‹ La frontière (volume 3)Chapitre 28 sur 45 · LA MARS AU · texte numérisé non relu

LA MARS AU

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aux

qu'elle gagne quelque chose.

peine et à elle aussi, la pauTX

pas pu nous décider à nous

la Saint-Jean ; mais voilà qi

rive, et qu'elle trouve une

gère dans les fermes des

passait l'antre jour par ici ei

Il vit ma petite Marie qui gai

snr le communaL **Vous ;

ma petite fille, qu'il lui d

pour tme pastoure, ce n'est

en garder cent? je vous emo

chez nous esi tombée mala^

ses parents, et si vous voule2

huit jours, vous aurez cinq

reste de l'année jusqu'à la i

a refusé, mais elle n'a pu se <

de me le dire lorsqu'en rei

vue triste et embarrassée de

être rude et long, puisqu'on

grues et les oies sauvages '

grand mois plus tôt que de c

pleuré toutes deux; mais

venu. Nous nous sommes (

vions pas rester ensemble, p

quoi faire vivre une seule pe

de ibrre ; et puisque Marie <

prend Beize ans), il &ut bien qu'elle fasse comme les antres, qu'elle gagne son pain et qu'elle aide sa pauTre mère.

— ^Mère Ghiillette, dit le vieux laboureur, s'il ne fallait que cinquante francs pour tous consoler de Tos peines et tous dispenser d'envoyer votre enfant au loin, vrai» je vous les feirais trouver, quoique cinquante francs pour des gens comme nous ça commence à peser. Mais en toutes choses il &ut consulter la raison autant que l'amitié. Pour être sauvée de la misère de cet hiver, vous ne le serez pas de la misère à venir, tft plus votre fille tardera à prendre un parti, plu» elle et vous aurez de peine à vous quitter. La petite Marie se ^t grande et forte, et elle n'a pas de quoi s'occuper chez vous. Elle pourrait y prendre l'habitude de la fainéantise. . .

— Ohl pour cela je ne le crains pas, dit la Guillette. Mane est courageuse autant que fille riche et à la tête d*un gros travail puisse l'être. Elle ne reste pas un instant les bras croisés, el quand nous n'avons pas d'ouvrage elle nettoie ^ frotte nos pauvres meubles qu'elle rend clairs comme des miroirs. C'est une enfant qui v%ut43i^ pesant d'or, et j'aurais bien mieux aimé qu'elle entrât chez vous comme bergère que d'aller si loin chez des gens que je ne connais pas. Vous l'auries

prise à la Saint- Jean, si nous avions su nous décider ; mais à présent tous avez loué tout votre monde, et ce n'est qu'à la Saint- Jean de l'autre année que nous pourrons y songer.

— Eh I j'y consens de tout mon cœur, Quillette I delà me fera plaisir. Mais en attendant, elle fera bien d'apprendre un état et de s'habituer à servir les autres.

— Oui, sans doute ; le aûcLfin est Jeté. Le fermier des Ormeaux l'a fait demander ce matin; nous avons dit oui, et il &ut qu'elle parte. Mais la pauvre enfant ne sait pas le chemin, et je n'aimerais pas à l'envoyer si loin toute seule. Puisque votre cendre va à Fourche demain, il peut bien l'emmener. Il paraît que c'est tout à coté du domaine où elle va^ à ce qu'on m'a dit ; car je n'ai jamais fait ce voyage^là.

— C'est tout à coté, et mon gendre la conduira. Oela se doit ; il pourra même la pr^idre en croupe sur la jument, ce qui ménagera ses souliers. Le voilà qui rentre pour souper. Dis-moi, Germain, la petite Marie à la mère Guillette s'en va bergère aux Ormeaux. Tu la conduiras sur ton cheval, n'esi-cepas?

— C'est bien, répondit Germain qui était soucieux, mais toujours disposé à rendre service à son prochain.

Dans notre inonde à nons^ pareille chose ne Tiendrait pas à la pensée d'une mère, de confier une fille de seize ans à un homme de vingt-huit! car Germain n'avait réellement que vingt-huit ans» et quoique, selon les idées de son pays, il passai pour vieux au point de vue du mariage, il était encore le plus bel homme de Tendroii Le travail ne l'avait pas creusé et fietrî comme la plupart des paysans qui ont dix années de labourage sur la Jête . n était de force à labourer encore dix ans sans paraître vieux, et il eût fallu que le préjugé de rage fût bien fort sur Tesprit d'une jeune fille pour l'empêcher de voir que Germain avait le teint frais, l'œil vif et bleu comme le ciel de mai, la bouche rose, des dents superbes, le corps élégant et souple comme celui d'un jeune cheval qui n'a pas encore quitté le ^rd*

Mais la chasteté des mœurs est une tradition sacrée dans certaines campagnes éloignées du mouvement corrompu des grandes villes, et, entre toutes les familles de Bélair, la &mille de Maurice était réputée honnête et servant la vérité. Germain s'en allait chercher femme; Marie était une enfant trop jeune et trop pauvre pour qu'il j songeât dans cette vue, et^ à moins d'être un san$ ccBur et un mauvais homme, il était impossible qu'il eût une coupable pensée auprès d'ella Le

LA MARE A U DIABLE. tô

père Maurice ne fut donc nullement inquiet delui voir prendre en croupe cette jolie fiille; la Guilktte eût cru lui faire injure si elle lui eût recommandé de la respecter comme sa sœur; Marie monta sur la jument en pleurant» après ayoir vingt fois embrassé sa mère et ses jeunes amies. Germain, qui était triste pour son compte, compatissai t d'autant plus à son chagrin, et s'en alla d'un air sérieux, tandis que les gens du voisinage disaient adieu de la main & la pauvre Marie sani^ songer à mal

YL

PETIT-P1EBB&

|]A Grise était jeune, belle et TÎgoureuse.

Elle portait sans effort son double fardeau, coucbant les oreilles et rongeant son frein, comme une fière et ardente jument qu'elle était En passant devant le pré-long, elle aperçut sa mère, qui' s'appelait la vieille Grise, comme elle la jeune Grise, et elle hennit en signe d'adieu. La yieille Grise approcha de la haie en &isant résonner ses ^- . {erges, essaya de galoper sur la marge du pré pour suivre sa fille; puis, la voyant prendre le .grand trot, elle hennit à son tour, et resta pensive, inquiète, le nez au vent, la bouche pleine d'herbes -qu'elle ne songeait plus à manger.

— Cette pauvre bête connaît toujours sa pro-

g^ûf^uÉB» dit Gtermain pour . distraire la petite Marie de son ohagniL Ça me fait penser que je n'ai pas embrassé mon Petit-Pierre ayant de partir. Le mauTais enfant n'était pas là I II Toulait^ hier au soir, me faire prommettre de l'emmener, et il a pleuré pendant une heure dans son lit Ce matin, encore, il a tout essayé pour me persuader. Oh! qu'il est adroit et caHnrmais quand il a TU que ça ne se pouvait pas, monsieur s'est fâché: il est parti dans les champs, et je ne l'ai pas reTu de la journée.

— Moi, je l'ai tu, dit la petite Marie en faisant effort pour rentrer ses larmes. H courait avec le$ enfants de Soûlas du coté des tailles, et je me sui:^ bien doutée qu'il était hors de la maison depuis longtemps, car il STait faim et mangeait des prunelles ^t des mûres de buisson. Je lui ai donné le pain de mon goûter, et il m'a dit: Merci, ma Marie mignonne: quand tu Tiendras chez nous,

^ je te donnerai de la galette. Cest un enfant trop gentil que tous aTez là, Germain I

— Oui, qu'il est gentil, reprit le laboureur, et je ne sais pas ce que je ne ferais pas pour lui I Si sa grand'mère n'avait pas eu plus de raison que moi, je n'aurais pas pu me tenir de l'emmener» quand je le Toyais pleurer si fort que son pauTre* petit cœur en était tout gonflé.

*- Eh bien I pourquoi ne rauriez-vous pas emmené^ Germain? H ne vous aurait guère embarrassé; il est si raisonnable quand on fait sa Yolonté t

— Il parait qu'il aurait été de trop là oii je yaia Du moins c'était Tayis du père Maurice. . . . Moi, pourtant^ j'aurais pensé qu'au contraire il fallait Toir comment on le recevrait, et qu'un si gentil enfant ne pouvait qu'être pris en bonne amitié. . • • Mais ils disent à la maison qu'il ne faut pas commencer par faire voir les charges du ménage. .. Je ne sais pas pourquoi je te parle de ça petite Marie: tu n'y comprends rien. .

— Si fait^ Germain; je sais que vous allez pour vous marier; ma mère me l'a dit» en me recommandant de n'en parler a personne» ni chez nous, ni là où je vais, et vous pouvez être tranquille: je n'en dirai mot

— Tu feras bien, car ce n'est pas fait; peut-être que je ne conviendrai pas à la famine en question.

— n faut espérer que si, Germain. 'Pourquoi donc ne lui conviendriez- vous pas?

— Qui sait? J'ai trois enfants, et c'est lourd jK>ur une femme qui n'est pas leur mèrel

— O'est vrai, mais vos enfants ne sont pas commue d'autres enfants.

— €hrois-tu?

— Us sont beaux comme des petits anges, et si bien éleyés qu'on n'en peut pas voir de plus aimables.

— n y a Sylvain qui n'est pas trop commode.

— nest tout petit I il ne peut pas être autrement que terrible, mais il a tant d'esprit I

— C'est yrai qu'il a de l'esprit: et un courage I H ne craint ni Taches, ni taureaux, et si on le laissait faire, il grimperait déjà sur les oheyaux avec son aîné.

— Moi, à votre place, j'aurais amené l'aîné.

Bien sûr ça vous aurait fait aimer tout de suite, d'avoir un enfant si beau I

— Oui, si la femme aime les enfants; mais si elle ne les aime past

— Est-ce qu'il y a des femmes qui n'aiment pas les enfants ?

— Pas beaucoup, je pense; mais enfin il y en a, et c'est là ce qui me tourmente.

— Vous ne la connaissez donc pas du tout cette femme?

— Pas plus que toi, et je crains de ne pas la mieux connaître, après que je l'aurai vue. Je ne suis pas méfiant, moL Quand on me dit de bonnes paroles, j'y crois: mais j'ai été plus d'une fois à même de m'en repentir, car les paroles ne sont pas des actions.

— On dit que c'est nne fort braye f emmei

— Qui dit cela? le père Mauricel *> Oui, Totre beau-père.

^ O'est fort bien: mais il ne la connaît pas non plus.

— Eh bien, tous la Terres tantôt^ tous ferez grande attention, et il faut espérer que tous ne TOUS tromperez pas, Gtermain.

— Tiens, petite Marie, je serais bien aise que tu entres un peu dans la maison, ayant de t'en aller tout droit aux Ormeaux: tn es fine, toi, tu «s toujours montré de l'esprit^ et tu fais attention à tout Si tu Tois quelque chose qui te donne à penser, tu m'en aTertiras tout doucement.

— Oh I non, Germain, je ne ferai pas cela ! je craindrais trop de me tromper; et, d'ailleurs, si une parole dite à la légère Tenait à tous dégoûter de ce mariage, tos parents m'en Toudraient^ et j'ai bien assez de chagrins comme ça, sans en attirer d'autres sur ma pauTre chère femme de mère.

Comme ils deyisaient ainsi, la Grise fit un écart en dressant les oreilles, puis reyint sur ses pas, et se rapprocha du buisson, où quelque chose qu'elle commençait à reconnaître Tayait d'abord effirayée. Germain jeta un regard sur le buisson, et Tit dans le fossé, sous les branches épaisses et

encore fraîches d'un têtean de chêne quelque chose qu'il prit pour un a^eau.

— C'est une bête égarée, dit-il, ou morte, car elle ne bouge. Peut-être que quelqu'un la cherche ; il faut voir!

— Ce n'est pas une bête, s'écria la petite Marie : c'est un enfant qui dort ; c'est votre Petit-Pierre.

— Par exemple ! dit Germain en descendant^e cheval : voyez ce petit garneiàent qui dort là, si loin de la maison, et dans un fossé oh quelque serpent pourrait bien le trouver I

Il prit dans ses bras l'enfant, qui lui sourit en ouvrant les yeux et jeta ses bras autour de son cou, en lui disant : Mon petit père, tu vas m'emmener avec toi?

— Ah ouil toujours la même chanson I Que f aisiez-vous là, mauvais Pierre ?

— J'attendais mon petit père à passer, dit l'enfant ; je regardais sur le chemin, et à force de regarder, je me suis endormi

— Et si j'étais passé sans te voir, tu serais reste toute la nuit dehors, et le loup t'aurait mangé I

— Oh I je savais bien que tu me verrais I répondit Petit-Pierre avec confiance.

— Eh bien, à présent^ mon Pierre, embrasse-moi, dis-moi adieu, et retourne vite à la maison, si tu ne Teux pas qu'on soupe sans toi

-» Ta ne reux donc pas m'emmener ? s'écria le petit en commençant à frotter ses yeux pour montrer qu'il avait dessein de pleurer.

