‹ La frontière (volume 3)Chapitre 27 sur 45 · WILLIAM R. JENKINS · texte numérisé non relu

WILLIAM R. JENKINS

Éditeur et Libraire Français»

851 & 853 Sixth Avenue.

Boston : Carl Sôhoenhof,

LA MARE AU ClABLE.

LAUnUB AU LEOTEUB.

A la sueur de ton Tiaalge Tu gagnerdf ta pauvre vi«.

Après long travail et usaige»

Voicy la m«rt qui te' convie.

Le quatrain en vieux français, placé au-dessous d'une composition d'Holbein, est d'une tristesse profonde dans sa naiyêté. La gravure représente un laboureur conduisant sa charrue au milieu d'un çbunp. Une vaste campagne s'étend au loin, on y voit de pauvres cabanes; le soleil se couche derrière la colline. C'est la fin d'une rude journée

de trqilU Le paysan est tî^ux, trapu, couvert d^ haillons. L'attelage de quatre chevau^ <ju'il pou8l^ en ayant est maigre, exténué; le soc s'enfonce dani^ >un fonds raboteux et rebelle. Un seul être e^ allègi'e ingambe dans cette scène de ^^ff^^ usaige O'est un personnage fantastique, un ^uelette arm^ d'un j(ou0t, qui court dans le sillon à côté des chef Taux efi&ajés et les frappe, servant ainsi de yalei de charrue au vieux laboureur. C'est la mort, ce spectre qu'Holbein a introduit àUégoriquement dans la succession de sujets philosophiques eti religieux, à la fois lugubres et bouffons, intitulée les Simulachres de la morL

Dans cette collection, ou plutôt dans cette vaste composition oii la mort^ jouant son rôle à toute» les pages, est le Uêh et la pensée dominante, Holbein a fait comparaître les souverains» les pontifes, les amants, les joueurs, les ivrognes, les nonnef^ les courtisanes, les brigands, les pauvres, les guerriers, les moines, les juifs, les voyageurs, tout le monde de son temps et du nôtre; et partout le spectre dé la mort raille, menace et triomphe. D'un seul tableau elle est absente. C'est celui où le pauvre Lazare, couché sur un^ fuD^èr à la porte du riche, déclare qu'il ne la craint IMW, sans doute parce qu'il n'a rien à perdre et qut sa vie est une mort anticipée.

dette pensée stoïcienne du christianisme demipalen de la renaissance est-elle bien consolante, et les âmes religieuses y touvent-elles leur compte ?> L'ambitieuz, le fourbe, le tyran, le débauché, tous ces pécheurs superbes qui abusent de la vie, et que la mort tient par les cheveux, vont être punis, sans doute; mais Tayeugle, le mendiant, le fou, le pauvre paysan, sont-ils dédommagés de leur longue misère par la seule réâexion que la mort n'est pas un mal pour eux ? Non ! Une tristesse implacable, une effroyable fatalité pèse sur l'œuvre de l'artiste. Cela ressemble à une malédiction aiiàère lancée sur le mh de l'humanité.

C'est bien là la satire doiiloureuse, la peinture vraie de la société qu'Holbein avait sous les yeux. Orime et malheur, voilà ce qui le frappait; mais lious, artistes d'un autre siècle, que peindrons- Bousf Chercherons-nous dans la pensée de la juort la rémunération de l'humanité présente ? l'invoquerons-nous comme le châtiment de l'injustice «t le dédommagement de la souffrance?

Non, nous n'avons plus affaire à la mort, mais à la vie. Nous ne croyons plus ni au néant de la tombe, ni au salut acheté par un renoncement forcé; nous jvoulons que la vie soit bonne, parce que nous vouîons~qû elle soit féconde. H faut que Lazare quitte son fumier, aûn que le pauvre ne se

séjouisse plus de la mort du riche. H faut que tous soient heureux, afin que le bonheur de quelques-uns ne soit pas crimin^^ et maudit de Dieu, n faut que le laboiireur, en semant son blé, sache qu'il trayaille à TœuYre de vie, et non qu'il se^^réjouisse de ce que la mort marche à ses côtés. H faut enfin que la mort ne soit plus ni le châtiment de la prospérité, ni la consolation de la détresse. Dieu ne Ta deetiuée ni à punir, ni à dédommager de la vie; car il a béni la yie, et la tombe ne doit pas être un refuge où ÏL^oii permis d'euToyer ceux qu'on ne veut pp« rendre heureux.

Certains artistes de notre temps, jetant un regard sérieux sur ce qui les entoure, s'attachent à peindre la douleur, l'abjection de la misère, le fumier de Lazare. Ceci peut êfare du jixanaine^e l'art et de la philosophie; mais, en peignant la misère si laide, si avilie, parfois si vicieuse et si criminelle, leur but est-il atteint, et Tefiet en est-il salutaire, comme ils le voudraient? Nous n'osons pas nous prononcer là-dessua On peut nous dire qu'en montrant ce gouffre creusé sous le sol fragile de l'opulence, ils effraient le mauvais riche, comme, au temps de la danse macabre, on lui montrait sa fc^gg e béa nte et la mort prête à Ténlacer dans ses bras immondes. Aujourd'hui on lui montre le bandit crochetant sa porte et l'assassin guettant

Bon sommeiL Nous confessons que nous ne oomprenons pas trop comment on le réconciliera ayeo l'humanité qu'il méprise, comment on le rendra sensible aux douleurs du pauyre qu'il redoute, en Iri montrant ce pauvre sous la forme du forçat éradé et du rSdeur de nuii L'afiEreuse mort»

Cpînçant des dents et jouant du TÎolon dans les images d'Holbein et de ses dèyanciers, n'a pas irouTé moyen, sous cet aspect de convertir les l^ryers et de consoler les victimes. Ept-ce que notre littérature ne proccÂerait pas un peu en ceci comme les artistes du moyen âge et de la renaissance?

