CHAPITRE PREMIER LE « LIMES » D'ORIENT
Un passage souvent cité de Spartien * oppose aux limites naturelles celles qu'a créées la main de l'homme : la Syrie n'était bornée que partiellement par un cours d'eau ; comment Ta-t-elle été ailleurs? Des raisons historiques nous obligent à étendre cotte recherche à toutes les provinces qui confinaient à la Perse et à l'Arabie Heureuse.
Nous sommes guidés par l'exemple des autres frontières * : les observations faites en plusieurs pays ont révélé comme éléments essentiels d'un limes ' un rempart {iialhim) et un
^ Vit, Hadrian., 12 :... in pluribus locis, in quibus barbari non fluminibus, sed limitibus diuidunlur,
' Le meilleur résumé des connaissaDcss générales touchant les mursfrontières de Tempire a été donné par le colonel De La Noê dans le Bull, du Comité des Travaux^ publ. par le minist. de l'Instr. pubi., seclion de Géographie historique, 1890 ; v. surtout p. 281 sq.
' Th. Mommsen (Der Beyrifl des Limes, in Westdeutsche Zeitichr., XIII (i894), p. 134-143) rapproche limes de limus, oblique, transversal. Le limes est, non la ligne, mais la bande-fronlière, qui servait d'abord de chemin. Le limes impérial formait ainsi une double limite, intérieure et extérieure ; Tune est représentée quelquefois par un mur de pierre, l'autre par le fossé ; l'espace intermédiaire était distinct du reste de la province et soumis à une organisation militaire séparée. Je mentionnerai encore ici Tessai, très confus,d'un officier : Eman. Seyler (Hauptmann a. D.), Terra limitaneà, in Fortsetzung von « Agrarien und Exkubien », eine zweite Untersuchung Uber rômisches Heertvesen, Mijnchen, 1901. Il cherche à établir, d'après une constitution de Justinien (Cod., I, XXVII, 2. § 4 et 8), que les postes destinés à empêcher l'irruption des ennemis devaient être situés en dehors des frontières — ce seraient les clausurae et les burgi; d'autres, de deuxième ligne, étaient en réserve à Tiotérieur, — et la consliiuiion les appelle cai^e//a ou ciuUates, Mais ce texte s'applique
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fossé, avec contre-escarpe [agger) formée par le rejet de la terre le long du fossé. Le mur de terre ainsi élevé peut d'ailleurs être double, ou encore renforcé d'un mur en pierres et en maçonnerie. De plus, le profil de l'ensemble varie d'une région à Tautre : la fosse est plus ou moins profonde et évasée ; la hauteur du mur ne reste pas constante, ni son éloignement du fossé ; ce dernier disparait même en Bavière. Enfin, le limes se trouve réduit à sa plus simple expression en Afrique, ainsi qu'au nord de la Gaule où il parait démontré qu*aucun mur de ce genre n'avait été construit.
Ce uallvm et cet agger se retrouvent-ils dans nos provinces d'Orient*? Le terrain n'en a rien révélé, et les voyageurs ont poussé déjà assez avant dans le désert pour retrouver ces traces supposées. Spartien rapporte dans le même texte que souvent, en Espagne et aliaSj l'empire fut séparé des barbares stipibus magnis in mocLum muralis saepis funditus iactis atque conexis. Comment constater, après des siècles, l'emploi, sans doute temporaire, des haies ou palissades? En Syrie particulièrement, il apparaît comme peu probable, le bois y ayant toujours été extrêmement rare. Ammien Marcellin, il est vrai, en atteste l'usage pour fortifier les citadelles, dans un moment d'urgente nécessité ^ ; mais le fait se produisit sur les bords de lEuphrate, et les pieux avaient pu être facilement amenés par bateaux des régions boisées d'Arménie et de Commagène.
à TAfrique et aux Vandales, et nous savons le danger d'étendre à une. région de l'empire ce qui est expressément rapporté d'une autre.
^ Oui»selon K. Zangemeister, Rôm.Grenzwali in der Provinx, Arabia {MiUh. undNachr. d. d. Palàst.-Ver,, 1896, p. 49^2). Une inscription (CIL, III, 141492) trouvée à Oumni'el'Djemal, à 25 kilom. au SSO. [de Bostra, porto (après le protocole de Marc-Aurôle) : opus ualli perfeclum sub... Seuero leg, Augg. pr, pr, cos, des, (a. 176-180). Zangemeister, retrouvant la môme expression opus ualLi sur des monuments de la muraille d'Ecosse et du limes de Germanie Supérieure (p. 52, note 2), concluait qu'il s'agit dans ce texte du limes arabique. Je considère comme bien plus vraisem. blable l'opinion do Dussaud et M.dc\er (Mission dans les régions désertiques de la Syrie moyenne {Nouv, Arch. des Miss,, X, 1903), p. 281, n» 120; cf. p. 77) : c II ne peut être ici question que du mur de la ville » ; Tinscription est tombée de la porte triomphale ruinée, où on l'avait placée parce que la réfection s'était étendue à toute l'enceinte. Si elle est en latin, et non en grec, cela tient sans doute à la coopération de la maind'œuvre militaire, sous l'autorité directe du gouverneur lui-même. La défense de la ville n'intéressait-elle pas la province tout entière?
