D18C1PLU1B DBS TROUPES. RAPPORTS AVEC LA POPULATION
courtisés par les gens ambitieux ^ J*ai rappelé ailleurs ' Tépisode grotesque qui eut d'abord Séleucie pour théâtre : les soldats d'une cohorte occupée à Tapprofondissement du port, se plaignant de surmenage, voulurent donner la pourpre à leur tribun, et, après force libations, se rendirent à Àntioche où ils furent taillés en pièces *.
Les empereurs de Byzance avaient à l'égard des troupes une conduite en partie double : ils toléraient les excès des milices palatines, et d'autre part laissaient tomber les soldats dans le dénuement. Justinien faisait percevoir sur les sujets de ]*empire les deniers destinés au paiement des gens de guerre, par des logothètes auxquels le douzième de ces sommes était attribué ; mais ceux-ci se réservaient beaucoup plus. Les soldats étaient répartis en classes fondées sur l'ancienneté ^, les vétérans touchant la solde la plus élevée ; mais les logothètes négligeaient de renouveler les états et de promouvoir des conscrits d'autrefois, déjà vieillis au service. Pour les limitanei surtout la situation était lamentable ; les paysans se mettaient en retard de plusieurs années et les malheureux soldats dépendaient de la charité privée *.
Vint ensuite Maurice qui, dans la déroute du trésor, ordonna la réduction d'un quart sur la solde ; elle devait être opérée par Priscos, nommé magister militum d'Orient (en 587). Celui-
> Amm. Marc, XXV, 8, 18 : an officier c fut précipité dans un puits desséché et accablé de pierres parce que, depuis ia mort de Julien, il se montrait iaiprudeni, murmurait de tout ce qui s'était passé, inuitabalque ad conuiuia subinde militares ».
* Dans mon mémoire sur Séleucie de Piérie, loc. cit,
3 Liban., XI, 159, Fœrster, I, p. 489 ; XIX, 45, F., Il, p. 405 ; XX, 18, F., II, p. 429.
* Il y avait souvent des passe-droits^ dont les chefs se rendaient coupables ; on édit d'Anastase^ dont on a que des fragments extrêmement mutilés (Waddington^ i906,Bo8tra ; 2033, Mothana)^ paraît se rapporter, dans son premier paragraphe, aux promotions arbitraires ; Tédit prescrit de s'en tenir, pour les changements de grades, à Tordre établi dans le registre matricuîe du corps.
^ Les renseignements de Procope^ bien que consignés dans VHist, arean. (24, 1-6], méritent crédit^ car ils reçoivent d'autre part des confirmations de détail. Exemple de charité privée: t Grégoire^ évéque d'Antioche, avait acquis grande autorité sur les gens de guerre par ses bienfaits, il avait donné de Targent aux uns, des habits et des vivres aux autre?, lorsqu'ils avaient été enrôlés et avaient passé sur ses terres » Euagr., VI, 11).
L ARMK£
ci arrive à Antîoche et ordonne le rassemblement des troupes à Monocartum de Mésopotamie. Suivant l'usage en pareil cas, l'armée va à sa rencontre, s'attendant à le voir descendre de cheval et circuler amicalement dans les rangs. Il s'en abstint: premier mécontentement, qui s'accrut quand on apprit la diminution de r c annone » ; les hommes s'avancent vers la tente du chef, jetant des pierres ou brandissant leurs épées. Priscos, pour les apaiser, fait vainement promener dans le camp la statue du Christ, qu'on menace de lapider ; alors il s'enfuit, non sans peine, jusqu'à Constantia, d'où il écrit aux autorités de ne rien retrancher à ce qu'on donnait d'ordinaire aux soldats. Mais la sédition augmente : la tente du chef est réduite en miettes; les offlciers se dispersent; les troupes se choisissent un général, qui doit accepter son titre sous peine de mort. Sur ces entrefaites arrive l'évêque de Constantia, dépêché par Priscos pour annoncer le retrait de la mesure, et dire que le prédécesseur du magister l'avait conseillée à Maurice, et non lui. l/évèque ne peut se faire entendre; les hommes brisent la statue de l'empereur S les enseignes à son nom; le supérieur des religieux d'Ëdesse échoue pareillement. Les soldats se livrent au brigandage dans toute la province, enlèvent les récoltes et les troupeaux ; puis ils envoient à Priscos 45 députés pour lui ordonner de sortir d'Èdesse. Il réussit à les attirer à son parti et ils tâchent d'apaiser leurs compagnons qui, furieux, les dégradent et font marcher 5.000 hommes vers Édesse. contre Priscos. Celui-ci était reparti pour Constanlinople ; on lui substituait à nouveau Phihppîque, que seul l'archevêque de Gonstantinople put réconciher avec les troupes, même après que Maurice eut expédié le montant de leur solde ordinaire, pour leur être distribué *.
Cet épisode est caractéristique du moral des troupes d'Orient en temps de paix. Les dispositions que nous avons remarquées à diverses époques feraient msd augurer de ce qu'il devenait en temps de guerre. Et justement le service en campagne, à
* Ils le traitaient de brocanteur (iraXiYximjXo;).
> Theoph. Simoc, III, i-5; môme récit dans Euagr., VI, 4-7, mais moins clair, moins complet et encombré de rhétorique. — RapprochoDS Procop., B. P., II, 7, 34 sq. : Fléchi par Tévèque, Ghosroès laissâtes habitaats de Beroea se retirer de la ville ; il sortit aussi quelques soldat» qui se plaignirent qu'on leur devait un arriéré de solde et entrèrent dans sou armée ; ils le suivirent en Perse.
