CHAPITRE PREMIEIÎ
Le faubourg Montmartre.
D’ici à peu d’années, la grande portion de terrains comprise sous la dénomination de faubourg Montmartre nous aura rendu entièrement la pliysionomie do l’ancien Palais-Royal.
Ce quartier appartient presque exclusivement au luxe do contrebande et aux vices spéculateurs, comme autrefois la Colonnade, les Galeries de bois et l’Allée des soupirs.
La population féminine y a des allures auxquelles le plus naïf provincial ne serait point tromi)é. Plus qu'ailleurs le châle y affeclo de provoquantes ondulations ; la robe remidit tout le trottoir et produit ce bruit délicieux pour lequel a été inventé l'imitatif et joli mot de frou-frou.
Les appartements du faubourg Montmartre se ressentent des mœurs qu’ils abritent ; chacun d’eux est machiné comme un plancher de théâtre ; double entrée, double sortie, vue secrète sur l’escalier, portes de dégagement, placards tournants etca-
l)incts de loileltc à douille fond, eoninic les lal>!>lières du vieux lemps.
C esl un aimable faid)our".
On n'y est occuiié, coinino dans les opéras-comiques, qu’a célébrer le ch ‘mpiiifie d l'amour. Dans l après-midi, princijialemenl au sortir de la Bourse, des hommes viennent s’y étendre sur des canapés, fumer un cigare ou deux et s’entretenir de choses insignifiantes avec de jeunes dames de trente-quatre ans, en robe de cbanibre, et qui, selon la mode, portent les cbl•veu\ lelrousses- à la .Marie Stuart ou cresiielés à l'anlique.
Ce divcrlissfinenl (pioliiiien cofde excessivement cher à ces bonunes.
L’n an après les événements que nous venons de rapporter, un monsieur montait, d’une façon aussi légère que pouvaient le lui permetire ses soixante ans, l escalier d'une maison de la rue Saint-Georges, la rue la plus élégante du faubourg Mont martre.
On aurait dit que cet escalier devait aboutir pour lui au troisième ciel, tant ce vieux monsieur accomplissait avec aise son ascension.
Il ne s’arrêta que loi'squ'il fut arrive au quatrième étage, devant le [lied de biche traditionnel.
-\lors, pendant cinq inimités, il s’occupa sérieusement à rcjirendre sa respiration.
Paris, un (juatrième étage, qui suppose toujours une terrasse, a presque la même valeur (ju un premier étage.
Après s'ètro éjiongé le front avec son mouchoir, avoir rallié ses favoris avec un petit peigne, chassé avec le pouce et lïndex deux ou trois grains de poussière sur son pantalon, le vieux monsieur dirigea sa main vers le cordon de la sonnette.
Mais il se ravisa tout à coup.
.■\n heu de sonner, il fi appa.
Bien doucement d’abord, comme un .N’i'unorin qui veut éveiller saliien-aimée ; un jeu plus fuit ensuite, comme un jaloux ([ui s’inquiète et qui s’impaliento.
Digitizea by Googl>
DKS FEMMKS
— Allèndoz cloiu- ! s’éeria-t-on de l'intérieur ; vous êlet Iticn pressé iiujourd'hui.
La porte s'ouvrit, et une petite domestique parut.
— Tiens, e'esl moqsieur le comte, dil-ellç ; je croyais que c'étnit le porteur d’eau.
— Oui, Fauny, oui, c’est moi ; plus bas, Je t’en prie.
— Pourquoi est-C’e que vous n’avez [»as sonné? Il n’y a que
les fournisseurs qui frappent. • ■
— Pourquoi... pourquoi...
— Ah ! c’est vrai, j’oubliais... c’est pour nous surprendre, pour nous espionner, n’est-ce pas? Toujours vos mêmes farces! \ a-t-il du sens commun à venir chez le.s gens d’aussi bon matin?
— Quelle heure est-il donc, Fanny? demanda le personnage qui vient d’être désigné sous le nom de monsieur le comte.
— Allons, faites votre ingénu ; vous savez qu'il est à peine onze heures. Vous en seriez bien plus avancé si madame ne voulait pas vous recevoir.
— Quoi ! Fanny, tu croirais...? dit le comte en pâlissant.
— Damel c’est à quoi vous vous exposez. Mais rassurezvous ; madame est levée depuis deux heures.
— FiSt-elle allée au UiéAlre, hier soir?
