‹ La frontière de l'Euphrate de Pompée à conquête arabeChapitre 9 sur 83 · CHAPITRE PREMIER LE PAYS ET LES HABITANTS · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER LE PAYS ET LES HABITANTS

§ I. — - Aperçu général de la contrée.

C'est à grands traits seulement que je veux rappeler les principaux caractères géographiques des différentes zones qui intéressent la question examinée dans ce livre.

Au pied de la chaîne du Caucase, du c6té sud, s'étend une longue dépression où coulent en sens inverse la Koura (le Cyrus dans Tantiquité) et le Rion (le Phase). Entre cette vallée et la plaine de Mésopotamie se dresse, île montagneuse, le formidable massif arménien ' : il se compose de plusieui*s

* Cf. H. F. B. Lyncb, Ârmenia, Travels and studies, Loodon, i901. l*' vol. : Provinces russes ; 2* vol. : Provinces turques. — Ce sont essentiellement des souvenirs de voyage, et qui n'embrassent pas toute l'étendue de l'Arménie ; mais on y trouvera aussi, avec des vues photographiques (parfois un peu trop floues), deux chapitres de géographie générale suivant les méthodes les plus modernes (I, p. 421 sq. ; II, p. 383 tq.), une carte d'ensemble détaillée et enfin une bibliographie trè4 complète (II, p. 471 sq.) de tous les travaux anlérîeurs, jusqu'à 1901. (Cf. aussi Simon Weber, Die kalholiche Kirche in Arménien, Freibargin Brisgau, 1903). Lyocb^ malheureusement, ne s'est à peu près pas

4 GiNÉBALlT^ gAoGRAPHIQUBS BT BTHNOORAPHIQUBS

plateaux, d'altitude variée (1.000 à 2.000 mètres), entaillés par des déchirures profondes où serpentent les fleuves, principalement les deux bras duHaulEuphrate,etrAraxe qui débouche dans la Koura, avec leurs très nombreux affluents ; de ces plateaux surgissent en outre par endroits de puissants cônes volcaniques, dont Tun, le grand Ararat, centre de Tacropole arménienne, dépasse 5.000 mètres d'altitude. Entre les pentes abruptes et souvent arides de ces sommets, de grands lacs se sont étalés, achevant de donner à tout ce massif une physionomie entièrement distincte de celle qui appartient à toutes les régions environnantes. Au sud et au nord, il s'abaisse en murailles rapides, péniblement accessibles ; au contraire, en raison de la direction générale des plissements de terrains sur tout le continent asiatique, on y aborde sans peine par les vallées qui le relient à l'Asie Mineure et à Flran septentrional. L'Arménie se rattache donc vers Touest à la Gappadoce, vers Test à la Médie Atropatène.

Les derniers contreforts, à travers lesquels le Tigre supérieur a creusé son lit, débordent quelque peu sur la Mésopotamie ; mais au sud de la ligne Biredjik, Orfa, Mardin, Nisibis, commence une vaste plaine, de formation secondaire, faiblement ondulée ; plus loin, ce sont les steppes d'argile, les tables et rochers de la Babylonie, et enfin la grande plaine alluviale de Bagdad au golfe Persique.

En Syrie, la zone habitable et cultivée n'atteint nulle part la faible largeur de 300 kilomètres; l'étroite bande côtière n'a guère que deux épanouissements, vers Alep d'une part, et de l'autre parmi la large coulée délave du Haouran et de la plaine de Damas. Une chaîne nord-sud suit la côte, schisteuse d'abord avec TAmanus (2.000 mètres au maximum), calcaire avec le Liban ^ (dont les sommets s'élèvent jusqu'à 3.000). Plus au sud,

occupé de géographie historique ancieDDe. Une partie du plateau arméaien, vers le Haut Eupbrate, a été parcourue par le colpuel P, H. H. Massy, Exploration in Asiaiic Turkey^ 4S96 t$ 4903 (Geograph. Journ., XXVI (1905, II), p. 272-307). L'étude orographique de la contrée a encore été complétée par Gustav W. von Zahn» Die Stellung Arméniens im Gebirgsbau von Vorderasien unter besonderer Berûcksichtiyung der tûrkisrhen Teile^ Berlin, 1906. {VerôffeniL d. Inslil. fur Meeretkunde, ife/t 10) ; V. pi. n, les directions des plissements.

* Des articles géographiques sur le Liban ont été donnés récemm^ent par le P. X. Lammens, dans la revue arabe, El^Machriq, 'publiée à Beyrouth (1903 et 1904).

en Palestine, l'altitude diminue, pour s'accroître une dernière fois dans le groupe du Sinaï. D'Àntioche au go]fe d'Akaba, cette chaîne côtière, pourtant si étranglée, est encore coupée en deux, dans le sens longitudinal, par les vallées du Jourdain, du Léontès et de TOronte. Derrière elle, à Test, s'étale le grand désert sablonneux, du Safa aux rives de TEuphrate.

Les deux rivières qui se réunissent pour former ce grand fleuve, le Kara-Soii et le Mourad-Sou, sont deux torrents qui se précipitent entre des falaises de lave. Plus loin, le cours d'eau se fraye une voie à travers les contreforts du Taurus arménien et dans les collines crayeuses des avant-chaînes. Il franchit 300 chutes sur une longueur de ISO kilomètres et^ par endroits, son lit se rétrécit jusqu'à 30 mètres de largeur. Il fait de singuliers détours, enveloppe des hauteurs rocheuses couronnées de ruines; après une série de cascades, la vallée s'élargit une première fois vers Samsat, s'insinue à nouveau entre des murs de calcaire, et enfin devant Biredjik (qui veut dire : ouverture) sort définitivement de la montagne et s'oO*re jusqu'à son embouchure à la navigation. Les affluents qui lui viennent de Mésopotamie sont sans importance et d'un débit tellement irrégulier que plus d'un reste à sec durant la saison chaude. Nous retrouverons plus loin l'Euphrale à propos des forteresses qui en surveillaient les abords. Quant au Tigre, il présente le même caractère ; alpestre jusqu'à Mossoul, navigable au-delà.