^ Tu sais bien que grand-père et grand-mère ne le Teulent pas, dit Germain, se retraùchant derrière l'autorité des yieux parents, comme un homme qui ne compte guère sur la sienne propre.

Mais l'enfant n'entendit rien. H se prit à pleurer tout de bon, disant que puisque son père emmenait la petite Marie, il pouvait bien l'emmener aussi On lui objecta qu'il fallait passer les grands bois, qu'il 7 avaif 1^ beaucoup' de méchantes bêtes qtd mangeaient les petits enfants, que la Grise ne voulait pas porter trois personnes, qu'elle l'avait déclaré en parvint, et que dans le pays où l'on se rendait, i) n'y avait ni lit ni souper pour les marmot& Toutes ces excellentes raisons ne persuadèrent point Petit-Pierre ; il se jeta sur l'herbe, et s'y roula, en criant qi^ son petit pè^e ne l'aimait plus, et que s'D i^bmmenait pas, il ne rentrerait point du jour ni dHLiu^ àlà ' maison. ^^

Germain avait un cœur de père aussi tendre et aussi faible que celui d'une femme. La mort de la sienne, lés soins qu*il avait été forcé de rendre seul à ses petits, aussi la pensée que ces pauvres

-enfants sans mère avaient besoin d'être beaucoup aimés, avaient contribué à le rendre ainsi, et il se fit en lui un si ixide combat, d'autant plus qu'il rougissait de sa faiblesse et s'efforçait de cacher son malaise à la petite Marie, que la sueur lui en vint au front et que ses jeux se bordèrent de rouge, prêts à pleurer aussL Enfin il «ssaja de se mettre en colère; mais, en se retournant vers la petite Marie, comme pour la prendre à témoin de sa fermeté d'âme, il vit que le visage de cette bonne fille était baigné de larmes, -et tout son courage l'abandonnant, il lui fut impossible de retenir les siennes, bien qu'il grondât et menaçât encore.

— Vrai, vous avez le cœur trop dur, \m dit «nfin la petite Marie, et,, pour ma part, je ne pourrai jamais résister comme cela à un enfant qui a un si gros chagrin. Voyons, Germain, emmenez-le. Votre jument est bien habituée à porter deux personnes et un enfant^ à preuve que votre beau-frère et sa femme, qtd est plus lourde que moi de beaucoup, vont au marché le samedi avec leur garçon, sur le dos de cette bonne bête. Voua le mettrez à cheval devant vous, et d'ailleurs j'aime mieux m'en aller toute seule à pied que de faire de la peine à ce petit

— Qu'à cela ne tienne, répondit Germain, qui

mourait d'envie de se laisser convaincra La Grise est forte et en porterait deux de plus, s'il y avait place sur son écËîiie. Mais que feronsnous de cet enfant en route? il aura froid, il aura faim.... et qui prendra soin de lui ce soir et demain pour le coucher, le laver et le rhabiller ? Je n'ose pas donner cet ennui-là à une femme~qu# je ne connais pas, et qui trouvera, sans doute, que^ je suis bien sans façons avec elle pour com* mencer.

— D'après f amitié ou l'ennui qu'elle montrera,. TOUS la connaîtrez tout de suite, Germain, croyei moi; et d'ailleurs, si elle rebute votre Pierre^ moi je m'en charge. J'irai chez elle rhabiller et j» l'emmènerai aux champs demain. Je l'amuserai toute la journée et j'aurai soin qu'il ne manque de^ rien.

— Et il t'ennuiera, ma pauvre fille I II te gênera t: toute une journée, c'est long I

— Ça me fera plaisir, au contraire, ça me tien- ,dr8 compagnie, et ça me rendra moins triste le^ premier jour que j'aurai à passer dans un nouveau paya Je me figurerai que je suis encore chez. noua

L'enfant, voyant que la petite Marie prenait- •on parti, s'était cramponné à sa jupe et la tenait, m fort qu'il eût fallu lui faire du mal pour l'ea

arraclier. Quand il reconnut que son père cédait^ il prit la main de Mçoie dans ses deux petites mains brunies par le soleil, et l'embrassa en sautant de joie et en la tirant vers la jument, aveo •cette impatience ardente que les enfants portent dans leurs désirs.

— Allons, allons, dit la jeune fille, en le soulevant dans ses bras, tachons d'apaiser ce pauvre <KBur qui s^iute comme un petit oiseau, et si tu sens le froid quand la nuit viendra, dis-le-moi, mon Pierre, je te serrerai dans ma cape. Embrasse ton petit père, et demande-lui pardon d'avoir fait le méchant Dis que ça ne t'arrivera plus, jamais I jamais, entends-tu?

— Oui, oui, à condition que je ferai toujours «a volonté, n'est-ce pas ? dit Germain en essuyant les yeux du petit avec son mouchoir : ah I Marie^ vous me le gâtez, ce drôle-là 1 . . . . Et vraiment, tu «s une trop bonne fille, petite Marie. Je ne sais pas pourquoi tu n'es pas entrée bergère chez nous i la Saint-Jean dernière. Tu aurais pris soin de mes enfants, et j'aurais mieux aimé te payer un bon prix pour les servir, que d'aller chercher une femme qui croira peut-être me faire beaucoup de ^prâce en ne les détestant pas.

— Il ne faut pas voir comme ça les choses par le mauvais côté, répondit la petite Marie, en te-

nant la Jbrîde du cheval pendant que Germain plaçait son fUs sur le devant du large bât garvi de peau de chèvre: si votre femme n'aime pas les enfants, vous me prendrez à votre service Tan prochain, et, soyez tranquille, je les amuserai si bien qu'ils ne s'apercevront de rien.

vu

DAKS JJl LAND&

|H ça, dît Germain, lorsqu'ils eurent fait quelques pas, que ya-t-on penser à la maison en ne voyant pas rentrer ce petit bonhomme? Les parents vont être inquiets et le chercheront partout

— Yous allez dire au cantonnier qui travaille la-haut sur la route, que vous Temmenez, et vous lui recommanderez d'avertir votre monde.

— C'est vrai, Marie, tu t'avises de tout, toil moi, je ne pensais plus que Jeannie devait être parla.

— Et justement» il demeure tout près de la métairie ; il ne manquera pas de faire la commission.

Quand on eut avisé à cette précaution, Germain

remit la jument au trot» et Petit-Pierre était si joyeux, qu'il ne s'aperçut pas tout de suite qu'il n'avait pas dîné ; mais le mouvement du cheval lui. creusant l'estomac, il se prit, au bout d'une lieue, à bâiller, à pâlir, et à confesser qu'il mourait de

— Voilà que ça commence, dit Germain. Je savais bien que nous n'irions pas loin sans que ce monsieur criât la faim ou la soif.

— J'ai soif aussi ! dit Petit-Pierre.

— £h bien! nous allons donc entrer dans le eabaret de la mère Eebec, a Corlay, au Point du Jourf Belle enseigne, mais pauvre gîtel Allons Marie, tu boiras aussi un doigt de vin,

— Non, non, je n'ai besoin de rien, dit-elle, je tiendrai la jument pendant que vous entrerez avec le petit

— Mais j'y songe, ma bonne fille, tu as donné ce matin le pain de ton goûter à mon Pierre, et toi tu es à jeun ; tu n'as pas voulu dîner avec nous à la maison, tu ne faisais que pleurer.

— Oh ! je n'avais pas faim, j'avais trop de peine I et je vous jure qu'à présent encore je ne sens aucune envie de manger.

— H faut te forcer, petite ; auti*ement tu seras malade. Nous avons du chemin à faire, et il ne faut pas arriver là-bas comme des affamés pour

demander du pain avant de dire bonjonr. Moimême je veux te donner l'exemple, quoique je n'aîe pas grand appétit ; maïs j'en viendrai à bout, vu -que, après tout, je n'ai pas dîné non plus. Je vous voyais pleurer, toi et ta mère, et ça me troublait le cœur. Allons, allons, je vais attacher la Grise à la porte ; descends, je le veux.

Ils entrèrent tous trois chez la Rebec, et, en moins d'un quart d'heure, la grosse boiteuse réussit à leur servir une omelette de bonne mine, du pain bis et du vin clairet.

Les paysans ne mangent pas vite, et le petit Pierre avait si grand appétit qu'il se passa bien une heure avant que Germain pût songer à se remettre en route. La petite Marie avait mangé par complaisance d'abord; puis, peu à peu, la faim était venue: car à seize ans on ne peut pas faire longtemps diète, et l'air des campagnes est impérieux. Les bonnes parolçs que Germain sut lui dire pour la consoler et lui faire prendre courage produisirent aussi leur effet; elle fit effort pour se persuader que sept mois seraient bientôt passés, et pour songer au bonheur qu'elle aurait de se retrouver dans sa famille et dans son hameau, puisque le père Maurice et Germain s'accordaient pour lui promettre de la prendre à leur service. Mais comme elle commençait à s'égayer et à

badiner aTeo le petit Pierre, Germain eut la malheureuse idée de lui faire regarder, par la fenêtre du cabaret, la belle vue de la yallée qu'on voit tout entière de cette hauteur, et qui est si riante, si verte et si fertile. Marie regarda et demanda si de là on voyait les maisons de Belair.

— Sans doute, dit Oermain, et la métairie, et même ta maison. Tiens, ce petit point gris, pa» loi^ du grand peuplier à Godard, plus bas que le clocher.

— Ahl je la vois, dit la petite; et là-dessus elle recommença de pleurer.

— J*ai eu tort de te faire songer à ça, dit Germain, je ne fais que des bêtises aujourdliui! Allons, Marie, partons, ma fille; les jours sont courts, et dans une heure, quand la lune montera, il ne^ fera pas chaud.

Ils se remirent en route, traversèrent la grande^ brande, et comme, pour ne pas fatiguer la'jeune^ fille et Tenfant par un trop grand trot, Germain ne pouvait faire aller la Grise bien vite, le soleil était couché quand ils quittèrent la route pour gagner les bois.

Germain connaissait le chemin jusqu'au Magnier; il pensa qu'il aurait plus court en ne prenant pas l'avenue de Chanteloube, mais en descendant par Presles et la Sépulture, direction

qu'il n'avait pas l'habitude de prendre quand il allait à la foire. H se trompa et perdit encore un peu de temps avant d'entrer dans le bois; encore n'y entra-t-il point par le bon côté, et il ne s'en aperçut pas, si bien qu'il tourna le dos à Fourche et gagna beaucoup plus haut du côte d'Ardente.

Ce qui lempêchait alors de s'orienter, c'était ^ trouillard qui s'élevait avec la nuit, un de ces brouillards des soirs d'automne, que la blancheur du clair de lune rend plus vagues et plus trompeurs encore. Les grandes flaques d'eau dont les claiHëres sont semées exhalaient des vapeurs si épaisses que, lorsque la Grise lés traversait^ on ne s'en apercevait qu'au clap<)t)ement de ses pieds et à la peine qu'elle avait à les tirer de la vase.

Quand on eut enfin trouvé une belle allée bien droite, et qu'arrivé au bout, Germain chercha à. voir ou il était^ il s'aperçut bien qu'il s'était .perdu; car le père Maurice, en lui expliquant son chemin, lui avait dit qu'à la sortie des bois il aurait à descendre un bout de côte très-raide, à traverser une immense prairie et à passer deux fois la rivière à gué. U lui avait même recommandé d'entrer dans cette rivière avec précaution, parce qu'au commencement de la saison il j avait eu de grandes pluies et que l'eau pouvait

^tre un peu haute. Ne Tojant ni d escen te, ni prairie, ni riyière, mais la lande unie et blanche comme une nb.'ppe de neige, Oermaîn s'arrêta, chercha une maison, attendit un passant, et ne trouva rien qui pût le renseigner. Alors il revint sur ses pas et rentra dans les bois. Mais le brouillard s'épaissit encore plus, la lune fut tout à fait voilée, les chemins étaient %fifreux, les foliârîères profondes. Par deux fois, la Grise faillit s'abattre; chargée comme elle l'était, elle perdait courage, et^ si elle conservait assez de discernement pour ne pas se heurter contre les arbres, elle ne pouvait empêcher que ceux qtd la montaient n'eussent affaire à de grosses branches, qui barraient le chemin à la hauteur de leurs têtes et qui les met* taient fort en danger. Germain perdit son chapeau dans une de ces rencontres et eut grand' peine à le retrouver. Petit-Pierre s'était endormi, et, se laissant aller comme un sac, il embarrassait tellement les bras de son père, qu$ celui-ci ne pouvait plus ni soutenir ni diriger le chevaL

— Je crois que nous sommes ensorcelés, dit Germain "en s'arrêtant: car ces boisTâe sont pas assez grands pour qu'on s'y perde, à moins d'être ivre, et il y a deux heures au moins que nous y tournons sans pouvoir en sortir. La Grise n'a qu'une idée en tête, c'est de s'en retourner à la

maison, et c'est elle qui me fait tromper. Si nous voulons nous en aller chez nous, nous n'avons qu'à la laisser faire. Mais quand nous sommes peut-être à deux pas de l'endroit oii nous devons coucher, il faudrait être fou pour y renoncer et recommencer une si longue route. Cependant, je ne sais plus que faire. Je ne vois ni ciel, ni terre, et je crains que cet enfant-là ne prenne la fièvre si nous restons dans ce damné brouillard, ou qu*il ne soit écrasé par notre poids si le cheval vient à s abattre en avant

— Il ne faut pas nous obstiner davantage, dit la petite Marie. Descendons, Germain ; donnez-moi l'enfant, je le porterai fort bien, et j'empêcherai mieux que vous que la cape, se dérangeant, ne le laisse à découvert Vous conduirez la jument par la bi-ide, et nous verrons peut-être plus clair quand nous serons plus près de terre.