— Elle n’a paru qu’un instant dans son avant-scène des Variétés. Ah! la jolie toilette qu’elle avait! un chapeau blanc avec un tour de tête de petites bruyères rose -pAle. Vrai, monsieur le comte, il vaut tout autant que vous ne Tayoz pas vue, car vous en auriez perdu la tête.
— Hélas ! murmura le comte.
— Oui, je sais bien que le plus fort est fait. Il faut avouer, il votre avantage, que vous avez une Hère tendresse pour madame ; aussi cela m’enrage de lui voir si peu de reconnaissance pour vous. Ce n’est pas faute de lui faire votre éloge, pourtant : monsieur le comte par-ci, monsieur le comte par-là. El Dieu m’est témoin que ce n’est pasTimérêt qui m’y pousse, quoique vous soyez aussi généreux avec moi qu’on puisse l’être ; mais j’ai un cœur avant tout, et je dis, moi, qu’il y a cruauté à faire souffrir un pauvre homme qui vous veut tant de bien, et qui sacrilierait tout pour vous épargner la moindre égratignurc.
Le comte n’ëcouteit pas les bavardages de la petite domestique.
Il s’était planté devant une glace et s'y examinait avec mé-' lancolie, en passapt et repassant la main sur son visage, comme s’il eût voulu en adoucir les rides.
— Tu dis donc que Pandore a été aux Variétés?
— Oui, monsieur le comte. , • .
— Seule?
— Avec son amie Sara.
— Une grande blonde ?
— Justement.
— Kt, après le spectacle ?
— Après le spectacle, madame a reconduit Sara dans son coupé ; puis elle est rentrée ici oîi j'avais préparé pour elle une tasse de tlié. Elle a feuilleté les volumes que vous lui . aviez clioisis et envoyés ; et, à une heure moins un quart, elle dormait du sommeil d'un enfant.
i.e comte regarda la petite bonne entre les deux yeux, et, plaçant un doigt contre le nez, à la manière des gens méfiants :
— Fanny! Fanny! dit-il.
— Bien vrai, monsieur le comte.
— Comment ! Pandore ne s'est pas arrêtée en chemin à la Maison dorée ?
— Non, monsieur le comte.
— Ni au Café Anglais ? •
— Pas davantage.
— 11 m’est cependant revenu aux oreilles que...
— laissez donc! encore un de vos traquenards, je connais cela. Eh bien, après? Quand madame serait allée' souper, qu’estce que vous auriez à dire ? Vous savez qu’elle" se moque pas mal de votre jalousie !
— C’est vrai, dit tristement le comte.
Il baissa la tête, et son œil rencontra eu ce moment un papier carré au milieu des chiffons que Fanny était ^eu train de balayer.
Il le ramassa le plus délicatement qu’il lui fut possible.
— Qu’est-ce que cela? fit-il.
— Pardine ! vous le voyez bien, c’est une enveloppe de lettre.
— Oui, c’est une enveloppe: A Mademoiselle Pandore, rue Saint-Georges, 27.
— Ah çà ! s’écria la domestique en riant, est-ce que vous allez souvent venir fouiller dans notre ménage? Si cela vous . amuse de décliilTrer les paperasses, tenez, il y eu a plein un jianicr derrière la ])orle.
— Le cachet est singulier, dit le comte qui tournait et retournait l'enveloppe : un essaim d'abeilles frappant au visage un imprudent, avec ces mots : î Toutes pour une, une pour foutes, s
— Tiens ! je n'avais pas remarqué cela, dit Fanny en regardant à son tour.
— Tu sais donc quand est arrivée cette lettre?
— Oui; il y a une heure environ.
— Qui est-ce qui l'a apportée?
— Une femme.
— Une femme?
— Elle était déjà venue deux fois hier ; elle ne voulait remettre celte lettre qu'à madame elle -même.
— Diable! murmura le comte ; cl, ce matin...
— Ce malin, je l'ai introduite auprès de madame.
— Qu csl-ce qu'elles se sont dit?
— Je l'ignore, car madame m'a immédiatement ordonné de me retirer.
— Sotte! à ton âge, lu no sais pas encore écouter aux serriii'cs?
— Monsieur le comte, je suis honnête.
Il haussa les épaules et regarda de nouveau le cachet de, l'enveloppe qu'il tenait toujours à la main.
— «Toutes pour une, une pour toutes, s répéta-t-il; qu’estce que cela peut signifier?