Les b ^enr s d'Holbein remplissent leurs coupes avec une sorte de fureur pour écai^ter Tidée de la mort, qui, invisible i)our eux, leur sert d'échanson. Les mauvais riches d'aujourd'hui demandent des fortifications et des canons pour écarter l'idée d'une jacquerie , que l'art leur montre tra- TaiUant dans l'ombre, en détail, en attendant le moment de fondre sur l'état sodaL L'Eglise du m oyeu âge répondait aux terreurs des puissants de la terre par la vente des indulgences. Le gou- Temement d'aujourdliui calme l'inquiétude des riches en leur faisant payer beaucoup de gendarmes et de geôliers, de baïonnettes et de prisons.

Albert Durer, Michel-Ange, Holbein, Callot

Ooya, ont &it de puissantes satirer âes maux de lenr siède et de leur pays. Oe sont des œuvres immortelles, des pages historiques d'une valeur incontestable; nous ne voulons donc pas dénier aux artistes le droit de sonder les plaies de la société et de les mettre à nu sous nos yeux; mais n'y a-t-il pas autre chose à &ire maintenant que la peinture d'épouvante et de menace? Dans cette littérature de mystères d jniquité . que le talent et rimagû;i«(tjpn ont mise à la mode, nous aimons mieui^^^figures douces et suaves que les scélérats iefiCat di^amatique. Celles-là peuvent eùt^prendre et amener des conversions, les autres font peur^ et la peur ne guérit pas Tégoîsme, eUe l'augmente. Nous croyons que la mission de Tart est une, mission de sentiment et d'amour, que le roman d'aujourd'hui devrait remplacer la parabole et l'apôlbgue des temps naïfs, et que l'artiste a une tâche plus large et plus poétique que celle de pro* poser quelques mesures de prudence et de conciliation pour atténuer l'effiroi qu'inspirent ses peintures. Son but devrait être de faire aimer les objets de sa sollicitude, et au besoin, je ne lui ferais pas un reproche de les embellir uji peu. L'art n'est pas une étude de la réalité ipositive; c'est une recherche de la vérité i déaîej et le Vicairm de Wakefield fut un livre plus Btfle et plu« nain à

T&me que le Paysan perverti et les Liaisons dan^ -gereuses.

Lecteur, pardonnez-moi ces réflexions, et Tenillez les accepter en manière de préface. H n'y en aura point dans lliistoriette que je vais vous raconter, et elle sera si courte et si simple que j'avais besoin de m'en excuser d'avance, en vous disant ce que je pense des histoires terriblea

CTest à propos d'un laboureur que je me suis laissé entraîner à cette digression. C'est ^^histoire d'un laboureur préciséi^^nt que j*avais V u ntion <le vous dire et que je vous dirai tout à l'heure.

LE LABOUB.

Je Tenais de regarder longtemps et avec une profonde mélancolie le laboureur d'Holbein, et je me promenais dans la campagne, rêvant à la vie* des champs et à la destinée du cultivateur. San& doute il esfc lugubre de consumer ses forces et se& jours à fendre le sein de cette terre jalouse, qui se fait arracher les trésors de sa fécondité, lorsqu'un morceau de pain le plus noir et le plu» grossier est, à la fin de la journée. Tunique récompense et Tunique profit attachés à un si dur ' y labeur. Ces richessies qui couvrent le sol, ces mois- * sons, ces fruits, ces bestiaux orgueilleux qui s'engraissent dans les longues herbes, sont la prcK

{.^^riété de quelques-uiiB et les instruments de 1»

Lfatîgue et de Tesclayage du plus grand nombre.

f L'homme de loisir n'aime en général pour eux- !

f mêmes, ni les champs, ni les prairies, ni le spec-

"^tacle de la nature, ni les animaux superbes qui

doivent se convertir en pièces d'or pour son usage.

L'homme de loisir vient chercher un peu d'air et

de santé dans le séjour de la campagne, puis il

retourne dépenser dans les grandes villes le fruit

du travail de ses vassaux.

De son côté, l'homme du travail est trop accablé, > trop malheureux, et trop effirajé de l'avenir, pour jouir de la beauté des campagnes et des charmes de la vie rustique. Four lui aussi les champs dorés, les belles prairies, les animaux superbes, représentent des sacs d'écus dont il n'aura qu'une faible part, insuffisante à ses besoins, et que, pourtant, il faut remplir, chaque année, ces sacs maudits, pour satisfaire le maître et payer le droit de vivre parcimonieusement et misérablement sur son domaine.

Et x>ourtant, la nature est éternellement jeune, . belle et généreuse. . Elle verse la poésie et la beauté à tous les êtres, à toutes les plantes, qu'on laisse s'y développer à souhait Elle possède le secret du bonheur, et nul n'a su le lui ravir. Le plus heureux des hommes serait celui qui, possédant

la science de son labeur, et tcavaillant de ses mains, puisant le Vi\ fn-fifare et la liberté dans Texercise de sa force întemgente, aurait le temps de vivre par le cœur et par le cerveau, de comprendre son œuvre et d'aimer celle de Dieu. L'artiste a des jouissances de ce genre, dans la contemplation et la reproduction des beautés de la nature; mai% en voyant la douleur des hommes qui peuplent ce paradis de la terre» l'artiste au cœiir droit et humain est troublé au milieu de sa jouissance. Le bonheur serait là où Tesprit, le cœur et les bras, travaillant de concert sous Tœil de la Providence, une sainte harmonie existerait entre la muniûcenee de Dieu et les ravissements de Tâme humaine.