Ce moyen ne réussit qu*à les préserver d'une chute de cheval, car le brouillard ralnpait et semblait se coller à la terre humide. La marche était pénible, et ils furent bientôt si harassés qu'ils s'arrêtèrent en rencontrant enfin un endroit sec sous de grands chênea La petite Marie était en nage, mais elle ne se plaignait ni ne s'inquiétait de rien. Occupée seulement de l'enfant, elle s'assitsur le siEtble et le coucha sur ses genoux, tandis

que Germain explorait les environs, après avoir passé les rêneni de la Grise dans nne branche d'arbre.

Mais la Ghrise, qui s'ennnyait fort de ce voyage, donna un coup de reins, dégagea les rênes, rompit les sangles, et lâchant, par manière d'acquit, une demi-douzaine de ruades plus haut que sa tête, partit à travers les taillis, montrant fort bien qu'elle n'avait besoin de personne pour retrouver son chemin.

— Çà, dit Germain, après avoir vainement âherché à la rattraper, nous voici à pied, et rien le nous servirait de nous trouver dans le bon ^emin, car il nous faudrait traverser la rivière à pied ; et à voir comme ces routes sont pleines d'eau, nous pouvons être sûrs que la prairie est fious la rivière. Nous ne connaissons pas les autres passages. H nous faut donc attendre qun r.ft hronij* laril.se dîssi^; cane peut pas durer plus d'une heure ou deux.- Quand nous verrons clair, nous chercherons une maison, la première venue à la lisière du bois; mais à présent nous ne pouvons sortir d'ici; il 7 a là une fosse, un étang, je ne Bais quoi devant nous; et derrière, je ne saurais pas non plus dire ce qu'il y a, car je ne comprends plus par quel côté nous sommes arrivéa»

YOI

80XJ8 LES aBANDB GHÈNBI

|H bien! prenons patience, Germain, dit la petite Marie. Kous ne sommes pas mal sur cette petite hauteur. La pluie ne perce pas la feuillée de ces gros chênes, et nous pouvons allumer du feu, car je sens de yieiUes souches qui ne tiennent à rien et qtd sont assez sèches pour flamber. Vous avez bien du feu, Oermain? Vous fumiez Totre pipe tantôt

— J*en avais I mon btiquet était sur le bat dans mon sac, avec le gibier que je portais à ma future; mais la maudite jument a tout emporté, même mon manteau, qu'elle ra perdre et déchi« rer à toutes les branches.

— Non pas, Germain; la bâtine^ le manteau, le^ sac, tout est là par terre, à vos pieds. La Grise acassé les sangles et tout jeté à côté d'elle en partant

— C'est, Trai Dieu, certain I dit le laboureur;, et si nous pouvons trouver un peu de bois mort à tâtons, nous réussirons à nous sécher et à nous^ réchauffer.

— Ce n*est pas difficile, dit la petite Marie, le^ bois mort craque partout sous les pieds; mais donnez-moi d'abord ici là bâtine.

— Qu'en veux-tu faire ?

— Un lit pour le petit: non, pas comme ça à^ l'envers; il ne roulera pas dans la ruelle; et c'est encore tout chaud du dos de la béte. Ôàlez-moi fa de chaque côté avec ces pierres que vous^ voyez là !

— Je ne les vois pas, moi I Tu as donc des yeux de chat!

— Tenez ! voilà qui est fait, Germaini Donnezmoi votre manteau, que j'enveloppe ses petits^ pieds, et ma cape par- dessus son corps. Voyez I s'il i^'est pas couché là aussi bien que dans sou litl et tàiez-le comme il a chaud I

— Cest vrai 1 tu t'entends à soigner les enfants,. Marie 1

— Ce n'est pas bien sorcier. A présent, cherchez.

▼otre briquet dans Toixe sao, et je yaÎB arranger le bois.

— Ce bois ne prendra jamais, il est trop humide.

— Vous doutez de tout, Germain I tous ne voua souvenez donc pas d'avoir été patour et d'avoir fait de grands feux aux cliami>s, au beau milieu de la pluie?

— Oui, c'est le talent des enfants qui gardent les bêtes, mais moi j'ai été toucheur de bœufs aussitôt que j'ai su marcher.

— C'est pour cela que vous êtes pluR fort de vos bras qu'adroit de vos mains. Le voilà bâti ce bûcher, vous allez voir s'il ne flambera pasi Donnez-moi le feu et une poignée de fougère sèche. C'est bien I soufflez à présent ; vous n'êtes pas poumonique?

— Non pas que je sache, dit Germain en soufflant comme un soufflet de forge. Au bout d'un instant, la flamme brilla, jeta d'abord une lumière rouge, et finit i)ar s'élever en jets bleuâtres pous le feuillage des chênes, luttant contre la brume et séchant peu à peu l'atmosphère à dix pieds à la ronde.

— Maintenant, je vais m'asseoir auprès du petit pour qu'il ne lui tombe pas d'étincelles sur le corps, dit la jeune fille. Vous, mettez du boia et animea

le feu, Germain I nous n'attraperons ici ni fièrre ni rhume, je tous en réponda

— Ma foi, tu es une ûlle d'esprit, dit Germain, et tu sais faire le feu comme une petite sorcière de nuit Je me sens tout ranimé, et le cœur me revient ; car avec les jambes mouillées jusqu'aux genoux, et Tidëe de rester comme cela jusqu'au point du jour, j'étais de fort mauvaise humeur tout à l'heure.

— Et quand on est de mauvaise humeur, on ne /'l'avise de rien, reprit la petite Marie.

— £t tu n'es donc jamais de mauvaise humeur, toi?

— Eh non I jamais. A quoi bon ?

— Oh I ce n'est bon à rien, certainement ; mais )e moyen de s'en empêcher, quand on a des eni«uisl Dieu sait que tu n'en as pas manqué, toi, l^ourtant, ma pauvre petite: car tu n'as pas tou- ^urs été heureuse !

— C'est vrai, nous avons souffert ma pauvre t'aère et moL Nous avions du chagrin, mais nous Ke perdions jamais courage.

— Je ne perdrais pas courage pour quelque iiuvrage que ce fût, dit Germain; mais la misère »ne fâcherait; car je n'ai jamais manqué de rien, lia femme m'avait fait riche et je le suis encore; le le serai tant que je travaillerai à la métairie: oe

sera toujours, j'espère; mais chacun doit aToir sa peine I j'ai souffert autrement.

— Oui, TOUS ayez perdu votre femmOi et c'est grand' pitié I

— N'est-ce pas?

— Ob t je l'ai bien pleurée, allez, Germain I car elle était si bonne i Tenez, n'en parlons plus; car je la pleurerais encore, tous mes chagrins sont en train de me revenir aujourd'hui

— C'est vrai qu'elle t'aimait beaucoup, petite Marie I elle faisait grand cas de toi et de ta mère* Allons I tu pleures? Voyons, ma £lle, je ne veux pas pleurer, moi ....

— Vous pleurez, pourtant, Germain I Voua pleurez aussi I Quelle honte y a-t-il pour un

\/ homme à pleurer sa femme ? Ne vous gênez pas, allez I je suis bien de moitié avec vous dans cette peine- là 1

— Tu as un bon cœur, Marie, et ça me fait du bien de pleurer avec toi Mais approche donc tes pieds du feu; tu as tes jupes toutes mouillées aussi, pauvre petite fille I Tiens, je vas prendre ta place auprès du petit, chauffe-toi mieux que ça.

— J'ai assez chaud, dit Marie; et si vous voulez vous asseoir, prenez un coin du manteau, moi je suis très-bien.

— Le fait est qu'on n'est pas mal ici, dit Germain

en 8'asseyant tout auprès d'elle. Il n'y a que la faim qui me tourmente un peu. H est bien neuf heures du soir, et j'ai eu tant de peine à marcher dans ces mauvais chemins, que je me sens toui affaibli Est-ce que tu n'as pas faim, aussi, toi» Marie?

— Moi? pas du toui Je ne suis pas habituée^ comme tous, à faire quatre repas, et j'ai été tant de fois me coucher sans souper, quWe fois da plus ne m'étonne guère.

— Eh bien, c'est commode une femme comme* toi ; ça ne fait pas de dépense, dit Germain en souriant

* > — Je^ ne suis pas une femme, dit naivemeni Marie, sans s'apercevoir de la toumtire que prenaient les idées du laboureur. Est-ce que vous rêvez ?

— Oui, je crois que je rêve, répondit Germain ; c'est la faim qui me fait divaguer peut-être I

— Que vous êtes donc gourmand î reprit-elle ea s'égayant un peu à son tour ; eh bien 1 si vous ne^ pouvez pas vivre cinq ou six heures sans manger, est-ce que vous n'avez pas là du gibier dans votre^ Bac, et du feu pour le faire cuire ?

— Diantre I c'est une bonne idée I mais le pré* sent à mon futur beau-père ?

— Vous avez six perdrix et un lièvre 1 Je pena»

^jti'il ne TOUS faut pas tout cela pour tous rassaeier?

— Mais faire cuire cela ici, sans broche et sans landiers, ça deviendra du charboni

— Non pas, dit la petite Marie ; je me charge de TOUS le faire cuire sous la cendre sans goût de fuiuée. Est-ce que tous n'aTez jamais attrapé d'alouettes dans les champs, et que tous ne les aTes pas fait cuire entre deux pierres? Ah! c'est Trail j'oublie que tous n'aTez pas été pastour I Voyons^ plumez cette perdrixl Pas si forti tous lui am^ chez la peau !

— Tu pourrais bien plumer l'autre pour me montrer !

— Vous Toulez donc en manger deux? Quel ogre. Allons, les Toilà plumées, je Tais les cuire.

— Tu ferais une parfaite cantinîère, petite Marie ; mais, par malheur, tu n'as pas de cantine, et je serai réduit à boire l'eau de cette mare.

— Vous Toudriez du Tin, pas Trai? H tous faudrait peut-être du café ? tous tous croyez à la foire sous la ramée I Appelez l'aubergiste : de la liqueur au fin laboureur de Belair I

— Ah I petite méchante, tous tous moquez de moi ! Vous ne boiriez pas do Tin, tous, si tous en ATiez?

70 LA MARE A U DIABLK

— Moi? j'en ai bu ce eoir avec tous chez la Ilebec, pour la seconde fois de ma vie ; mais si TOUS êtes bien sage, je Tais vous en donner una bouteille quasi pleine, et du bon encore I

— Comment, Alarie, tu es donc sorcière, déci* dément ?

— Est-ce que tous n'avez pas fait la folie de demander deux bouteilles de vin à la Rebec ? Voas en avez bu une avec Votre petit et j'ai à peine avalé trois gouttes de celle que vous aviez mise devant moL Cependant vous les avez payées toutes les deux sans j regarder.

— Eh bien?

— Eh bien, j'ai mis dans mon panier celle qui n'avait pas été bue, parce que j*ai pensé que vous ou votre petit auriez soif en route ; et la voilà.

— Tu es la fille la plus avisée que j'aie jamais rencontrée. Voyez 1 elle pleurait pourtant, cette pauvre enfant, en sortant de l'auberge ! ça ne l'a pas empêchée de penser aux autres plus qu'à elle-même. Petite Marie, l'homme qui t'épousera ne sera pas soi

— Je Tespère, car je n'aimerais pas un sot.

Allons, mangez vos perdrix, elles sont cuites à point ; et, faute de pain, vous vous contenterez de châtaignes.

— Et oh diable as-tu pris aussi des châtaignes ^

— O'estbien étonnant I tout le long du chemin» fen ai pris aux branches en passant, et j'en ai rempli mes poches.

— Et elles sont cuites aussi ?

— A quoi donc aurais-je eu Tesprit si je ne les, •Tais pas mises dans le feu dès qu'il a été allumé?^ Ça se fait toujours, aux champa ,

— Ah çà, petite Marie, nous allons souper ensemble I je yeux boire à ta santé et te souhaiter un bon mari... là, comme tu le souhaiterais toi* même. Dis-moi un peu cela 1

— J'en serais fort empêchée, Germain, car je n'y ai pas encore songé.

— Comment, pas du tout? jamais? dit Germain, en commençant à manger avec un appétit de laboureur, mais coupant les meilleurs morceaux pour les offrir à sa compagne, qui refusa obstinément et se contenta de quelques chataignea Dis-moi donc, petite Marie, reprit-il, voyant qu'elle ne songeait pas à lui répondre, tu n'as pas encore eu l'idée du mariage 1 tu es en âge, pourtant I **

— Peut-être, dit-elle ; mais je suis trop pauvre. D faut au moins cent écus pour entrer en ménage, et je dois travailler cinq ou six ans pour les amasser.

