‹ La francmaconnerie des femmes Charles MonseletChapitre 7 sur 40 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Pendant le concert.

Les salons et les jardins de la mairie avaient été ouverts pour le concert et le bal, compléments indispensables des régates annuelles. Salon.s et jardins étaient attenants ; et, par une inversion d'heureux goût, tes jardins étaient remplis de lustres, tandis que les salons étaient encombrés de fleurs.

Ajoutons que la pbilanthroi)ie avait fait de son mie»x pour l’organisation et la composition du concert. On s'était procuré un pianiste décoré par la reine d'Espagne, — et ces éternels douze chanteurs montagnards qui, selon les latitudes et la mode, se transforment tour à tour en chanteurs tyroliens, écossais, suisses, hongrois, voire an pi fferari.

Cette fois, ils avaient consenti à n’êtrc tout simplement que des chanteurs pyrénéens. Une veste de velours noir et des guêtres hautes composaient leur costume national, annoncé parmi les séductions du programme, et qui, à y regarder de près, représente généralement le costume des montagnards de tous les pays.

LA FRANC-MAÇONMERÏE DBS FEMMES 83

Deux ou trois grands airs d'opéra devaient être chantés en outre par quelques-unes de ces mélancoliques demoiselles qui n’appartiennent ni au théâtre ni au monde, et qui, dans les régions musicales, remplissent à peu prés le même emploi que les poissons volants dans l’ordre de la création.

L’orchestre, recruté parmi les sociétés philharmoniques du département, résumait incontestablement la partie brillante du concert,

A la tombée de la nuit, c’est-à-dire vers huit heures, les in-, vités commencèrent à arriver. Il faisait chaud, l’on ne voyait que des robes blanches. Ce charme particulier qui naît des soirées lirûlantes, dans le voisinage de la mer, s’étendait graduel- lement et augmentait; chaque objet semblait s’idéaliser; les arbres s’élançaient avec un jet plus pur ; l’herbe se faisait sous les pieds douce et fuyante; la musique montait vers le ciel pàîe en notes d’une suavité qui surprenait les exécutants euxmémes ; c’est qu’entre les instruments et les lèvres humaines, il y avait place pour le souffle de la nature.

Dans celte atmosphère exquise passaient et repassaient dos femmes, tète nue, bouquet à la main.

Mais avant d’aborder les épisodes de cette soirée, nous nous rendrons chez Irénée de Trémeleu. Le trajet nous paraîtra d’autant plus court que X Hôtel du Globe était voisin delà mairie, et que les deux jardins se touchaient.

Irénée était seul, et écrivait.

Il écrivaif, comme font les plus indifférents à la veille d’un duel. Brave, et d’une bravoure éprouvée plusieurs fois, il ne pouvait dans cette occasion soustraire sa volonté à l’influence des pressentiments. Son visage en avait reçu une teinte plus sombre; d’involontaires crispations faisaient déviêr la plume entre ses doigts. Mais il ne s’arrêtait pas, il écrivait toujours ; ori aurait dit qu’il ne voulait pas penser.

Sur ces entrefaites, on frap|ia à sa porte.

Il laissa échapper un mouvement d’humeur et alla ouvrir.

Une pâleur exti'ème se répandit sur scs traits lorsqu’il reconnut Marianna.

— Vous... dit-il.

Il n’osa pas l’appeler par son nom.

— Moi, Irénée.

Elle Otait parée pour la fôte ; ses cheveux noirs frissonnaient sur ses belles épaules découvertes.

Irénée la saisit par la main et la fit entrer dans sa chambre. Sans le quitter des yeux, elle s’assit sur un canapé.

Lui resta debout.

Il était loin de s’attendre à pareille visite, et un tremblement neigeux agitait tout son corps; il fut quelques instants sans jKHivoir parler.

Remis de ce premier coup : *

— Que voulez-vous? demanda-t-il.

— 'Vous le savez.

Irénée baissa la tête et se tut.

— Je veux qu’il Vive, ajouta-t-elle.

Et, comme il continuait à garder le silence : *

— Un hasard m’a tout révélé. Ce matin, en revenant de chez M“* d’ingrande, et au moment où j’allais rentrer chez moi, j’entendis du bruit dans la chambre de Philippe. Je prêtai l’oreille. Votre témoin était avec lui ; j’appris tout votre rencontre pour demain , le lieu du rendez-vous , l’arme choisie. Irénée, j’ai rassemblé mes forces et mes résolutions pour venir vous supplier.

— Vous avez supposé que je renoncerais à ce duel?

— J’ai tout espéré de votre cœur et de mes prières.

— Mais cet homme ne vous aime pas, vous le savez bien, ou plutôt il ne vous a jamais aimée.

— Irénée!

— Non, il ne vous a jamais aimée. Avec lui, votre vie est un martyre de toutes les heures.

— Qui vous a dit cela ? c’est faux !

— Pauvre femme! murmura-t-il.

R alla vers la table où il écrivait ; il y prit le carnet que nous connaissons, et le présenta à Marianna.

Elle demeura confondue et muette. ,

— Vous voyez que je suis instruit, lui dit-il; cet homme c’est votre malheur; vous ne pouvez plus le nier.

Marianna soupira.

-Jf-

— Loin de vous aimer, il von* liait, continua Irénée. Vous lui pesez, vous lui êtes à charge !

