‹ La frontière de l'Euphrate de Pompée à conquête arabeChapitre 47 sur 83 · CHAPITRE PREMIER LE « LIMES > D'ORIENT · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER LE « LIMES > D'ORIENT

Un passage souvent cité de Spartien * oppose aux limites naturelles celles qu'a créées la main de Thomme : la Syrie n'était bornée que partiellement par un cours d'eau ; comment Ta-t-elle été ailleurs ? Des raisons historiques nous obligent à étendre cette recherche à toutes les provinces qui confinaient à la Perse et à l'Arabie Heureuse.

Nous sommes guidés par l'exemple des autres frontiëres * : les observations faites en plusieurs pays ont révélé comme éléments essentiels d'un limes • un rempart (uallum) et un

* VU. Hadrian.^ 12 :... in pluribus locis, in quibus barbari non fluminibus, sed limilibus diuidunlur,

* Le meilleur résumé des connaissances générales touchant les mursfrontières de Tempire a été donné par le colonel De La Noê dans le Bull, du Comité des Travaux, publ. par le minist. de i*Instr. publ., seclion de Géographie historique^ 1890 ; v. surtout p. 281 sq.

• Th. Mommsen {Der Begriff des Limes, m Westdeuische Zeitichr., XIII (1894), p. 134-143) rapproche limes de limus, oblique, transversal. Le limes est, non la ligne, mais la bande-fronlière, qui servait d'abord de chemin. Le limes impérial formait ainsi une double limite, intérieure et extérieure ; l'une est représentée quelquefois par un mur de pierre, l'autre par le fossé ; Tespace intermédiaire était distinct du reste de la province et soumis à une organisation militaire séparée. Je mentionnerai encore ici l'essai, très confus, d'un officier : Eman. Seyier (Hauptmann a. O.), Terra limitaneà, in Fortsetzung von c Agrarien und Exkubien », eine zweite Untersuchung ûber rômisches Heerwesen, Mtinchen, 1901. Il cherche à établir, d'après une constitution de Justinien (God., I, XXVII, 2. § 4 et S), que les postes destinés à empocher l'irruption des ennemis devaient être situé? en dehors des frontières — ce seraient les clausurae et les burgi; d'autres, de deuxième ligne, étaient en réserve k Tintérieur, — et la constitution les appelle castella ou ciuHates. Mais ce texte s'applique

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fossé, avec contre-escarpe (agger) formée par le rejet de la terre le long du fossé. Le mur de terre ainsi élevé peut d'ailleurs être double, ou encore renforcé d'un mur en pierres et en maçonnerie. De plus, le profll de Tensemble varie d'une région à l'autre : la fosse est plus ou moins profonde et évasée ; la hauteur du mur ne reste pas constante» ni son éloignement du fossé ; ce dernier disparaît même en Bavière. Enfin, le limes se trouve réduit à sa plus simple expression en Afrique, ainsi qu'au nord de la Gaule où il parait démontré qu'aucun mur de ce genre n'avait été construit.

Ce uallum et cet agger se retrouvent-ils dans nos provinces d'Orient*? Le terrain n'en a rien révélé, et les voyageurs ont poussé déjà assez avant dans le désert pour retrouver ces traces supposées. Spartien rapporte dans le même texte que souvent, en Espagne et alias j l'empire fut séparé des barbares stipibus mag?iis in modum muralis saepis fwiditus iaciis aique conexis. Comment constater, après des siècles, l'emploi, sans doute temporaire, des haies ou palissades? En Syrie particulièrement, il apparaît comme peu probable, le bois y ayant toujours été extrêmement rare. Ammien Marcellin, il est vrai, en atteste Tusage pour fortifier les citadelles, dans un moment d'urgente nécessité'; mais le fait se produisit sur les bords de TEuphrate, et les pieux avaient pu être facilement amenés par bateaux des régions boisées d'Arménie et de Commagène.

à TAfrique et aux Vandales, et nous savons le danger d'étendre à une région de l'empire ce qui est expressément rapporté d'une autre. ^

> Oui, selon K. Zangemeister, Kôm.Grenzwall in d$r Provinz Arabia (MiUh, undNachr. d. d. Palàst.-Ver,, 1896, p. 49^2). Une inaoription (CIL, lïl, 14149^) trouvée à Oumm''el'Diemal, à 25 kiiom. au SSO. [de Bostra, porte (après le protocole de Marc-Aurèle) : opus ualli perfectum sub... Seuero leg, Augg. pr. pr. cos. des. (a. 176-180). Zangemeister, retrouvant la même expression opus ualli sur des monuments de la muraille d'Ecosse et du limes de Germanie Supérieure (p. 52, note 2), concluait qu'il s'agit dans ce texte du limes arabique. Je considère comme bien plus vraisemblable l'opinion do Dussaud et MsiCler (Mission dans les régions désertiques de la Syrie moyenne (Nouv. Arch. des Miss., X, 1903), p. 281, n« liO; cf. p. 77) : c 11 ne peut être ici question que du mur de la ville » ; l'ioscription est tombée de la porte triomphale ruinée, oh on l'avait placée parce que la réfection s'était étendue à toute l'enceinte. Si elle est en latin, et non en grec, cela tient sans doute à la coopération de la maiad'œuvre militaire, sous l'autorité directe du gouverneur lui-même. La défense de la ville n'intéressail-elle pas la province tout entière?