— Pauvre fille I je voudrais que le père Maurice

Toulût bien me donner cent écus ponr t'en fidro cadeart ^

— Grand merci, Oermain, Eh bieni qu'est-ce { qu'on dirait de moi ?

— Que veux-tu qu'on dise? on sait bien que je suis yieux et que je ne peux pas t'épouser. Alors on ne supposerait pas que je ... . que tu ... .

— Dites donc, laboureur ! yoilà votre en&nt qui ■6 réveille, dit la petite L.Lrid.

TX

Lk vmkBE DU sont

lEnr-PIEKRE s'était soulevé et regfardait autour de lui d'un air tout pensif.

I — Ah! il n'en fait jamais d'autre quand il entend manger, celui-là! dit Germain: le bruit du canon ne le réveillerait pas; mais quand on remue les mâchoires auprès de lui, il ouvre les yeux tout de suite.

— Vous avez dû être comme ça à son âge, dit la petite Marie avec un sourire malin. Allons, mon petit Pierre, tu cherches ton ciel de lit? D est fait de verdure, ce soir, mon enfant ; mais ton père n'en «oupe pas moins. Yeux-tu souper avec lui? Je n'ai pas mangé ta part ; je me doutais bien que tu la réclamerais I

— Marie, je veux que tu manges, s'écria le laboureur, je ne mangerai plus. Je suis un vorace,

uWgtbMeri toi, tu te prives pour nous, ce n'est pas juste, j'en ai honte. Tiens, ça m'ôte la faim ; je ne yeux pas que mon fils soupe, si tu ne soupes pas.

— Laissez-nous tranquilles, répondit la petite Marie, vous n'avez pas la clef de nos appétit& Le mien est fermé aujourd'hui, mais celui de votre Pierre est ouvert comme celui d'un petit loup. Tenez, voyez comme il s'y prend I Oh! ce sera aussi un rude laboureur 1

En effet, Petit-Pierre montra bientôt de qui il était fils, et à peine éveillé, ne comprenant ni oïl il était, ni comment il y était venu, il se mit à dévorer. Puis, quand il n'eut plus faim, se trouvant excité comme il arrive aux enfants qui rompent leurs habitudes, il eut plus d'esprit, plus de curiosité et plus de raisonnement qu'à l'ordinaire^ Il se fit expliquer où il était, et quand il sut que c'était au milieu d'un bois, il eut un peu peur.

— Y a-t-il des méchantes bêtes dans ce bois^ demanda-t-il à son père.

— Non, fit le père, il n'y en a point. Ne crains rien.

— Tu as donc menti quand tu m'as dît que si j'allais avec toi dans les grands bois les loupa xb emporteraient ?

— Voyez-TouB ce raisonneur? dit Germain embarrassé.

— Il fr raison, reprit la petite ïlarie, tous lui avez dit cela: il a bonne mémoire, il s'en sou- Tieni Mais apprends, mon petit Pierre, que ton père ne ment jamaia Nous avons passé les grands bois pendant que tu dormais, et nous sommes à présent dans les petits bois, oïl il n'y a pas de méchantes bêtea

— Les petits bois sont-ils bien loin dee grands?

— Assez loin; d'ailleurs les loups ne sortent pas des grands bois. Et puis, s'il en Tenait ici» ton père les tuerait

— Et toi aussi, petite Marie ?

— Et nous aussi, car tu nous aiderais bien, mon Pierre? Tu n'as pas peur, toi? Tu tapeitûs bien dessus I

— Oui, oui, dit l'enfant enorgueilli, en prenant une pose héroïque, nous les tuerions l

— Il n'y a personne comme toi pour parler aux enfants, dit Germain à la petite Marie, et pour leur faire entendre raison. H est vrai qu'il n'y a pas longtemps que tu étais toi-même un petit enfant, et tu te souviens de ce que te disait ta mère. Je crois bien que plus on est jeune, mieux on s'entend avec ceux qui le sont J'ai grand'peur qu'une femme de trente ans, qui ne sait pas

encore ce que c'est que d'être mère» n'apprenne avec peine à l^biller et à raisonner ayec des marmots.

— Pourquoi donc pas, (Germain? Je ne sais pourquoi vous avez une mauvaise idée touchant cette femme; vous en reviendrez I

— Au diable la femme ! dit Germain. Je voudrais en être revenu pour n'y plus retourner* Qu'ai-je besoin d'une femme que je ne connais pas?

— Mon petit père, dit l'enlànty pourquoi donc est-ce que tu parles toujours de ta femme aujourdliui, puisqu'elle est morte ? . . • •

— Hélas ! tu ne l'as donc pas oubliée, toi, ta pauvre chère mère?

— Non, puisque je l'ai vu mettre dans une belle boite de bois blanc, et que ma grand'mère m'a conduit auprès pour lembrasser et lui dire adieu I . . . . Elle était toute blanche et toute froide, et tous les soirs ma tante me fait prier le bon Dieu pour qu'elle aille se réchauffer avec elle dans le cieL Crois-tu qu'elle y soit, à présent?

— Je l'espère, mon enfant; mais il faut toujours prier, ça fait voir à ta mère que tu l'aimes.

— Je vas dire ma prière, reprit l'enfant; je n'ai pas pensé à la dire ce soir. Mais je ne peux pas la dire tout seul; j*en oublie toujours un peu. H

:laut que la petite Marie m'aide.

— Ouï, mon Pierre, je vas t'aîder, dit la jeune fille. Viens là, te mettre à genoux sur moL

L'enfant s'agenouilla sur la jupe de la jeune fille, joignit ses petites mains, et se mit à réciter sa prière, d'abord avec attention et ferveur, car il savait très-bien le commencement; puis avec plus de lenteur et dliésitation, et enfin répétant mot à mot ce que lui dictait la petite Marie, lorsqu'il arriva à cet endroit de son oraison, oh le sommeil le gagnant chaque soir, il n'avait jamais pu l'apprendre jusqu'au bout Cette fois encore, le^ travail de l'attention et la monotomie de son propre accent produisirent leur effet accoutumé, il ne prononça plus qu'avec effort les dernières syllabes, et encore après se les être fait répéter A trois fois; sa tête s'appesantit et se pencha sur la poitrine de Marie: ses maina se détendirent, se séparèrent et retombèrent ouvertes sur ses ge. Bouz. A la lueur du feu du bivctuac, Germain regarda son petit ange assoupi sur le cœur de la jeune fille, qui, le soutenant dans ses bras çt récdiauffant ses cheveux blonds de sa pure haleine, . s'était laissée aller aussi à une rêverie pieuse, et priait mentalement pour Tame de Catherine.

Qermain fut attendri, chercha ce qu'il pourrait dire à la petite Marie pour lui exprimer ce qu'elle lui inspirait d'estime et de reconnaissance, mais^

ne trouva rien qui pût rendre sa pensée. H s'approcha d'elle pour embrasser son ûls qu'elle tenait toujours pressé contre son sein, et il eut peine à détacher ses lèvres du front du petit Pierre.

— Vous l'embrassez trop fort, lui dit Marie en repoussant doucement la tête du laboureur, vous dlez le réveiller. Laissez-moi le recoucher, puisque le voilà reparti pour les rêves du paradis.

L'enfant se laissa coucher, mais en s'étendant miT la peau de chèvre du bât, il demanda s'il était nur la Grise. Puis, ouvrant ses grands jeux bleus, •et les tenant fixés vers les branches pendant une oiinute, il parut rêver tout éveillé, ou être frappé d'une idée qui avait glissé dans son esprit durfnt le jour, et qui s'y formulait à l'approche du «immeiL "Mon petit père, dit-il, si tu veux me donner une autre mère, je veux que ce soit la petite Marie."

Et, sans attendre de réponse, il ferma les jeux ♦t s'endormit

ualobA le nouk

OA petite Marie ne parut pas faire d'autre atteution aux paroles bizarres de l'enfant que de les regarder comme une preuve d amitié; elle lenveloppa avec soin, ranima le feu, et, comme le brouillard endormi sur la mare voisine ne paraissait nullement près de s eclaircir, elle conseilla à Germain de s'ar* ranger auprès du feu pour faire un somme.

— Je vois que cela vous vient dc^jà, lui dit-elle,, car vous ne dites plus mot, et vous regardez la braise comme votre petit faisait tout à l'heure. Allons, dormez, je veillerai à l'enfant et à vous.

— C'est toi qui dormiras, répondit le laboureur»

et moi je tous garderai tous les deux, car jamai» je n'ai jamais eu moins envie de dormir; j'ai cinquante idées dans la tête.

— Cinquante, c'est beaucoup, dit la fillette avecune intention un peu moqueuse; il j a tant de gens qui seraient heureux d'en avoir une i

— Eh bien I si je ne suis pas capable d'en avoir cinquante, j'en ai du moins une qui ne me lâche pas depuis une heure.

— £t je vas vous la dire, ainsi que celles que TOUS aviez auparavant

— Eh bienl oui, dis-la si tu la devines, Marie; dis-la-moi toi-même, ça me fera plaisir.

— D y a une heure, reprit-elle, vous aviez l'idée^ de manger.. ..et à présent vous avez l'idée de dormir.

— Marie, je ne suis qu'un bouvier, maïs vraiment tu me prends poiir un bœul * Tu es une méchante fille, et je vois bien que tu ne veux point causer avec moL Dors donc, cela vaudra mieux que de critiquer un homme qui n'est pas gaL

— Si vous voulez causer, causons, dit la petite fille en se couchant à demi auprès de l'enfant, et en appuyant sa tête contre le bât Vous êtes en ' train de vous tourmenter, Germain, et en cela- Tous ne montrez pas beaucoup de courage pour un homme. Que ne dirais-je pas, moi, si je ne me^

défendais pas de mon mieux contre mon propre chagrin?

— Ouï, sans doute, et c'est là justement ce qui m'occupe, ma pauvre enfant! Tu vas vivre loin de tes parents et dans un vilain pays de landes et de mUiréca^es, ob, tu attraperas les fièvres d'automne, ou les bêtes à laine ne profitent pas, ce qui chagrine toujours une bergère qui a bonne intention; enfin tu seras au miheu d'étrangers qui ne seront peut-être pas bons pour toi, qui ne comprendront pas ce que ta vaux. Tiens, ça me fait plus de peine que je ne peux te le dire, et j*ai envie de te ramener chez ta mère au lieu d'aller à Fourche. •

— Vous parlée avec beaucoup de bonté, mais \ sans raison, mon pauvre Germain; on ne doit pas être lâche pour ses amis, et, au lieu de me montrer le mauvais côté de mon sort, vous devriez m'en montrer le bon, comme vous faisiez quand nous avons goûté chez la Bebec

— Que veux-tu 1 ça me paraissait ainsi dans ce moment-là et à présent ça me paraît autrement Tu ferais mieux de trouver un mari.

— Ça ne se peut pas, Germain, je vous l'ai dit ; et €omme ça ne se peut pas, je n'y pense pas.

*- Mais enfin si ça se trouvait? Peut-être que si

ta Toulais me dire comme tu souhaiterais qu'il fût, je parviendrais à imaginer quelqu'un. *

— Imaginer n'est pas trouver. Moi^ je n'imagine rien puisque c'est inutila

— Tu n'aurais pas l'idée de trouver un riche?

— Kon, bien sur^ puisque je suis pauvre comme Job.

— Mais s'il était à son aise, ça ne te ferait pas de peine d'être bien logée, bien nourrie, bien vêtue et dans une famille de 'braves gens qui te permettrait d'assister ta mère ?

— Oh I pour cela, oui 1 assister ma mère est tout mon souhait

— £t si cela se rencontrait, quand inême l'hom» me ne serait pas de la première jeunesse, tu ne ferais pas trop la difficile?

— Ah ! pardonnez-moi, Germain. C'est justement la chose à laquelle je tiendrais Je n'aimerais pas un vieux i

— Un vieux, sans doute; mais, par exemple, un homme de mon âge ?

— Votre âge est vieux pour moi, Germain; j'aimerais l'âge de Bastien, quoique Bastien ne soit pas si joli homme que voua

— Tu aimerais mieux Bastien le porcher? dit Germain avec humeur. Un garçon qui a les jeux faits comme les bêtes qu'il mène?

— Je passerais par-dessus ses jeux, à cause de ses dix-huit ans.

Germain se sentit horriblement jaloux — ^Allons, dit-il, je Tois que tu en tiens pour Bastien. C'est une drôle d*idée, pas moins I

— Oui, ce serait une drôle d'idée, répondit la petite Marie en riant aux éclats, et ça ferait un drôle de mari. On lui ferait accroire tout ce qu'on voudrait Par exemple, l'autre jour, j'avais ramassé une tomate dans le jardin à monsieur le curé; je lui ai dit que c'était une belle pomme rouge, et il a mordu dedans comme un goulu. Si TOUS aviez vu quelle grimace I Mon Dieu, qu'il ^tait vilain I

— Tu ne l'aimes donc pas, puisque tu te moques de lui?,

— Ce ne serait pas une raison. Mais je ne l'aime pas: il est brutal avec sa petite sœur, et il est malgrogre.