— Je le sais, dit-elle.

— Alors, pourquoi voulez-vous qu’il vive ?

— Parce que je l'aime.

Irénée la regarda longuement et tristemenJ.

Tout son sang, toute son ême, tous ses souvenirs, toutes ses espérances, il les mit dans les paroles suivantes :

— Vous commencez à vivre, Marianna ; vous ne savez pas ce que c’est qu'une affection mal placée, vous ignorez l'influence qu’une preniière erreur de ce genre exerce sur tout l’avenir. Écoutez-moi et croyez-moi '. cet homme est mauvais, je vous le répète; je le sais par moi- même, je le sais par d’autres. Laissez Dieu décider de son sort.

— Vous êtes cruel, Irénée.

— Non, je ne suis que juste.

— Vous êtes personnel, alors ; c’est votre amour-propre que vous voulez venger; c’est une satisfaction que voua voulez tirer de cette rencontre.

Irénée haussa les épaules.

— Vous me serez reconnaissante plus tard de ce que je vais faire pour vous, lui dit-il.

— Recohnaissante de la mort de Philippe ? Parlez-vous sérieusement, ou n’est-ce qu’une plaisanterie atroce? Vous avez nommé Dieu tout à l’heure; Dieu n’a besoin de personne pour tenir sa place. Et puis, Philippe n’est pas tel qu’on le dit et que 'j’ai pu le dire moi-même dans un instant de dépit. Je le connais mieux que vous, il me semble; depuis im an, je le vois >ivre tous les jours, tandis que vous, vous n’avez vu et vous n’avez pu apprécier que deux ou trois actes de sa vie. Comment voulez-vous juger quelqu’un là-dessus? Philippe a du bon, je vous assure.

— Oui, murmura ironiquement Irénée.

— Je l’ai vu une fois pleurer à mon chevet, lorsque j’étais malade.

— Rien qu’une fois?

— D’ailleurs, quand ce serait un monstre, que vous importe? Je l’aime comme il est, je l’aime pour moi. C’est de l’égo’isme.

j'en conviens. Mais je ne reconnais pas au monde le droit do venir nie dire : « L’iiommc que vous aimez est mauvais ; rangez-vous, nous allons le tuer. »

— Aveuglement! dit Irénée.

— Non, non, répliqua Marianna; j’y vois bien clair. Suis-je donc la preinièrc esclave qui ne veuille pas quitter son maître ? Vous qui avez observé, vous avez dû rencontrer de ces exemples de fascination, l’iiilippe tient ma vie, comme si un pouvoir surnaturel la lui avait livrée; devant lui, je ne sais que ployer et aimer.

— Mais vos souffrances?

— Je m’y accoutume et je m’y accoutumerai de plus en plus. J’étais une enfant autrefois; mes larmes .coulaient pour des piqûres d'é[>ingle, je ne jileurc plus aujourd’hui...

— Môme pour, des coups de poignard, ajouta Irénée en secouant la tète.

— Irénée, sacrifioz-moi votre ressentiment contre Philippe; je vous en prie les mains jointes !

— Cela ne se peut pas, Marianna.

— C’est donc moi que vous voulez frapper à travers lui! s’écria-t-elle.

— Eh ! qui vous assure que je le tuerai? qui vous dit que ce n’est pas moi plutût qui succomberai dans cette lutte? Espérez, Marianna, ajouta-t-il avec amertume, espérez...

Marianna se révolta sous cette parole injuste. Elle fit un pas comme pour se retirer, mais ii moitié chemin elle s’arrêta.

— Eh bien, dit-elle, j’endurerai tout; je subirai vos cruautés jusqu’à la fin. Dieu sait ipie je vous ai voué tout ce que mon cœur contient d’estime et de reconnaissance. Mais puisque vous pouvez méconnaître de la sorte mes sentiments, eh bien ! je descendrai jusqu’au dernier degré de l’humilité; je vous priais à mains jointes, je vous supplierai à genoux.

— Oh ! Marianna ! ,

— Il ne faut jias que ce duel ait lieu ; il ne faut pas que l’un de vous soit taché du sang de l’autre. L’insulte que vous avez faite à Philippe ne peut être mortelle. Renoncez à votre projet funeste.

— C’est trop tard h présent. '

' • ‘ de's femmes ■ • ' 87

— Non !

— Marianna, il est des choses fatales ; cette rencontre est du nombre ; rien ne saurait l’empêcher.

— Vous ireî^ sur le terrain?

— J’irai. . . '

— Vous ajusterez Philippe? ^

Et, sans lui laisser le temps de répondre, elle s’écria :

— Ah ! si vous faites cela, je vous exécrerai !...

Trénée la considéra avec une expression de douloureuse surprise.

— Vous m’exécrerez ? dit-il lentement et comme s’il ne comprenait pas bien.

La femme fit un brusque mouvement de tête qui signifiait :

— Oui.

Il SC détourna pour ne pas laisser voir ce qu’il souffrait.

Deux minutes se passèrent dans un pénible silence.

Ce qu'il y avait de farouche dans la nature de Marianna était réveillé et tendu. Scs yeux brillaient d’un feu fixé dans la demiobscurité où elle était posée.