* XVIII, 7, 6 : Tribuni rum prolectoribus missi cilerioris ripae Euphratis castella et praeacutis sudibus om>n']ue praesidiorum génère communibant.

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Reslerait donc à supposer que le limes d'Orienl n'élait conslitué par aucun obstacle malériel, en tanl que ligne continue^ et que la frontière n'était marquée que par un bornage espacé ou par quelque trace, peu accusée, sur le sol.

Il n'est d'ailleurs pas prouvé que cette frontière militaire du limes ait coïncidé avec la frontière politique, celle des provinces. Une inscription, probablement de Tépoque deDomitien, nomme un procurateur impérial x^j^pa; Zo[ieXoxevvT)<i(a; xal[uirjep. Xc[jLiTavT;(;. Mommsen, commentant ce texte S admet que la situation pouvait être la même aux autres extrémités de l'empire ; et, en effet, le territoire de Somelocenna faisait partie des Champs décumales, district de l'Europe centrale, où les conditions géographiques permettaient cent fois mieux d'établir n'importe où des castella que dans l'Arabie désolée.

La frontière d'Orient s'est du reste souvent déplacée; le tracé du limes aurait-il changé avec elle? Qu'on se rappelle les principales étapes de la conquête.

La Syrie du nord est seule annexée avant la guerre de Vespasien : vers le Liban, en Palestine, subsistent des principautés chargées de prévenir les invasions ; très certainement, jusque-là, ces régions ne sont point barricadées. Puis les principautés disparaissent; on forme la province de Judée; alors les Arabes d'outre-Jourdain reportent sur les Romains leur hostilité d'autrefois contre les Juifs. Trajan se décide à englober la province d'Arabie. En dehors des régions cultivées ou fréquemment parcourues, elle s'ouvrait sur une large plaine stérile, qu'il convenait de négliger pour se restreindre à la grande roule nord-sud des caravanes, allant de Palmyre à la mer Erythrée '. C'est près d'elle que l'empereur pouvait établir son /i/n^5 ; mais l'ambition le saisit de conquérir le royaume parthe : il ne prit que la Mésopotamie, aussitôt abandonnée par Hadrien. Nous ne savons pas exactement dans quelle me-

* Jahrh. des deuUch. arck. Insiit,^ IV (1889), Ârch. Anzeiger, p. 41 (s= IGRRP, III, 70). La reslitalioD, il est vrai, n'est pas absolument certaine ; Gsell (fi^^at sur le règne de l'empereur Domitien, Paris, 1894, p. 191) la considère comme possible ; elle est admise par Domaszewskî {IVestd. Zeiischr,, XXI (1902). p. 205) et F. Kœpp, Die RômerinDeutschland (Slonogr. z.Weligesch,, XXII), Bielefeld, 1905, p. 114. — Au resle.cetle situation particulière pourrait être le vestige d'un recul de la frontière, comme le suppose Kornemann (Klio^ Vil (1907), p. 93) ; Hadrien n'y répUî^nuît pas quand \n d^McnsQ lui semblait ainsi mieux assurco.

» Mûller, Geogr. Gr. min,, I, p. 272.

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sure les successeurs s'écartèrent de cette politique plus prudente. L'Osrhoëne soulevée S un instant conflsquée *, garda longtemps une ombre dlndépendance sous ses Abgars ', malgré l'importance de ce carrefour commercial d'où les forains rayonnaient vers l'Arménie, la Perse et la Syrie. Mais déjà les Romains tenaient en leur pouvoir la moitié nord-ouest delà Mésopotamie, délimitée, ou à peu près, par l'Aborras, frontière naturelle ; Galère y adjoignit enfin, en 297, vers le cours supérieur du Tigre, cinq provinces que les Perses recouvrèrent après la mort de Julien *. Les variations qui suivirent n'affectèrent plus que les régions situées plus au nord ; pour elles, la question du limes ne se pose même pas, au sens où je prends le mot : sur les sommets de l'Arménie, la frontière était purement idéale et la seule mesure avantageuse et praticable consistait à établir des forts d'arrêt dans les étranglements des vallées.