Le son d'un timbre parti de la chambre à coucher de Pandore interrompit sa méditation.
— • C’est madame qui sonne, dit la petite domestique.
LA l-ll ANC-M Ar.ONN'KlUK
— AUeiuls tm jæii, dit le comte en ouvrnnl son pociomomiaie.
— Qu'est-ce que vous voulez?
— Je veux récompenser Ion honnêteté.
Il lui mit un louis dans i.n main.
I n .second coup de limhrc se lit entendre, plus impérieux (pie le iirCmier.
— Ail ! mon Dieu ! s'écria Fanny en s'empressant.
— Ce n’est lias tout, continua le comte en montrant une autre pi(!ce d'or.
— Quoi encore ? demanda-t-elle, s'arrêtant court.
— Ceci sera pour toi, si...
— Dites donc vite, madame va s'impatienter. .
— Si tu poux m'avoir cette lettre d(Ji)t je n’ai que l’enveloiipc.
— Oh !
Un troisième coup de timbre étouffa l'exclamation de Fanny, qui s'élança vers la chambre à coucher, pendant que le comte mettait tranquillement l'enveloppe dans sa poche.
Mais Fanny no fut pas assez prompte, car la porte s’ouvrit violemment, et Pandore parut.
Trois ou quatre peintres en France, îi peine, pounaient rendre l’effet de cette belle physionomie irritée. Un écrivain doit y renoncer ; les substantifs ne sont pas assez jïros de teml»êtes, les adjectifs n’ont pas assez d’éclat.
Pandore était entortillée d’un peignoir à dentelles; ses cheveux blonds rebroussés vers les tempes lui donnaient l’air d’un jeune czai-.
File n’apeirut pas le comte, elle ne vil que Fanny.
— Qu’est-ce que vous faites là ? dit-elle eu lui marcliant sur • les pieds; est -ce que vous vous moquez de moi, par hasard?-
— Non, madame, balbutia la soubrette, excusez-moi, c’était...
— C'était quoi ? ' . '
— C’était M. le comte d'ingrande qui me retenait.
Des yeux de Pandore tombèrent aloi-s sur le comte, qui mâchonnait par contenance des pastiiles de Vichy.
.Sa colère ne fut pas calmée par cette altitude.
— I.e comte n’a que faire ici, vous le savez bien, continua-
DES l’EMMES
t-elle ; est-ce que vous C*les à sou service ou au mien? Si la maison ne vous convient pas, il n’y a pas besoin il attenclre rprelle vous tombe sur le dos.
— Esi-ce son déjeuner que madame désire ? demanda timi- . dément Fanny.
— Non, ce n'est pas mon déjeuner, dit Pandore en etiercbant du regard, c’est...
— C'est? - ’
— L’enveloppe de cette lettre que j’ai reçue tout à l'heure.
— l.e comte d'fngrandc et Fanny échangèrent un rapide coup d'œil.
— L’enveloppe? répéta cette dernière avec embarras.
— Eh bien, oui, l’enveloppe! est-ce que je ne m'exprime pas en français ?
— Si fait, madame, si fait, dit Fanny; mais c’est que je l’ai prise avec d’autres papiers pour allumer mon feu, il n’y a, qu’un instant.
— Je l’aurais parié ! s’écria Pandore en frappant du pied ; êtes-vous srtre de l’avoir brûlée, au moins?
— Oh! oui! madame, c’était cette enveloppe sur laquelle il y avait...
— Allons, c’est bon! dit sèchement Pandore.
F’t elle lui tourna le dos.
Puis, du fond de sa chambre où elle était rentrée, elle cria :
— Eh bien ! monsieur le comte, 'vous ne venez donc pas me souhaiter le bonjour, ce matin ?
l.e comte d’ingrande se précipita comme une bourrasque dans la chambre à coucher.
' 11 y avait là, comme dans toutes les pièces de cette sorte et comme chez toutes les femmes de la classe de Pandore, mille de ces somptuosités au rabais qui attestent l’amoindrissement et la corruption du goût ; une pendule de bronze, des tentures économiques, la réunion de tous les styles, des chaises sculptées en moyen âge et des écrans rocaille, une table de laque, des peintures modernes représentant comme toujours des nymphes couchées dans les herbes, — car les disciples de Diaz ne sortent pas là, — deux étagères encombrées de niaiseries, de coquillages, d’oiseaux filés, de frégates eie
ivoire, lie joujoux suisses, ilc flacons, de paysages en liégo, d’idoles japonaises, de coupes dorées, de Tircis en inlte Icntlre, de pantoufles de fées, do corlK'illes iiiicroscopiiiues et de nudités on plfdre imitées de l’i'adier.