* XVIII, 7, 6 : Tribuni mm pmlectoribus missi cilerioris ripae Euphratis castella et praeacutis sudibus omntjue praesidioram gcnere communibant.
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Resterait donc à supposer que le limes d'Orient n'était constitué par aucun obstacle matériel, en tant que ligne continue^ et que la frontière n'était marquée que par un bornage espacé ou par quelque trace, peu accusée, sur le sol.
Il n'est d'ailleurs pas prouvé que cette frontière militaire du limes ait coïncidé avec la frontière politique, celle des provinces. Une inscription, probablement de Tépoque de Domitien, nomme un procurateur impérial x^pa; 2o|X£Xo/.£vvT^atac za-fÔTrjsp- XijjLiTavT;;. Mommsen, commentant ce texte *, admet que la situation pouvait être la même aux autres extrémités de l'empire i et, en effet, le territoire de Somelocenna faisait partie des Champs décumates, district de TEurope centrale, où les conditions géographiques permettaient cent fois mieux d'établir n'importe où des castella que dans TArabie désolée.
La frontière d'Orient s'est du reste souvent déplacée ; le tracé du limes aurait-il changé avec elle? Qu'on se rappelle les principales étapes de la conquête.
La Syrie du nord est seule annexée avant la guerre de Vcspasien : vers le Liban, en Palestine, subsistent des principautés chargées de prévenir les invasions ; très certainement, jusque-là, ces régions ne sont point barricadées. Puis les principautés disparaissent; on forme la province de Judée; alors les Arabes d'outre-Jourdain reportent sur les Romains leur hostilité d'autrefois contre les Juifs. Trajan se décide à englober la province d'Arabie. En dehors des régions cultivées ou fréquemment parcourues, elle s'ouvrait sur une large plaine stérile, qu'il convenait de négliger pour se restreindre à la grande route nord-sud des caravanes, allant de Palmyre à la mer Erythrée ^. C'est près d'elle que l'empereur pouvait établir son limes ; vddX^^ l'ambition le saisit de conquérir le royaume parthe : il ne prit que la Mésopotamie, aussitôt abandonnée par Hadrien. Nous ne savons pas exactement dans quelle me-
* Jahrb. ties deutsch, arch, Inslit,, IV (1889), Arcfu Anzeiger, p. 41 (= IGRRP, III, 70). La reslitulion, il est vrai, n'est pas absolument certaine; Gsell (Essai sur le règne de L'empereur Domitien, Paris, 1894, p. 191) la considère comme possible; elle est admise par Domaszewski (Westd, Zeitschr,, XXI (1902), p. 205) et F. Kœpp, Die Rômer in Deutschland (Monogr. z.Weltgesch., XXII), Bielefeld, 1905, p. 114. — Au reste, celle situation particulière pourrait être le vestige d'un recul de la frontière, comme le suppose Kornemano (KliOy VU (1907), p. 93) ; Hadrien n'y réputrnaiL pas «ïiian»! U (léfenso lui semblait ainsi mieux assurée.
2 Millier, Geogr. Gr. 7nin,y I, p. 272.
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sure les successeurs s'écartèrent de cette politique plus prudente. L'Osrhoène soulevée S un instant confisquée *, garda longtemps une ombre d*indépendance sous ses Abgars ', malgré l'importance de ce carrefour commercial d'où les forains rayonnaient vers rA.rménie, la Perse et la Syrie. Mais déjà les Romains tenaient en leur pouvoir la moitié nord-ouest de la Mésopotamie, délimitée, ou à peu près, par l'Aborras, frontière naturelle ; Galère y adjoignit enfin, en 297, vers le cours supérieur du Tigre, cinq provinces que les Perses recouvrèrent après la mort de Julien *. Les variations qui suivirent n'affectèrent plus que les régions situées plus au nord ; pour elles, la question du limes ne se pose même pas, au sens où je prends le mot : sur les sommets de l'Arménie, la frontière était purement idéale et la seule mesure avantageuse et praticable consistait à établir des forts d'arrêt dans les étranglements des vallées.