— Exécré par elle ! murmura encore Trénée. '

La musique dés jardins montait en ce moment jusqu’il eux, par la croisée restée ouverte. Un vent incertain agitait la bougie. Ce bruit inégal et celte lueur tremblante étaient bien à l’unisson de cette scène d’anxiété.

— Allons! dit Irénée, c’est assez de son oubli, je ne veux pas de sa haine.

— Eh bien? demanda Marianna qui ne respirait plus.

— Que votre destinée s’accomplisse, malHeureusc femme, et que cet liomme vive donc , puisque votre vie est liée à la sienne !

— Ah ! merci, Irénée !

— Qu’il vive, pour combler la mesure et mériter jusqu’au

bout vOs’ malédictions ! ' " - '

Marianna n’écoutait pas. ■ *-

Elle s’était précipitée sur la main d’|rénée et elle la couvrait de larmes de joie.

Il s’arracha à ces transports qui lui faisaient mal, et, d’une voix altérée par l’émotion :

— Me resle-t-il encore un sncriflce à vous faire , après celui de ma dignité? Je ne crois pas. Séparons - nous donc , Marianna, et celte fois pour lonjours.

— Pour toujours? répéta-t-elle machinalement.

— Adieu, lui dit-il.

— Adieu, et merci éternel ! dit Marianna en sortant à reculons.

Dix minutes après, Irénée descendait dans les jardins de la mairie, pour respirer. 11 étouffait.

— Ah! vous voilà! s’écria M. Blanchard en le prenant par le bras; venez ! la marquise de Pressigny et la comtesse d’fngrande sont arrivées.

11 se laissa entraîner.

Tous deux pénétrèrent dans la salle du concert.

Les douze chanteurs montagnards terminaient un chœur national, où ils avaient parfaitement donné l’idée d’une rangée de tuyaux d’orgue.

L’auditoire entier applaudissait, à l’exception de madame d’ingrande et de sa sœur.

On sait qu’elles ne s’étaient- rendues à l'invitation du maire de la Teste qu'à la dernière extrémité , et parce qu’elles no pouvaient pas faire autrement.

• Du reste, elles avaient suffisamment témoigné de leur mauvaise grâce par la simplicité exagérée de leur mise, et en arrivant aussi tard que possible.

Néanmoins, elles avaient amené Amélie. -

Rien de tout cela n’avait empêché le maire de la Teste, gentilhomme ruiné et ensablé, ancien page du roi Charles X, de leur faire un accueil empreint de toutes les traditions de la vieille cour.

Les places les meilleures leur avaient été réservées, c’est-àdire celles du devant ; mais, par caprice, les deux sœurs s’étaient obstinées à ne pas vouloir bouger du coin le plus obscur du salon.

Ce fut de cet endroit qu’elles, aperçurent Irénée.

Elles lui firent signe d’approcher.

— Mais venez donc, lui dit la comtesse d’ingrande, lorsqu’il

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se trouva près d’elles ; venez donc ! nous sommes perdues au milieu de cette cohue.

Irénée, implacablement suivi de M. Blanchard , cherchait un exorde.

— Qu’est ce que vous avez? lui demanda la comtesse; estce la musique de ces butors qui agit sur vous? Vous paraissez bouleversé.

— C’est que je crains une chose, dit-il en tèchant de sourire.

— Quelle chose ? dit M’”' d’ingrande.

— Je crains que vous ne regrettiez tout h l’heure de m’avoir appelé.

— Bah !

* — Oui; vous voyez devant vous un traître, un félon...

— Vous nous faites frémir !

— Un homme qui a trahi votre confiance, ajouta-t-il en démasquant à demi son compagnon.

— Mais encore...

— Madame d’Fngrande, madame de Prcssigny, je vous présente... monsieur Blanchard.

La sensation prévue par Irénée se produisit chez les deux ' sœurs, qui demeurèrent stupéfaites.

M. Blanchard, tout à fait en lumière alors, prit la parole.

— C’est sur moi, mesdames, dit-il, que doit retomber toute votre colère, etjesuis prètà en sujjporter le poids. M. de Trémpleu a eu la main forcée, il vous l’apprendra'plus tard. En attendant, je vous devais, je me devais à moi-môme une restitution...

— Une restitution ? répéta M“' d’ingrande froidement.

— Ne vous souvenez-vous donc plus?... dit M. Blanchard.

Un louis brilla au bout de ses doigts.

M™' d’ingrande sourit malgré elle.

— M. de Trémeleu avait eu raison de nous dire, monsieur, que vous arriviez toujours à votre but.

Ces mots avaient été prononcés par la marquise de Pressigny.

M. Blanchard s’inclina profondément devant elle et répondit:

— Je ne croirai pas y être arrivé, madame, tant que je n’au-

rai pas été gracié d’une obstination bien compréhensible d’ailleurs, et d’un subterfuge liien innocent.

— Ceci vous regarde, dit la marquise. '

— Comment?

— Madame la marquise a raison, dit Irénéo; vous voici dans la place , le jtlus fort ost fait ; vous y êtes entré par surprise, mais, enfin, à la guerre comme à la guerre ! C’est à vous maintenant de faire oublier votre triomphe.

— Et nous vous prévenons que nous nous en souviendrons longtemps, ajouta la marquise de Pressigny.

M. Blanchard ne la quittait pas des yeux.

Ce fut auprès d’elle qu’il s'assit. • ' ^

Amélie occupait le cééé opposé, auprès de sa mère. Elle n’était attentive qu’au concert, un des premiers auxquels elle assistait. .