DISCIPLINB DBS TROUPES. RAPPORTS AVBC LA POPULATION 1S7
la frontière persique, était rude, formait contraste absolu avec la vie de garnison, plus douce qu'ailleurs. On le vit bien dès le temps de Lucullus * : ses troupes se mutinèrent plus d'une fois, rerusèrent de l'accompagner à Artaxata, à travers les neiges, et de poursuivre Tigrane en Arménie. Ce fut pire sous Antoine, dont les contingents, effrayés des pertes subies dès le début, plièrent bagage en nombre dans le voisinage de Tennemi. Antoine, furieux, employa contre eux l'ancien châtiment de la décimation, et aux neuf dixièmes subsistait donna de l'orge au lieu de froment. Un peu plus tard, pressés par la disette et le manque d'eau, les légionnaires, atteints de frénésie, se précipitent sur ceux qui avaient quelque argent en poche, pillent les bagages, même ceux du général qu'ils mettent à sac, après s'être partagé sa vaisselle. Revenus dans un pays fertile, ils burent et mangèrent au point de se donner des bydropisies et de violentes coliques '.
Leurs chefs admettaient trop volontiers le droit de s'enrichir en expédition : c'est sur Tinvite de Pompée que Tigrane le père promit de donner à chaque soldat une demi-mine d'argent, dix mines à chaque centurion, un talent à chaque tribun ^ Alexandre Sévère, avant son départ pour la Perse, dut châtier quelques mutineries ; des soldats d'Egypte avaient déserté ; néanmoins, après qu'Artaxerxès eut causé grand dommage dans une des armées qui le combattaient, Alexandre « fit des largesses aux soldats pour les consoler de la défaite * ». J*ai dit ailleurs le peu de ressources que Corbulon trouva dans les légions sjrriennes ; les désertions s'y multipliaient : « on y remédia par la sévérité, et ce ne fut pas comme dans les autres armées, où l'on excusait la première et la deuxième fautes ; ici, immédiatement, la mort. Il y eut moins de défections dans son camp que dans ceux où on pardonnait ^ ».
* Plut., LucuU,, 24, 32, 34, 36. — Il manquait, il est vrai, d'ascendant personnel sur les hommes.
2 Plut., AnL, 39, 48, 49. — Les troupes romaines, on le voit, ne supportaient vaillamment ni les privations, ni les rigueurs climatériques ; mais cela nMnterdit pas de croire qu'avant ces incidents les Parthes ont bien pu « admirer la parfaite ordonnance de l'armée »> {ibid,, 39).
3 Plut., Pomp,, 33.
* Herodian., VI, 4, 7 ; 6, 4.
» Tac, Ann., XIII, 35; cf. Dio Cass., LXII, 19. los., B. L, III, 103, pose en principe la peine capitale pour de telles fautes ; la législation militaire criminelle n*a guère changé on somme ; à la fin du vi« siècle,
158 l'armAe
Du moias en Syrie comme en toutes contrées, l'empire du chef sur les combattants avait une importance primordiale ; on comprend ainsi l'opinion de Josëphe sur la discipline romaine ', qu'il voulait au moins imposer à ses hommes, le véritable dithyrambe qu'il entonne au sujet de « ce grand nombre d'ennemis, paraissant ne former qu'un seul corps qui se meut en même temps * ». Il savait par ouï-dire les succès qu'avait finalement obtenus Corbulon, et lui-même voyait à l'œuvre Vespasien et Titus. Gonflant dans ceux qui le commandaient, le soldat romain se livrait même à ces actes d'impétuosité inconsidérée que Vespasien dut blâmer un jour ' ; de même un centurion avait fait une sortie malheureuse, enfreignant la défense de Corbulon ; ce dernier lui donna, et à sa cohorte, l'ordre déshonorant de camper hors des lignes fortifiées ^. L'énergie de Trajan sut lui éviter de semblables difficultés ; au surplus, nous connaissons mal sa guerre parthique, mal aussi celle de Vérus, plus mal encore celles du I n' siècle, et convient-il de s'arrêter aux actes d'indiscipline, passé le temps des Antonins? ^
Au IV* siècle, Julien ® lui-même parle d'une émeute de soldats syriens que son prédécesseur eut tôt fait de réprimer. Depuis cette époque, les guerres d'Orient se font plus fréquentes, et il faut davantage tout improviser, car maintenant les Perses attaquaient au lieu de se défendre. Tous les éléments sont réunis dans une même armée ; la provenance géographique ne peut servir de base à une distinction d'ordre moral bien sûre : deux de ces escadrons illyriens, si prisés autrefois, ayant été commis à la garde d'une tranchée près d'Amida, s'en éloignent de crainte des embûches nocturnes; et les Perses approchent pendant que ces hommes sont ivres
la voici encore : désertion d'un homme, la mort ; d'un corps, qu'il soit décimé (Mauril., Strateg,, 1, 8, p. 38).
» B. L, H, 577 ; add. 529.
* Ibid., III, 70-103 ; v. surtout 74, 85 sq., 98 sq. Il était du reste, et pour cause, fortement (piXopa}p.aToc, et daignait ne pas tirer de conséquences générales de certains exemples de panique (V, 76 sq., 87).
» fî. I., IV, 44-45.
* Tac, i4nn., XIU, 36,
* Au siège d'Hatra, sous Septime Sévère, ce sontencore les Syriens qui se comportent le mieux ; les soldats d'Europe refusent de monter à rassaut (Zonar., XII, 12; Dio Gass., LXXV,12).
« Or. /, 18 D.