A l'exception de la côte syrienne qui jouit de la douceur et de l'égalité du climat méditerranéen, toute cette contrée, même l'Arménie montueuse ', est désolée par la sécheresse de l'air et la chaleur des étés, les vents pluvieux de l'ouest étant généralement interceptés. Aucune expédition militaire de quelque durée ne pouvait se poursuivre dans des régions exposées à d'aussi fortes variations de température ; les razzias seules étaient fructueuses ; toute campagne tentée à grands frais et avec des forces imposantes condamnait les troupes ^

* Ea revaoche, les hivers arméalens sont caractérisés par rezlrôme abondance des neiges et la soudaineté de leur précipitation. D*où la naïve anecdote rapportée par Strabon (XI. 14, 4, p. 528 G) : En Chorzène et en Cambysène, les avalanches sarprennent parfois leb caravanes dans les cols et les défilés ; aussi les voyageurs se munissent de lo^gs bàtond avec lesquels ils se font dans la neige une cheminée qui leur permet de respirer et signalent aux autres voyageurs leur ensevelissement.

de dures épreuves. Les deux belligérants en firent plus d'une fois la cruelle constatation. En Arménie, les opérations étaient comme impossibles en hiver ; on nous dit même que les Perses avaient pour principe de ne jamais entreprendre de guerre en cette' saison : il y eut cependant des exceptions toujours regrettables.

§ IL — La frontière et ses variations.

Mais les traits physiques du pays ne sont pas les seuls qui importent à notre sujet; il convient de fixer exactement le champ géographique de nos observations et» par suite, de marquer les remaniements que subit la carte politique de la Syrie, de la Mésopotamie et de TArménie.

C'est la Syrie qui, la première, passa sous la loi romaine *. Pompéei dépouillant le dernier Séleucide, créa en 64 avant Jésus-Christ la province de ce nom ^, mais il la morcela en principautés vassales et en cités indépendantes ', car l'annexion n'avait point été préparée, comme en Asie Mineure ou en Grèce, par de fréquentes interventions diplomatiques et militaires. On rétablit, maintint ou renforça le régime aristocratique dans les villes grecques ; chez les peuples nomades ou peu dociles, on laissa au pouvoir des dynastes, tributaires responsables, chargés d'acheminer leurs sujets vers le pur régime romain et gui devaient ensuite disparaître. Je ne détaille pas les phases par lesquelles passa l'absorption lente, mais finalement complète, de toutes ces principautés ^. Aussi bien, dès le premier jour, les Romains avaient-ils la haute main sur les relations extérieures, et le gouverneur, au moins comme chef militaire, gardait partout un pouvoir absolu. Même Tombre d'indépendance laissée à la Judée, sous le régime des « procurateurs », s'évanouit après la première révolte et la répression qui s'ensuivit. Une nouvelle province sortit de ces événements : la ludaea ou Syria Palaesiina ^ Vers le même

* Wrighl, Palestine Exploration Fund, 1895, p. 67 sq. ; E. Schûrer, Gesch. des jûd, Volkes im Zeitalter Jesu Christi, 3-4. Aufl., Leipiig, 1 (1901), passim,

« Plut., Pomp,, 39 ; Appian., Syr., 49 ; Miihr., 106.

* Appian., Syr., 50.

* Oq les trouvera dans mon article PR0VIF4GIA du Diciionn, des antiq. '^ Aur. Vict., Caes. , 9 ; Epit., 9.

temps, Vespasien, plus au nord, prenait d'énergiques mesures pour fortifler la position des Romains.

Le dernier roi cappodocien ^ , Ârchélaos, malade et faible d'esprit, avait reçu d'Auguste la tutelle d'un procurateur '; nul ne lui succéda. Tibère organisa le royauipe en province dès Tan 48 ; changement plus nominal que réel, car le procurateur resta seul en fonctions, assisté, en cas de besoin, du secours militaire du gouverneur de Syrie '. Cette assistance, en fait, pouvait manquer; les événements de Palestine, tout récemment» avaient accaparé les légions syriennes. Vespasien, en 70, remplaça donc le procurateur par un légat consulaire, à la tète de troupes importantes ^

Restait, pour faire la jonction absolue entre les deux provinces, à supprimer la petite royauté de Commagène. L'annexion à la Syrie, déjà effectuée temporairement une première fois, de 17 à 38, fut renouvelée en 72 et devint définitive ^. Dès lors la puissance romaine s'affirmait plus étroitement sur tout le pourtour du grand coude de l'Euphrate. Elle ne se faisait pas encore très menaçante, puisque la Gappadoce fut, pour un certain nombre d'années, rattachée à la Galatie. ce qui reportait plus en arrière le centre d'action administrative '. Mais déjà se marquait la double direction dans laquelle la marche en avant devait se produire, Arménie et Mésopotamie, et la solidarité de ces deux régions.

Un nouveau pas fut franchi par Trajan ; auparavant, il prit au sud un point d'appui supplémentaire, pour n'y être pas inquiété, et fit occuper par le légat de Syrie le royaume des Nabatéens de Pétra. La province d'Arabie (105/6) reçut un gouverneur propre» une garnison particulière ; l'annexion s'opéra si aisément^ qu'Hadrien ne se fit aucun scrupule de la ratifier

* Cf. D. Vaglieri, Cappadocia, De Raggiero, Dizion. >DioCa8B.,LVII, 17.