O'est alors qu'au lieu de la piteuse et affreuse mort, marchant dans son sillon, et fouet à la main, le peintre d'allégories pourrait placer à ses côtés un ange radieux, semant à pleines mains le blé béni sur le sillon fumant

Et le rêve d'une existence douce, libre, poétique, laborieuse et simple pour l'homme des champs, n'est pas si difficile à concevoir qu'on doive le reléguer parmi les chimèrea Le mot triste et doux de Virgile: **0 heureux l'homme des champs, s'il connaissait son bonheur I" est un regret; mais, comme tous les regrets, c'est aussi une prédiction. Un jour viendra où le la»

bonretir pourra être aussi un artiste, sinon pour exprimer (ce qui importera assez peu alors), du moins pour sentir le beau. Oroit-on que cette mystérieuse intuition de la poésie ne soit pas en loi déjà à Tétat d*instinct et de yague rêverie? Chez ceux qu^un peu d'fdsknce protège dès au- {ourdliui, et chez qui l'excès du malheur n'étouffe pas tout développement moral et intellectuel, le bonheur pur, senti et apprécié est à Tétat élémentaire ; et^ d'ailleurs, si du sein de la douleur et de la fatigue, des voix de poètes se sont déjà élevées, pourquoi dirait-on que le travail des bras est exclusif des fonctions de Tâme? Sans doute cette exclusion est le résultat général d'un travail excessif et d'une misère profonde ; mais qu'on ne dis e pas que quand l'homme travaillera modérer ment et u^Ièméntil n'y aura plus que ~dé mauvais ouvriers et de mauvais poètes. Celui qui puise de nobles jouissances dans le sentiment de la poésie est un vrai poète, n'eût-il pas fait un vers dans toute sa vie.

Mes pensées avaient pris ce cours, et je ne m'apercevais pas que cette confiance dans l'éducabi- Uté de l'homme était fortifiée en moi par les influences extérieures. Je marchais sur la lisière d'un champ que des paysans étaient en train de préparer pour la semaille prochaine. L'arène

était Taste comme celle du tableau d'Holbein. Le paysage était vaste aussi et encadrait de grandes lignes de verdure , un peu rougie aux approches de l'automne» ce large terrain d'un brun vigoureuz» où des pluies récentes avaient laissé, dans quelques sillons, des lignes d'eau que le soleil faisait briller comme de minces filets d'argehi La journée était claire et tiède, et la terre, fraîchement ouverte par le tranchant des charrues, exhalait une vapeur légère. Dans le haut du champ un vieillard, dont le dos large et la figure'sëvère rappelaient celui d'Holbein, mais dont les vêtements n'annonçaient pas la misère, poussait gravement son areim de forme antique, traîné par <leux bœu& tranquilles, à la robe d'un jaune pale, véritables patriarches de la prairie, hauts de taille, un peu maigres, les bornes longues et rabattues, de ces vieux travailleurs qu'une longue '^habitude a rendus frères^ comme on les appelle • dans nos campagnes, et qui, privés Tun de l'autre, se refusent au travail avec un nouveau compagnon et se laissent mourir de chagrin. Les gens qui ne connaissent pas la campagne taxent de fable l'amitié du bœuf pour son camarade d'attelage. Qu'ils viennent voir au fond de l'étable un pauvre animal maigre, exténué, battant de sa queue inquiète ses flancs décharnés, soufliant

AY60 effiroi et dédain sur la nourriture qu'on lui présente, les yeux toujours tournés Ters la porte, en grattant du pied la place Tide à ses cotés, flairant les jougs et les chaînes que son compagnon a portés, et l'appelant sans cesse avec de déplorables mugissements. LebOUTierdira: ''O'est une paire de bœu& perdue; son frère est mort^ et -celui-là ne travaillera plus. H faudrait pouvoir Tengraisser pour Tabattr e; mais il ne veut pas H^ manger, et bientôt il sera mort de faim.**

Le vieux laboureur travaillait lentement^ en «ilence, sans efforts inutiles. Son docile attelage ne se pressait pas plus que lui; mais gr&ce à la , •continuité d'un labeur sans distraction et d'une -dépense^e forces éprouvées et soutenues, son «illon était aussi vite creusé que celui de son fils» ^td menait^ à quelque distance, quatre bœu& moins robustes, dans une veine de terres plus fortes et plus pierreuses.

Mais ce qui attira ensuite mon attention était irëritablement un beau spectacle, un noble sujet pour un peintre. A l'autre extrémité de la plaine labourable, un jeune homme de bonneL mine/ -conduisait un^ïèlâge magnifique:' quatre paires ^e jeunes animaux à robe sombre mêlée de noir fauve à reflets de feu, avec ces têtes courtes et frisées qui sentent encore le taureau sauvage, ces

Itf LA MARE AU DIABLE.

gros yeux faronches, ces mouvements brusques^ oe trayail nerreux et sacôadé qui s'irrite encoredu joug et de Taiguillon et n'obéit qu'en frémis^ sant de colère à la domination nouvellement imposée. C'est ce qu'on appelle des bœufs frmgb^ m^ liis. L'homme qui les gouvernait avait à^ défricher un coin nagttèrè abandonne au pâturage et rempli de souëH^s séculaires, travail d'athlète auquel suffisaient à peine son énergie, sa jeunesse et ses huit animaux quasi indomptés.