Depuis quelques instants surtout, son regard était fixé sur l’estrade des musiciens, où une femme venait de monter, cé-rgmonieusoment conduite ])ar le maire lui-mème.

Amélie saisit le bras de la comtesse d’ingrande.

— Ah! maman, s’écria-t-clle , regardez donc; c'est cette dame de ce matin!

Le comtesse regarda ; c’était bien Marianna, en effet. Prévenu de son arrivée, le maire do la Teste avait été la prier, dans la journée, de prêter son concours illustre h la fête et de chanter pour les pauvres. "Marianna, en proie à mille inquiétudes et encore souffrante do l’accident de la veille, avait refusé. Mais, le soir venu, rassurée et rendue à la santé par la promesse d’Irénée, elle revint sur sa résolution, et céda aux sollicitations nouvelles qui lui furent adressées.

Un murmure d’aise et de curiosité agita la salle. Le nom et le talent de la Marianna 'n’étaient un mystère pour personne ; c’était une bonne fortune pour ce hameau.

Dès qu’elle parut sur l'estrade, les premiers applaudissements furent pour sa beauté. Certaine qu’elle était de Texistcncc de Philippe Beylc , elle rayonnait pour ainsi dire : ses yeux embrassaient tout, sa bouche souriait avec im air de victoire mêlé de bonté; une respiration ample et régulière soulevait

les ondes de sn splendide poitrine; il y avait longtemps qu’elle ne s’était sentie si puissamment animée.

Dans ce moment, scs regards, qui allaient partout, rencontrèrent ceux delà comtesse d’ingrande. Une pourpre plus chaude et plus active passa sur la figure de Ta Marianna ; elle puisa dansla vue et dans la présence de cette femme déjà détestée une ardeur plus grande encore. Forte de. l’admiration qu’elle entendait bruire autour d’elle, fjère d’un talent dont elle avaitla conscience, elle voulut se relever sous l’atfront qui l’avait ployéolo matin.

S’accompagnant elle-môine au piano , Marianna chanta pondant une demi-heure environ. Jamais une ftme ne s’était mieux fondue dans une voix,etjamais cette voix n’avait été tour à tour si tendre,si sonore, si impérieuse. Elle ne rechercha pas ces, effets . extravagants qui tendent à transformer le larynx en cascade; elle resta dans la tradition des maîtres grands et simples. Émue elle-même, elle ne chercha qu’à émouvoir ; exaltée, elle essaya de communiquer son exaltation à ceux qui l’écoutaient. Il n’y »

eut plus à ce piano une cantatrice de profession ; il y eut une femme inspirée. Elle s’éleva jusqu’à ces hauteurs qui avoisinent le rêve, — sommets vertigineux et que l’on ne gravit pas sans danger, témoin l’Antonia d’Hoffmann ; — elle y transporta scs auditeurs, devenus silencieux à force d’enthousiasme. Déjà, l’image d'un concert s’était graduellement effacée à leurs yeux; ils éprouvaient ce malaise et cette stupeur éblouie, si intenses dans les 'phénomènes du magnétisme artistique; on eût dit que leurs fîmes allaient se détacher de leurs corps, pour voler à l’appel de cette Ame chantante, comme ces abeilles qu’on représente attirées et groupées par le son de la cymbale.

Aussi, lorsque le charme s’interrompit, lorsque Marianna, en se taisant, les eut rendus à la vie réelle, quelque chose comme un vaste soupir d’allégement courut à travers la salle.

Il fut suivi d’une explosion de battements de mains et de cris.

La Marianna avait été sublime. . , . '

— Qu’avez-vous donc, Amélie? ditM"'* d’Ingrande en voyant les yeux de sa fille brillants de larmes.

— Ah ! ma mère, c’est beau ! répondit-elle. „ '

Les applaudissements duraient encore.

M™' d'ingrande ne cacha pas un mouvement d’humeur, et elle se retourna vers Irénée.

Irénée avait disparu ; — il ne lui était plus possible de voir Marianna, il ne lui était plus possible surtout de l’entendre.

11 était sorti, autant pour la fuir que pour songer aux moyens de se dégager vis-à-vis de Philippe Beÿle , selon la promesse qu'elle venait de lui arracher.

Restaient M. Blanchard. et la marquise de Prcssigny.

Mais, eu'oulre de l’instinctive répulsion que la comtesse d’Ingrandc éprouvait pour cet inconnu , il était en ce moment engagé dans une conversation tellement intime avec la marquise, qu'elle ne jugea pas à propos de les déranger.

M. Blanchard parlait très-bas, et la marquise de Pi’essigny l'écoutait avec une expression marquée d’intérêt et d'inquiétude.

— Madame, avait-il commencé par lui dire, je viens de faire cent soixante lieues pour vous rencontrer.

— Moi, monsieur ? ~

— Oui, madame.

— Si je comprends bien ce marivaudage de maître de poste, cela veut dire que vous venez de Paris.

— D'un peu plus loin... de Saint-Denis.

— De Saint-Denis? murmura la marquise étopnée.

— Il y a trois semaines, j’étais au chevet- d’une personne dont les journaux vous out sans doqte appris la fin sinistre.

— De quelle personne voulez-vous parler, monsieur?

