CHAPITRE PREMIER
Avènement de Louis XIV — La misère en Normandie — Les impôts — Retour en arrière La mort de "Richelieu et celle de Louis XIII — Le Cardinal Mazarin — Le Parlement de Normandie.
Le jeune roi Louis XIV n'avait pas encore cinq ans. lorsqu'il fut appelé. le 14 Mai 1643. à succéder sur le trône de France.au roi Louis XIII. son père. sous la régence de sa mère. Anne d'Autriche.
Les guerres du règne précédent avaient coûté cher au pays dont les habitants étaient écrasés par les impôts : dans ses Mémoires. Paul de Gondi. cardinal de Retz, fait un tableau peu séduis des « provinces abandonnées à la rapine des surintendants, abattues et assoupies sous la pesanteur de leurs maux ».
En ce qui concernait la Normandie, dont nous allons avoir à étudier l'histoire pendant la période
de la Fronde, Gondi disait la vérité, car cette province souffrait de la façon dont étaient perçus les impôts qu'on y prélevait sans cesse.
Les financiers acquéraient du Gouvernement, en versant au Trésor un prix convenu, les impôts dont la province était frappée, ce qu'on appelait mettre les tailles en parti, et ces hommes employaien t alors des agents nommés par eux,qu'ils chargeaient d'en opérer le recouvrement et qui s'acquittaient de leur ingrate mission avec dureté et insolence.
La taille, d'après les plaintes des Etats de Normandie (Novembre 1643) était recueillie du côté d'Alençon, d'Orbec, de Lisieux :
« Par des Compagnies de soldais, trainant après « eux la désolation en tons lieux ; faisant an peuce pie plus de mal qu'il nen eut reçu de troupes enne- « mies. Ces soldats rançonnant à discrétion les « habitants, contraints, la plupart, d'abandonner « leurs demeures ; rompant, brûlant les portes des « maisons, démâçonnant les granges, battant les « blés, les vendant à vil prix, ainsi que les pailles à « demi battues, chargées encore de partie de leur « grain, brûlant les charrues et les charrettes, saisisse sant les chevaux, enlevant tous les bestiaux d'un « village, qui, réunis en un seul troupeau et parqués « tous ensemble, étaient ensuite vendus en détail. »
Il nous faut taire un retour en arrière pour enchaîner à cet exposé de la situation de la France à l'avènement de Louis XIV, l'histoire de la Fronde parlementaire.
Déjà, sous le règne de Louis XIII, dont le cardinal de Richelieu, son premier Minisire, était véritablement le roi de France, des troubles avaient eu lieu en Normandie à l'occasion de la perception des impôts ; à Caen, Vire, Sainl-Lô Mortain, Avranches, Cou lances, Baveux, Ponll'Evèque, Lisieux, dans la plupart des villes de la Basse-Normandie, la révolte des Nu-Pieds jetait la terreur.
Des mesures furent prises à cette époque dans les villes et les campagnes pour réprimer les mouvements populaires : le chancelier Séguier vint en Normandie sur l'ordre du roi; partout, eurent lieu des exemples du ressentiment de Louis XIII et de son ministre contre les séditieux, dont les maisons furent brûlées ; des villages entiers furent rasés, les habitants furent condamnés à la potence, d'autres envoyés aux galères, d'autres encore punis par le fouet !
Le Parlement de Normandie, soupçonné de soutenir les révoltés, fut interdit et ses membres remplacés provisoirement par quinze conseillers du Parlement de Paris.
Pourtant en Janvier 1641, le roi rendit un édit qui rétablissait le Parlement de Normandie, mais qui le rendait semestre, c'est-à-dire le partageait en deux parties, désignées pour siéger alternativement pendant six mois.
Cet édit contenait des raisons telles que celles-ci :
i Avant cela, les procej estaient tellement tenus
« en longueur dans ce Parlement qu'il se passoit « plusieurs années à la poursuite et sollicitations « d'iceux. Les vacations de trois mois et plus, que « prenoit ce parlement, par chacun an, diverlis- « soient grandement de la justice tant civile que « criminelle et consommoienl le temps et les biens ce de no3 subjeclz ».
