ACTIVITÉ ÉCONOMIQUE
Est-il besoin de rappeler le développement industriel et commercial prodigieux de l'Allemagne depuis l'unification de l'empire ? |
Les actions des nombreuses entreprises industrielles et commerciales qui résultent du prodigieux essor économique de l'Allemagne depuis l'unification de
l'empire, ainsi que les titres des fréquents emprunts
conclus par les États et villes de l'Empire, assurent aux trois grands marchés financiers de Francfort, Berlin, Hambourg, une activité considérable que n’a pu amoindrir la loi si critiquée du 22 juin 1896, interdisant les marchés à terme sur les parts d’entreprises minières et actions industrielles et prescrivant la création d’un registre spécial de Bourse très gènant pour les transactions (1).
Malgré cela, disons-nous, les transactions sont de plus en plus actives. La Bourse de Francfort est de beaucoup la plus importante; elle présente notamment un compartiment de valeurs de charbonnages extrêmement intéressant. À Hambourg, on trouve des fonds scandinaves et des obligations hypothécaires ; à Berlin, des actions de banques. D’une manière générale, donc, les établissements de crédit offriront à leurs clients des rentes allemandes et d'États confédérés ou villes, dont les émissions sont si importantes et si fréquemment renouvelées, des bons du Trésor allemand ou prussien, puis des fonds d'États étrangers dont l'émission se fait en Allemagne. Enfin, des valeurs industrielles purement allemandes, soit d'entreprises de l’intérieur, soit d’entre-
prises faites au dehors avec des capitaux allemands:
1. Les grands Établissements de banque n'ont cessé de demander l'abrogation de cette loi. Voir le très intéressant discours prononcé par M. Max Warburg au Congrès des banquiers allemands tenu à
Hambourg en 1907.
Or, les banques allemandes sont très puissantes, et elles doivent leur force à la transformation radicale survenue depuis un demi-siècle, mais surtout depuis vingt ans dans l’économie même de leur politique financière qui leur a permis, grâce à une hardiesse bien autre que celle des pays environnants, de prendre la direction du mouvement industriel et commercial de l’Allemagne. Le phénomène le plus caractéristique de cette transformation, c’est l’extraordinaire concentration des établissements de banque depuis 1870, mouvement encore accentué depuis
Comme en France et en Angleterre, le commerce de banque resta longtemps en Allemagne le domaine exclusif de quelques puissantes banques privées et locales, que leur ancienneté et leur politique prudente avaient dotées d’une grosse fortune. C'étaient les Rothschild à Francfort, les Mendelssohn et les Bleichræder à Berlin, les Oppenheim à Cologne, les Berenberg Gossler, les Warburg et les Behrens à Hambourg.
On trouve bien dans les années qui précèdent l’unification de l’Allemagne quelques constitutions de banques par actions, telles que celle de la Bank für Handel et Industrie (1853). Mais ce mouvement d’unification et de concentration économique que facilitait la création du Zollverein (1833) prend son
plein essor après 1871, Une fois de plus les théories
de List sur l’économie nationale se trouvèrent vérifiées: la puissance économique d’un peuple est en raison directe de son importance politique. L'Empire était jeune et les Allemands ne demandaient qu’à étonner le monde par la puissance de leurs « choses d'empire »,aussi bien dans le domaine privé que sur le terrain politique. Il faut dire d’ailleurs que la loi de 1870 supprimant pour les sociétés par actions l’obligation de l'autorisation et de la surveillance gouvernementales contribua puissamment à favoriser leur développement.
À peine cette loi de 1870 était-elleentrée en application que se fondaient deux des plus puissantes sociétés de crédit de l'Allemagne: la Deutsche Bank (15.000.000 de marks) et la Commerz et Disconto Bank de Hambourg (30.000.000 de marks).
Le mouvement continua, s’accentua avec la création de la Dresdner Bank et de la Disconto Gesellschaft et l’on pourrait multiplier à l'infini les exemples de fusion de banques moyennes avec de grandes banques qui les ont absorbées. La Disconto Gesellschaft a ainsi absorbé la Norddeutsche Bank de Hambourg, dont elle a acquis toutes les actions (40.000.000 de marks), tout en lui laissant l'existence nominale. Elle a depuis absorbé la Rheinische Disconto Gesellschaft et la maison Rothschild de Francfort. Le procédé d’absorption était d’ailleurs suivi
par la Dresdner Bank ct par la Deutsche Bank. Cette
dernière englobait dès 1904 une vingtaine de firmes possédant 370 comptoirs de diverses natures.Il n’est pas inutile de faire remarquer d’ailleurs que ces grandes concentrations se produisaient non pas dans une seule mais dans plusieurs villes d'Allemagne : à Berlin, la Deutsche Bank; à Dresde, la Dresdner Bank ; à Francfort, la Discontogesellschaft. Toutes les parties de l’Allemagne profitaient donc du mouvement, qui s’accrut encore à partir de 1880.
A l'heure actuelle,le groupe des grandes banques allemandes par aciions (Deutsche Bank et les 20 banques contrôlées par elle, la Dresdner Bank, la Discontogesellschaft et les 19 banques qui lui sont affiliées, la Bank für Handel et Industrie et les 6 banques qui en dépendent, la Commerz et Disconto Bank, la Mitteldeutsche Creditbank et la Berliner Handelsgesellschaft) atteint 80 °/, du capital total des banques allemandes.
Or les banques, constatant les progrès réalisés par elles et dus uniquement à la concentration précédemment exposée, s’efforcèrent d'appliquer cette concentration à l’industrie ; leur intermédiaire était indispensable pour cette opération. Sous l'impulsion des grandes banques, la concentration se généralise dans les industries minières, textiles, métallurgiques et électriques, où de plus en plus un avantage marqué semble réservé aux grands établissements. On con-
naît la puissance de l’industrie de l'électricité en
Allemagne, contrôlée par de gros syndicats tels que le groupe Siemens Schuckert et celui de l’Allgemeine Elektrizitæts Gesellschaft opérant sous la haute direction du consortium des grandes banques.
On sait la facilité, la hardiesse, parfois jugées excessives par les banques françaises et anglaises, avec lesquelles les banques allemandes ont consenti aux entrcprises industrielles de leur pays, le crédit à découvertet les acceptations, en même temps qu’elles acquéraient un droit de gestion dans les sociétés en y faisant entrer comme administrateurs des personnes appartenant à la direction de leurs établissements. Politique téméraire, grosse de conséquences en cas de crise industrielle, disent les critiques pessimistes : il ne nous appartient pas de la juger ; mais nous avons tenu à faire cet exposé pour montrer l’étroite union de l'industrie et de la banque allemande, qui a donné à cette dernière une puissance, un rôle dans le développement économique général, dont on chercherait vainement l’équivalent dans les autres pays.
Les banques sont d’ailleurs bien vues d’un gouvernement dont les difficultés financières se sont accrues ces dernières années, et qui a besoin de leurs bons offices pour répandre dans le public allemand les titres deses fréquents emprunts Ajoutons que la direction des banques en Allemagne est confiée à des hommes de grande valeur.
Les banques allemandes sont donc de premier
ordre : ajoutons que la connaissance du français est d’une pratique courante dans la totalité de ces établissements, et que leurs procédés sont empreints d'une amabilité, d’une complaisance qui sont bien de nature à enlever toute hésitation aux capitalistes
étrangers.