* Tac, Ann., II, 42, 56; XIl, 49.

* J6td., Xin, 8 ; Suet., Vesp., 8.

* Uumann et Pucbstein, Reise in Kleinasien und Nordsyrien, Berlin, 1890, p. 279 tq.

* P. Cumont, Bull, de VAcad. r. de Belgiq., 1905, p. t97-224.

^ Les relations de cette contrée avec la seule Syrie, à TexcluBJon de la Mésopotamie, sont évidente» ; entre Syrie et Arabie, il y eut plusieurs fois dps remaniements de frontiôres, mal éclaircis et dont on ne voit gaëre les raisons (Cf. Glerroont-Ganneau, Êtud. darch. orient., II (1897), p. 83-92).

plus tard. Puis Trajan entreprit sa formidable guerre contre les Parthes, Elle se place à la fin de son règne ; aussi ses annexions, abandonnées par le successeur, n'eurent- elles qu'une durée insignifiante ; elles étaient considérables en revanche et formaient trois provinces; on ne peut d'ailleurs définir exactement la situation ni l'étendue de cette Assyria que les monnaies ne nomment pas K

Après lui l'obscurité s'étend sur les événements de Mésopotamie. Faut-il admettre, avec Marquardt et Rawlinson, que la guerre de L. Verus (162-5) fil passer sous l'obédience romaine la Mésopotamie occidentale jusqu'au Khabour? Les profils d'empereurs, qui apparaissent au droit de certaines monnaies d'Édesse et de Carrhae S sont en efi'et un argument en ce sens ; mais aucune province nouvelle n'en résulta ; les princes locaux ne furent pas détrônés. Septime Sévère consomma tout au moins l'annexion, comme l'atteste la formation des légions parthiques. Ce territoire fut àprement disputé par les rois parthes : Vologèse, Artaban mirent tout en œuvre pour reprendre l'Osrhoène, et Caracalla fut constamment harcelé ; finalement les Romains l'emportèrent.

Au m* siècle, c'est presque un champ de bataille permanent *• Nos sources sont maigres, peu claires, et laissent entrevoir des états de fait plutôt que de droit. L'Osrhoène, sous Yalérien, est reprise par les Perses ; mais Odenath, ce roitelet arabe, qui occupe dans l'empire une situation sans précédent, les expulse

• Et il en est qui portent: Armenia et Mesopotamia in potestatem P. H, redactae (Bckhel, D. N. F., VI, p. 438). Mais Eulrop., VIII, 3, 1 : Vsque ad Indiae fines et Mare Bubrum accessit, algue ibi très prouincias fecit, Armeniamy Assyriam, Mesopotamiam ; VIII, 6, 2 : Proui7icias très reliquit (Hadrianus), quas Traianus addiderat, et de Assyria, Mesopotamia^ Armenia reuocauit exerdtus ac finem imperii esse uoluit Eupkraten. RviL, Breu», 14, par deux fois, les nomme toutes les trois. Mais Spartien (Hadr., I, 21, 11-12, Peler) ne parle pas de l'Assyrie. Somme toute, cette Assyria est un peu suspecte.

' Pièces de Carrhae aux types de Marc-Aurèle, L. Verus, Commode (Mionnet, V, p. 593-4) ; d'Édesse à TefAgie de Commode (Id., Suppl., VIII, p. 399). Mionnet a publié éî;aleraent une monnaie d'Anthemusia, aulre ville d^Osrhoène {SuppL, VIII, p. 3S9), au nom de Domilien, môme avant la campagne de Trajan ! Mais on y voit aujourd'hui une pièce cilicienne, mal déchilTrée. EnOn je citerai pour mémoire une pièce au nom d'Abgar et de .APÏANOX (Id., V, p. 613) ; la restitution [AjAPIANOS s'imposerait; mais Eckhel (D. N. V., p. 512) jugeait la lecture très douteuse.

* Ruf., ibid. : quater amissa, quaier recepta Mesopotamia est.

et les poursuit jusqu'à Ctésiphon \ exemple qu'imita plus lard Carus ^ Ces marches audacieuses restent sans résultat.

CAPPADOCIA

(aouâ un légiii depuis jo)

COttlMAGENE

YRIA / PHOENICf^*'

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Fig. 1. — Frontière d'Orient avant DIocléUen.

puisqu'après les opérations de Galère les limites de l'empire restent fixées le long du Khabour; les ambitions de Rome ne

* Eatrop., IX. 8, 2 ; IX, 10 ; Oroe., VII, 22, 7 et 12, PoUio, Gallien, duo (XXIIÏ, 12, i); Tyrann. Irig, (XXIV, 15, 3).

» Vopisc, Carus (XXX, 8, 1).

GÉNÉRALlTés GÉOGRAPHIQUES ET RTHNOGHAPHTQUES

viseiïl plus au tant la capitale des Perses ; elle cherche à accroîlre plus au nord ses possessions.

Elle annexe les gentes inms T/gtidem que Io\ïen dut ensuite (en 363) rétrocéder en grande partie, après la désastreuse campagne de Julien, A la suite de longues controverses \ en vue de situer ces génies et de concilier Pierre Patrice '^ avec Ammîen ^ on est parvenu à une interprétation rjui paraît certaine ^ H ne faut pas entendre h la lettre ce terme de

Fif^. s. — FroDlière d'Orieût depuis DIoclélîeD,

Tramtigritanaê : car Tune au moins de ces gentes, la Zabdicfene, était au sud ot à Totie^it du Tigre supérieur. En outre, Pierre Patrice commet une bizarre erreur en parlant de ce llenvc comme

' V, surtout RawlîusûnT Fersia. p. ^29 a*).