Un enfan t de sîx X - se pt a ns, beau comme u» . ange, et les épaules couvertes^ sur sa blouse, d'une peau d'agneau qui le faisait ressembler au petit saint Jean-Baptiste des peihtres de la Renaissance, marchait dans le sillon parallèle à la charrue et piquait le flanc des bœufs avec une gaule longue et légère, armée d'un aiguillon peu acéré. Les fiers animaux frémissaient sous la petite main de l'enfant, et faisaient grincer les jougs et les counoies liés à leur front, en imprimant au timon de violentes secousses. Lorsqu'une racine arrêtait le soc, le laboureur criait d'une Yoix puissante, appelant chaque bête par son nom, mais plutôt pour calmer que pour exciter; car les bœufs, irrités par cette brusque résistance, bondissaient, creusaient la terre de leurs larges

LA MABBà

iieds fourchuB, et se se

portant ^^ii^'îL trayen

et de Taiguillon, le jeune

les quatre premiers tan

nait les quatre autrea H

d'une voix qu'il voulait r€

iait douce comme safigu

était beau de force ou

ITiomme, l'enfant^ les tai

malgré cette lutte puissan

ciie, il y avait un senti

calme profond qui plan

Quand l'obstacle était su

reprenait sa marche égal

reur, dont la feinte viol^

cice de vigueur et une d

liait tout à coup la séréni

jetait un regard de conten

enfant, qui se retournait p<

Toix mâle de ce jeune p(

le chant solennel êFmeli

tradition du pays transmi

reurs indistinctement, mai

dans lart d'exciter et de

bœufe de travail Ce chc

peut-être considérée conm

mystérieuses influences 01

\siAis, est réputé encore aujourd'hui posséder la vertu d'entretenir le courage de ces animaux, d'apaiser leurs mécontentements et de charmer l'ennui de leur longue besogne. H ne suffît pas de savoir bien les conduire en traçant un sillon parfaitement rectiligne,' de leur alléger la peine en soulevant ou enfonçant à x>oint le fer dims la terre: on n'est point un parfait laboureur si on ne sait chanter aux bœufs, et c'est là une scien ce à part qui exige un goût et des moyens particuliera

Ce chant n'est, à vrai dire, (ju'une sorte de rér. cit'àtif interrompu et repris à volonté. Sa forme irrégulière et ses intonations fausses selon les règles de l'art musical le rendent intraduisible. Mais ce n'en est pas moins un beau chant, et tellement approprié à la nature du travail qu'il accompagne, à l'allure du bœuf, au calme des lieux agrestes, à la simplicité des .hommes qui le disent, qu'aucun génie étranger au travail de la terre ne l'eût invente, et qu'aucun chanteur autre qu'un fin laboureur de contrée ne saurait le redire. Aux époques de l'année où il n'y a pas d'autre travail et d'autre mouvement dans la campagne que celui du labourage, ce chant m. doux et si puissant monte comme une voix de la brise, à laquelle sa tonalité particulière donne une certaine ressemblance. La note finale de

chaque phrase, teigne et tremblée avec une longueur et une puissance dlialeine incroyable, moiite d'un <^uart de ton eil faussant systématiquement Cela «st sauyage, mais le charme en est indicible, et quand on s'est habitué àFentendre, on ne conçoit pas qu'un autre chant pût s'éleyer à ces heures et -dans ces lieux-là, sans en déranger l'harmonie.

Il se trouvait donc que j'avais sous les yeux un tableau qui contrastait avec celui d'Holbein, quoi- 7^ que ce fût une scène pareille. Au lieu d'un triste vieillard, un homme jeune et dispos; au lieu d'un attelage de chevaux efiianqués et harassés, un double quadrige de bœufs robustes et ardents; au lieu de la mort^ un bel enfant; au lieu d'une image de désespoir et d'une idée de destruction, un spectacle d'énergie et une pensée de bon»

heur.

Cest alors que le quatrain français

A la sueur de ton visalge, etc.

«t le **0 fortunato8,..agrioola8*' de Virgile me revinrent ensemble à l'esprit, et qu'en voyant ce couple si beau, lliomme et l'enfant, accomplir dans des conditions si poétiques, et avec tant de 0râce unie à la force, un travail plein de grandeur et de solennité, je sentis une pitié profonde

mêlée à un respect inyolontaira Heureux le la* boureuri oui, sans doute, je le serais à sa place,, si mon bras, deyenu tout d'un coup robuste, et ma poitrine devenue puissante, pouvaient ainsi . féconder et chanter la nature, sans que mes yeux . cessassent de voir et mon cerveau de comprendre \ lliarmonie des couleurs et des sons, la finesse des tons et la grâce des contours, en un mot la beauté mystérieuse des choses 1 et surtout san» que mon cœur cessât d'être en relation avec le sentiment drnnTJuTirprésidé à la création immortelle et sublime.

