AU SUJET DU TITRE DE L'OUVRAGE
E célèbre Heyne (Christian Gottlob) s'est illustré par ses travaux sur Virgile et Homère, l'immortel docteur Chrysostome Mathanasius par ses recherches sur le chef-d'œuvre d'un Inconnu. Pourquoi ne marcherais-je pas sur les traces de ces admirables savants? pourquoi ne les dépasserais-je point, en livrant à la postérité une édition définitive de mes doctes commentaires sur la Friquassée CrotestyllonnéCy ce poëme typique, ce chef-d'œuvre inénarrable et, pour tout dire en un mot, cette rhapsodie, qu'un passé jaloux a trop longtemps dérobée à l'admiration des temps futurs!
Un poëte franc-comtois de nos jours, le sieur Hugo (Victor), imite notre Friquassée, dans la
scène de la foule (acte V, se. xi) de son drame de CromwelL Mais combien il est resté au-dessous de son modèle ! Sa foule ne débite que des phrases banales, qui se succèdent, qui s'entrelacent, sans qu'on en puisse tirer autre chose que les interjections de gens se heurtant et se poussant sur le passage d'un cortège.
La Friquassée nous fait entendre une bande de galopins en récréation, portraite dans son ensemble et dans ses détails de la même Êiçon que l'instrument de Daguerre saisirait, dans une photographie instantanée, leurs visages et leurs attitudes. Une idée identique vint un jour au philosophe anglais Locke : il nota mot pour mot tous les propos de joueurs acharnés à une partie de cartes, et les lut ensuite aux joueurs, qui ne comprirent pas la portée de ce morceau. V Essai sur r entendement humain compense-t-il la perte de ce chef-d^œuvre dont la postérité a pu jouir?
Quant à l'auteur même de la Friquassée^ il n'a rien légué que son œuvre aux applaudissements de l'avenir, et pas autre chose pour nous éclairer sur sa personne, si ce n'est un nom douteux: Gaillard ou Gaillard, qu'il se plaît encore à cacher sous le masque de l'abbé Raillard (un abbé sans abbaye!). Voilà tout! De son livre, daté de iSSy et vingt fois peut-être réimprimé
depuis, à peine un exemplaire de la dernière édition a survécu!... un seul, mais c'est assez! — De nouveau livré à la presse, il a déjà été deux fois édité dans notre siècle, et voilà quMl reparaît une troisième, illustré de mes savantes remarques amenées à leur perfection, destiné à devenir le joujou, le bijou des bibliomanes... impérissable désormais 1
De même que le Nil^ qui dérobe à tous les yeux sa source, mais qui répand sur TÉgypte le trésor de ses ondes, admirez-la désormais, cette belle, cette grande, cette majestueuse, cette sublime Friquasséel.. FriquasséeU... FRIQUASSÉEl!!
Est-ce que ce mot seul n'est pas tout un poëme épique ? Nescio quid majus nascitur Iliade!
Et dans l'adjectif inouï dont est flanqué ce paradigme des substantifs, dans ce crotestyllonnée, ne voyez-vous pas frétiller je ne sais quoi de grotesque^ de crotté^ de croustillant et de croustilleux? Il faudrait se mettre à genoux devant ce titre et en baiser tous les mots l'un après l'autre, dans une muette adoration !
Quelle jolie expression que ce fretel^ ce jargon des petits enfants de Rouen ! — Plus loin, Herchelée, qui signifie un fagot, une bourrée une liasse. En effet, ce n'était pas trop d'une ample fagottée de cerveaux pour recueillir tant
de notables choses ^ Remarquez encore une pallée. Il y a dans ce mot une équivoque ; il signifie une pelletée et aussi un parler en supprimant IV, selon le langage purinique: Chacun dit sa palée. Ainsi s'exprime, page 47, Vlnven'^ taire général de la Muse normande^ divisé en XXVIII parties... par David Ferrand (Rouen, chez l'auteur, rue du Bec, i655,in-8<^de484 pages). Remarquons enfin cette notable expression :
Comme verre f ci-derrière, si vous n'êtes aveugles, parole typique qui se retrouve dans la Navigation du Compagnon à la bouteille (Paris, Nicard,
I. Dans l'édition princepsde mes Commentaires (Rouen, 1867, in-i3, imprimée à Genève), le moX Herckelée avait été traduit par Charretée. C'était une grave erreur d'avoir pris un simple fagot pour toute une voiturée de broussailles. De ce fait résulta une savante polémique. D'abord parut à Rouen un livre în-4'> de six feuilles, intitulé « Herchelée de la fHquassée crotestyllonnée, remise en casseroUe par le maître Coq de la cale Saint-Éloi », etc. Cette œuvre érudite et facétieuse fut bientôt suivie d'un article non moins spirituel et profond, attribué à M. Marnicouche, réminent bibliophile rouennais. Je n'ose révéler les noms de M. Victor Grandin, d*£lbeuf, et de M. Cohen , ingénieur à Rouen', auteurs véritables de ces doctes critiques, et je m'humilie humblement devant eux et devant M. de Beaurepaire, conservateur des archives de Rouen t qui me signale dans l'inventaire d'un chanoine de Rouen, écrit en i583, une harcelée de bandes de toutes sortes de hardes, prisées VII sols VI den., et une harcelée de morceaux de taffetas, VIII sols VI den.
i576,in*i6), attribuée, d'après le commun bruit, à maître Rabelais^ mais à tort, selon mon humble judiciaire. On y lit au prologue : c Comme chacun pourra voir à Tœil, s'il n'est aveugle. » Encore une réflexion, et je termine ce proème, ce portique de mon temple. Le moyen âge nous a légué une foule de discours plus ou moins caustiques, intitulés sermons joyeux, qui servaient de prélude ou d'intermède aux représentations données par ces corporations, moitié religieuses, moitié profanes, qui jouaient en public les mystères, les farces et les moralités. Un dernier vestige en subsiste encore dans les parades des théâtres forains. Quelques-uns de ces sermons joyeux étaient des amphigouris dont le type se retrouve dans les Épîtres du coq-à-Pâne, de Cl. Marot ; dans les fanfreluches antidotées de Rabelais, dans des vers peu connus de Saint- Gelais^qui ne sont pas sans analogie avec les fanfreluches ; dans un vau-de-vire rapporté par Dubois, dans son édition de Basselin (Caen, 182 1, in-8% page 179) ; dans la XVI^ Bacchanale, publiée page a68 de TOI. Basselin, du bibliophile Jacob :
Je viens apporter des nouvelles Qui sont aussi bonnes que belles, etc.
Mais la pièce qui se rapproche le plus de notre
Friquassée^ c*est une chanson qui m'est signalée par M. A. de Beaurepaire. Elle se trouve dans : la Fleur des chansons amoureuses^ où sont comprins tous les airs de Court, etc. (Rouen, A. Launay, M. D C, petit in- 12 de 398 pp. et une table de 6 ff.)
En voici le commencement; chose remarquable, elle porte aussi pour titre :