^ CF. De Boor, Excerpt. t(& légat, tio^fiatî., p. i^ L sq, ^ XXV, 7, 9.

* Gf, Habschmana^ Indo-gmnan. Fùnch., XVI (1904), pp, 219; 220, noies 1 et 3.

LB PAYS BT LBS HABITANTS 11

frontière ; de plus, il n^énumère pas tous les districts acquis par Dioclétien (Sophëne, Ânzitèiie, Ingilène, Sophanène, Ârzanène, Moxoëne» Kordyène, Zabdicëne, Réhimène), qui s'étendaieat de TEuphrate à la Gordyëne ; Ammien, par contre, cite unîquemeDt ceux que Jovien restitua — les cinq derniers nommés, tous situés entre le Nympbios et la Gordyëne, — tandis que cet empereur gardait ceux de Touest, situés entre le Nympbios et l'Euphrate et dépassant au nord TArsanias ou Mourad'Sou. En deçà du Tigre, d^autre part, et à la même date de 363, la frontière rétrogradait, de Singara, à une ligne nouvelle, passant entre Dara et Nisibis et prolongeant le Nympbios.

Depuis lors, il n'y eut plus de cbangement en Mésopotamie.

En Arménie, les variations furent moins nombreuses. Pendant des siècles, les Romains n'exercèrent, au-delà du Kara- Sou et du Lycos-Roas, qu'une action diplomatique Iracassiëre. Enfin, dans les dernières années du iv" siècle *, un partage amiable s'opéra entre eux et la Perse : ils reçurent un cinquième environ, le plus occidental, du royaume arménien. En 501. TArménie byzantine s'accrut encore de quelques districts abandonnés à Maurice, en retour de l'assistance qu'il avait prêtée à un compétiteur au trône des Sassanides. Les sources grecques sont vagues sur cette nouvelle démarcation; la critique des sources arméniennes a été faite par Hiibschmann ', dont j'adopte, faute de compétence personnelle, les conclusions et le tracé. On trouvera ce dernier sur une des cartes que je joins à cet historique {fig, 1-2), pour marquer de façon plus frappante les variations de la frontière d'Orient au cours des siècles.

§ 111. — Les habitants de la zone fro7%tière.

Les populations qui s'espaçaient ou s'entremêlaient du Caucase à la Judée nous intéressent à double titre : Rome et

^ Hûbschmann (ih'd., p. 221, aole 3), a rappelé les diverses dates proposées ; il n'y a qu'un faible écart ; celle de 387 paratt la plus probable (sic Baurogarloer, Arm^nia, Pauly-W.). Procop., Aed., III, 1, p. 246, parle de c Tbéodose [HJ^flls d'Arcadios », ce qui est inadmissible (Hûbschmann, p. 222, note 2).

* Op. laud.j p. 228 sq. Ge tracé offre grande vraisemblance ; c'est aolaellement celui-là môme de la liga<) télégraphique qui joint Tiflis k TebriZ; par £rivan.

i2 GéNÉRAUTés G^.0GRAPH1QUES ET ETHNOGRAPHIQUES

Byzance y trouvèrent tour à tour des ennemis et des auxiliaires ; il n'est donc pas inutile de connaître ce qui nous en est rapporté. Renseignements fragmentaires, entachés de partialité, suspects de confiner à la légende quand ils dérivent des auteurs nationaux — surtout pour l'Arménie — ou de traduire une vue étroite et mesquine lorsqu*ils viennent des Byzantins. Ces informations ne commencent guère à se répandre qu'à la fin de la République, à l'occasion des guerres d'Orient. Elles ne permettent pas toujours de localiser exactement les peuplades et nous font constater des changements dans leurs qualifications.

Néanmoins ce sont bien toujours les mêmes peuples, et qu'on retrouve du !•' siècle avant notre ère jusqu'à la conquête musulmane. Ibères, Albains, Arméniens^ Juifs, Arabes intéressent les sept siècles de cette histoire, et comme ils ont gardé, sans changements essentiels, la plupart de leurs caractères ethniques, on peut les passer en revue un à un sans risque d'anachronismes.

Entre le Caucase et l'Arménie s'étend une contrée qui semble aujourd'hui, à première vue, avoir une certaine unité depuis que l'occupation russe Ta tout entière absorbée. Successivement tiraillée entre l'Orient et l'Occident, elle comprenait un grand nombre de cantons et de peuples distincts. Pays fertile, largement irrigué, et surpeuplé, la Géorgie manquait de voies de communication ; sa topographie, moins tourmentée que celle de l'Arménie, l'isolait cependant des grands courants d'échange et en assurait le morcellement ^ Les différentes races qui y vivaient, exposées aux irruptions des barbares du Caucase^ furentd'abord aussi en lutte avec les Arméniens dont elles subissaient la suzeraineté et qui les tyrannisaient. Cette situation ' se prolongea une soixantaine d'années, jusque vers 55 de notre ère. LMnfluence romaine, en même temps, s'était infiltrée dans la partie occidentale ', tandis que les

^ 11 est BouveDt parlé, dans les réolts de guerre ea TraDscaucasie, de la difficulté des passages ; v. Procop., B. P., I^ 12, 12, eto.

' Accusée seulemenl par les écrivaios indigèues ; cf. Brosset^ HisL de la Géorgie depuis rantiquiié jusqu'au XIX* sièclefivàd, du géorgien, Saint- Pétersbourg, I (1849), p. 53 sq. ; et les Additions et éclaircissements^ 1851, p. 81 sq.

" Nous avons connaissance d*une garnison de 3.000 soldats romains qui y étaient postés au temps d*ÀugU8te (los., B. L, II, 367).

Perses, partis de PAtropatène, pénétraient à l'autre extrémité. Le pays ne fut jamais soumis en bloc à l'un ou l'autre des deux adversaires S mais la ligne de partage eut presque toujours quelque chose de flottant et d'imprécis.