Mais, hélas? cet homme n'a jamais compris le mystère du beau, cet enfant ne le comprendra jamais !.••• Dieu me préserve de croire qu'ils ne soient pas supérieurs aux animaux qu'ils dominent,et qu'ils n'aient pas par instants une sorte de révélation extatique qui charme leur fatigue et endort leurs soucis? Je vois sur leurs nobles fronts le sceau du Seigneur, car ils sont nés roi» de la terre bien mieux que ceux qui la possèdent pour l'avoir payée. Et la preuve qu'ils le sentent, c'est qu'on ne les dépayserait pas impunément c'est qu'ils aiment ce sol arrosé de leurs sueur s, c'est que le vrai paysan meurt de nostalgie sous^ le harnais du soldat, loin du champ "^ui l'a vu naître. Mai» il manque -'i^et linTnmA t^^ pfty»fji^

^ matériellea qui lui BeraJenTlSîen^dues. à l ui, Tou-j ▼nerAi vftflto tompl ^que le d gLi^fifcagsez vaste ! pogr eipbgftBB9r> D lui manque la connaissance d e ! flon sentiment Ceux qui l'ont condamné à la ser- ,i. Titude dès sa naissance» ne pouvant lui ôter la ^i rêyerie» lui ont ôté la réflexion.

Eh bieni tel qu'il est» incomplet et condamné à , une étemelle enfance, il est encore plus beau que celui chez qui la science a étouffé le sentiment Ne TOUS élevez pas au-dessus de lui, vous autres qui TOUS croyez investis du droit légitime et imprescriptible de lui commander, car cette erreur efiEroyable où tous êtes prouve que votre esprit a tué votre cœur et que vous êtes les plus incomplets et les plus aveugles des hommes I . . • .J'aime encore mieux cette simplicité de son âme que les fausses* lumières de la vôtre; et si j'avais à raconter sa vie, j'aurais plus de plaisir à en faire ressortir les côtés doux et touchants» que vous n'avez de mérite à peindre Tabjection où les rigueurs et les mépris de vos préceptes sociaux peuvent le précipiter.

Je connaissais ce jeune homme et ce bel enfant; je savais leur histoire, car ils avaient une histoire, tout le monde a la sieime, et chacun pourrait intéresser au roman de sa propre vie, s'il l'avait <x>mpri8.... Quoique paysan et simple laboureur.

Germain s*était rendu compte de ses devoirs et de ses affections. H me les avait racontés avec intérêt Quand je l'eus regardé labourer assez longtemps,. je me demandai pourquoi son histoire ne serait pas écrite, quoique ce fût une histoire aussi simple, aussi droite et aussi peu ornée que le sillon qn'ù traçait avec sa charma

L'année prochaine, ce sillon sera comblé et cou vert par un sillon nouveau. Ainsi "slmprime eV disparaît la trace de la plupart des hommes dans le champ de l'humanité. Un peu de terre l'efEÎEtce,. et les sillons que nous avons creusés se succèdent les uns aux autres comme les tombes dans le cimetière. Le sillon du laboureur ne vaut-il pa& celui de Toisif^ qui a pourtant un nom, un nom qui restera, si, par une singularité ou une absurdité quelconque, il fait un peu de bruit dans le monde?. ...

Eh bien! arrachons, s'il se peut, au néant de l'oubli, le sillon de Germain, le fin laboureur. H n'en saura rien et ne s'en inquiétera guère; mai» j'aurai eu quelque plaisir à le tenter.

UL

IM F^BB IfAUBICOL

^-jSermaîn, luî dît un jour son beau-père, U faut pourtant te décider à reprendre femme. Voilà bientôt deux ans que tu es yeuf de ma fille, et ton aine a sept ans. Tu approches de la trentaine, mon garçon, et tu sais que, passé cet &ge-la, dans nos pays, un honmie est réputé trop vieux pour rentrer en ménage. Tu as trois beaux enfants, et jusqu'ici ils ne nous bnt point embarrassés. Ma femme et ma brp..les ont soignés de leur mieux, et les ont aimés comme elles le devaient Yoilà Petit-Pierre quasi élevé; il pique déjà les bœu& assez gentiment; il est assez sage pour garder les bêtes au pré, et assez fort pour mener les chevaux à l'abreuvoir. Ce n'est donc pas celui-là qui

nous gêne: mais les deux autres, que nous aL mons pourtant, Dieu le sait, les pauvres innocents! nous donnent cette année beaucoup de soucL Ma bru ne pourra plus bientôt avec la charge de ses enfants, s'occuper de ta petite Solange et surtout de ton Silvain, qui n'a pas quatre ans et qui ne se tient guère en repos ni le jour ni la nuit C'est un sang yif comme toi: ça fera un bon ouvrier, mais ça fait un terrible en&nti et ma vieille ne court plus assez vite pour le rattraper quand il se sauve du côté de la fosse, ou quand il se jette sous les pieds des bêtes. Donc tes enfants nous inquiètent et nous Qg^^ar- ^gsnt. Nous n'aimons pas à voir des enfants mal soignés; et quand on pense aux accidents qui peuvent leur arriver, faute de surveillance, on n'a pas la tête en repos. U te faut donc une autre femme et à moi une autre bru, Songes-y, mon garçon. Je t'ai déjà averti plusieurs, fois, le temps se passe, les années ne t'attendront point Tu dois à tes enfants et à nous autres, qui voulons que tout aille bien dans la maison, de te marier au plus tôt.

— Eh bien, mon père, répondit le gendre, si vous le voulez absolument, il faudra donc vous contenter. Mais je ne veux pas vous cacher que cela me fera beaucoup de peine, et que je n'en ai

LA MARE A U DLABLE, ' 25

guère plus d'envie que de me lU^gcûn On sait qui on perd et on ne sait pas qui Ton trouve. J'ayais une brave femme, une belle femme, douce, courageuse, bonne à ses père et mère, bonne à son mari, bonne à ses enfants, bonne au travail, aux champs comme à la maison, adroite à Touvrage, bonne à tout enfin; et quand vous me l'avez donnée, quand je Tai prise, nous n'avions pas mis dans nos conditions que je viendrais à l'oublier si j'avais le malheur de la perdre.