— Eh bien 1 tu ne te sens pas portée poiur quel- |ue autre ?

— Qu'est-ce que ça vous fidt, Germain î

— Ça ne me fait rien, c'est pour parler. Je v«i8» x>ctite fille, que tu as déjà un galant dans la tète.

— Non, Germain, vous vous trompez, je n'en ai pa0 encore; ça pourra venir plus tard: mais

84 LA MARE A U DliBLK

puisque }6 ne Ihe marierai que quand j'aurai un peu amoâsé, je suis destinée à me marier tard et , aTec un vieux.

— Eh bien, prends-en un vieux tout de suite.

— Non pas! quand je ne serai plus jeune, ça me sera égal ; à présent, ce serait diÔ'érent

— Je vois bien, Marie, que je te déplais : c'est assez clair, dit Germain avec dépit, et sans peser ses paroles.

La petite Marie ne répondit paa Germain se pencha vers elle: elle dormait; elle était tombée vaincue et comme foudroyée par le sommeil,, comme font les enfants qui dorment déjà lorsqu'ils babillent encore.

Germain fut content qu'elle n'eût pas fait attention à ses dernières paroles; il reconnut qu'elles n'étaient point sages, et il lui tourna le dos pour se distraire et changer de pensée.

Mais il eut beau faire, il ne put s'endormir, ni songer à autre chose qu'à ce qu'il venait de dire, n tourna vingt fois autour du feu, il s'éloigna, il revint; enfin, se sentant aussi agité que s'il eût avalé de la^poudre.à, canon, il s'appuya contre l'arbre qui abritait les deux enfants et les regard» dormir.

— Je ne sais pas comment je ne m'étais jamais «perçu, pensait-il, que cette petite Marie est 1»

plus jolie fiUe du pays ! . . . .Elle n'a pas beaucoup ^e couleur, mais elle a un petit visage frais comme une rose de buissons! Quelle gentille bouche et

■quel mignon petit nez ! Elle n*est pas grande

pour son âge, mais elle est faite comme une petite caille et légère comme un petit pinson I. . . . Je ne sais pas pourquoi on fait tant de cas choz nous

^'une grande et grosse femme bien vercae^le

La mienne était plutôt mince et pâle, et elle me

plaisait par-dessus tout Celle-ci est toute déli-

•cate, mais elle ne s'en porte pas plus mal, et elle «st jolie à voir comme un chfîvreau blanc I .... Et puis, quel air doux et honnête! comme on lit «on bon cœur dans ses yeux, même lorsqu'ils sont fermés ^pour dormir ! . . . . Quant à de Tesprit, elle \ ^n a plus que ma chère Catherine, n'en avait, il faut «n convenir, et on ne s'ennuierait pas avec elle .... C'est gai, c'est sage, c'est laborieux, c'est aimant, ^t c'est drôle. Je ne vois pas ce qu'on pourrait

souhaiter de mieux

Mais qu'ai-je à m'occuper de tout cela? reprenait Germain, en tâchant de regarder d'un autre -côté. Mon beau-père ne voudrait pas en entendre parler, et toute la famille me traiterait de fou ! . . . . D'ailleurs, elle-même ne voudrait pas de moi, la pauvre enfant ! . . . Elle me trouve trop vieux, elle me l'a dit.... Elle n'est pas intéressée, elle se

soucie i>ea d'avoir encore de la misère et de la peine, de porter de pauvres habits, et de 8oi.£&ir de la faim pendant deux ou trois mois de Tannée, pourvu qu'elle contente son cœur un jour, et qu'elle puisse se donner à un mari qui lui plaira. . . elle a raison, eUe i je ferais de même à sa place . . . et, dès à présent, si je pouvais suivre ma volonté, au lieu de m embarquer dans un mariage qui ne me sourit pas, je choisirais une iille à mon

Plus Germain cherchait à raisonner et à se calmer, moins il en venait à bout. Il s'en allait à vingt pas de là, se perdre dans le brouillard; et puis, tout d'un coup, il se retrouvait à genoux à côté des deux enfants endormis. Une fois même il voulut embrasser Petit-Pierre, qui avait un bras passé autoiir du cou de Maiie, et il se trompa si bien que Marié, sentant une haleine chaude comme le feu courir sur ses lèvres, se réveilla et le regaida d'un air tout effaxéi ^e comprenant rien hi tout à ce qui se passait en luL

— Je ne vous voyais pas, mes pauvres enfants ! dit Germain en se retirant bien vite. J'ai failli tomber sur vous et vous faire du mal.

La petite Marie eut la candeur de le croire, et se rendoi-mit Germain passa de l'autre côté du feu, et jura à Dieu qu'il n'en bougerait jusqu'à

ce qu'elle fût réTeillée. H tint parole» mais ce ne fat pas sans peine. H crut qu'il en deviendrait fou.

Enûn, yers minuit, le brouillard se dissipa, €ft Germain put voir les étoiles briller à travers les arbres. La lune se dégagea aussi des vapeurs qui la couvraient et commença à semer des diamants sur la nât^'oâse humide. Le tronc des chênes restait dans une majestueuse obscurité; mais, un peu plus loin, les tiged. blanches des bouleaux semblaient une rangée de fantômes dans leurs suaires. Le feu se reflétait dans la mare; et les grenouilles, commençant à s y habituer, hasardaient quelques notes grêles et timides; les branches anguleuses des vieux arbres, hérissées de pâles lichens, s'étendaient et s'entre-croisaiert comme de grands bras décharnés sur la tête de nos voyageurs; c'était un bel endroit, mais si désert et si triste, que Germain, las d'y soufi&îr, se mit à chanter et à jeter des pierres dans l'eau pour s'étourdir sur l'ennui effrayant de la solitude. H désirait aussi éveiller la petite Marie; et lorsqu'il vit qu'elle se levait et regardait le temps, il lui proposa de se remettre en route.

— Dans deux heures, lui dit-il, l'approche du jour rendra Tair si froid, que nous ne pourrons plus y tenir, malgi-é notre feu .... A présent, on ▼oit à se conduire, et nous trouverons bien une

maison qui nous ouvrira, ou du moins quelque grange ou nous pourrons passer à couvert le reste de la nuit

Marie n'avait pas de volonté; et, quoiqu'elle eût encore grande envie de dormir, elle se disposa à suivre Germain.

Celui-ci prit son fils dans ses bras sans le réveiller, et voulut que Marie s'approchât de lui pour se cacher dans son manteau, puisqu'elle ne voulait pas reprendre sa cape roulée autour du petit Pierre.

Quand il sentit la jeune fille si près de lui, Germain, qui s'était distrait et é^ttyi^Sin instant, recommença à perdre la tête. Deux ou trois fois il QjBloigna brusquement, et la laissa marcher seule. Puis voyant qu'elle avait peine à le suivre, il l'attendait, l'attirait vivement près de lui, et la pressait si fort, qu'elle en était étonnée et même fâchée sans oser le dire.

Comme ils ne savaient point du tout de quelle direction ils étaient partis^ ils ne savaient pas celle qu'ils suivaient; si bien, qu'ils remontèrent encore une fois tout le bois, ta retrouvèrent, de nouveau, en face de la lande déserte, revinrent sur leurs pas, et, après avoir tourné eL. marché longtemps, ils aperçurent de la clarté à travers les branches.

— ^Bonl Toici une maison, dit Germain, et des ^ens déjà éyeillés, puisque le feu est allumé. Il est «donc bien tard ?

Mais ce n'était pas une maison: c'était le feu de bivouac qu'ils avaient couvert en partant, et qui s'était rallumé à la brise. . . .

Ils avaient marché pendant deux heures pour se retrouver au point de départ

A ul belle ÊTOnJb

OUR le coup j'y renonce! dît Germain en frappant du pied. On nous a jeté un sort, c'est ^ien sûr, et nous ne sortirons d*ici qu'au grand jour. H faut que cet endroit Roit endiablé.

— Allons, allons, ne nous fâchons pas, dit Marie, et prenons-en notre parti Nous ferons un plus grand feu, l'enfant est si bien enveloppé qu'il ne risque rien, et pour passer une nuit dehors nous n'en mourrons point. Où avez-vou* caché la bâtine, Germain? Au milieu des grand» houx, giand étourdi I C'est commode pour aller 1& reprendre I

— Tiens l'enfant, prends-le, que je retire son

lit des broussailles, je ne yeux pas que tu te piques les mains.

— C'est fait, Toici le lit, et quelques piqûres ne sont pas des coups de sabre, reprit la brave petite fiUe.

Elle procéda de nouveau au coucher du petit Pierre, qui était si bien endormi cette fois qu*il ne s'aperçut en rien de ce nouveau voyage. Germain mit tant de bois au feu que toute la forêt en resplendit a la ronde: mais la petite Marie n'en pouvait plus, et quoiqu'elle ne se plaignît de rien, elle ne se soutenait plus sur ses jambes. Elle était pâle et ses dents claquaient de froid et de faiblesse. Germain la prit dans ses bras pour la réchauffer; et l'inquiétude, la compassion, des mouvements de tendresse irrésistible s'emparant de son cœur, firent taire ses sens. Sa langue se délia comme par miracle, et toute honte cessant:

— Maiûe, lui dit-il, tu me plais, et je suis bien i malheureux de ne pas te plaire. Si tu voulais 1 m'accepter pour ton mari, il n'y aurait ni beaupère, ni parents, ni voisins, ni conseils qui pus- ( sent m'empêcher de me donner à toi. Je sais que tu rendrais mes enfants heureux, que tu leur apprendrais à respecter le souvenir de leur mère, et, ma conscience étant en repos, je poun*ais contenter mon cœur. J'ai toujours eu de Tamitié

pour toi, et à présent je me sens si amoureux que si tu me demandais de faire toute ma Tie tes mille Tolontés, je te le jurerais sur l'heure. Vois, je t'en prie, comme je t'aime, et tâche d'oublier mon âge. Pense que c'est une fausscidée qu'on se fait quand on croit qu'un homme de trente ans «st vieux. D'ailleurs je n'ai que vingt-huit ans une jeune fille craint de se faire critiquer en prenant un homme qui a dix ou douze ans de plus qu'elle, parce que ce n'est pas la coutume du pays; mais j'ai entendu dire que dans d'autres pays on ne regardait point à cela; qu'au contraire on aimait mieux donner pour soutien, à une jeunesse, un homme raisonnable et d'un courage bien éprouvé qu'un jeune gàti qui peut se déranger, et, de bon sujet qu'on le croyait, devenir un mauvais garnement D'ailleurs, les années ne font pas toujours l'âge. Cela dépend de la force et de la santé qu'on a. Quand un homme est usé par trop de travail et de misère ou par la mauvaise conduite, il est vieux avant vingt-cinq ana Au lieu que moi.... Mais tu ne m'écoutes pas^ Marie.

— Si fait, Germain, je vous entends bien, répondit la petite Marie, mais je songe à ce que m'a toujours dit ma mère: c'est qu'une femme 4e soixante ans est bien à plaindre quand son

mari en a soixante-dix ou soixante-quinze, et qu'il ne peut plus travailler pour la nourrir. H devient iiifli*nie, et il faut qu'elle le soigne à Tâge où elle commencerait elle-même à avoir grand besoin de ménagement et de repoa C'est ainsi qu'on arrive à £nir sur la paille.

— Les parents ont raison de dire cela, j'en conviens, Marie, reprit Oermain; mais enfin ils sacrifieraient tout le temps de la jeunesse, qui est le meilleur, à prévoir ce qu'on deviendra à l'&ge où l'on n'est plus bon à rien, et où il est indifférent de finir d'une manière ou d'une autre. Mais moi, je ne suis pas dans le danger de mourir de faim sur mes vieux jours. Je suis à même d'amasser quelque chose, puisque vivant avec les parents de ma femme, je travaille beaucoup et ne dépense rien. D'ailleurs, je t'aimerai tant, vois-tu, que ça m'empêchera de vieillir. On dit que quand un homme est heureux, il se conserve, et je sens bien que je suis plus jeune que Bastien pour t'aimer; car il ne t'aime pas, lui, il est trop bête, trop enfant pour comprendre comme tu es jolie et bonne, et faite pour être recherchée. Allons, Marie, ne me déteste pas, je ne suis pas un méchant homme: j'ai rendu ma Catherine heureuse/elle a dit devant Dieu à son lit de mort qu'elle n'avait jamais eu de moi que du contente-

ment, et elle m'a recommandé de me remarier.

D semble que son esprit ait parlé ce soir à son enfant, au moment où il s'est endormi. Est ce que tu n'aa pas entendu ce qu*il disait? et comme sa petite bouche tremblait, pendant que sch yeux regardaient en Tair quelque chose que nous ne pouvions pas voiri II voyait sa mère, sois-en sûre, et c'était elle qui lui faisait dire qu il te voulait pour la remplacer.

