‹ La frontière de l'Euphrate de Pompée à conquête arabeChapitre 29 sur 83 · CHAPITRE II LA MARINE · texte numérisé non relu

CHAPITRE II LA MARINE

Au point de vue où je me suis placé, la question des escadres n'offre qu'un intérêt assez secondaire. Elles rendaient peu de services à la défense du territoire ', contre des ennemis pour qui les choses de la mer constituaient peut-être un domaine inexploré : les Perses possédaient une faible étendue de côtes, sans communication avec la Méditerranée. Pourtant, dans la plupart de leurs guerres d'Orient, Romains et Byzantins ont fait usage de bateaux*

Il n'importe guère à notre sujet de voir quelle part, au cours des guerres civiles, eurent les opérations maritimes près du rivage syrien ; Tarrière-pays se trouvant au pouvoir de Rome, les anciens ports de Phénicie avaient généralement perdu leur importance militaire, presque réduite à néant par l'unité de domination dans la Méditerranée. Dès que les luttes recommençaient entre grands personnages pour la con-

* Rappelons sealement quelques épisodes de la guerre contre les Juifs sous Vespasien : Leur réBlstance se concentra nn instant sur le lao de Géoézareth, où ils avaient réuni des galères comme celles des pirates. En peu de jours, avec les matériaux trouvés à Taricbée, les Romains b&tirent une escadre rivale, qui anéantit celle des Juifs (los., B. T., lil, 466, 505^ 522 sq.). — Le chef des Israélites de Joppé (Jaffa), pour tirer parti de celte station maritime, y avait construit ou acheté nombre de petits navires, sur lesquels des corps d'insurgés, débris des places détruites par les Romains, poursuivaient les convois ennemis. Ils s'emparaient des vivres et marchandises, poursuivant leurs attaques sur tout le littoral de la Syrie, et jusqu*en Egypte. Des troupes romaines furent lancées contre Joppé ; la population se réfugia sur les vaisseaux, mais il s'éleva une tempête qai les brisa contre les rochers de la côte (fi.i., 111, 414-427).

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quête du titre d'Auguste, la marine reprenait son rôle essentiel : les Phéniciens envoyèrent 80 trières à Licinius, en rivalité avec Constantin *.

Dans la guerre étrangère, les bâtiments de la Méditerranée et du Pont-Euxin devenaient les auxiliaires, non de la stratégie, mais des services d'intendance, car une puissance maritime subsistait, et pour occulte qu'elle demeurait, n'en devenait pas méprisable : les pirates n'ont jamais disparu complètement *. C'est contre eux qu'opérait sans relâche la classis 5yriaca, qui croisait entre la Cilicie et l'Egypte ' et peut-être eut un détachement à Césafée de Maurétanie. Il est vraisemblable que sa formation remonte au début de l'Empire * ; elle se recrutait partiellement en Egypte ' et, lors de la guerre juive sous Hadrien, elle dut effectuer le blocus des côtes palestiniennes >. C'est pour elle sans doute qu'on réservait dans le Liban certaines essences d'arbres ' ; ses ports d'attache s'échelonnaient du nord au sud, le principal, du moins le mieux aménagé, étant à Séleucie de Piérie', voisine' d'Antioche, cheflieu de la Syrie, et de la montueuse Cilicie propice aux écumeurs de mer. Divers témoignages y révèlent aussi la présence d'une uexillatio de la flotte prétorienne de Misène, établissant ainsi des relations directes avec l'Italie ^

Ces escadres assuraient les libres transports en Syrie, notamment pour les guerres parthiques ; quand les opérations se portaient en Arménie, les renforts et approvisionnements pou-

1 Zosim., II, 22.

> Témoignage de Zosim., V, 20, 1, pour le règne d*Arcadio8.

' Cr. Paul Perdrizet, iîtfi;. archéolog., 1898, I, p. 41-49; E. Ferrero, Memorie délia R. Aceademiadi Torino, ser. II, XLIX (1900), se. mor., stor. e fxL, p. 236-9.

^ Tac, ilnn., II, 81 : Intérim Piso classem haud procul (de Celenderis en Cilicie) opperientem adpugnare frustra temptauit.

5 Berlin. Griech. Urkund., I, no» 113 (1. 2) et 265 (1. 4-5) ; cf. Mommaen, CIL, III, Suppl., p. 2007-8.

■^ E. Renan, Mission de Phénicie, Paris, 1864, p. 258-281.

