n’aie guère de motifs de tenir à la vie, mais parce que vous avez fait entrer en moi une affection nouvelle et respectueuse.
Elle ne prolongea pas sa visite au delà de quelques minutes ; après s’èlre levée, elle s’adressa encore à Amélie ;
— Mademoiselle, j’ai toutes les superstitions d’une enfant du peuple : et, si petite que soit la place que je doive occuper dans votre souvenir, si grandè que soit la distance qui nous séparera toujours, je croirais ne pas vous avoir exprimé ma gratitude si je ne vous en laissais un témoignage.
— Un témoignage ? mmanura la comtesse d’Ingrandc.
— Oh ! madame, dit vivement Marianna, vous ramasseriez bien un coquillage sur le bord de la mer, vous permettrez bien à votre fille de recevoir ce joyau, qui ne vaut quelque chose que par son origine.
Et elle présenta humblement à Amélie une petite cassolette d’un travail très-simple, en effet, mais exquis.
Amélie la prit, après avoir consulté de l’œil sa mère, dont elle considéra le silence comme une permission.
— Quelle est donc l’origiue de cet objet? demanda la marquise de Pressigny, s’emparant de la parole pour la première fois.
C’est un des princes de l’art, c’est Rossini qui me l’a donné cet été, après une représentation de la Semiramide, où on l’avait entraîné presque par force.
La m^me commotion se produisit à la fois chez la comtesse et chez la marquise.
— Ce qui rehaussait ce don dans l’esprit du maestro, continua Marianna, et ce qui le rendait doublement précieux, c’est que celte cassolette avait précédemment appartenu à la Ma» Hbran.
— Ma fille ne connaît pas la Malibran, madame, dit la comtesse d’ingrande.
Marianna rougit légèrement.
Elle se tourna vers Amélie.
— La Malibran, lui dit-elle avec un accent triste, était une de ces pauvres femmes dont le ciel fait l’ftmc visible comme la lumière d’une lampe, et qui n’ont de génie qu’à la condition
74 ’ LA FRANC-MAÇONNBRIE
(l’en mourir bien vite. C’élaii une cantatrice, mademoiselle l'eut-èlro, lorsque quelques ann(3es auront ajouté à votre beauté, entendrez-vous résonner ce nom dans les salons qui vous attendent ou dans les loj,'Cs armoriées du Théùtre-ltalien; ne craignez pas de prêter l’oreille : ce nom ne réveillera autour de vous que do touchants souvenirs et de douces sympathies ; o’estle privilège de ces femmes qui marchent si courageusement de la ranqje à la tombe. Alors, mademoiselle, vous à qui toutes les félicités de ce monde doivent rendre la bienveillance facile, daignez vous rappeler celle dont vous avez conservé la vie, et au nom glorieux de la Malibran joignez quelquefois le nom indigne de la Marianna.
— La Marianna! répéta brusquement madame d’ingrande.'
El son regard alla frapper celui de la marquise de Pressigny,
qui souriait, comme si elle se fiït altendue à cette révélation.
— Vous êtes la Marianna... la chanteuse Marianna? répéta M“* d'ingrande.
— Oui, madame, répondit Marianna étonnée.
Marianna s’était levée, avons-nous dit ; elle allait se retirer, .orsque M“* d’ingrande se levant à son tour, et de l’air de quelqu’un qui prend une décision, lui parla de la sorte :
— L’action de ma fdle ne mérite pas autre chose que des remercîments ; ce qu’elle a fait pour vous, elle l’eût fait pour tout autre. Reprenez donc ce bijou, madame, reprencz-le ; il n’est pas convenable que vous vous en dessaisissiez. .
En prononçant ces paroles, où elle avait mis tout ce que la voix peut contenir d'outrageant, M“‘' d’Jngrande prit la cassolette des mains d’Amélie et la rendit à Marianna.
— Oh 1 murmura celle-ci sous l’affront, en contenant deux larmes près de jaillir.
Rejetée au fond de la voiture qui l’avait amenée, le mouchoir sur la bouché, Marianna, }>endant le trajét de la Pointe du Siul à la Teste, jura une haine éternelle à l'orgueilleuse famille d’ingrande.
On était au milieu de la journée. Des bruits de voix se multipliaient; des détbnations annonçaient la fête. Le long du rivage passaient de joyeuses carrossées de bourgeois* arrivés par
le premier convoi du chemin de fer, et des caravanes de bai- - gneurs montant d’étranges petits chevaux, pris an. lacet dans les landes du Maransin et balayant le sahle de leur queue.