— De M"'' Abadie.

— M'"* Abadie... répéta la marquise en se troublant un peu; qu’est.ce qui vous fait supposer que je connai.ssais cette femme ?

— Une chose bien simple : un message dont elle m’a chargé pour vous.

— Parlez plus bas! dit vivement la marquise de Pressigny.

— En effet, -les plus grandes précautions m’ont été recommandées; voilà pourquoi j’ai choisi ce lieu et cette foule, pensant que je courais moins le risque d’y être épié que partout ailleurs.

— Et... ce message ?

DKS FEMMES

— Pas autre chose qu'uii petit coffret à vous remettre.

— Je sais, dit M“® de Pressigny, dont les yeux s’éclairèrent.

M. Blanchard ne cessait de L'observer. Il s’intéressait à ce drame, au milieu duquel le hasard l avait jeté, et où il sentait qu’il jouait un rôle important. ^

La marquise reprit : - ■ ■

— Ce coffret, l’avez-vous?

— Oui.

— C’est lhen; pas un mot de plus. Ma sœur nous examine . et commence a s’étonner de cet entretien : terminons-le donc.

Le concert touche à sa (in, et je compte, monsieur, que vous voudrez bien nous faire l’honneur de nous accompagner jusqu’à notre voiture.

CUv^PlTllE VIII

Opinion de PbÛlppo Beyle snr les femmes. -

Irénoe errait depuis longtemps dans les jardins, indifférent aux charmes de la soirée, et recherchant de préférence les allées désertes,-*- lorsqu’il fut distrait par un grand bruit de voix et d’éclats de rire, qui s’élevait d'un pavillon situé à l’une des extrémités du bâtiment de la mairie.

Machinalement, il s’avança.

Ce pavillon, brillamment éclairé, avait été transformé pour* celte circonstance en salon de jeu.

Mais, en ce moment, les tables d’écarté et de bouillotte étaient à peu prés inoccupées ; une causerie bruyante avait remplacé les émotions du tapis vert.

Par les croisées, restées ouvertes à cause de la chaleur, Irénée aperçut une vingtaine d'hommes entourant Philippe , Beyle, dont la verve narquoise défrayait leur bonne humeur.

Il fut curieux de connaître le sujet de l’entretien, et, caché par quelques arbustes, il prêta l’oreille.

Philippe Beyle parlait des femmes.

. — Elles sont, disait-il, le principe de tout mal et de tout désordre : je ne leur reconnais aucune vertu , aucune qualité...

Les assistants se récrièrent.

— Non , continua Philippe Beyle, aucune vertu. Pas plus à l’état sauvage qu’à l’état civilisé : à Taïti, il y a les navigateurs r à la cour de France, il y a les millions de Mazarin et le : V’ou5 m'en direz tant ! de la reine. I.es prix de vertu ? M. de Montyon ? vous savez aussi bien qne moi ce que c’est : l’apothéose des vieilles servantes qui ont religieusement coiffé tous les soirs, pendant cinquante ans, le môme bonhomme avec le même bonnet de coton !

— Pourtant, les rosières... hasarda quelqu’un.

— Des rosières? où cela? à Nanterre? Bah ! des Èves dans un pays où il n’y a pas de pommes.

— L’histoire fourmille de traits de vertu, monsieur! dit avec solennité un personnage, dont les lunettes d’or étincelaient comme un lustre de théâtre.

— Oui, je sais. Pour désigner une femme vertueuse, on dit une Lucrèce. L’Agnès de l’École des Femmes a également donné son nom aux innocentes. Convenez que voilà deux exemples qui ont bien l’air de deux mystifications. Ensuite?

Le monsieur aux lunettes éblouissantes interrogea sa mémoire, mais sa mémoire ne lui répondit pas.

— Tenez, reprit Philippe, en fait de vertu, il ne s’est trouvé qu’un homme sensé ; c’est celui qui a érigé ce décret à son usage : « La femme de César ne doit pas être soupçonnée. » Après cela , il s’est frotté les mains et il a dormi tranquille. A la bonne heure! celui-là a vu clair dans la question; d’un seul mot, il l’a définie et résolue.

— Passe pour la vertu , murmura d’un ton aimable un

homme entre deux âges; je ne suis pas fort éloigné du scepticisme de monsieur sur ce ehapRre. Mais refuser aux femmes d’autres qualités, les leur refuser toutes même, comme je crois l’avoir entendu, c’est ce qui me paraît plus difficile à soutenir. ' '

Et quel accent délicieux çt flùté ce monsieur avait, en soutenant cette thèse !

— Pourquoi cela? et de quelles qualités voulez- vous les doter?'

— Mais.. -leur sensibilité, leur tendresse!

— Des nei’fs, et rien de plus. Autant de larmes pour un épagneul que jrour un homme. De la manie, et non de la passion. Croyez-moi, c'est précisément dans la gamme des sentiments que leur infériorité absolue et complète éclate davantage. Aucune idée de l'honneur : c'est une femme qui empêchera d'aller se battre en duel son amant souffleté. Pas de magnanimité : c'est une femme qui fera pourrir Lalude pendant trente ans dans les bastilles. Pas de poésie : relisez Joconde, et demandez-vous pourquoi une femme préféra un nain stupide à son mari spirituel et beau? L’amour d'une femme, allons donc! D'abord, cela ne dure pas, ou bien, si cela dure, cela ne s'appelle plus de l'amour; cela s'apjielle de l'habitude, du calcul ou de l'orgueil.