Ainsi donc l'ulilité d'une barrière proprement dite, arliflcielle, ne pouvait apparaître que de l'Euphrate à la mer Rouge ^ Pour la partie méridionale de ce parcours, on s'attendrait à trouver une discussion précise dans le grand répertoire : Die Provincia Arabia. Il n'en est rien, malgré Fintitulé du tome II : Der dnssere Limes und die Rômerstrasse von El- Maan bis Bosra. D'après quelques lignes de la Vorrede du même volume ® et le contenu du livre, \q limes serait purement et simplement la ligne des forts, laquelle courait le long d'une voie. Trajan aurait d'abord fait établir la voie ellemême % tout près de la mer Morte, et construire seulement

* Dio CasB., LXXV, 1.

« Id., LXXVn, 2 ; Zonar., Ann., XU, 12 ; II, p. 561-2, Bonn. 3 Georg. Syncell., Ckron,, p. 676, Bonn.

* Petr. Patrie, ExcerpL de légal. Rom,, p. 4 de Boor.

^ •Cf. en effet Ckronic, Pasch., p. 504, Bonn : eU xô X([xitov àvaioXf^;, «itô 'Apa6(a; X2> naXaiatfvTjç ïoj; toû KEpjcTjdtou xà«rcpou.

* hnfûnjten Abschniit habea voir den àusseren spdleren Limes xwiscken Bl'Maan und El-Kaslal beschriehen ; der innere trajanische wird nichtôstlich von der grosscn Trajansirasse hergegangen sein, wenn ûberhaupt injener frùhen 'Aeil von einem eigenllichen Limes die Rede sein kann ; seine FortsetT^ung nach dem Hauran zu konnten wir leider nicfU verfolgen, da erjedenfalU sùilich von der uns unzugànglich gebliebene Rômerstrasse Kalaaies- Zerke-Bosra zu suchen wàre. VermuMich gehôrt das bei Kalaat es-Zerké gelegene El-Hadid dazu, von dort wird erùher Umm-el-Gimal bislmtan verlaufen sein.

'Gomme des milliairesrindiqueQlexpressémenl (CIL, III, 14149'*et **).

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quelques castels fort espacés. Puis peu à peu, un autre cordon de forteresses aurait été disposé plus à Test S accompagnant de nouvelles chaussées. Cette avancée vers Tintérieur aurait, je pense, son origine dans des conditions économiques améliorées» un progrès de la colonisation ou un acheminement des Arabes vers un régime de vie plus stable. '

Seraient-ce donc là les deux parties du limes, suivant la conception de Momnisen exposée plus haut * ? Je ne le crois pas ; il vise une double limite organisée à la même date, et avec un espace intermédiaire bien plus insignifiant. Ce limes d'Arabie serait plutôt à rapprocher de celui de Bretagne, où le ualliim d'Antonin était à cent kilomètres au nord du premier rempart d*Hadrien ^. Et Ton comprendrait qu'Ammien Marcellin, parlant des expéditions de pillage du phylarque des Saracènes Assanites, nous le montre omni saeuitiaper t nostros limites » diu grassatus ^ ; mais ce pluriel ne doit pas être pris trop à la lettre ».

D'autres auteurs semblent plus explicites: Théophane rapporte qu'en 520 Justinien créa comte d'Orient le patrice Arménios, à qui il ordonna, lui ayant remis de grosses sommes,

d'aller àvave&aai ic6Xiv x^c <I>oiv(xr^c Ac6avia(ac, eU to Xffxixov x6 eacjxepov, TTjv xaXou(iivi)v na[X|JLiSpav, xeXeuaac xoû xaOÉI^eaOai Iv aùxrl xôv SouxaxxX.*.

Il y aurait donc eu un limes interior, passant à Palmyre ou près de là. 11 dit ailleurs : 7^ 8' aûxqî XP<^^ (encore sous Justinien) 6 8oùJ HaXaiaxivTjç èiro(T)ffEv e^^pav jjisxà xo5 «puXdtp)^ou xtûv 6iro 'Pu>{xz((DV £apaxY)va)v * xal (po^Y^ôeU à f^^Xoipyoç elvriXOsv èç xo icrcoxspov

Xtji.u>x6v... '. Ce chef saracène, en désaccord avec le duc de Palestine, se serait donc porté vers le limes interior, au-delà duquel il était chez lui.

Il existait, tout le long de la Syrie, de la Palestine et de TArabie, une zone particulière, dont les hôtes nomades étaient

' La pi. XL du tome I permet de constater un intervalle moyen de 20 à 30 kilomètres entre celui-ci el la barrière insuffisante de Trajan. « P. 245, note 3.

3 Cf. De la Noé, op. cit., p. 294-298.

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