8 V. mon trayail sur Séleucie de Piérie dans les Mém, de la Soc. des antiq. de France, LXVI (1907).

^ Les empereurs el légats l'utilisaient apparemment pour se rendre à Antioche ; quelques-uns cependant pouvaient préférer le trajet par Alexandrie, favorisé par les vents étésiens, et que Galigala conseillait à Agrippa (Phil., adu. Flacc.j p. 968).

valent prendre une autre voie ; d'où une classis Pontica S qui eut son rôle dans les compétitions au trône ', mais, elle aussi, fut surtout occupée par les pirates '. La protection des convois imposait en particulier, pour les lieux de stationnement, le choix de Trébizonde ^ ; d'autres relais se trouvaient, semble-til, à Gyzique ^ et à Sinope *. Je ne crois pas que Tescadre ait jamais été fort nombreuse, car, dans le cursus honorum de L. Iulius Ve[...] Gratuslulianus ', la qualité de praefectus clas^ sis Po[niic]a[e] ne figure pas à très haut rang.

Sur le Rhin, l'Empire entretenait une classis Germanica; sur le Danube, deux classes: Pannonica eiMoesica, I/Euphrate, en Orient, jouait un rôle un peu difTérent de celui de ces deux fleuves, puisqu'au lieu de courir parallèlement à la frontière, il la franchissait normalement et poursuivait son allure lente bien loin chez l'ennemi ; je ne parle pas du Tigre qui, dans la partie romaine de son cours, n'offrait guère de ressources à la navigation. Aucun monument, aucune inscription n'atteste la présence permanente d'une flotte dans les eaux de TEuphrate,

« Perrero, ibid., p. 235-6.

* En 69, Mucien classem e Ponto Byzantium adigi iiuserat (Tac, fli^., II, 83); elle comptait alors quarante navires (les., fi. i., 11,367).

*Tac., Hist.j m, 47: « II n*e8t pas Jusqu'aux barbares qui ne fissent la course avee leurs camarae, petits b&timents construits en un instant, étroits sor les côtés, mais larges de ventre... Gomme il y a une proue à chaque bout et que leurs rames se déplacent, ils peuvent indifféremment et sans risques aborder d'un ou d'autre côté ». Je rapprocherai ce que dit Dion Gassius (LXXIV, 11) dn siège de Byzance, an commencement do règne de 8eptime Sévère : Les gens de Byzance s'étaient construit 500 vaisseaux ; certains étaient à chaque bout, en poupe et en proue, monis d'un gouvernail et avaient deux pilotes et deux équipages, afin de n'avoir à évoluer ni pour avancer, ni pour reculer, et de surprendre rennemi par la marche avant comme par la marche arrière >». C'est un exemple frappant de cet esprit d'imitation que j'aurai plusieurs fois à signaler.

*Gf. Tac, flûf., III, 47*48. Ferrero fait de Trébizonde la station principale de la classis Pontica : on peut se demander s'il en fut ainsi au i*' siècle ; d'après Arrien, il n'y avait là, antérieurement à Hadrien, qu'an simple havre, où les bâtiments ne pouvaient mouiller qu'en été : lvTaû6a où iiotetç Xt{x&va * icàXai y^P» ^'^^^ àTto^aXeueiv ujpac Ïzom^, ^py^oç ^v (PeripL Eux., XVI, 5). Sur Trébizonde, cf. F. et E. Gumont, Sludia Pontica, Bruxelles, II (1906), p. 363 sq.

* Dio Gass., LXXIX, 7 ; GIQ, 3694.

^ Gatti, Bulletl, comun., 1888, p. 104.

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que Marquardt suppose à la légère, en vertu de cette trompeuse analogie * ; et la cause en doit être dans les conditions géographiques que je viens d'indiquer.

Néanmoins il parut nécessaire, au moins un moment, d'organiser un système de surveillance fluviale qui nous rappelle ceux de l'Occident. De même qu'il y eut un praefectus ripae Rheni •, un témoignage, unique il est vrai, et d'époque ipiprécise ', nous donne le nom d'un praefectus ripae Eufratensis. Pour l'exercice de semblables fonctions, un service de bateaux fonctionnait-il régulièrement, et de quelle manière? Nous l'ignorons.