Dans cette contrée^ on rencontrait successivement d'ouest en est les Golques. les Ibères et les Albains.

Les premiers semblent avoir habité surtout la côte du Pont-Euxin entre Dioscurias et Apsarus; c'est là que les placent Scylax et après lui — peut-être d'après lui — Strabon, Pomponius Mêla, Pline et Ptolémée. Arrîen seul, dans le Périple, étend le nom de Gotchis jusqu'à la région de Trébizonde. Les Romains ne conservèrent très longtemps dans ces parages que des comptoirs maritimes et quelques châteaux forts. Simples de mœurs^ vivant surtout de blé noir, ces gens cultivaient un sol fécond et pratiquaient probablement l'élevage, car Arrien rappelle, parmi les tribus entre lesquelles cette race se divisait, les *Hvtoxot ' ou conducteurs de chars. 11 nomme aussi les Lazes ', établis généralement au nord du Phase, et dont le nom finit par s'appliquer à tous les habitants de la Golchide ^. Leur capitale était Archéopolis, bàlie sur un rocher a pic, au bord de ce cours d'eau ^

Leur roi ne se convertit au christianisme que sous Justin ' ; et cependant il avait avec Byzance des relations actives, auxquelles on attribuait la haute civilisation et la prospérité de cette fière et orgueilleuse nation \ Il tenait de l'empereur sa dignité royale ; libres de tout tribut, de toute obligation militaire, ses sujets s'opposaient surtout au -passage des Huns; ils commerçaient par mer avec le Pont, troquant des peaux et des esclaves contre du sel et du blé ^ Les exactions que

^ Pas même pendant les aaoées de guerre lazique, sous JosUaien, puisqu'il y eut toujours une armée romaiae ea campagne, également lorsque les Perses tenaient Pétra.

* Add. loB., loc. cit,

» VàÇoi, Ptolem., V, 9, 4 ; AaCo(, Procop., B. P., Il, 15, 1-2 ; B. G., IV, 1, 8 et iO ; Law, Plin., £f. N., VI, 12 ; lordan., Reb. geL, 88.

^ Procop., B, P.f II, 17, i-2. Il emploie les deux noms Tun pour l'autre el ajoute que Lazes est le nom nouveau (B, G., IV, 1, 8 ; B. P. I, il, 28). Agathias (II, 9, 2) fait la même assimilalion.

• Procop., B. G., IV, 14, 1-3 ; Agath., III, 5-8. 17. « Malal., XVII, p. 440, Bonn.

' Agath., III, 3, 2.

» Procop., B. P., II, 15, 5.

14 OÂNÂRALltis QÂ0GRAPH1QUBS ET ETHNOGRAPHIQUES

Byzance toléra au vi^ siècle flreal un instant hésiter les préférences de ce peuple ; mais ses pratiques chrétiennes lui interdîâment toute sympathie durable pour li^ Perses

Parmi les peuplades secondaires qui relevaient plus ou moins des Lazes, Procope et Agathias ^ citent plusieurs noms, souvent déformés de l'un à l'autre : Apsarieus, Athéniens, Bruchiens, Sagides, Apsiliens, Mosques,Misimiens. Ces auteurs procèdent par nomenclature et dans leurs descriptions vagues, qui parlent tour à tour de vastes solitudes, de torrents et forêts, de précipices, de montagnes inaccessibles et de districts fertiles, chaque peuple rappelé est dit habiter c au-delà » du précédent. Dans la partie sud-est de la Lazique étaient les Tzanes, sur lesquels Byzance tenta imprudemment de s'assurer une suprématie directe, sans Tinlermédiaire des Lazes ^

Plus à l'est, dans la Géorgie actuelle, vivaient les Ibères * ; leurs domaines commençaient au col de Sarapan, qui conduit de la vallée de la Koura dans celle du Rion. Faut-il croire que, malgré leur éloignement de la mer, ils étaient plus civilisés que les Golques, par suite de l'influence romaine qui, de Trajan à Julien, y fut beaucoup plus effective ? On nous dit aussi que leur territoire, fertile en blé, huile et vin, était très peuplé *, ce qu'expliquerait la salubrité du climat *. Ils connaissaient di. verses classes sociales : nobles, prêtres, guerriers, esclaves''. L'influence perse fut prédominante chez eux depuis le v* siècle '. Vers Test, deux passages conduisaient en Albanie, ouverts

« Ibid.. II,M5 ; 28, 26 ; Agath., IH, 5.

* Procop., B. G., IV, 1, 8 sq. ; 2, passim; Agath., III, 7, 2. ^Prooop., B. P., 1, 15, 19-25 ; H, 3, 39. Ils sont voisins de l'Arménie,

dit-il {Aed., III, 6, p. 257-8) ; ailleurs (î7/id., 7, p. 260), il parle de « Trébizoode au-delà des Tzanes » ; il s*agil évidemnicnt[d*une parlie oocidenlale du massif arménien.

* Strab., XI, 2, 18 sq., p. 4991 sq. C; Plolem., V. 10; Plin., H. N., VI, 12, 29; Euirop., V, 14 ; VIII, 3';Sozomen., But. eccL, II, 7 ; Socrat., HisL eccL, I, 26.

• Nation fort nombreuse el très guerrière, dit Sozomène, ibid,

^ Ils furent aussi d'assez bonne heure convertis au christianisme, probablement vers 324-5 ; A. Palmieri, La chiesa Georgiana e le sue origini {Bessarione, IX (1900). pp. 433-57; 2« ser., ann. VI (1901-2), 218-28, 397-403 ; 11, i88-204, 233-43) ; La conversione officiate degVIberi al cristianesimo, saggio storico (Onens chrixtianus, Il (1902), p. 130-150; III (1903), p. 148-172.