Sans les émotions qui l’agitaient, Marianna n’eût certainement pas manqué d’accorder un coup d’œil aux sites admirables et exceptionnels dont elle était environnée.
D’un côté, s’étendait le bassin d'Arcachon, vaste antichambre de la mer ; de l’autre, la forêt de la Teste, toute parfumée d’une odeur de résine. De distance en distance, au milieu de ces masses épaisses de verdure sombre, s'ouvraient de larges allées, ménagées pour prévenir les incendies, si rapides et si violents- dans la contrée; ces chemins s’appellent en gascon des bire-huc, comme qui dirait détourne-feu. La couleur monotone et attristante des pins était rompue quelquefois par l’osier rouge des vignes et la ronce ordinaire, qui élançaient des pousses folles; quelquefois aussi, mais h demi étouffés dans le sable, se montraient des coquelicots et des orties blanches ; alors, le contraste devenait .d’autant plus charmant qu’il était inattendu.
Quand, du paysage, le regard allait aux rares maisons qui se dessinaient sur la nudité de lo plage, on constatait avec plaisir qu’aucune d’elles n’offrait encore ce caractère colifichet qui déshonore tous les bains de mer. Point de ces chalets qui ont l’air de sortir de la vitrine d’un pâtissier, point d’imitations du style gothique. C’étaient tout simplement des maisons en pierre, carrées, — un peu mornes, comme les lieux où elles s’élevaient.
L’endroit désigné sous le nom de débarcadère d’Eyrac était le point central de la fête ; on y avait dressé une sorte d’amphithéâtre destiné aux notables de la localité et au public payant.
• Des mâts pavoisés et des lanternes de couleur témoignaient de la magnificence municipale, la même par tonte la France. Baigneurs et baigneuses remplissaient déjà les gradins ; les ombrelles bigarrées ondoyaient au soleil ; l’or des chapeaux de paille, qui étaient en majorité, donnait l’idée d’une moisson mouvante. Quant à la population laborieuse de la Teste, aux résiniers, aux bergers, aux pêcheurs, ils étaient tous groupés
LA FBANC-MACONNERrE
au bas de l’cslradc, sur la grève, aUendant le spectacle où la la plupart d’entre eux allaient être acteurs, et regardant le bassin sillonné par les yoles, les tilloles, les péniches et les bolhs qui devaient concourir. Ce tableau réunissait le pittoresque et la grandeur. Dans ces types noircis par le vent de la mer, courbés par les tempêtes, — plus furieuses sur les côtes de Gascogne que partout ailleurs, — il ne fallait jhis trop cherclier la beauté ; mais ou y trouvait à amples doses l'énergie, la vigueur, l’adresse. La double habitude du travail et du péril, dans un des endroits les plus arides de la terre, avait fini par rendre leurs traits rebelles à la gaieté. La ’festè-de-Buch ne contenait peut-être pas trois cabarets à cette époque.
Il y a des peuplades qui ne rient jamais.
De même, on eût vainement tâché de surprendre un air de jeunesse sur la physionomie des femmes; mariées presque * toutes à des marins, elles portaient uniformément 1e costume noir, comme si elles ne vivaient que dans la perspective et l'inqiriétude constantes du veuvage. Marinières ellesmêmes, elles avaient les jambes nues jusqu’au-dessus du genou; leur tête était enveloppée d’un mouchoir en marmotte et surmontée d’un chapeau de paille, posé en éteignoir, avec d’épais rubans de velours.
Les régates devaient être précédées d’une course aux cchasses, divertissement tout local et qui vaut la i)eine d’être décrit. ' ^
Nous laisserons donc Marianna rentrer seule et farouche à \' Hôtel du Globe, et nous demanderons à nos lecteurs la permission de les faire assister à la course aux échasses, sur la plage d'Eyrac. — Qui sait si nous n’y rencontrerons pas quelques-uns des autres acteurs de cette histoire ?
, Il y avait, comme on dit en langue hippique, six hommes et quatre femmes d'engagés pour cette course originale. A la Teste, les femmes partagent tous les exercices des hommes.
Ils étaient donc dix, dix tchankas, pour nous servir du patois landais, qu’on serait tenté de confondre avec les idiomes japonais ou chinois.
Les tchankas sont les personnes montées sur des échasses ; se tchanker signifie ; monter sur des échasses.