Toujours est-il qu'au cours de chaque expédition, ou presque, il est fait mention d'un gra|id nombre de bâtiments, qui reçoivent diverses destinations. Les uns transportent les bagages et l'artillerie de l'armée, qui suit les bords du fleuve * — et nous les retrouverons au chapitre des approvisionnements ; — les autres, réunis par des cordes ou des chaînes, servent de ponts — et nous en parlerons à propos de la tactique. A cette double catégorie s'en ajouta une troisième dans l'expédition de Julien : {mille) onerariae naues, « quinquaginta aliae bella-

* Organis, milit., tr. fr.,p. 239.

«Tac, Hist,, IV, 55.

3 BasiSj iitterit optimis saeculi opinor primi, dit un bon juge, 0. Hirschfeld (CIL, XII, 1357) ; la paléographie ne dément pas absolument les inductions qu'on tirerait du texte :... C. Sappio C. filio Volt, Flacco.,., praef. alae Thracum Herculaniae, praef. ripae fluminit Euphratis. Cette aile est menlionnée dans rinscription de Lollianus (GIL, III, 600), donc elle fut cantonnée en Orient au plus tard sous Trigan, et la guerre partbique de ce prince n^est pa? très loin du i*' siècle. Il se pourrait que cette praefectura ripae se plaçât précisément pendant cette campagne, que suivit rannexîon,peu durable, de la Mésopotamie. Sappius Flacu0 aurait été laissé en observation d'arrière-garde sur le fleuve, avec Pala Thracunij peut-être aussi avec le concours de quelques bateaux. Pour une date antérieure, on pourrait tirer un léger indice de Tac, Aan., XV, 3 : Alque intérim (Corbulo) reliquat legiones pro ripa Euphratis local,

^ Ex. : lulîan.. Or., I, 22 A (là il s'agit du Tigre). — On bien l'armée elle-même s'embarque sur les navires ; c'est ainsi qu'avait opéré Septime Sévère, dont les transports, selon le témoignage confus d'Hérodien (III, 9, 9-10), furent jetés sur les côtes des Parthes, près de Gtésiphoa (entendez : sur les rives du Tigre). — Après le pillage d'Amida, les Perses emportent leur butin sur des radeaux hâtifs, qu'ils abandonnent au courant du Tigre (Zacharias Ehetor, p. 110).

trîces » », totidemque ad compaginandos necessariae pontes *. C'esl le seul exemple que je connaisse '. Ce tout petit nombre de naues bellatrices donne à penser qu'il s'agit simplement d*embarcations légères et rapides,pourla protection éventuelle des vaisseaux de charge, et non de vraies unités de combat, qui n'auraient eu affaire, en Mésopotamie, qu'à des terriens.

Pour les bateaux destinés à la traversée des rivières, une forme particulière semble requise, et l'on peut alors se demander si les pontonniers employaient les vaisseaux marchands qui devaient sillonner l'Euphrate et le Tigre. Le fait ne nous est nulle part garanti ^ ; il est certain que la naviga* fion privée fonctionnait au moins sur le premier de ces deux fleuves, sans que nous soyons en mesure d'en soupçonner l'intensité *. Mais elle ne devait pas être très active, se réduisant à un cabotage sur de courtes distances; quelques-uns de ces ponts de bateaux paraissent avoir été permanents ; ils obstruaient donc le courant. Nous voyons, du reste, que les pontons étaient fabriqués sur place dans les régions boisées, durant l'hiver qui précédait la campagne \ ou convoyés de loin sur des chariots \

Ainsi donCy ces bateaux n'étaient pas véritablement des navires de guerre. Les Parthes, ni les Perses plus tard, n'avaient eux-mêmes aucune marine militaire sur ces fleuves ; il n'ar-

' Daos le nombre il y avait Daturellement une galère impériale ; celle deTrsjan est décrite, d'après Arrien, par Suidas, s. u. Naûc.

> Amm. Marc, XXill, 3, 9.

' L'Apocalypse juive d*Élie mentionne aussi, mais de façon moins explicite, la participation d'une flotte de guerre à Texpédition de Gordien ni ; cf. Samuel Krauss, Neue AufsMûsse ùher Timesiikeus und die Perserkriege (Rhein. Mu%., N. F., LVIII (1903), p. 631).