' Slrab.. XI, 3, 6, p. 501 C.

• Procop., B. P., I, 10.

par les cours d'eau TAragus et le Gyrus;run franchissait la Cambysène, Tautre était défendu par les deux castelia tout voisins d*Harmozica et de Seu{jiapaou ZeuvdÉ^iapv '. L'Albanie se trouvait bornée à l'est par la mer Caspienne, dite mare Albanum au sud; pays de pâturages pour chevaux, de culture aussi — par irrigation — et même de forêts '. Les Albains n*avaient été soumis ni aux Mèdes, ni aux Achéménides, ni aux Macédoniens. Leur premier contact sérieux avec les occidentaux se produisit sous Pompée en 65, quand ils se mirent à la suite de Mithridate '. Leurs clans étaient alors réunis sous un chef unique. Malgré la longue nomenclature des villes que Ptolémée cite en Albanie, et dont toute trace a disparu, il est peu tentant d'ajouter foi aux chiffres de Plutarque, suivant lequel Pompée aurait trouvé devant lui 60.000 fantassins et 12.000 cavaliers *. Les préférences de ce peuple hésitèrent, comme celles des Lazes, entre Romains et Parthes, Perses et Byzantins. Néanmoins, il imita plus volontiers les institutions politiques des Ai*sacides.

Albains et ibères constituaient surtout une infanterie des plus estimables •, d'un utile concours pour les opérations de guerre en montagne, et qui ne fut inégale qu'aux légionnaires; ils avaient contre eux, dans ces premiers combats, leur médiocre armement, le faible obstacle qu'opposaient aux coups les peaux de bêtes dont ils se couvraient. Plutarque se fait récho d'une opinion plus avantageuse sur les Ibères ; mais les Albains eux-mêmes connaissaient déjà certains secrets stratégiques : Pompée ne traversa le Cyrus qu'avec beaucoup de peine; les barbares en avaient fortifié la rive par une palissade de troncs d'arbres.

11 n'y avait, pour ainsi dire, pas de chemins dans la Trans-

* Strab., ibid, ; cf. les 'AXSdtviat icuXai de Ptolémée, V, 8, 9; 11, 4.

* Cf. Tomaschek, Albanie Albania (Pauly-W).

' Le secrétaire dn géDéral romain, Théophanes, Ht connatlre le pays ; ses notes ont été ntilisées par Strabon (loc, cil,), Pline {H, N,, VI, 29, 39) ; add. Appian., MUhr.,i03; Dio Gass., XXXVI, 54 ; Plut., Pomp., 34. el Ant., 34.

* Ibid. ; ce détail vaut celui qui suit (35) : « On dit que les Amazones aidèrent les barbares, qui furent complèiement défaits >. — Ce contingent est levé lors d*un deuxième soulèvement ; Pompée avait eu d'abord affaire à 40.000 Albains « dont il fit grand carnage » I (34).

» Tac, Ann., VI, 34. Pourtant Strabon (XI, 14, 9, p. 530 C), signale aussi les xatàvpaxxot albains.

Caucasie antique *. Certaines régions passaient pour à peine accessibles ; il est curieux de lire dans Procope ce qu'il raconte des Tzaues * : ces gens-là vivaient indépendants, même sans gouvernement organisé, vénérant comme des dieux les bois et tous les animaux ; ils tiraient leur existence du vol et du brigandage, ne pouvant cultiver un sol rude et infécond, et accablés par un hiver perpétuel. Justinien les aurait le premier arrachés à cet isolement farouche ; il aurait fait abattre les arbres qui obstruaient tous les passages, ouvert des chemins même aux troupes de cavaliers ' et bâti dans ce pays reculé des castella où campaient des garnisons romaines. Mais il y a sûrement quelques amplifications dans ce tableau.

Ce qui nous est conté de l'ancienne Arménie n'est pas moins fait pour nous surprendre : comment ce pays montagneux ^ pouvait-il fournir des troupes de cavalerie excellentes, à même de rivaliser avec les escadrons des Parthes?Il est digne d*attention qu'Antoine avait fait fond sur les 16.000 cavaliers qu'Artavasdès lui avait promis, et dont l'absence lui causa de graves

^ Strab.; XF, 13, 4, p. 524 G : Si' 6pâ)v xal àvoStûiv ; Prooop., EUL arc.^ 2, 26: Su9o$6< xe y^P*** ^ AaÇtxi{ èvri xxt SXco; xpv)(iLvû>$T]ç.

a Aed., III, 6, p. 257-8.

' Suivant Procope encore, un chef perse aurait accompli nue tâche analogue dans un autre canton tout voisin : « Il y a sans doute lieu d'admirer Tinfatigable patience de celte laborieuse nation, qui aplanît le chemin de i'Ibérie à la Colchide, auparavant plein de forêts, de rochers et de précipices, au point qu*à peine un homme des plus agiles y trouvait passage, et où les Perses ont pu depuis lors mener aisément des chevaux et des éléphants » (B.(?., IV, 13, 5).

