‹ La frileuseChapitre 6 sur 79 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Les précédents, quatre jeunes officiers *.

CONRAD, aux officiers.

Vous veniez, messieurs, prendre les ordres du prince? Ses ordres, les voici. (Montrant la table.) Vous voyez sou déjeuner qu'on vient de servir? Il vous ordonne de le manger.

TOUS

En vérité! ‘

GALAOR

L’obéissance, messieurs, est la première des vertus militaires. (Deux soldats descendent la table et placent des sièges autour.)

TOUS

Obéissons 1

CONRAD, présentant Galaor aux officiers.

Monsieur le baron Galaor de Blakenberg ! auquel le prince a donné audience pour ce matin. (Les officiers s’inclinent.)

PREMIER OFFICIER

Si nous osions, monsieur le baron, vous prier de vouloir bien partager le déjeuner de Sou Altesse?

DEUXIÈME OFFICIER

C’est-à-dire le nôtre!

GALAOR

Je ne ferai pas de façons... je suis à jeun... Un repas charmant... un repas de prince!...

Avec VOUS , monsieur ! (Us s’asseyent. Les deux soldats Terscnt à boire **.) Messieurs, la reconnaissance avant tout!... Un premier toast au prince Max, notre général l

DEUXIÈME OFFICIER

A qui nous devons ce bon repas !

GALAOR

C’est trop juste!

CONRAD

Au prince, messieurs!

TOUS

Au prince I (on boit.)

GALAOR

Je propose, à mon tour, un toast qui doit convenir à de jeunes militaires : Aux amours heureux l Aux vôtres, messieurs !

PREMIER OFFICIER

C’est dit!

* Galaor, Conrad , premier officier, quatrième officier, troisième officier, deuxième officier.

** Galaor, quatrième officier, troisième officier, deuxième officier, premier officier, Conrad.

TOUS

A nos amours!

GALAOR, à Conrad, qui ne lève pas son verre.

Eli mais, mon jeune lieutenant, il n’y a que vous qui ne leviez pas votre verre 1

PREMIER OFFICIER

Lui? Il est, je crois, comme le prince; il ne songe qu’à l’exercice !

TROISIÈME OFFICIER

Et à la stratégie !

GALAOR

Allons donc ! Vous avez bien une maîtresse, pour le moins?

CONRAD

Non, ma foi !

GALAOR

Pas possible! Je vous en prêterai plutôt... vous me rendrez cela à loisir, quand vous serez en fonds. (Rires.)

CONRAD

Monsieur!...

GALAOR

A moins que vous n’ayez au cœur, ce qui tient lieu de tout... quelque passion... quelque grande passion!

CONRAD, souriaut.

Eh bien, je ne dis pas le contraire... Une passion que je ne connais pas, et dont je ne sais pas le nom.

Du romanesque? Voyons, cela nous changera!

CONRAD

L’histoire ne sera pas longue. Le jour de mon arrivée à la résidence, la semaine dernière, j’étais à la sortie de l’Opéra, en grande tenue, avec une pelisse en fourrure, une belle pelisse toute neuve sur le bras. Devant moi, sous le vestibule, étaient deux dames, dont l’une me parut si jolie, que je restai immobile à la regarder. Elles attendaient leur voiture, et je compris que leur chasseur, en courant la chercher, avait, dans sa précipitation, emporté avec lui leurs manteaux ; et ma belle inconnue, qui avait des épaules nues et charmantes, semblait grelotter ! L'es épaules si blanches me faisaient peine et plaisir à voir. J’y avais froid ! (Rires.) Et, malgré moi, sans le vouloir, par un mouvement plus prompt que ma pensée, je jetai ma pelisse !... Un regard foudroyant me lit comprendre l’indiscrétion que je venais de commettre; mais il y avait sans doute dans mes yeux tant de repentir et de respect, que ce grand courroux s’apaisa soudain... Un sourire gracieux, qui effleura ses lèvres, sembla dire : « Je pardonne ! » et depuis longtemps la voiture avait disparu, que j’étais encore à la même place, ma pelisse à mes pieds et la tête nue...

GALAOR

Avec un rhume de cerveau.

Page 1