— Ce que tu dis là est d'un bon cœur, Germain, reprit le père Maurice; je sais que tu as aimé ma fille, que tu Tas rendue heureuse, et que si tu avais pu contenter la mort en passant à sa place, Gathe- i rine serait en vie à l'heure qu'il est, et toi dans le cimetière. Elle méritait bien d'être aimée de toi à ce point-là et si tu ne t'en consoles pas, nous ne nous en consolons pas non plus. Mais je ne te parle pas de l'oublier. Le bon Dieu a voulu qu'elle nous quittât, et nous ne passons pas un jour sans lui faire savoir pai^ nos prières, nos pensées, nos paroles et nos actions, que nous respectons son souvenir et que nous sommes fâchés de son départ Mais si elle pouvait te parler dé l'autre monde et te donner à connaître sa volonté, elle te commanderait de chercher une mère pour ses petits orphelins. D s'agit donc de rencontrer tine

femme qui soit digne de la remplacer, de ne serm pas bien aisé; mais ce n'est pas impossible; eè quand nous te l'aurons trouyée» tu Taimeras comme tu aimais ma fille, parce que tu «8 un honnête homme, et que tu lui sauras gré de nous rendre service et d'aimer tes enfants.

/ — C'est bien, père Maurice, dit Gtermain» je ferai Totre Tolonté comme je Tai toujours faite.

— C'est une justice à te rendre, mon fils» que tu as toujours écouté l'amitié et les bonnes raisons de ton chef de famille. Avisons donc ensemble au choix de ta nouvelle femme. D'abord je ne suis pas d'avis que tu prennes une jeunesse. Ce n'est pas ce qu'il te faut La jeunesse est légère; et comme c'est un fardeau d'élever trois enfants, surtout quand ils sont d'un autre lit, il faut une bonne âme bien sage, bien douce et très^rtée au travail. Si ta femme n'a pas environlemime âge que toi, elle n'aura pas assez de raison pour accepter un pareil devoir. Elle te trouvera trop vieux et tes enfants trop jeune& Elle sô plaindra et tes enfants pâtiront

— Yoilà justement ce qui m'inquiète, dit Germain. Si ces pauvres petits veziaient à être maltraités, haïs, battus?

— A Dieu ne plaise I reprit le vieillard. Mais les méchantes femmes sont plus rares dans notre

pays que les bonnes, et il faudrait être fou, pour ne pas mettre la main sur celle qui convient

— C'est yrai, mon père: il y a de bonnes filles dans notre village. H y a la Louise, la Sylvaine, la Glaudie, la Marguerite. ••• enfin, celle que voua voudrez.

— JDoucement, doucement, mon garçon, toutes \ cesfiUes-là sont trop jeunes ou trop pauvres .... , ou trop jolies filles; car, enfin, il faut penser à cela aussi, mon fils. Une jolie femme n'est pas toujours aussi rangée qu'une autre.

— Vous voulez donc que j'en prenne une laide? dit Germain un peu inquiet

— Non, point laide, car cette femme te donnera d'autres enfants, et il n'y a rien de si triste que d'avoir des enfants laids, chétifs et mdsaps. Mais une femme encore fraîche, d'une bonne santé et qui ne soit ni belle ni laide, ferait très-bien ton affaire. •

— Je vois bien, dit Germain en souriant un peu tristement, que, pour l'avoir telle que vous la voulez, il faudra la faire faire exprès: d'autant plus que vous ne la voulez point pauvre, et que les riches ne sont pas faciles à obtenir surtout pour un veul

— Et si elle était veuve elle-même, Germain f là» une veuve sans enfant? et avec un bon bien ?

— Je n'en connais pas pour le moment dans notre .paroisse.

— Ni moi non plus, mais il y en a ailleurs.

-^ Vous ayez quelqu'un en vue, mon père; alora^ dites-le tout de suite.

GXBlCinr Ll fIN LABOUBEUBi

— Oui, j'ai quelqu'un en rue, répondit le père Haurice. C'est une Léonard, veuve d'un Guérin, qui demeure à Fourche.

— Je ne connais ni la femme ni l'endroit, répondit Germain résigné, mais de plus en plus triste.

— Elle s'appelle Catherine, comme ta défunte.

— Catherine? Oui, ça me fera plaisir d'avoir à dire ce nom-là; Catherine I Et pourtant, si je ne peux pas l'aimer autant que l'autre, ça me fera encore plus de peine, ça me la rappellera plus souvent

— Je te dis que tu l'aimeras; c'est un bon sujet, une femme de grand cœur; je ne l'ai patt

Tue depuis longtemps, elle n'était pas laide fille «lors; mais elle n'est pliis jeune, elle a trente-deux ans. Elle est d'une bonne famille, tous brayes gens, et elle a bien pour huit ou dix mille francs de terres, qu'elle Tendrait volontiers pour en acheter d'autres dans l'endroit où elle s'établirait ; car elle songe aussi à se remarier, et je sais que, si ton caractère lui convenait^ elle- ne ixouverait pas ta position mauvaise.

— Vous avez donc déjà arrangé tout cela ?