Ces dix tchankas avaient tous le mênie costume, celui de la* tradition, sans distinction de sexe, c’est-à-dire un béret sur la tôte, un manteau de laine retenu aux épaules par-dessus un pourpoint boutonné, les pieds nus et les jambes enveloppées d’un camano ou fourrure, tixé par des jarretières rouges. Leurs écbasses les clevaienfde cinq à six pieds de terre. Une perche leur servait de troisième point d’appui. Vus à une certaine distance, ils rcs.«emblaient à de gigantesque sauterelles. Mais en ce moment leur côté poétique était singulièrement amoindri par cet entourage d’habits noirs et de capotes roses ; c’est dans la lande rase qu’il faut voir le tchankt, immobile et dressé comme un triangle solitaire, à l’heure oii le soleil s’enfonce dans les bruyères ensanglantées de l’horizon ; ou bien encore lorsque, adossé contre un pin, il tricote silencieusement des 'bas, en gardant un troupeau de moutons maigres et noirs.
Sévères, muets, au milieu de la foule qui les examinait avec curiosité, leur pensée était concentrée uniquement sur le gain qu’ils allaient se disputer, gain bien modique cependant, puisqu'il ne s’agissait que d’une récompense de vingt francs pour le vainqueur. Mais vingt francs aux yeux d’un tchanka ropré-, sentent une fortune.!
Bientôt, au signal donné par le président de la fête, ils se répandirent tous les dix sur la plage, en poussant des hurlements.
Saufees enjambées immenses dont il est impossible de rendre l’image, on aurait cru assister à une fantasia arabe. C’étaient les mêmes évolutions accomplies avec la même rapidité, ou plutôt avec le même vertige, dans des conditions qui frisaient l’impossible, et dans an sol où chaque échasse en s’enfonçant creusait un trou d’un pied environ. Leurs manteaux soulevés par le vent, comme ceux des cavaliers arabes, ils couraient et pivotaientsur eux-mêmes, aussi lestementque s’ilsavaienl été à pied. Les femmes ne le cédaient en rien aux hommes : une d’elles arriva la .seconde au but indiqué ; on les distinguait à leurs cris plus aigus.
Pour terminer et couronner la course, une clôture de vingt pieds de large fut franchie parles dix tchankas, aux applaudissements unanimes.
• Ix vainqueur proclamé fut Péché, le batelier de \ Hôtel du Globe, qui cumulait diverses professions. , '
Cotte course aux échasses fut suivie d’exercices particuliers exécutés ]iar les tchan/cas, dans le but de provoquer la générosité de l’amphiUiéîltre.
Ils sautèrent à pieds joints, ils s’assirent et se relevèrent sans efforts.
D’autres ramassèrent en courant des pièces de monnaie qu’on leur jeta, et ce spectacle ne fut pas le moins extraordinaire. Lancé à fond de train, on voyait tout à coup l’homme s’arrêter, les échasses fléchir, s’abattre, puis quelque chose s’agiter entre trois grands bois comme le corps d’un faucheux entre scs grandes pattes ; cela durait le temps d’un éclair, et, avant qu’on eût poussé un cri, les échasses se redres-, . saient, l’homme reparaissait au sommet et reprenait sa course !
11 était deux heures lorsque les régates commencèrent ; le soleil s’était caché depuis quelques instants, comme pour laisser au bassin d’Arcachon tout son éclat et toute sa netteté. L’air devenait i)lus pesant, la brise plus rare et plus chargée des parfums aromatiques de la foret. .Au loin, élevant leurs assises fantastiques, les dunes paraissaient avoir été transformées en cristallisations lumineuses;
Ce fut dans ce moment, le plus splendide de la journée, que toutes les barques du concours, obéissant à la même impulsion, se mirent en mouvement; les voiles claquèrent et se tendirent; les rames se soulevèrent à la fois, plongèrent et reparurent, déchirant l’eau comme une dentelle. Une puissante clameur, celle du départ, retentit et se perdit dans l’immensité sans écho; les barques s’éloignèrent, diminuèrent rapidement et bientét n’apparurent sur le bassin , redevenu limpide , que comme des diamants promenés sur un vaste miroir.
Parmi les spectateurs , il n’y en avait qu’un, un seul, dont l’altcntion n’était pas exclusivement acquise à cet éclatant tableau.
C’était Irénée. /
Depuis la veille, il n’avait pas revu M. Blanchard; sa perplexité était au comble. Un dés garçons de l’hôtel affirmait
l’avoir aperçu, de grand matin, se dirigeant vers la gare du chemin de fer de Bordeaux.