^ Il ne présente qu'une succession de vallées, généralement étroites et escarpées ; les plaines y sont rares, surtout peu étendues. Dans toute la partie occidentale, la seule qui demeura jamais dans Tobédience romaine, on n'en peut citer que deux : celle d'Erzeroam, fort irrégulière, et qui n'est guère que Tépanouissement de deux vallées ; et la longue plaine d'Ëninghian, qui ne dépasse nulle part dix kilomètres de large ; cf. Wilh. Strecker, Beiïrâ^tf %ur Géographie von Hock- Arménien {ZeiUchr. derGeseiUch. fur Erdkunde zu Berlin, IV (1869), p. 145-156, pi. IIMV). Reclus parle d'un immense labyrinthe de vallées {Nouv. Géogr, univ,y Paris, IX (1884), p. 326) et Lynch (II, p. 395) a repris cette expression. Add. ce que Strabon (XI, 14, 15, p. 532 G) rapporte de Tigrane: xoet* àp^in (A^v ^àp d>fXTf5p£U(ie iroipà Ilapôotç, Eiretia ot' ixeivtov ïxMyt xa6(58oo, Xaôôvxujv fiiaéov kêoo jAi^xovTa aoXûvaç t^ç 'Apfjievfaç. On peut à volonté sectionner une vallée, mais ce chiffre de fantaisie rend bien la configuration du pays. Il y avait là, dit encore Strabon (XI, 12, 4, p.522 G), « une infinité de petites tribus de montagnards, vivant, pour la plupart, de rapines et de brigandages ».

embarras ". Contre LucuUus, Tigrane menait < 55.000 chevaux, dont 47.000 bardés de fer », comme leur cavaliers, qui se ser. valent de la lance '. Cette cavalerie était réunie par les nobles (naxarars) de la contrée. Sous Maurice^ à la fin du vi* siècle, elle avait la même réputation ; Tempereur ordonne de la lever tout entière, il l'exige comme tribut prélevé sur le pays et se dispose à la faire passer en Thrace '.

La nature du terrain se prêtait pourtant bien mal aux évolutions de ces troupes. Lucullus en fitTexpérience lorsqu*aussiiol après l'équinoxe d'automne un froid terrible le saisit en Armépie. « Les chevaux ne trouvaient plus k boire dans les rivières gelées et la glace* se rompant sous leurs pas, leur coupait de ses tranchants les nerfs et les jambes. Le pays, presque partout couvert de bois, n'avait que d'étroits sentiers, où les soldats ne pouvaient marcher sans être trempés de neige ; les nuits se passaient dans des lieux humides et fangeux » * ; là où s'ouvrait une plaine, elle était envahie par des toufifes de roseaux *.

C'est que l'Arménie était extrêmement favorable à l'élevage des chevaux, tout comme la Médie Atropatène du nord, qui y faisait suite et lui ressemblait^ ; Tidée vint naturellement aux habitants d'utiliser cette ressource, non seulement pour la vie économique, mais aussi pour la défense militaire ; les districts de Comisène et d'Orchistène notamment fournissaient un fort contingent de montures de guerre \ Et d'ailleurs on pouvait tirer un revenu de la location de cette cavalerie, empruntée par des armées étrangères pour des opérations sur un autre théâtre.

En outre, l'influence des Parlhes, hardis cavaliers, contribua sans doute grandement à former les institutions militaires des Arméniens qui paraissent leur avoir emprunté leur costume et leur armement", de même qu'ils firent entrer

* Plut., Ant,, 50.

s 1d., Lucull., 26, 28; cf. 31. Artabaze, roi des Arméniens, amène 6.000 cavaliers à Grassus et lai en promet 10.000 autres (Plut., Crau., 19).

* Frédéric Macler, Hist. d'Héraclios par Tévéque Sébéos, trad. de l'arméoien et annotée, Paris, 1904, pp. 35-7, 54.

« Plut., LucuU., 32.

• Maclor, Sébéos, pp. 31, 143.

• Strab., XI, 13, 7, p. 525 C ; 14, 9, p. 529 C. ^ Id., XI, 14, 4, p. 528 C.

' Il n*y a pas de monument figuré pour noua en inslruire. On ne

18 GÂNÉRÂLITés OliOGRAPHlQUES ET ETHNOGRAPHIQUES

dans leur langue, thrace d'origine, bon nombre de mois iraniens

On a peine à croire que dans ces contrées, aujourd'hui si déchues, la tactique et la stratégie aient pu atteindre à un développement dont les récits de guerres nous livrent des témoignages formels et concordants. En Gordyène, région qui avoisinait la haute vallée du Tigre, les habitants avaient « la réputation d'être des architectes, des ingénieurs militaires incomparables, réputation qui les avait fait employer en cette qualité par Tigrane » *. Le roi emmenait « des pionniers pour ouvrir des chemins, jeter des ponts, nettoyer les rivières,

peut guère faire état de la persoanincatioQ conventionnelle de TArméaie qui figure sur un bas-relief de Rome (P. Bienkowski, De simulacris bar^ bararum geniium apud Romanos, Cracouiœ, ^900, pp. 61, 64-66, fig. 54). De rares monnaies du temps d^Auguste montrent un guerrier arménien en pied, tenant la lance, muis paraissant bien être no. Revers : l'arc déposé dans le corytus (E. Gabrici, dans les Studi e materiali de Milani, Firenze, II (1ÎK)2), p. 131, fig. 4-5). Sur leurs cuirassiers, cf. Sailust., mu. reliq,y 64-66 (Maureubrecher, l, p. 181-2) : et sequebantur équités catafracii.., equis paria operimenta erant,,, qui praegrediebantur^ équités catafractif ferrea omni specie,..