— Oui, sauf votre avis à tous les deux ; et c'est ce qu'il faudrait vous demander l'un à Tautre, en faisant connaissance. Le père de cette femme-là est un peu mon parent, et il a été beaucoup mon amL Tu le connais bien, le père Léonard?

— Oui, je l'ai vu vous parler dans les fmres, et, à la dernière, vous avez déjeuné ensemble ; ' c'est donc de cela qu'il vous entretenait si longuement?

— Sans doute ; il te regardait vendre tes bêtes «t il trouvait que tu t'y prenais bien, que tu étais un garçon de bonne mine, que tu paraissais actif et entendu ; et quand je lui eus dit tout ce que tu es et comme tu te conduis bien avec nous, depuis huit ans que nous vivons et travaillons ensemble, sans avoir jamais eu un mot de chagrin ou de colère, il s'est mis dans la tête de te faire épouser sa fille ;

€6 qui me convient aussi» je te le oonfeeee, d'aprèe la bonne renommée qu'elle % d'après l'honnêteté de sa famille et les bonnes affaires où je sais qu'ils sont

— Je Tois, père Maurice, que tous tenez un peu/ «ux bonnes affaires.

— Sans doute, j'y tiens. Est-ce que tu n'y tiens pas aussi?

— J'y tiens si vous voulez, pour vous faire plaisir ; mais vous savez que, pour ma part, je ne m'embarrasse jamais de ce qui me revient ou de <îe qui ne me revient pas dans nos profits. Je ne m'entends pas à faire des partages, et ma tête n'est pas bonne pour ces cboses-là. Je connais la terre, je connais les bœufs, les chevaux, les atte« lages, les sel&ences, la battaison, les fourrages. Pour les moutons, la vigne, le jardinage, les menus profits et la cidture fine, vous savez que ça regarde votre fils et que je ne m'en mêle pas beaucoup. Quant à l'argent, ma mémoire est courte, et j'aimerais mieux tout céder que de disputer sur le tien et le mien. Je craindrais de me tromper ^t de réclamer ce qui ne m'est pas dû, et si les -affaires n'étaient pas simples et claires, je ne m'y retrouverais jamais.

— Cest tant pis, mon fils, et voilà pourquoi J'aimerais que tu eusses une femme de tête pour ^

K me remplacer quand je n'y serai plus. Tu n'as jamais touIu voir clair dtuis nos comptes^et ça pourait t'amener du désagrément avec mon fils, quand vous ne m'aurez plus pour tous mettre d'accord et tous dire ce qui tous rcTient à chacun.

— Puissiez-Tous TÎTre longtemps, père Maurice I Mais ne tous inquiétez pas de ce qui sera après tous; jamais je ne me disputerai aTeo Totre fils. Je me fie à Jacques comme à Tous-même, et comme je n'ai pas de bien à moi, que tout ce qui peut me revenir provient de Totre fifle et appar« tient à nos enfants, je peux être tranquille et tous aussi; Jacques ne Toudrait pas d épouil ler les enfants de sa sœur pour les siens, puisqu'il les aime quasi autant les tms que les autres.

— Tu as raison en cela, Germain. Jacques est un bon fils, un bon frère et un homme qui aime la Térité. Mais Jacques peut mourir aTant toi, aTant que tos enfants soient élevés, et il faut toujours songer, dans une famille, à ne pas laisser des mine urs sans un chef pour les bien conseiller et régler leurs différend s. Autrement les gens de loi s'en mêlent, les brouillent ensemble et leur font tout m£Higer en procès. Ainsi donc, nous ne dcTons pas penser à mettre chez nous une personne de plus, soit homme, soit femme, sans

nous dire qu*iLn jour cette personne-là aura peutêtre à diriger la conduite et les affaires d'une trentaine d'enfants, petits-enfants, gendres et brus. . . On ne sait pas combien une famille peut s'accroître, et quand la ruche est trop pleine, qu'il faut essaimer, chacun songe à emporter son mieL Quand je t'ai pris pour gendre, quoique ma fille fût riche et toi pauvre, je ne lui ai pas fait reproche de t'avoir choisi Je te voyais bon travailleur, et je savais bien que la meilleure richesse pour des gens de campagne comme nous, c'est une paire de bras et un cœur comme les tiena Quand un homme apx)orte cela dans une famiUe, il apporte assez. Mais une femme, c'est différent : son travail dans la maison est bon pour conserver, non pour acquérir. D'ailleurs, à présent que tu et père et que tu cherches femme, il faut songeï que tes nouveaux enfants, n'ayant rien à prétendre dans l'héritage de ceux du premier lit, se trouveraient dans la misère si tu venais à mourir, à moins que ta femme n'eût quelque bien de son . eoté. Et puis, les enfants dont tu vas augmenter notre colonie coûteront quelque chose à nourrir. Bi cela retombait sur nous seuls, nous les noturirions, bien certainement, et sans nous en plaindre: mais le bien-être de tout le monde en serait diminué, et les premiers enfants auraient leur part de

prÎTations là-dedana Quand les familles augmentent outre mesure sans que le bien augmente en proportion, la misère Tient, quelque courage qu'on j mette. Voilà mes observations, Germain, ^eg^les, et tache de te faire agréer a la yeuTe Guérih; car sa bonne conduite et ses ëcus apporteront ici de Taide dans le présent et de la tranquillité pour Tayenir.

— C'est dit, mon père. Je vais tâcher de lui plaire et qu'elle me plaise.

— Pour cela il faut la voir et aller la trouver.