« Peut-être pourrait-on arguer de Procop., B. P., \, 18^ 50.

* â m mien (XIX, 8, 9) franchit l'Euphrate per nauem quam transfretandi causa iumenta et homines in eo iractu diuluma consuetudo locarat. Théodoret parle d'Eusèbe de Samosate, chassé par Vaiens de son siège épiscopal, qui monta, au commencement de la nuit, dans une embarcation et partit pour Zeugma où les rameurs le firent arriver à la pointe da jour (flist. eccl, IV, 14).

' Cf. Sallust., Hiitoriar. reliq,j éd. Maarenbrecher, I (1891), p. 180, fragm. 50 : pour la guerre d'Arménie de LucuUus naues caudicariae occttlu per hiemem fabricaiae aderanl. Le général romain voit l'embarras qo'il allait éprouver pour rassembler les barques et construire des radeani:... ouvdcYovxi iropOfjie'tx xal inr)Yvu|ji.évc|) 9^e8(a< (Plut., LucuU.y 24).

^ Agatb., III, 0, 2.

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riva que dans des circoDstances exceptionnelles que les b&timents fussent employés dans quelque attaque, et ce sont pareillement les sujets et les ennemis de Tempire qui en firent usage. Sous Constance II, les Perses entreprirent le siège de Nisibis ; le Mygdonios» alors gonflé, s*était répandu tout autour de la ville et inondait la campagne environnante. Pour approcher des remparts, d'après le récit de l'empereur Julien S les Perses appostèrent des vaisseaux armés de machines et des barques qui portaient des combattants ; les assiégés les brisèrent sous le poids des projectiles^ faisant pleuvoir sur ces embarcations des pierres qui pesaient jusqu'à sept talents atiiques ^. Deux siècles après, des opérations avaient lieu en Golchide ; Nacoragan, le chef perse, voulait attaquer la ville de Phnse ' : il fit décharger de nuit des bateaux qu'il avait sur ses chariots et construisit à la hâte un pont sur lequel passa son armée. Les Romains descendirent la rivière pour venir au secours de la ville. Mais on les avait prévenus en embarrassant le courant de pieux et de bateaux : ils remontèrent donc à force de rames et firent un détour pour atteindre Phase. Celle-ci s'enveloppait d'un large fossé où était détournée Teau d'un lac. On avait aussi fait avancer des vaisseaux, aux mâts desquels étaient suspendues de grandes corbeilles, sorte de hunes plus élevées que les tours ou autres ouvrages des assiégeants, et remplies de frondeurs et d'archers ; des galères gardaient encore le fleuve. Alors les pionniers perses cherchèrent à combler le fossé en y portant de la terre et des pierres *.

Ajoutons que lorsqu'un pont était jeté en présence de l'ennemi, et non clandestinement ou de nuit, parmi les bateaux qui y étaient affectés, le plus rapproché de la rive opposée portait avec lui des tours à meurtrières, des archers et des catapultes ^.

Il n'y a pas lieu de s'attarder à ces rares exemples ; je rap-

* Or. I, 27 B-C; Or. Il, 62 C-D.

s Environ 200 kilogrammes.

* Agath., loc. cit.

* Ghosroès déjà avait « envoyé en Laziqae quantité de bois propres à construire des vaisseaux, sans en dire la destination ; mais ils forent brûlés par la foudre » (Procop., 0. P., II, 29, i et 3).

^ Eunap., ap. Suidas, ad u. Zvi^yLOL. — Gorbulon, de même, établit des catapultes et des balistes sur des bateaux anorés dans l'Eaphrate (Tac, Afin., XV, 9).

pellerai seulement que, dans la guerre formidable soutenue par Héraclios contre les Sassanides, Tavantage des Byzantins consistait notamment dans la possession d'une flotte considérable, qui empêchait Tennemi d'étendre fort loin ses succès ; mais alors on ne luttait plus pour la frontière habituelle de Mésopotamie ; les Perses étaient arrivés, un moment, jusqu'aux rivages méditerranéens ^

1 Et leur ambition principale était de s'en emparer et de 8*y tenir ;le général perse Saên s'occupa de rassembler dans les ports syriens une escadre qui devait croiser même dans les eaux de THellespont, pour intercepter les convois de secours panis de Constantinople (Pernice^ op, laud., pp. 67, 77, 141).

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