Ml y a là un fait dontStrabon nes*est pas exactement rendu compte; avant d'indiquer le costume national des Arméniens, qui consiste dans une longue robe rappelant la tunique talaire des acteurs tragiques (XI, 14, 12, p. 530 G), il dit : « La plupart des coutumes des Mèdes se retrouvent aussi chez les Arméniens, par suite évidemment de la ressemblance des deux paya. On pense que les Mèdes ont éié les premiers éducateurs des Arméniens, comme ils avaient dû l'être des Perses ; car la robe longue, la kidaris, le pilos, la tunique à manches et les anaxyrides sont l»ons pour les pays froids seulement ; les Perses les adoptèrent comme plus majestueux et renoncèrent à leurs babits courts et légers » (XI, 13, 9, p. 525-6 G). Ge vêlement, au contraire, convenait aux températures extrêmes, en cbaud et en froid, que connaissaient les populations de riran, aussi bien que les Arméniens. On y opposerait plus justement le climat de Mésopotamie ; encore certaines monnaies, frappées pour les princes d'Osrhoène du m® siècle (Victor Langlois, Numismalique de l'Arménie dans Vanliquilé^ Paris, 1859, pi. VI, n»' 6 à 9), montrent* elles Tusage dans ce pays du xiiêmo vêlement oriental : longue tunique et large culotte froncée à la cheville. — Sur cette question du vêtement, la tradition antique n'était pas uniforme; on lit dans Justin (XLI, 1-2) : A Les Parthes sont des exilés soylhes, comme l'indique leur nom en langue scyl bique ; la plus grande partie de leur pays est très chaude ou très froide. Ils avaient jadis un costume très particulier; ils ont depuis adopté le costume transparent et léger des Mèdes; leurs armes sont celles des Scythes ».

8 Strab., XVI, 1,24, p. 747 G.

couper des bois et faire les autres travaux nécessaires; ils étaient 33.000, rangés à la queue de Tarmée » K

On apprend encore par Plutarque qu'il était facile aux Arméniens d'acquérir et de conserver l'hégémonie sur toutes les peuplades de la Transcaucasie et de s'en faire autant d'auxiliaires pour leur propre cause. Nous verrons ailleurs la politique suivie par les deux grands empires rivaux à l'égard de ce pays, les ententes qu'ils conclurent à son sujet. Les sentiments des Arméniens envers les Occidentaux ou les Perses restent un peu impénétrables. Les procédés dont ils usèrent vis-à-vip des Grecs les avaient rendus odieux à ces derniers * ; ces ranpunes paraissent avoir longtemps duré : à la fin du VI* siècle, lors de compétitions dynastiques en Perse, les Arméniens, d'après un de leurs historiens, Jean Mamigonien, embrassèrent aussi le parti de Chosroès et lui envoyèrent 30.000 hommes, à joindre aux 70.000 des Byzantins ; ce furent les premiers seuls qui remportèrent la victoire, car « les Grecs crurent manquer à leur dignité en restant avec les Arméniens » ; ils firent bande à part et manquèrent l'ennemi '.

Au début» Romains et Parthes cherchèrent pareillement à gagner les chefs des principales familles ; mais, avec le temps, l'Arménie semble être devenue moins aristocratique ; du moins les riaxarars, sous le régime perse, étaient tenus systématiquement en dehors des afTaires d'État. En revanche, ils continuaient à dominer l'armée, formée surtout des bandes féodales de cavaliers. Sébéos nous donne le texte d'une lettre de plaintes que l'empereur Maurice fit écrire au roi de Perse contre tous les chefs arméniens et leurs troupes : « C'est une nation fourbe et indocile ; ils se trouvent entre nous et sont une cause de troubles. Moi, je vais rassembler les miens et les envoyer en Thrace ; toi, fais conduire les tiens en Orient. S'ils y périssent, ce sont autant d'ennemis qui mourront ; si, au contraire, ils tuent, ce sont des ennemis qu'ils tueront, et

* Plat., Lucull., 26. — A Nisibis, le frère de Tigrane, Goura», avait auprès de loi un cerlaio Gallimaque, à qui l'expérience militaire, Hiabileié pour l'invention des machines, laissaient réellement Tautorilé {ibid,, 32). Le noQi ferait croire qu'il s'agit d'un mercenaire grec au service de i' Arménie.

> Plot., LuculL, 21.

• V. Langlois, Historiens de l'Arménie^ T, p. 363-4.

20 oéNÂRALlTis GÂOGRAPHIQUES ET ETHNOGRAPHIQUES

quant à nous, vivons en paix. Mais s'ils restent dans leur pays^ il n'y a plus de repos pour nous ^ »

Il faut bien reconnaître la situation difficile des rois d'Arménie. Ammien Marcellin ^ nous représente Arslak, fils de Tiran, comme fidèle aux Romains, malgré les sollicitations perses; Moïse de Ghorène ' en fait un contempteur de l'empire byzantin. Il doit y avoir dans ces deux affirmations quelque vérité ; il pouvait, chez les uns, passer comme sympathique aux Romains et se voir ailleurs soupçonner de persophilie ^. Ces rois se sentaient vivement pressés, comme tiraillés de part et d'autre ; ils se mariaient, tantôt avec des princesses grecques, tantôt avec des femmes perses, et ces alliances chez le^ deux races, à tour de rôle, contribuaient à balancer leurs préférences, donnaient quelque chose de contradictoire à leur renommée. Il serait imprudent déjuger toute la nation arménienne d'après la conduite de ses rois, généralement acceptés, sinon imposés,par un des deux empires à rencontre de l'autre '^. C'est parce que les armes romaines avaient placé Tiridate sur le trône d'Arménie que celui-ci, à la fin du ui* siècle, poussa jusque vers Ctésiphon ses incursions répétées *.

La religion ne fut pas non plus sans influence sur les relations extérieures des Arméniens : Tiridate, converti par Grégoire rilluminateur, avait imposé le christianisme à ses sujets par le fer et par le feu ; un vif mécontentement s'epsuivit chez beaucoup d'entre eux ^ que les Perses surexcitèrent, et il en résulta une campagne de brigandages sur les frontières ro* maines ^ Mais le courant chrétien demeura le plus fort ea Arménie; aussi, quand Julien a l'apostat b, pour sa guerre persique^ solUcita des secours de ce côté^ il se heurta & une sourde

^ Macler, op, et/., p. 30-31.

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