— Germain, répondit Marie, tout étonnée et toute pensive, vous parlez honnêtement et tout ce que vous dites est vraL Je suis sûre que je ferais bien de vous aimer, si ça ne mécontentait pas trop vos parents: mais que voulez-vous que jy fasse ? le cœur ne m'en dit pas pour vous. Je vous Aime bien, mais quoique votre âge ne vous enlài^ disse pas, il me fait peur. Il me semble que vous êtes quelque chose pour moi, comme un oncle ou un parrain; que je vous dois le respect, et que vous auriez des moments oii vous me traiteriez comme nne petite fille plutôt que comme votre femme et votre égale. Enfin, mes camarades se moqueraient peut-être de moi, et quoique ça soit tme sottise de faire attention à cela, je crois que je serais honteuse et un peu ti'iste le jour de mes noces.

— Ce sont là des raisons d'enfant; tu pai'les tout à fait comme un enfant, Maiie I

— Eh bien I oui, je suis un enfant, ditrelle, et | ^'est à cause de cela que je crains un homme trop l raisonnable. Tous voyez bien que je suis trop jeune pour tous, puisque déjà tous me reproches de parler sans raison I Je ne puis pas aToir plus ^e raison que mon âge n'en comporte.

— Hélas I mon Dieu, que je suis donc à plaindre d'être si maladroit et de dire si mal ce que je pense I «'écria Germain. Marie, tous ne m'aimez pas»

Toilà le fait; tous me trouTez trop simple et trop lourd. Si TOUS m'aimiez un peu, tous ne Terriez pas si clairement mes défauts. Mais tous ne m'aimez pas, Toilà I

— £h bien I ce n'est pas ma faute, réponditelle, un peu blessée de ce qu'il ne la tutoyait plus; j'y fais mon possible en tous écoutant» mais plus je m'y essaie et moins je peux m# mettre dans la tête que nous dsTions être mari et femme.

Germain ne répondit pas. H mit sa tête dans ses deux mains et il fut impossible à la petite Marie de saToir s'il pleurait, s'il bdudait, ou s'il était endormL Elle fut un peu inquiète de le Toir si morne et de ne pas dcTiner ce qui roulait dans son esprit; mais elle n'osa pas lui parler da« Tantage, et comme elle était trop étonnée de ce qui Tenait de se passer pour aToir euTie de se ren-

dormir, elle attendit le jour avec impatience, soignant toujours le feu et veillant l'enfant, dont Germain paraissait, ne plus se souvenir. Cependant Germain ne dormait point D souffrait, il avait une montagne d'ennui sur le cœur. Il aurait voulu être mort. Tout paraissait devoir tourner mal pour lui^ et s'il eût pu pleurer il ne l'aurait pas fait à demi Mais il y avait un peu de colère contre lui-même, mêlée à sa peine, et il étouffait sans pouvoir et sans vouloir se plaindre.

Quand le jour fut venu et que les bruits de la campagne l'annoncèrent à Germain, il sortit son visage de ses mains et se leva. Il vit que la petite Marie n'avait pas dormi non plus, mais il ne sut rien lui dire pour marquer sa sollicitude. D était tout à fait découragé. Il cacha de nouveau le bat de la G lise dans les buissons, prit son sao sur son épaule, et tenant son ûls par la main:

— A présent, Marie, dit-il, nous allons tâcher d'achever notre voyage. Veux-tu que je te conduibe aux Ormeaux?

— Nous sortirons du bois ensemble, répondit* elle, et quand nous saurons où sommes, nousirons chacun de notre côté.

Germain ne répondit paa H était blessé de ceque la jeune tille ne lui demandait pas de lamener jusqu'aux Ormeaux, et il ne s'apercevait

pas qu'il le lui avait offert d*un ton qui semblait provoquer un refus.

Un bûcheroû qu'ils rencontrèrent au bout de^ deux cents pas les mit dans le bon chemin, et leur dit qu'après avoir passé la grande prairie ils n'avaient qu'à prendre, l'un tout droit, l'autre sur la gauche, pour gagner leurs différents gîtes, qui étaient d'ailleurs si voisins qu'on voyait distinctement les maisons de Fourche de la ferme des Or^ meaux, et réciproquement

Puis, quand ils eurent remercié et dépassé le bâcheron, celui-ci les rappela pour leur demander s'ils n'avaient pas perdu un cheval

— J'ai trouvé, leur dit-il, une belle jument grise dans ma cour, où peut-être le loup l'aura forcée de chercher xm refuge. Mes chiens ont jappé à nuitée^ et au point du jour j'ai vu la bête (^valine sous mon hangar; elle y est encore* Allons-y, et si vous la reconnaissez, enmenez-la.

Germain ayant donné d'avance le signalement de la Grise et s'étant convaincu qu'il s'agissait bien d'elle, se mit en route pour aller rechercher son bât La petite Marie lui ofi&it alors de conduire son enfant aux Ormeaux, où il viendrait le reprendre lorsqu'il aurait fait son entrée à Fourche.

-* Il est un peu malpropre après la nuit que nou»

tTons passée, âii-elle. Je nettoierai ses habits, je laverai son joli museau, je le peigiiériCi, et quand il sera beau et brave, vous pourrez le présenter à votre nouvelle famille*

— £t qui te dit que je veuille aller à Fourche? répondit Qermain avec humeur. Peut-être n'iraijepasl

— Si fait Germain, tous devez y aller, vous irez, reprit la jeune ûlle.

— Tu es bien pressée que je me marie avec nne autre, afin d'être sûre que je ne t'ennuierai plus?

— Allons, Germain, ne pensez plus à cela: c'est une idée qui vous est venue dans la nuit, parce que cette mauvaise aventure avait un peu dérangé Tos esprits. Mais à présent il faut que la ^son TOUS revienne; je vous promets d'oublier ce que TOUS m'avez dit et de n'en jamais paiier à personne.

— £h i parles-en si tu veux. Je n'ai pas l'habitude de renier mes parolea Ce que je t'ai dit était vrai, honnête, et je n'en, rougirai devant personne.

— Oui; mais si Totre femme saTait qu'au moment d'arriver, vous avez pense à une autre, ça la disposerait mal pour vous. Ainsi faites attention aux paroles que tous direz maintenant: ne ma

regardez pas comme ça âevant le monde, avec un air tout singulier. Songez au père Maurice qui compte sur votre obéissance, et jqui serait bien en colère contre moi si je tous détournais de faire «a volonté. Bonjour, Germain; j*emmène Petit» Pierre afin de vous forcer d'aller à Fourche. C'est un gagé que je vous garde.

— Tu veux donc aller avec elle ? dît le laboureur à son fils, en voyant qu'il s'attachait aux mains de la petite Marie» et qu'il la suivait résolument

^Oui, père, répondit l'enfant qui avait écouté -et compris à sa manière ce qu'on venait de dire «ans méfiance devant lui Je m'en vais avec ma| Marie mignonne: tu viendras me chercher quand! tu auras fini de te marier; mais je veux que Marie! reste ma petite mère.

— Tu vois bien qu'il le veut luil dît Germain i la jeune fille. Écoute, Petit-Pierre, ajouta-t-il, moi je le souhaite, qu'elle soit ta mère et qu'elle reste toujours avec toi: c'est elle qui ne le. veut pas. Tâche qu'elle t'accorde ce qu'elle me refuse.

— Sois tranquille, mon père, je lui ferai dira oui: la petite Marie fait toujours ce que je veux.

n s'éloigna avec la jeune fille. Germain xest* «eul, plus triste, plus irrésolu que jamais.

xn.

ul uonnb du yillaob.

|EPENDANT. quand il eut réparé le d^ sordre du voyage dans ses vêtement»^ et dans Féquipage de pon cheval, quand il fut monté sur la Grise et qu'on lui eut indiqué le chemin de Fourche, il pensa qu'il n'y avait plus à reculer, et qu'il fallait oublier cette nuit d'agitations comme un rêvedangereux.

Il trouva le père Léonard au seuil de sa maison^ blanche, assis sur un beau banc de bois peint ei^ T§rt=épi9iai*d. Il j avait six marches de pierre disposées en perron, ce qui faisait voir que la maisonavait une cave. Le mur du jardin et de la chène- Tière était crépi à chaux et à sable. C'était une»

belle habitation; il s'en fallait de peu qu'on ne la prît pour une maison de bourgeois.

Le futur beau-père vint au-devant de Germain, -et après lui avoir demandé, pendant cinq minutes, des nouvelles de toute sa famille, il ajouta la phrase consacrée à questionner poliment ceux qu'on rencontre, sur le but de leur voyage; Vous €168 donc venu pour vous promener par icif

— Je suis venu vous voir, répondit le laboureur, et vous présenter ce petit cadeau de ^bier •de la part de mon beau-père, en vous disant, aussi de sa part, que vous devez savoir dans quelles intentions je viens chez voua

— Ah I ah I dit le père Léonard eiv riant et en frappant sur son estomac rebondi, je vois, j*eniends, j'y suisi Et, clignant de l'œil, il ajouta: Vous ne serez pas le seul à faire vos compliments, mon jeune homme. Il y en a déjà trois à la maison j ^ui attendent comme vous. Moi, je ne renvoie ' personne» et je serais bien embarrassé de donner [ ' tort ou raison à quelqu'un, car ce sont tous de i bons partis. Pouilant, à cause du père Maurice ^ et de la qualité des teiTCS que vous cultivez, j'aimerais mieux que ce fût vous. Mais ma fille est majeure et maîtresse de son bien; elle agira dono ; «elon son idée. Entrez, faUes^vous connaître; je ^K>uliaite que vous ayez le bon numéro I

— Pardon, excuse, répondit Germain» fort surpris de se trouver en surnuméraire là où il avait compté d'être seul Je ne savais pas que votre fille fût déjà pourvue de prétendants, et je n'étais pas venu pour là disputer aux autres.

— Si vous avez cru que, parce que vous tardiez i venir, répondit, sans perdre sa bonne humeur, le père Léonard, ma ûlle se trouvait au dépourvu, TOUS vous êtes grandement trompé, mon garçon.

' La Catherine a de quoi attirer les épouseurs^ et ' elle n'aura que l'embarras du choix. Mais, entrez à la maison, vous dis-je, et ne perdez pas courage. C'est une femme qui vaut la peine d'être disputée.

Et poussant Germain par les épaules avec une rude gaîté : — ^Allons, Catherine, s'écria-t-il en entrant dans la maison, en voilà un de plus !

Cette manière joviale mais grossière d'être présenté à la veuve, en présence de ses autres soupii^ants, acheva de troubler et de mécontenter le laboureur. Il se sentit g&uche et resta quelques instants sans oser lever les jeux sur la belle et sur sa cour.

La veuve Guérin était bien faite et ne manquait

pas de fraîcheur. Mais elle avait une expression

de visage et une toilette qui déplurent tout d'abord

» à Germain. Elle avait l'air hardi et content d'elle*

même, et ses corbettes garnies d'un triple rang de ( dentelle, son tablier de soie, et son fichu de blonde ' noire étaient peu en rapport avec l'idée qu'il s'était faite d'une veuve sérieuse et rangée.

Cette recherche d'habâlement et ces manières dégagées la lui firent trouver vieille et laide, quoiqu'elle ne fût ni l'un ni l'autre. Il pensa qu'une si jolie parure et des manières si enjouées siéraient à l'âge et à l^êfipnt .an de la petite Marie, mais que cette yeuve avait la plaisanterie lourde et halsardée, et qu'elle portait sans distinction ses btaux atours.

Les trois prétendants étaient assis à une tabla chargée de vins et de viandes qui étaient là en permanence pour eux toute la matinée du dimanche; car le père Léonard aimait à faire montre de sa richesse, et la veuve n'était pas fâchée non plus d'étaler sa belle vaisselle, et de tenir table comme une rentière. Germain, tout simple et confiant qu'il était, observa les choses avec assez de pénétration, et pour la première fois de sa vie il se tint sur la défensive en trinquant Le père Léonard l'avait forcé de prendre place avec ses rivaux, et, s'asseyant lui-même vis-à-vis de lui, il le traitait de son mieux, et s'occupait de lui avec prédilection. Le cadeau de gibier, malgré la brèche que Germain y avait faite pour son propre compte, était encore

assez copieux pour produire de l'effet La yeuye j parut sensible, et les prétendants y jetèrent un coup d'œil de dédain.

Germain se sentait mal à Taise en cette corn* pagnie et ne mangeait pas de bon cœur. Le père Léonard l'en plaisanta. «- Yous Toilà bien triste, lui dit-il, et tous bûudfiz contre votre verre. H ne faut pas que l'amour vous coupe l'appétit, car un galant à jeun ne sait point trouver de jolies paroles comme celui qui s'est éclairci les idées avec une petite pointe de vin. Germain fut mortifié qu'on le supposât déjà amoureux, et l'air npianiéré de la veuve, qui baissa les jeux en , souriant^

I comme une personne sûre de son fait, lui donna l'envie de protester contre sa p rétend ue défaite; mais il craignit de paraître incivil, sourit et prit

' patience.