Irénée no pouvait tenir en place; ses yeux ne cessaient d’inierrogcr la multitude et les chemins. Il voyait avec désespoir s’avancer la journée.
Tout à COU]), une main qui se posa sur son épaule et l’obligea à SC retourner, lui fit pousser une exclamation de soulagement.
M. Blanchard, tout poudreux, était auprès de lui. ' , ■
— Eh bien ? lui demanda précipitamment Irénée.
— Eh bien, tout est arrangé; vous vous battez demain, au
point du jour, dans les dunes. ‘
— L’arme?
— Au pistolet, répondit M. Blanchard.
— Au pistolet, soit. ,
— 11 n’y aura d’autres témoins que moi et le batelier chargé de nous conduire.
— Il n’importe, dit Irénée ; en vous chargeant de ces
dispositions, j’ai approuvé d’avance tout ce que vous feriez. Mais apprenez-moi pourquoi je no vous ai pas vu plus tôt aujourd’hui ; ignoriez-vous que je dévorais les minutes en vous attendant ? '
M. Blanchard répoftdit: , *
— Un duel ne s’improvise pas, vous le savez bien, surtout dans le désert où nous sommes. Où trouveriez-vous un armurier ici? .l’ai dû prendre le premier convoi du chemin de fer et aller acheter nos pistolets à Bordeaux, où d’ailleurs m’appelaient mes propres affaires...
Irénée fit un geste de discrétion.
— Oh ! continua M. Blanchard, la moindre des choses... un dépôt à retirer de chez un notaire... Après tout, je n’ai pas perdu de temps, je crois.
— Non, certainement, s’empressa de dire Irénée, et il ne me ' reste plus, à mon tour, qu’à m’acquitter de la promesse que je vous ai faite.
— Je vous attendais là.
— M"** d’ingrande, vaincue par les ^sollicitations du maire
LA FRANC-MAÇONNEBIE
de la Teste, a promis d’assister au concert de charité qui doit avoir lieu ce soir. Elle y viendra avec sa fille et avec sa .soeur.
— Avec la marquise de Pressigny... vous en ôtes bien sûr? demanda M. Blanchard.
— Leur parole est engagée.
— Ensuite ?
— Ce sera, si vous le trouvez bon, cette circonstance que
je choisirai pour votre présentation. -,
M. Rlanchaixl parut réfléchir,
— Oui, dit-il au bout de quelques instants, et comme s’il se parlait à lui-même ;oui, vous avez raison... Autant là que chez ' elle ; c’est un terrain neutre... Et puis, au milieu du brült, l)armi la foule, je saisirai plus aisément l’occasion... C’est convenu; à ce soir.
Irénée était trop préoccupé lui-même pour prêter une grande attention aux paroles de M. Blanchard, échappées d’ailleurs à mi-voix.
Mais en le voyant près de s’éloigner ;
— Où allez-vous? demanda Irénée.
— Prévenir notre batelier et prendre heure avec lui pour demain matin. Je l’aperçois en bas, au milieu de ces sauvages et de ces sauvagesses.
En effet, Péché (car c’était de lui qu’il était question) se trou- . vait en ce moment le i>oint de mire et d’envie de ses compatriotes. Cei)endant; comme tout triomphe a son envers, quelques tchankas, plus mécontents que les autres, menaçaient de lui faire un mauvais parti ; ils l’accusaient d’avoir traîtrensement fourvoyé son bâton dans les échasses de deux ou trois d’entre eux, au moment où ils allaient peut-être atteindre le but avant lui. L’approche de M. Blanchard empêcha ou du moins suspendit leurs projets ; Hs s’arrêtèrent pour le laisser causer avec Péché, ainsi qu’il en manifestait l’intention.
La conversation ne fut pas longue.
Nous avons donné à entendre que Péché n’était pas un homme absolument scnipuleux. Sans être rais au fait par M. Blanchard, il promit de se trouver à cinq heures du matin, avec sa barque, à quelque distance de l’hôtel, et de le con-
dnii’C, lui et scs amis, dans un endroit où, scion son expression, ils ne courraient pas le risque d'èlrc dérangés.
Satisfait de cette assurance, M. Blancliard reprit le clieniiiî ' par où il était venu, no songeant plus qu’à sa présentation du soir à la comtesse d’Ingrandeet h la marquisede Pressigny.
Cette pensée fixe l’empêcha de s’apercevoir que, depuis un quart d’heure environ, il était suivi de loin et épié par une . femme, dont un voile épais ne permettait pas de distinguer la physionomie.