— Eh bien... les sublimités de l’amour maternel ?

— Le pélican est tout aussi sublime, répondit Philippe.

— La mère et le lion de Florence ?

— C’est le lion qui a le beau rôle.

L’interlocuteur s’obstinait ; il multiplia ses citations.

— Vous u’effacerez pas d’un trait de satire, dit-il, le dévouement d’Antigone nourrissant son père.

— Non ; mais je lui opposerai la femme du siège de Paris, faisant rôtir son enfant pour le manger.

Personne ne répliquant, Philippe Beyle continua :

— Voilà pour le cœur. Maintenant, faut-il parler de leur esprit ? A quoi bon ? L’esprit a nom Beaumarchais, Voltaire, Rivarol ; tout autre nom pâlit à côté de ceux-là. De leur industrie ? Ce qu’elles font aujourd’hui, un métier le fera demain. De leur gaieté? Où avez-vous vu une femme gaie? Une femme gaie n’existe pas. Une femme sera ou bruyante, ou .bavarde, ou mordante ; elle ne sera pas gaie.

11 y eut des marques d’assentiment.

— La plupart des femmes meurent à leur retour d’àge ; c'est constaté par les statistiques. Ne vous semble-t-il point par là que, passé cette époque, le destin ait voulu consacrer leur inutilité flagrante ? Triste rôle, en effet, que le rôle des vieilles

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femmes dans la société ! Des gardes-malades, des radoteuses ou des épouvantails. Une grand'mère ne conquiert raffeclion de ses petits-enfanls qu’à la condition d'avoir ses poches remplies de gâteaux, et elle n’est supportable aux yeux que tout autant que sa robe et ses coiffes ont le caractère artiste du temps passé.

— ' Pauvres grand’mères, et vous aussi ! dit une voix qu’Irénée crut reconnaître.

— Faut-il que je me résume? demanda Philippe.

— Oui ! oui !

— C'est que je vais'bien m’éloigner des traditions de M. Legouvé.

— Bah ! dirent les assistants.

— ^ Eh bien, donc, voici mes conclusions : la femme ne vaut que par ses attraits lorsqu’elle est jeune, que par sa fécoudilé lorsqu’elle est mûre, et elle ne vaut rien du tout quand elle est vieille.

Des rires unanimes couronnèrent cette facétie.

Quelqu’un essaya de protester cependant.

— ^Le mal que vous dites des femmes prouve deux choses : ou que vous avez beaucoup souffert par elles, ou que vous en souffrirez beaucoup.

Celui qui parlait ainsi était M. Blanchard.

Une contraction légère anima les sourcils de Philippe Beylc, mais il s’était trop mis en avant pour reculer ; il se sentait d’ailleurs en veine de riposte.

— Souffrir par les femmes ! dit-il après avoir salué M. Blanchard ce serait confesser leur importance, et je ne suis pas 'encore près de le faire.

— Prenez garde ! de plus forts et de plus grands que vous ont vu crouler leur philosophie sous un coup d’éventail.

— Qui? ces colosses -menés en laisse étaient-ils vraiment des colosses; les avez-vous mesurés? Devrai génie est solitaire. Homère ne partage sa gloire avec aucune femme. Newton meurt vierge. Regardez : est-ce avecun cortège d’amoureuses que se présentent à nous Christophe Colomb, Gutenberg Shakspeare? Voilà de grands noms, je crois, des gloires et des forces. Qui leur opposerez- vous ? Molière? mais Molière n’a

jamais saisi la plume que pour se moquer des femmes ou pour les maïulii-e ; son esprit n’a été |x;rpétuellement occupé qu’à venger son cœur. Dante? il a voulu railler avec sa Béalrix de neuf ans. Pétrarque? ah! Pétrarque! une oie autant qu’un cygne !

— Plaisanteries et paradoxes, murmura M. Blanchard.

— Après cela, je parle pour moi. Je défie bien les femmes de m’arrêter ou de m’empêcher dans mon diemin. A défaut d’autres mérites, j’ai l’orgueil de mon sexe et je suis jaloux de tous ses privilèges. On dit que l’amour fait accomplir de grandes choses; c’est possible, mais je plains de tout mon cœur l’homme qui ne fait de grandes choses qu’en vue d’une femme. Livrer bataille pour un ruban ou un baiser, inventer un système de baleaux h vapeur dans l'espoir d’obtenir un regard de deux beaux yeux, voilà des actes de faiblesse indignes. Aussi, je promets bien...

— Ne promettez pas !

— Je jure, alors, dit Philip|)0 on riant.

— Je vous conseille de ne pas jurer.

ETi disant cola, les yeux de .M. Blanchard pétillaient d’une expression très-singulière. Ses mots devenaient de (dus en plus taquins. On sentait que la conversation allait brûler tout à l’heure entre ces deux hommes.

Déjà même, le silence commençait à se faire autour d’yeux.

M. Blanchard reprit le premier :

— Je vais tâcher d’être aussi poli que possible pour vous dire que je ne crois pas à la prétention que vous avez de vous soustraire à l’inlluence des femmes.

Le début était précis.

Philippe Beyle fit un mouvement.