Le roi ordonnait donc que « le Parlement de « Rouen seroit, dorénavant, tenu et exercé par <c deux séances et ouvertures semestres, de six mois (( chacune ».
Gomme les membres de l'ancien Parlement n'étaient pas en nombre suffisant pour assurer le service pendant les deux semestres, l'édit créait des charges nouvelles de présidents, conseillers, substituts, notaires, huissiers, ce qui rapportait des sommes assez considérables au Trésor, toutes ces charges étant vendues aux plus offrants.
Le Parlement de Normandie fut rétabli à ces conditions humiliantes pour ses membres et Richelieu répondit aux présidents Bretel de Gremonville et Bigot de Monville, qui venaient à Paris pour réclamer contre ces réformes :« Quoi que « vous puissiez faire ou proposer, le semestre aura ce lieu. »
On notifia également au Parlement de Paris en un lit de justice (février 1641) une déclaration où il était exposé que « les Parlements n'ayant été «établis que pour rendre la justice, il leur étoit « fait défense expresse de prendre connoissance
ft d'aucunes des affaires qui peuvent concerner « l'Etat, administration, gouvernement d'iceluy, c que le roy réservoit à sa personne et à celle des « roys ses successeurs ».
L'inamovibilité des offices étant supprimée par cet édit, Louis XIII déclarait que t la création, « la substitution et la suppression des charges ne « dépendaient que de luy seul, estoient un effet de « sa puissance ».
Ce fut un coup terrible porté au prestige des Parlements de France ; pourtant, celui de Rouen protestait encore et malgré les derniers efforts des députés, l'édit fut enregistré « du très exprès commandement du roy ».
L'édit de création du semestre avait détaché le Comté d'Eu de la juridiction du Parlement de Paris disant que « quant à la juridiction, le Comté d'Eu ressortirait dorénavant au Parlement de Normandie » ; mais le Parlement de Paris protesta à son tour et les seize commissaires parisiens ayant fait une réserve au sujet de celte clause, obtinrent de la faire rapporter par le roi.
Richelieu mourut le 3 décembre 1642, sans avoir rien changé à l'état du Parlement de Normandie qui réclamait avec persistance la révocation du semestre et bientôt les anciens conseillers, étant rentrés en tondions, travaillèrent à faire réduire le plus possible les charges créées par L'Edit de janvier 1641.
Vne querelle éclata bientôt entre les anciens
conseillers et les nouveaux et il y eut dans Rouen des batailles suscitées par leur rivalité ; des scènes scandaleuses se passèrent au Palais le 4 Mai 1G43, entre les conseillers qui se menacèrent, s'injurièrent et se livrèrent entre eux à des voies de fait.
Peu de jours après, la mort de Louis XIII ajourna pour une nouvelle période, diverses réformes réclamées par les anciens conseillers et principalement le rétablissement, en son ancienne forme, du Parlement de Normandie.
La création du semestre avait donc été une source de troubles dans toute la province, sous le règne qui venait définir; elle devait être, sous la minorité de Louis XIV, la cause de faits beaucoup plus graves encore.
Les scènes qui s'étaient déroulées dans Rouen et avaient eu leur répercussion jusqu'au sein du Parlement de Normandie, avaient excité l'indignation de la Cour; LouisXIII mourant, ordonna l'interdiction de six des conseillers qui s'étaient le plus signalés au moment de ces troubles ; ces magistrats, assignés ensuite à Paris, devant le Conseil, réussirent à se faire écouler et furent réintégrés dans l'exercice de leurs fonctions.
Les présidents de Grémonville et de Crique ville recommencèrent alors leurs négociations pour la révocation du semestre, ce qui amena une nouvelle querelle entre les anciens et les nouveaux conseillers.