L’ne jardinière, placée auprès de la chcininéo, était remplio des fleurs de la saison.
Lorsque le couile d'ingrande fut entré, Pandore lui tendit la main.
~ Ma chère enfant, dit-il après y avoir posé ses lèvres, j’ai assisté une fois dans ma vie au lever de M. de Talleyrand... C’est vous dire combien j’étais jeune, s’empressa-t-il d'ajouter. Eh bien, ma parole d'honneur, je n'ai pas été plus impressionné en face du célèbre diplomate que je viens do l’être à présent, Eranchement, vous étiez superbe.
— Alors, criez brava, et n’en jinrlons idus.
Elle alla vers la table, y prit une lettre qu’elle relut d’un air songeur, sans s’occuper du comte.
— • Ce doit être cela, pensa-t-il.
l.a lettre relue. Pandore la serra dans un des tiroirs de son secrétaire.
Ce secré'tairc, justifiant par hasard son nom, était à secret.
— Diable ! se dit le comte, ce sera plus difllcilc.
Comme les chattes qui, à un moment donné, abdiquent leurs nerfs, l‘andore s’étendit avec nonchalance sur un divan ; ses yeux si ardents tout à l’heure, se voilèrent à moitié ; ses lèvres s’entr ouvrirent pour le sourire. Voyant d'aussi câlines dispositions, le comte s’empara d’une chaise et s’assit auprès d’elle.
— Connaissez-vous M. Philiiipc Beyle ? lui demanda-t-cllc en renversant tout à fait sa jolie tète sur un coussin.
— M. Philippe Deyle? répéta le comte.
— Oui.
— Pourquoi me faites-vous cette question?
— Vous êtes bien curieux ! s’écria Pandore. Depuis quand ai-je l'habitude de vous rendre compte de mes motifs?
— Pardonnez-moi ; c’est que j'étais à mille lieues de volr(( demande. Je voulais dire : Quel intérêt prenez-vous à .M. Phi lippe Deyle ?
— C’est précisément ce que je veux vous laisser ignoi'cr,,
mon cher anii. Tenez, vous n'êles et ne serez jamais qu’un grand enfant, dit-elle en se soulevant sur son coude, et vous finirez par me guérir entièrement de ma franchise avec vous.
— Oh ! Pandore !
' — Comment ! je désire être renseignée sur quelqu’un ; pour cela, je m’adresse bonnement à vous, de but en blanc, comme nu premier venu ; et au lieu de me répondre avec autant do simplicité que j’en mets à vous interroger, voilh votre imaginaïion qui prend la galopade ; vous forgez tout do suite un tas de mystères...
— Mais non !
~ Fallait-il donc user avec vous do misérables subterfuges? causer pendant une démi-heure de mes robes, des pièces nouvelles, pour arriver sans secousse à mon interrogatoire ? faire comme la Tisbé dans Angelo ; « Vous portez là une bien jolie clef... Oh ! je ne la veux pas cette clef! » A quelles sortes de -femmes avez-vous donc eu affaire, pour que vous ayez toujours besoin d’ètre joué et trompé ? 11 faut que l’on vous donne éternellement la comédie, n’est-ce pas? Sans cela, vous êtes ilépaysé, comme maintenant.
— Ma chère Pandore, vous ne m’àvez pas compris.
— Allons, allons, je vous croyais un homme plus fort ; dorénavant, j’agirai avec vous d’après les principes.
— .M. Philippe Beyle est un homme de trente ans au moins... commença le comte.
— Laissez-moi tranquille avec votre M. Philippe Beyle ! Je sais à qui m’kiformer de lui.
— Oh ! dit le comte en avançant les lèvres ; il y a informations et informations.
— Vous voulez me prendre par la curiosité, je le vois, mais vous n’y réussirez pas.
— J'en sais plus long que d’autres sur ce monsieur, continua le comte ; et vous vous êtes méprise sur le sens de mes paroles ; car si j’ai été indiscret au point de répondre à votre question ' par une autre question, c’était uniquement pour vous prémunir contre le mal que j’avais à dire de lui. ' •
— Du mal ? dit Pandore en tendant le cou. ' ,