— Oh ! soyez tranquille, ajouta M. Blanchard ; ce n’est pas à coups d’érudition que je vous répondrai.

— C’est dommage, dit Philippe en ricanant.

— Mes arguments ne gisent pas dans les dictionnaires et dans les livres d'histoire; ils sont vivants, et c’est ce qui établit leur supériorité.

— Je ne comprends plus.

— Habitué à exprimer hautement et partout mon opinion,

voilà une demi-heure que je suis au supplice en vous écoutant. Pour qui me connaît, c’est une des plus grandes contraintes que je me soie jamais imposées. Non pas que je ne rende hommage à votre enjouement et à votre esprit : l’un et l’autre ' sont forts brillants sans doute ; mais c’est que vos théories me paraissent d'autant plus fragiles et votre profession de foi d’autant plus hasardée que je savais n’avoTr qu’un mot h dire, qu’un ressort à toucher, pour vous établir immédiatement en flagrante contradiction avec vous-même.

— Expliquez-vous plus clairement, monsieur, dit Philippe . inquiet ; jusqu’à présent vous n’avez parlé que par énigmes.

— Soit, dit M. hlanchard; je vais me faire entendre. Il y a à côté, dans ces salons, une jeune femme, belle et intelligente, que nous venons tons de voir et d’applaudir : c’est la Marianna.

Philippe frémit.

— Vous oubliez... murmura-t-il.

— Je n’oublie rien. La Marianna (je la nomme par son ^ nom d’arliste honorée et glorieuse), vous est attachée, diton, par dc's liens que vous envient læaucoup d’hommes, mais qui , d’après vos principes, sont pour vous sans doute bien légers et surtout bien fragiles. Tranchons le mot, la Marianna est votre maîtresse.

— Monsieur ! •

— C’est de notoriété, ici comme partout. '

— .\ssez, monsieur ! dit Philippe avec impétuosité ; il est des sujets de conversation dont la seule convenance doit interdire le choix.

— J’ai touché le ressort, se contenta do dire M. Blanchard froidement.

Philippe se contint; il était appuyé contre une table, il 'se dérangea et alla s’adosser à la cheminée, pour obéir à ce besoin de mouvement qu’imprime un sentiment de colère contenu.

Il se trouvait alors tout à fait en face de M. Blanchard.

— Où voulez-vous en venir, monsieur? lui demanda-t-il.

— A une proposition.

— Voyons, je vous écoute.

— Si voire lli^*se de tout à l’heure n’a d’autre valeur que celle d’un jeu d’esprit, ma proposition vous paraîtra toute naturelle et vous l’accueillerez comme la chose la plus simple du monde, comme une plaisanterie renouvelée de la Régence. Dans le cas contraire... .

— Eh bien?

— Votre courroux inc donnera infailliblement raison , en ce sens qu'il réduira à néant vos affirmations et vos prétentions à la philosophie en matière de femmes.

— Au fait, monsieur.

— J'y arrive; et la dernière phrase de ce préambule. sera pour vous prier d’excuser ce que ma proposition contient d’un |)eu suranné et de théfltral...

Philippe Beyle cherchait à lire dans les yeux de M. Blanchard, dont le sang-froid l’irritait graduellement, mais lui imposait.

— Enfin, cette proposition ? dit-il.

— La voici. Je vous joue ce que vous voudrez, ce diamant, pîlr exemple (il détacha une bague de son doigt), qui e.st magnifique et d’un prix royal; je vous le joue à l’écarté ou à toute autre partie qu’il vous conviendra de choisir; — je vous le joue contre la Marianna.

Philippe se redressa comme par un choc d’électricité.

— Est-ce folie ou insulte, monsieur? s’écria-t-il en faisant un pas.

.M. Blanchard, par contraste, était demeuré immobile et souriant.

— (}irand je vous le disais? dit-il aux assistants stupéfaits.

Puis, s’adressant directement h Philippe, sans paraître com-

drendre son emportement, sans vouloir s’apercevoir de sa pâleur ;

— Niez donc les femmes! et voyez ce qu’elles vous font faire. Que j’ajoute un mot de plus, et vous allez me provoquer au sujet d’une femme ! et vous allez vous battre pour une femme! Et, supposons que je vous tue, c’est une femme qui aura causé votre mort !

Philippe Beyle le regarda pendant quelques secondes en

silence , avec des yeux- où la rage et la confusion étaient l)eintes.

— Jouer une femme, murmura-t-il enfin, c’est plus que IhéiUral, c’est fou! car ni vous ni moi nous ne pouvons engager la volonté de cette femme. Votre proposition ne peut

que me mettre en demeure d’abdiquer les droits que vous me ■ ■ supposez sur la Marianna.

— C’est ainsi que je l’entends, dit M. Blanchard. ... i

Les railleurs s’étaient déjà retournés contre Philippe. . :

n comprit le danger de sa situation, et, par un etfort d’orgueil, il le surmonta.

Allant à une table, il prit un paquet de cartes et dit à M. Blanchard : .

— Eh bien, j’accepte.

Sa voix était altérée, son geste convulsif, mais son visage ^tait calme.

Si l’attention n’avait pas été si exclusivement concentrée sur cette scène, on aurait pu remarquer une singulière agitation dans les arbres qui formaient un rideau à la croisée ouverte et qui servaient de poste d’observation à Irénée de Trémeleu.