Le cardinal Mazarin, qui succédait à Richelieu
comme premier ministre, reçut les doléances des magistrats normands dont l'innocence était évidente; aussi, répondit-il au président Fardoil, qui soutenait la cause des nouveaux conseillers, en répétant que «. le semestre estoit l'ouvrage de jeu le cardinal de Richelieu » et croyait par ce moyen triompher de Mazarin : Je ne considère, répondit ce dernier, ce qui a esté faict par feu Monsieur le cardinal, qu'autant que cela convient aux intérest de sa Majesté.
Henri II, duc de Longueville, gouverneur de Normandie, soutenait aussi le parti des anciens dont la voix prévalut bientôt ; le semestre fut supprimé par l'édit du 17 Octobre 1643, et on donna pourjustifier cette mesure, autant de bonnes raisons que Richelieu en avait trouvé pour établir le semestre.
Le duc de Longueville apportant à Rouen cet édit, fut reçu par les anciens conseillers avec des démonstrations de la joie la plus vive.
Comme il fallait le prévoir, la Cour fut bientôt harcelée par les réclamations des nouveaux conseillers qui s'étaient joints aux traitants, lesquels es" comptaient sur les besoins d'argent du Gouvernement; la Cour rétablit le semestre en septembre 1645.
Les anciens conseillers protestèrent avec indignation contre celte nouvelle mesure, mais ils furent obligés de s'incliner et sept nouveaux offices de conseillers furent créés, avec l'approbation du duc de Longueville, qui, par l'irrésolution de son
caractère, mécontenta les anciens après avoir fait aboutir en leur faveur les réclamations précédentes.
Aussi, en 1647, le Parlement de Normandie, mécontent des édits royaux et le peuple écrasé par les impôts, accueillirent-ils avec une froideur marquée le voyage du jeune roi et de la reine régente dans leur province.
Dans les Mémoires de Madame de Molteville, on peut lire ce qui suit :
« La reine vint à Dieppe dans le dessein d'aller « à Rouen ; mais notre province fut si insensible « à l'honneur que le roi lui faisait, et particulièrece ment la ville de Rouen, qu'elle évita, avec tout « le soin possible, de la recevoir. La reine, de son « côté, fît semblant d'appréhender les tracas et ce l'importunité de cette visite et des harangues « qu'il aurait fallu entendre ; elle résolut donc de « s'en retourner par Gournay, Gisors et Pontoise ».
Les registres de THôtel-de-Ville de Rouen, 5 août 1647, portent que la reine régente Anne d'Autriche, vexée des dispositions peu enthousiasmes de la province normande, avait dit « qu'elle n'y venoit point pour gauler les pommes de Normandie ».
Pourtant, le Parlement et les échevins se rendirent à Dieppe, afin de saluer le roi et la régente et les engager à venir à Rouen. Cette réception fut attristée par la mort subite du premier président de Faucon de Frainville. Mazarin reçut également les hommages des échevins rouennais.
Au cours de la tenue de leurs semestres, les anciens continuèrent à prolester contre le rétablissement de cette mesure et le duc de Longueville qui avait tenté de reconquérir les magistrats précédemment abandonnés par lui, faillit se les aliéner tout à tait, en essayant de leur faire donner des avantages insignifiants, qui soulevèrent de nouvelles récriminations.
A la fin de l'année 1647, Louis XIV étant tombé dangereusement malade, la régente s'était quelque peu retournée du côté du Parlement de Paris, qui pouvait au besoin appuyer son autorité ; mais, lorsque le roi se trouva hors de danger, on tint au palais un lit de justice où furent enregistrés de nouveaux édits fiscaux destinés à combler les vides du trésor.
Le Parlement protesta très haut et parla de la misère du peuple et de ses souffrances ; il fit tant de bruit, remua si bien l'opinion populaire que, d'après les Mémoires de la duchesse de Nemours « le peuple en venant jusqu'à l'adoration pour lui, « se montra prêt à tout faire pour soutenir ses « magistrats, devenus pour lui des défenseurs et « des pères ».
Le peuple prit fait et cause pour le Parlement ; la capitale et plusieurs provinces se révoltèrent contre l'autorité de la Cour ; la Fronde allait commencer.