Ainsi donc l'utilité d'une barrière proprement dite, artificielle, ne pouvait apparaître que de TEuphrate à la mer Rouge ^ Pour la partie méridionale de ce parcours, on s'attendrait à trouver une discussion précise dans le grand répertoire : Die Provincia Arabia, Il n'en est rien, malgré l'intitulé du tome II : Der dussere Limes xmd die Rômerstrasse von El- Maan bis Bosra. D'après quelques lignes de la Vorrede du môme volume ^ et le contenu du livre, le limes serait purement et simplement la ligne des forts, laquelle courait le lon^ d'une voie. Trajan aurait d'abord fait établir la voie ellemême ', tout près de la mer Morte, et construire seulement
»DioCa89.,LXXV, 1.
^ Id., LXXVII, 2 ; Zonar., Ann., XII. 12 ; II, p. 561-2, Bonn.
^ Georg. Syncell., Chron,, p. 676, Bonn.
^ Petr. Patrie, Exccrpl. de légal. Rom., p. 4 de Boor.
• Cf. en effet Chronic. Pawh.^ p. 504, Bonn : eU x6 Xifjiixov àvaToXf^;, àizo 'ApaS-a; xa: lïaXa'.aifvïj; ëa»; toj Kspxrjjio'j xijTpou.
• Im fun/ten Abschnitt hahen wir den dusseren spdteren Limes zwiscken El-Maan und El-Kaslal beschriehen ; der innere trajanische wird nicht ôstlick von der grossrn Trajanstrasse hergegangen sein, wenn ùberhaupt in jener fruhen 7.ei( von einem eigenllichen Limex die llede sein kann ; seine Fortseluni'j JHicfi dem llauvan x,h konnien wir leider nicht verjolgen, da er jedenfalls sii Ilirh von der uns nnzugdnylicfi gebliebene Rômerstrasse Kalant es- Zcrke-liûsra x,u sucfien wàre. Vermuthlich gehort dus bei Kalaal es-Zerké ijclegene El-Uadid dax>u, von dort luird er uher Umm-el-Gimal bis Imtan verlan fen sein.
~ Comnîc dc3 milliaircs l'induiucnlcxpressémenl (CIL, III, 14149^^ et **).
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quelques castels fort espacés. Puis peu à peu, un autre cordon de forteresses aurait éié disposé plus à l'est *, accompagnant de nouvelles chaussées. Cette avancée vers Tintérieur aurait, je pense, son origine dans des conditions économiques améliorées, un progrès de la colonisation ou un acheminement des Arabes vers un régime de vie plus stable.
Seraient-ce donc là les deux parties du limes, suivant la conception de Mommsen exposée plus haut * ? Je ne le crois pas ; il vise une double limite organisée à la même date, et avec un espace intermédiaire bien plus insignifiant. Ce limes d'Arabie serait plutôt à rapprocher de celui de Bretagne, où le uallum d'Antonin était à cent kilomètres au nord du premier rempart d'Hadrien ^ Et Ton comprendrait qu'Ammien Marcellin, parlant des expéditions de pillage du phylarque des Saracènes Assanites, nous le montre omni saeuitiaper « nostros limites » diu grassatiis * ; mais ce pluriel ne doit pas être pris trop à la lettre '^•
D'autres auteurs semblent plus explicites: Théophane rapporte qu'en 520 Justinien créa comte d'Orient le patrice Arménios, à qui il ordonna, lui ayant remis de grosses sommes,
d'aller àvavecôffai ir(5Xiv Tijc <^oiv(xt); Ai6avia(a;, eU xo XtfJitxov to iawxepov, TTjv xaXou(xév7)v naX{xupav, xeXeu^a; xoi3 xaOé^effOzi èv auTTJ tôv SoùxaxxX.*.
Il y aurait donc eu un limes interior, passant à Palmyre ou près de là. 11 dit ailleurs : m^ l* aùxtf) xp^^V (encore sous Justinien) ô 5oùÇ UaXaicrxivT)^ licotTjaev e^^pav jisxà xoù «paXap^ou xwv uito *Puj|iata)v Sapaxr^vcûv • xal cpo^T^OsU ô cp^Xap^oç eicxTiXôcv èç x6 èjwxepov
XtfjLioxov... '. Ce chef saracène, en désaccord avec le duc de Palestine, se serait donc porté vers le limes interior, au-delà duquel il était chez lui.
11 existait, tout le long de la Syrie, de la Palestine et de TArabie, une zone particulière, dont les hôtes nomades étaient
* La pi. XL da tome I permet de constater un intervalle moyen de 20 à 30 kilomètres entre celui-ci et la barrière insuffisante de Trajan.
« P. 245, note 3.
3 Cf. De la Noé, op. cit., p. 294-298.