— Êtes-vous prêt, monsieur, dit Philippe ; je vous répète que j’accefite.

Il mêlait déjà les caries.

Le sourire de M. Blanchard disparut, et ce fut d’un ton grave qu’il répondit :

— Le fait de votre acceptation suffît pour lever tous mes doutes; je n’hésite pas à vous en donner acte, en présence d’une preuve aussi convaincante. Restons-en donc là d’une discussion que mon intention n’était pas de pousser si avant, et d’où vous sortez avec les honneurs de la guerre.

— Est-ce une nouvelle gageure? ' - '

M. Blanchard fit un geste de dénégation.

— Alors, c’est de la magnanimité, ajouta Philippe en raillant ; dans ce cas, je vous préviens que je ne suis pas homme à me contenter de celte défaite. Je veux jouer, à mon tour. Vous aviez raison tout à l’heure, et je le reconnais ; mes théories exigent

LA FRANC-MAÇONNKRIE

une épreuve ; il ne faut pas que le mot de fanfaronnade puisse être murmuré. C'est vous qui avez |)orU) la discussion sur son terrain extrême ; elle y restera, monsieur. Voici les cartes, commençons.

M. Blanchard ne bougea pas.

Témoin d’un duel pour le lendemain, il ne pouvait prendre Philippe h partie pour son propre compte.

— Eh bien... vous ou un aiilre! .s'écria Philippe en s’exaltant de plus en plus ; qui est-ce qui veut tenir la place de M. Blanchard? qui est-ce qui veut s’ériger en champion du beau sexe ?

Un jeune homme se décida à sortir du cercle et à s’avancer ; un Jeune homme rouge comme une pivoine, mais résolu, élégant, quoUpie fils de propriétaire, sans doute.

Il no pouvait y avoir en ofl’et qu'un jeune homme pour ramasser un tel défi.

Philippe Beyle réprima un mouvement de surprise, et entraîna son nouveau partenaire à une table de jeu.

Autour d'eux les spectateurs se resserrèrent.

Irénée en avait vu et entendu assez ; — ne se sentant plus maître do lui, il s’enfuit à travers les jardins pour empêcher l'explosion de son indignation.

Ses poings se contractaient ; il respirait à doses inégales et bruyantes.

Il n’avait pas fait vingt pas qu'au détour d’une charmille il se trouva face à face avec Marianna.

Elle était radieuse; tous les triomphes et toutes les félicités rcnqilissaient son cœur et le débordaient.

X sa vue, Irénée poussa uné cxclanudion presque sauvage.

— Vous I s'écria-t-il ; ah ! vous arrivez à pro|K)s ; venez ! venez ! , .

Marianna recula, effrayée. ' . -

— Qu'avoz-vous donc? demanda l-elle.

— Venez ! répéta-t-il en la saisissant par le bras et en la conduisant vers le pavillon du jeu.

I.a partie était commencée ; c’était une partie d’écarté ; au-

Dkjiti ed b Goge le

près des joueurs chaciin -se taisait ; seul, Philippe Beylc continuait de parler et de railler.

— Tenez ! dit Irénée en le lui désignant du doigt ; regardez : voilà riionimo dont vous voulez sauver la vie ! voilà l'homme à qui vous avez tout sacrifié! Savez-vous ce qu’il fait là, publiquement, hautement?

— Irénée ! vous me rendez tremblante.

— Il vous joue, vous, Marianna ; il vous joue avez le premier venu, contre la première chose venue ! Vous êtes Tenjeu de cette partie qui se débat sous vingt regards !

— Ah ! cela n’est pas vrai !

— Vous ne me croyez pas? .attendez donc, et écoutez ! Presque au même instant, Philippe élevait la voix et disait à

son jeune adversaire :

. — La fortune vous favorise, monsieur ; encore quelques coups de cartes, et la Marianna sera décidément à vous...

Un cri surhumain se fit entendre.

C’était Marianna qui s’évanouissait et tombait sur l’herbe. Tout le monde s’élança hors du pavillon, Philippe Bcyle le premier.

— Infâme ! trois fois infâme ! lui cria Irénée dans le paroxysme do l’égarement.

On se jeta entre eux, tandis que quelques personnes transportaient Marianna à l’hûtel.

A la même heure, M'"' la marquise de Pressigny rentrait dans son appartement.

Elle renvoya sa femme de chambre plus tût que de coutume, mit le verrou à la porte et ferma soigneusement les lourds rideaux de la fenêtre.

Toutes ces précautions prises, elle ouvrit d’une main frémissante d’impatience, le coffret que M, Blanchard lui avait remis à l’issue du concert.

Elle en retira d’abord un parchemin, couvert de signes particuliers, et quelle parcourut rapidement, d’un air de satisfaction triomphante.

Puis, son regard revint au coffret et y plongea de nouveau. Sous le parclieinin se trouvait la plaque d'un ordre inconnu. Celait une croix à .se])t pointes, en pierreries, suspendue à un large ruban bleu-azur.

Le tout reposait sur un coussin de satin blane.

M“' de Pressigny demeura un moment immobile et connue éblouie par le feu que les pierreries lançaient.

Lorsqu’elle fut revenue de son extase :

— Grande maîtresse ! dit-elle avec orgueil ; je suis grande

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