— Dans son endroit? A Fourche? C'est loin d'ici, n'est-ce pas ? et nous n'avons guère le temps de courir dans cette saison.

— Quand il s'agit d'un mariage d'amour, il faut s'attendre à perdre du temps; mais quand c'est un mariage de raison entre deux personnes qui n'ont pas de caprices et savent ce qu'elles veulent c'est bientôt décidé. C'est demain samedi; tu feras ta journée de labour un peu courte, tu partiras vers les deux heures après dîner; ta seras à Fourdhe à la nuit; la lune est grande ; dans ce moment-ci, les chemins sont bons, et il n'j a pas plus de trois lieues de pAjs. C'est près dn Magnier. D'ailleurs tu prendras la Jument.

— J'aimerais autant aller à pied, par ce temps Craia.

— Oui, mais la jument est belle, et un pré- -^ tendu qui arriye aussi bien monté a meiUeur air. Tu mettras tes habits neufs, et tu porteras un joli présent de gibier au père Léonard. Tu arriveras de ma part, tu causeras avec lui, tu passeras la journée du dimanche avec sa fille, et tu reviendras avec un oui ou non lundi matin.

— Cest entendu, répondit tranquillement Gtermain; et pourtant il n'était pas tout à fait trair quille.

Germain avait toujours vécu sagement comme vivent les paysans laborieux. Marié à vingt ans, il n'avait aimé qu'une femme dans sa vie, et, de- , puis son veuvage; quoiqu'il fût d'un caractère . impétueux et egJQpé, il n'avait ri et folâtré avec aucune autre. "ID avait porté fidèlement un véritable regret dans son cœur, et ce n'était pas sans crainte et sans tristesse qu'il cédait à son beaupère ; mais le beau-père avait toujours gouverné sagement la famille, et Germain, qui s'était dévoué tout entier à l'œuvre commune, et, par conséquent, à celui qui la personnifiait, au père f de famille, Germain ne comprenait pas qu'il eût / pu se révolter contre de bonnes raisons, contre l'intérêt de toua

Néanmoins il était triste. Il se passait peu de jours qu'il ne pleurât sa femme en secret» et,

quoique la solitude commençât à lui peser, il était plus efifrayé de former une union nouvelle que désireux de se'&gràtyàye à son chagrin. H se disait yaguement que l'amour eût pu le consoler, en Tenant le surprendre, car l'amour ne console pas autrement On ne le trouve pas quand on le cherche ; il vient à nous quand nous ne l'attendons pas. Oe froid projet de mariage que lui montrait le père Maurice, cette fiancée inconnue, peut-être même tout ce bien qu'on lui disait de sa raison et de sa vertu, lui donnaient à penser. Et il s'en allait^ songeant, comme songent les hommes qui n'ont pas assez d'idées pour qu'elles se combattent entre elles, c'esi-à-dire ne se formulant pas à lui-même de belles raisons de résistance et d*égoisme, mais souffrant d'une douleur sourde, et ne luttant pas contre un mal qu'il fallait accepter.

Cependant le père Maurice était rentré a la métairie, tandis que Germain, entre le coucher du soleil et la nuit» occupait la dernière heure du jour à fermer les brèches que les moutons avaient faites à la bordure d'un enclos voisin des bâtiments. Il relevait les tiges d'épine et Jes soutenait avec des mottes de terre, tandis que les grives babillaient dans le buisson voisin et semblaient lui crier de se hâter, curieuses qu'elles étaient de venir examiner son ouvrage aussitôt qu'il serait partL

JJL GXTILLBm

||E père Maurice trouva chez lui une Tieille voisine qui était venue causer avec sa femme tout en cherchant de la braise pour allumer son feu. La mère Guillette habitait une chaignière fort pauvre à deux portées de fusil de la ferme. Mais c'était une femme d'ordre et de volonté. Sa pauvre maison était'propre et bien tenue, et ses vêtements rapiécés avec soin annonçaient le respect de soimême au milieu de la détresse.

— Vous êtes venue chercher le feu du soir, mère Ghiillette, lui dit le vieillard. Youlez-vous quelque autre chose?

— Non, père Maurice, répondit-elle ; rien pour le momentb Je ne suis pas quémandeuse, vous le savez, et je n'abuse pas de la bonté de mes amis.

— O'est la yérité ; aussi tos amis sont toujours (Krêtes & vous rendre serrice.

— J'étais en train de causer avec votre femme, et je lui demandais si Germain se décidait enfin à •e remarier.

— Vous n'êtes point une bavarde, répondit le ^e Maurice, on peut parler^ devant vous sans •raindre les propos : ainsi je dirai a ma femme et èk vous que Germain est tout à fait décidé ; il part demain pour le domaine de Fourche.

— A la bonne heure I s'écria la mère Maurice ; ce pauvre enfant I Dieu veuille qu*il trouve une femme aussi bonne et aussi brave que lui !

— Ah I il va à Fourche ? observa la Guillette. Voyez comme ça se trouve I cela m'arrange beaucoup, et puisque vous me demandiez tout à l'heure si je désirais quelque chose, je vas vous dire, père Maurice, en quoi vous pouvez m'obliger.

— Dites, dites, vous obliger, nous le voulons.

— Je voudrais que Germain prit la peine d'em^ mener ma fille avec lui

— Où donc? à Fourche ?

— Non pas à Fourche; mais aux Ormeaux»

où elle va demeurer le reste de Tannée.

— Comment I dit la mère Maurice, vous vous séparez de votre fille ?

— n faut bien qu'elle entre en condition et

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