ACTE PREMIER
elle m’a accueilli avec une bonté... qui fait que, près d’elle, on se sent entraîné... séduit... Impossible de ne pas l’adorer!
LA DUCHESSE, se levant vivement.
J’espère que vous n’avez pas eu cette audace?
GALAOR
Moi!... Qu’elle pensée!... (a part.) J’allais faire fausse route. (Haut.) J’avais, contre de tels dangers, des souvenirs cruels et vivaces que rien n’a pu effacer... et, pour moi, le passé est la sauvegarde du présent !
11 suffit! Pas un mot de plus... Ecoutez-moi. Je m'indigne depuis longtemps des plaisanteries continuelles qu’on se permet en Europe, sur le nombre et sur le peu d'importance des petits princes d’Allemagne ; mais le moyen de s’agrandir, quand on n’a pas deux ou trois cent mille hommes pour chercher à ses voisins quelques querelles d’allemand? Je me suis dit alors, que si, par exemple, un Brunswick épousait une Wolfenbuttel; que si, plus tard, leurs enfants épousaient * quelques princes ou princesses de Reuss, de Souabe, ou de Gotha, on arriverait ainsi, sans guerre, sans bataille, et par de seules conquêtes matrimoniales, à composer avec des fractions de principautés un royaume complet. Vous comprenez ?
GALAOR
Très-bien !
LA DUCHESSE
C’est là le but de ma politique. Four commencer, j’ai résolu de marier le grand-duché de Brunswick avec la principauté de Wolfenbuttel... dans la personne du prince Max, mon neveu, et dans celle de Thécla, ma pupille.
GALAOR
Je n’y vois pas d’obstacle.
LA DUCHESSE
Il y en a pourtant, et de très-grands. Quant à ma pupille, je lui ai dit : « Je veux. » Cela suffit, elle obéira. Elle sait que je ne reviens jamais sur mes décisions. Pour mon neveu, c’est plus difficile. J’ai tellement soigné son éducation, je lui ai donné, dans ce siècle démoralisé, des goûts si chastes, des principes si rigides, qu’il n’aime que la science et la stratégie, ne pense à aucune femme, et a pris le mariage en horreur/
GALAOR, gaiement.
En vérité?
LA DUCHESSE, avec embarras.
11 faudrait maintenant... et moi, je ne le peux pas... détruire en partie mon ouvrage... lui prêcher d’autres préceptes... le rendre moins sauvage... moins rigoriste... enfin, moins vertueux... et j’ai songé à vous.
GALAOR
Alu quel honneur!
LA DUCHESSE
Si vous parvenez à le décider à ce mariage...
GALAOR
Eh bien?...
LA DUCHESSE
Le jour où il y donnera son consentement, je paye toutes vos dettes, à commencer par celle de Fallemberg; je vous accorde le titre de comte, et, de plus, la clef de premier chambellan.
GALAOR
Ah! madame...
Vous savez que le feu duc, mon mari, m’a nommée régente de cette principauté, jusqu’au jour où son neveu, le prince Max, aura atteint sa grande majorité.
GALAOR
C’est-à-dire sa vingt-cinquième année.
LA DUCHESSE
Et il n'en a que vingt-trois. J’ai donc encore deux années devant moi, pour mener à bonne fin mes desseins politiques, punir ceux qui me trahissent, et récompenser ceux qui me servent.
GALAOR
Votre Altesse peut se reposer sur mon zèle et mon expérience. Dès que vous daignez compter sur moi pour rendre le prince mauvais sujet...
• LA DUCHESSE, vivement.
Je n’ai pas dit cela.
GALAOR
Moins vertueux, ce sont vos expressions; je demande à être seul juge des moyens à employer.
LA DUCHESSE
Si ma moralité peut les accepter.
GALAOR
Nous aurons d’abord à la cour des soirées, des réceptions, des concerts...
LA DUCHESSE
Un instant!
Opéra et ballet deux fois par semaine.
LA DUCHESSE
Permettez...
GALAOR
Et, par mois, quatre grands bals où vous inviterez les plus jolies femmes de la résidence.
LA DUCHESSE
Mais songez donc, baron... Taisez-vous, c’est le prince, mon neveu. Le voici, enfin!