Les galants de la veuve lui parurent trois rustres. Il fallait qu'ils fussent bien riches pour qu'elle admit leurs prétentions. L'un avait plus de quarante ans et était quasi aussi gros que le père Léonard; un autre était borgne et buvait tant qu'il en était abruti; le troisième était jeune et assez joli garçon; mais il voulait faire de l'esprit et disait des choses si plates que cela faisait pitié. Pourtant la veuve en riait comme si elle eût admiré toutes ces sottises, et, en cela, eUe ne

iaisait pas preuve de goûi Germain crut d'abord qu'elle en était coiffée; mais bientôt il s'aperçut ^u'il était lui-même encouragé d*une manière particulière, et qu'on souhaitait qu'il se livrât davantage. Ce lui fut une raison pour se sentir et se montrer plus froid et plus grave.

L'heure de la messe arriva, et on se leva de iable pour s'y rendre ensemble. H fallait aller jusqu'à Mers, à une bonne demi-lieue de là, et Germain était si fatigué qu'il eût fort souhaité avoir le temps de faire un somme auparavant; mais il n'avait pas coutume de manquer la messe, et il «e mit en route avec les autrea

Les chemins étaient couverts de monde, et la veuve marchait d'un air fier, escortée de ses trois prétendants, donnant le bras tantôt i, l'un, tantôt À l'autre, se rengorgeant et portant haut la tête. Elle eût fort souhaité produire le quatrîème aux jeux des passants; mais Germain trouva si ridicule d'être traîné ainsi de compagnie par un cotillon, à la vue de tout le monde, qu'il se tint à distance c onvenab le, causant avec le père Léonard, et trouvant moyen de le distraire et de l'occuper assez pour qu'ils n'eussent point Tair de faire partie de la bande.

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JM 1IA1TB&

[JOHSQUILS atteî^rnîrent le TÎllage, 1»

veuve s'arrêta pour les attendi-e* Elle voulait absolument faire son entrée^ avec tout son monde; mais Germain^ lui refusant cette satisfaction, quitta le pèreLéonard,^ accosta plusieurs personnes de sa connaisance, et entra dans l'église par une autre porte. La veuve en eut du dépit ^ Après la messe, elle se montra partout triom* \ pbante sur la pelouse où l'on dansait, et ouvrit la danse avec ses trois amoureux successivement iGermain la regarda faire, et ti'ouva qu'elle dansait /bien, mais avec affectation.

— Eh bien I lui dit Léonard en lui frappant sur l'ëpaule, TOUS ne faites donc pas danser ma ûlle t Vous êtes aussi par trop timide I

— Je ne danse plus depuis que j'ai perdu ma femme, répondit le laboureur.

— Eh bien I puisque vous en recherchez une autre, le deuil est fini dans le cœur comme sur l'habit.

— Ce n*est pas une raison, père Léonard; d'ailleurs je me trouve trop vieux, je n'aime plu» la danse.

— Écoutez, reprit Léonard en l'attirant dans^ un endroit isolé, vous ayez pris du ddpit en entrant chez moi, de voir la place déjà entourée d'assiégeants, et je vois que vous êtes tiès-fier; mais ceci n'est pas raisonnable, mon garçon. Ma fille est habituée à être courtisée, surtout depuis deux ans qu'elle a fini son deuil, et ce n'est pas à elle à aller au- dftv^nt da vnuiL

— Il 7 a déjà deux ans que votre fille est à marier, et elle n'a pas encore pris son parti? dit Germain.

— Elle ne veut pas se presser, et elle a raison. Quoiqu'elle ait la mine éveillée et qu'elle vous^ paraisse peut-être ne pas beaucoup réfléchir, c'est une femme d'un grand sens, et qui sait fort bien ce qu'elle fait.

— n ne me semble pas, dit Germain ingenainent, car elle a trois galants à sa suite, et si elle savait ce qu'elle Teut» il j en aurait au moins deux qu'elle trouverait de trop et qu'elle prierait de rester chez eux.

— Pourquoi donc? tous n'y entendez rien, Germain. Elle veut ni du vieux, ni du borgne, ni du jeune, j'en suis quasi certain; mais si elle les renvoyait, on penserait qu'elle veut rester veuve, et il n'en viendrait pas d'autre.

— Ahl oui! ceux-là servent d'enseigne I

— Comme vous dite& Où est le mal, si cela leur convient?

— Chacun son goûti dit Germain.

— Je vois que ce ne serait pas le vôtra Mais voyons, on peut s'entendre, à supposer que vous soyez préféré: on pourrait vous laisser la place.

— Oui, à supposer I Et en attendant qu'on puisse le savoir, combien de temps faudrait-il rester le nez au vent?

— Ça dépend de vous, je croîs, si vous savez parler et persuader. Jusqu'ici ma fille a très-bien compris que le meilleur temps de sa vie serait celui qu'elle passerait à se laisser courtiser, et ^lle ne se sent pas pressée de devenir la servante d'un homme, quand elle peut commander à plu- -flieuj». Ainsi, tant que le jeu lui plaira elle peut

86 dÎTertir; mais si tous plaisez plus que le jeu, le jeu pourra cesser. Vous n'avez qu'à ne po» TOUS rebgteV. Bevenez tous les dimanches, faitesla danser, donnez à connaître que vous tous mettez sur les rangs, et si on tous trouTe plus aimable et mieux appris que les autres, un beau jour on nous le dira sans doute.

— Pardon, père Léonard, Totre fiUe a le droit d'agir comme elle l'entend, et je n'ai pas celui de la blâmer. A sa place, moi, j'agirais autrement; j'y mettrais plus de franchise et je ne ferais pas perdre du temps à des hommes qui ont sans doute quelque chose de mieux à faire qu'à tourner autour d'une femme qui se moque d'eux. Mais, enfin, si elle trouve son amusement et son bonheur à cela, cela ne me regarde point. Seulement, il faut que je tous dise une chose qui m'embarrasse un peu à tous aTouer depuis ce matin, TU que TOUS aTez commencé par tous tromper sur mes intentions, et que tous ne m'aTez pas^ donné le temps de tous répondre: si bien qu^ TOUS croyez ce qui n'est point Sachez donc que ^ jjè ne suis pas Tenu ici dans laTue de demander / Totre fille en mariage, mais dans celle de tous acheter une paire de bœufs que tous Toulez con- ^ duire en foire la semaine prochaine, et que mon« beau-père suppose lui couTenir.

— J*entend8, Germain, répondit Léonard fort tranquillement; tous avez changé dldée en Tojant ma fiUe avec ses amoureux. C'est comme il TOUS plaira. D paraît que ce qui attire les uns rebute les autres, et vous avez le droit de vous retirer puisque aussi bien vous n'avez pas encore parlé. Si tous Toulez sérieusement acheter mes bœufs, Tenez les Toir au pâturage; nous en causerons, et, que nous fassions ou non ce marché, TOUS Tiendrez dîner avec nous avant de vous en retourner.

— Je ne veux pas que tous tous dérangiez, reprit Germain, tous avez peut-être affaire ici; moi je m'ennuie un peu de voir danser et de ne rien faire. Je vais voir vos bêtes, et je vous trou- Terai tantôt chez vous.

Xà-dessus Germain s'esquiva et se dirigea vers lés prés, où Léonard lui avait, en effet, montré de loin uiie partie de son bé^kiL ' Il était vi*ai que le [ ^père Maurice en avait à acheter, et Germain repensa' que s'il lui ramenait une belle paire de bœufs d'un prix modéré, il se ferait mieux pardonner d^avoir manqué volontairement le but de «on voyage.

H marcha vite et se trouva bientôt à peu de distance des Ormeaux. Il éprouva alors le besoin 4*all6r embrasser son fils, et même de revoir 1a

LA MÂJIIE A V 3IABLS. 111

petite Marie, quoiqu'il eût perdu Tespoir et chassé la pensée de lui devoir son bonheur. Tout ce qu'il Tenait de voir et d entendre, cette femme | coquette et vaine, ce père à la fois rusé et borné, ^ 1 qui encourageait sa fille dans des habitudes d'or- ( gueil et de déloyauté, ce luxe des villes, qui lui \ paraissait une infraction à la dignité des mœuml de la campagne, ce temps perdu à des paroles oiseuses et niaises, cet intérieur si différent du sien, et surtout ce malaise profond que l'homme des champs éprouve lorsqu'il sort de ses habitudes laborieuses, tout ce qu'il avait subi d'ennui et de confusion depuis quelques heures donnait à Germain l'envie de se retrouver avec son enfant et sa petite voisine. N*eût-il pas été amoureux de cette dernière, il l'aurait encore cherchée pour se distraire et remettre ses esprits dans leur assiette accoutumée.

Mais il regarda en Tain dans les prairies euTi* ronnantes, il n'y trouTa ni la petite Marie ni le petit Pierre: il était pourtant l'heure oii les pas^^ teurs sont aux champs. H j aTait un grand trou- |ieau dans une chôme; il demanda à un jeune garçon, qui le gardait, si c'étaient les moutons de la métairie des Ormeaux.

— Oui, dit l'enfant

— En ètes-TouB le berger? est-09 que les gar-

çons gardent les bêtes à laine des métairies, dan» votre endroit ?

— Non. Je les garde aujourd'hui parce que la bergère est partie: elle était malade.

— Mais n'avez-vous pas une nouvelle bergère, arrivée de ce matin ?

— Oh 1 bien oui ? elle est déjà partie aussL

— Comment, partie ? n'avait-elle pas un enfant avec elle ?

— Oui: un petit garçon qui a pleuré. H»

se sont en allés tous les deux au bout de deux heureftw

— En allés, où?

— D'où ils venaient, apparemment. Je ne leur ai pas demandé.

— Mais pourquoi donc s'en allaient-ils ? dit Germain de plus en plus inquiet.

— Dame ! est-ce que je sais ?

— On ne s'est pas entendu sur le prix ? ce devait êtref pourtant une chose convenue d'avance.

— Je ne peux rien vous en dire. Je les ai vu» entrer et sortir, voilà tout.

Germain se dirigea vers la ferme et questionna le» métayers. Personne ne put lui expliquer le fait; mais il était constant qu'après avoir causé avec Ir fermier, la jeune fille était partie sans rien dire emmenant l'enfant qui pleurait.

— Est-ce qu'on a maltraité mon fils? s'écria Germain dont les yeux s'enflammèrent.

— C'était donc votre fils ? Comment se trouvaitîl avec cette petite ? D*où êtes-vous donc, et comment vous appelle-ton ?

Germain, voyant que, selon l'habitude du pays, on allait répondre à ses questions par d'autres questions, frappa du pied avec impatience et demanda à parler au maître.

Le maître n'y était pas: il n'avait pas coutume de rester la journée entière quand il venait à la ferme, n était monté à cheval, et il était parti on ne savait pour quelle autre de ses fermes.

— Mais eniîn, dit Germain en proie à une vive anxiété, ne pouvez- vous savoir la raison du départ de cette jeune fille ?

Le métayer échangea un sourire étrange avec sa femme, puis il répondit qu'il n'en savait rien, que cela ne le regardait pas. * Tout ce que Germain put apprendre, c'est que la jeune fille et l'enfant étaient allés du côté de Fourche. Il courut à Fourche: la veuve et ses amoureux n'étaient pas de retour, non plus que le père Léonard. La servante lui dit qu'une jeune fille et un enfant étaient venus le demander» mais que, ne les connaissant pas, elle n'avait pas voulù-les recevoir, et leur avait conseillé d'aller à Mers.

— Et pourquoi avez-vous refusé de les rece- Toîr? dit Germain avec humeur. On est donc bien méfiant dans ce pays-ci, qu'on n'ouvre pas la porte à son prochain ?

— Ah dame ! répondit la servante, dans une maison riche comme celle-ci on a raison de faire bonne garde. Je réponds de tout quand les maîtres sont absents, et je ne peux pas ouvrir aux premiers venus.

-^ C'est une laide coutume, dit Germain, et f aimerais mieux être pauvre que de vivre comme cela dans la crainte. Adieu, la fille I adieu à votre vilain pays!

— n s enquit dans les maisons environnantes.

On avait vu la bergère et l'enfant. Comme le })etit était parti de Belair à l'improviste, sans toilette, avec sa blouse un peu déchirée et sa petite petni d'agneau sur le corps; comme aussi la petite Marie était, pour ca\ise, fort pauvrement vêtue en tout temps, on les avait pris pour des mendiants. On leur avait offert du pain: la jeane fille en avait accepté un morceau pour Tenfant qui avait faim, puis elle était partie très-vite avec lui et avait gagné les bois.

Germain réfléchit un instant, puis il demanda si le fermier des Ormeaux n'était pas venu à Fourche.

— Ouï, luî répondit-on; il a passé à cheyal peu d'instants après cette petite.

— Est-ce qu'il a couru après elle ?

— Ah ! vous le connaissez donc? dit en riant le càbaretier de l'endroit, auquel il s'adressait Oui, certes; c'est un gaillard endiftfelé pour courir après les filles. Mais, je ne crois pas qu'il ait attrapé celle-là.

— C'est assez, merci ! Et il vola plutôt qu'il ne courut à récurie de Léonard. D jeta la bâtine sur la Grise, sauta dessus, et partit au grand galop dans la direction des bois de Clianteloube.

Le cœur lui bondissait d'inquiétude et de colère, la sueur lui coulait du front. Il mettait en sang les fiancs de la Grise, qui, en se voyant sur le chemin de son écurie, ne se faisait pourtant pas prier pour courir.

LA v iwMTTe^

Oî^ji| I c^RMAIN se retrouva bientôt à l'endroit ^^ oii il avait passe la nuit au bord de IS5P la mare. Le feu fumait encore;, une ' w | vieille femme ramassait le reste de la provision de bois mort que la petite Marie y avait entassée. Germain s'arrêta pour la questionner. Elle était soui'de, et, se méprenant sur seEh interrogations:

— Oui, mon garçon, dit-elle, c'est ici la Mare au Diable. C'est un mauvais endroit, et il ne faut pas en approcher sans jeter trois pierres dedans de la main gauche, en faisant le signe de la croix de la main droite: ça éloigne les esprits. Autre-

ment il arrive des malheurs à ceux qui en font le tour.

— Je ne tous parle pas de ça, dit Germain en Rapprochant d'elle et en criant à tue-tête:

— N'avez-vous pas vu passer dans les bois unô fille et un enfant?

— Oui, dit la vieille, il s'y est noyé un petit enfant I

Germain frémit de la têt^ aux pieds; mais heureusement la vieille ajouta:

— Il y a bien longtemps de ça; en mémoire de Taccident on y avait planté, une belle croix; mais, par une belle nuit de grand orage, les mauvais esprits l'ont jetée dans l'eau. On peut en voir encore un bout. Si quelqu'un avait le malheur de s'anêter ici la nuit, il serait bien sûr de ne pouvoir jamais en sortir avant le jour. Il aurait beau marcher, marcher, il pourrait faire deux cents lieues* dans le bois et se retrouver toujours à la même place.

L'imagination du laboureur se frappa malgré lui de ce qu'il entendait, et l'idée du malheur qui devait arriver pour achever de justifier les assertions de la vieille femme, s'empara si bien de sa tête, qu'il se sentit froid par tout le corps. Désespérant d'obtenir d'autres renseignements, il remonta à cheval et recommença de parcourir le

bois en appelant Pierre de toutes ses forces, et en sifflant, faisant claquer son fouet, cassant les branches pour remplir la forêt du bruit de sa marche, écoutant ensuite si quelque Toix lui répondait; mais il n'entendait que la dbébe des Taches éparses dans les taillis, et le cri sauvage des porcs qui se disputaient la gland ée.

Enfin Germain entendit derrière lui le bruit d'un cheTal qui courait sur ses traces, et un homme entre deux âges, brun, robuste, habiUé comme un demi-bourgeois, lui cria de s'arrêter. Germain n'avait jamais vu le fermier des Ormeaux; mais un instinct de rage lui fit juger de suite que c'était luL H se retourna, et, le ^i^ant de la tête aux pieds, il attendit ce qu'il avait à lui dire.

— N'avez-vous pas tu passer par ici une jeune fille de quinze ou seize ans, avec un petit garçon? dit le fermier en afiectant un air d'indifférence, quoiqu'il fût visiblement ému.

— Et que lui voulez-vous? répondit Germain sans chercher à déguiser sa colère.

— Je pourrais vous dire que ça ne tous regarde pas, mon camarade 1 mais comme je n'ai pas de raisons pour le cacher, je tous dirai que c'est une bergère que j'avais louée pour Tannée aans la connaître. Quand je l'ai Tue aùriTer, elle

m'a semblé trop jeune et trop faible pourTou- Trage de la ferme. Je l'ai remerciée, mais je voulais lui payer les frais de son petit Tojage, et elle est partie fâchée pendant que j'avais le dos tourné. . . .Elle s'est tant pressée, qu'elle a même oublié une partie de ses effets et de sa bourse, qui ne contient pas grand'chose à coùp sû r; quelques sous probablement!.... mais enfin, comme j'axais à passer par ici, je pensais la rencontrer et lui remettre ce qu'elle a oublié et ce que je lui dois.

Germain avait lame trop honnête pour ne pas hésiter en entendant cette histoire, sinon trèsyraisemblable, du moins possible. Il attachait un regard perçant sur le fermier, qui soutenait cette investigation avec beaucoup d'impudence et de candeur.

— Je veux en avoir le coeur net, se dit Germain» et, contenant son indignation:

— C'est une ûlle de chez nous, dit-il; j^ ^

connais: elle doit être par ici Avançons en*

semble. . . .nous la reti*ouverons sans doute.

— Vous avez raison, dit le fermier. Avançons .... et pourtant, si nous ne la trouvons pas au bout de l'avenue, j'y renonce. • ..car il faut que je prenne le chemin d'Ardentes.

— Ohl pensa le laboureur, je ne te quitta

pas! quand même je deTrais tourner pendant vingt-quatre heures avec toi autour de la Mare au Diable!

— Attendez! dit tout à coup Germain en fixant des yeux une touffe de genêts qui s'agitait singulièrement: holà! holà! Petit-Pierre, est-ce-toi, mon enfant ?

L'enfant, reconnaissant la voix de son i)ere, sortit des genêts en sautant comme un chevreuil; mais quand il le vit dans la compagnie du fermier, il s'an'êta comme effrayé et resta incertain.

— Viens, mon Pierre ! viens, c'est moi ! s'écria le laboureur en courant après lui, et en sautant à bas de son cheval pour le prendre dans ses bras: et où est la petite Marie ?

— Elle est là, qui se cache, parce qu'elle a peur de ce vilain homme noir, et moi aussi

— Eh! sois tranquille; je suis là.... Marie! Marie I c'est moi I

Marie approcha en rampant, et dès qu'elle vit Germain, que le fermier suivait de près, elle courut se jeter dans ses bras, et, s'attachant à lui comme une ûlle à son père:

— Ahl mon brave Germain, lui dit-elle, vous me défendrez; je n'ai pas peur avec vous.

Germain eut le frisson. H regarda Marie: elle était pâle, ses vêtements étaient déchirés par les

opines où elle avait couru, cherchant le fourté, -comme une biche traquée par les chasseurs.

Mais il n'y avait ni honte ni désespoir sur sa figure.

— Ton maître veut te parler, lui dit-iJ, en observant toujours ses traits.

— Mon maître? dit-elle fièrement; cet homme- > là n'est pas mon maître et ne le sera jamais I . . . . | O'est vous, Germain, qui êtes mon maître. Je veux que vous me remeniez avec vous. . . . Je vous servirai pour rien I

Le fermier s'était avancé, feignant un peu d'impatience.

— Hé 1 la petite, dit-il, vous avez oublié chez nous quelque chose que je vous rapporte.

— Nenni, monsieur, répondit la petite Marie, je n*ai rien oublié, et je n*ai rien à vous demander

— Écoutez un peu ici, reprit le fermier, j'ai

quelque chose à vous dire, moi ! Allons I . . . .

n'ayez pas peur deux mots seulement

— Vous pouvez les dire tout haut je n'ai pas

de secrets avec vous.

-— Venez prendre votre argent, au moins.

— Mon argent ? Vous ne me devez rien. Dieu merci !

— Je m'en doutais bien, dit Germain à demi-

Toix; mais c'est égal, Marie. • . .écoute ce qu'il a à te dire.... car, moi, je suis curieux de le savoir. Tu me le diras après: j*ai mes raisons pour ça. Va auprès de son clieTa]....je ne te perds pas de vue.

Marie fit trois pas vers le fermier, qui lui dit^ en se penchant sur le pommeau de sa selle et en baissant la voix:

— Petite, voilà un beau louis d'or pour toi I tu ne diras rien, entends-tu? Je dirai que je t'ai trouvée trop faible pour l'ouvrage de ma ferme. . • . Et qu'il ne soit plus question de ça. . .Je repasserai par chez vous un de ces jours; et si tu n'as rien dit, je te donnerai encore quelque chose. ... Et puis, si tu es plus raisonnable, tu n'as qu'à parler: je te ramènerai chez moi, ou bien, j'irai causer avec toi à la brune dans les prés. Quel cadeau veux-tu que je te porte?

— Voilà, monsieur, le cadeau que je vous fais> moi! répondit à voix haute la petite Marie, en lui jetant son louis d'or au visage, et même asses rudement Je vous remercie beaucoup, et vous prie, quand vous repasserez par chez nous, de me faire avertir: tous les garçons de mon endroit iront vous recevoir, parce que chez nous, on aimefort les bourgeois qui veulent en conter aux pauvres filles I Vous verrez ça, on vous attendra

— Vous êtes une menteuse et une sotte langue! dit le fermier courroucé, en levant son bâton d un air de menace. Vous voudriez faire croire ce qui n'est point, mais tous ne me tirerez pas d'argent: on connaît vos p^^ëUlesI

Marie s'était reculée effîrayée; mais Germain s'était élancé à la bride du cheval du fermier, et, la secouant avec force:

— C'est entendu, maintenant! dit-il, et nou»

voyons assez de quoi il retourne. ... A terre I mon homme I à teiTe I et causons tous les deux 1

Le fermier ne se souciait pas d'engager la partie: il éperonna son cheval, pour se dégager, et voulut frapper de son bâton les mains du laboureur pour lui faire lâcher prise; mais Qermain esquiva le coup, et, lui prenant la jambe, il le désarçonna et le fit tomber sur la fougère, où il le terrassa, quoique le fermier se fût remis sur ses pieds et se défendît vigoureusement. Quand il le tint souslui:

— Homme de peu de cœur I lui dit Germain^ je pourrais te rouer de coups si je voulais! Maisje n'aime pas à faire du mal, et d'ailleurs aucune^ correction n'amenderait ta conscience .... Cependant, tu ne bougeras pas d'ici que tu n'aies demandé pardon, à genoux, à cette jeune fille.

Le fermier, qui connaissait ces sortes d'affaires

Toulut prendre la chose en plaisanterie. H prétendit que son ^jjbé n'était pas si grave, puisqu'il ne consistait qu'en paroles, et qu'il voulait bien demander pardon, à condition qu'il embrasserait la fille, que l'on irait boire une pinte de vin au plus prochain cabaret, et qu'on se quitterait bons amis.

— Tu me fais peine î lui répondit Germain en lui poussant la face contre teiTC, et j'ai hâte de ne plus voir ta méchante mine. Tiens, rougis si tu peux, et tâche de prendre le chemin des affronteux * quand tu passeras par chez nous.

Il ramassa le bâton de iioux du fermier, le brisa sur son genou pour lui montrer la force de ses poignets, et en jeta Its morceaux au loin avec mépris.

Puis, prenant d'une main son fils, et de l'autre la petite Marie, il s'éloigna tout tremblant d'indignation.

• C'est le chemin qui détourne de la rue principale & rentrée des villages et les côtoie à l'extérieur. On suppose que les gens qui craignent de recevoir quelque alïioni mérité le prennent pour éviter d'être vus.

ZJB SETOUB A Lk FEBMIL

bout d'un quart d'heure fls avaient franchi les brandes. Ils trottaient sur la graud'route, et la Grise hë'nnissait à chaque objet de sa connaissance Petit-Pierre racontait à son père ce qu'il avait pu comprendre dans ce qui s'dtait passé.

— Quand nous sommes arrivés, dit-il, cet homme-là est venu pour parler à ma Marie dans la bergerie où nous avons été tout de suite, pour voir les beaux moutons. Moi, j'étais monté dans la crèche pour jouer, et cet homme-là ne me voyait pas. Alors il a dit bonjour à ma Marie, et il l'a embrassée.

— Tu t'es laissé embrasser, Marie? dit Germain tout tremblant de colère.

— J*ai cru que c'était une honnêteté, une coutume de l'endroit aux arrivées, comme, chez TOUS, la grand'mère embrasse les jeunes filles qui entrent à son service, pour leur faire voir qu elle les adopte et qu'elle leur sera comme une mère.

— Et puis alors, reprit petit Pierre, qui était fier d'avoir à raconter une aventure, cet homme-là t'a dit quelque chose de vilain, quelque chose que tu m'as dit de ne jamais répéter et de ne pas m*en souvenir: aussi je ]*ai oublié bien vite. Cependant^ si mon père veut que je lui dise ce que c'était. . . .

— Non, mon Pierre, je ne veux pas l'entendre, et je veux que tu ne t'en souviennes jamais.

— En ce cas, je vas l'oublier encore, reprit Fenfant Et puis alors, cet homme-là a eu Tair ^e se fâcher parce que Marie lui disait qu'elle s'en irait H lui a dit qu'il lui donnerait tout ce qu'elle voudrait, cent francs! Et ma Mai*ie s'est fâchée aussi. Alors il est venu contre elle, comme «'il voulait lui faire du mal J ai eu peur, et je me suis jeté contre Marie en criant Alors cet homme' là. A dit comme ça: "Qu'est-ce que c'est que ^a? d'où sort cet enfant-là? Mettez-moi ça dehors." Et il a levé son bâton pour me battrf

LA MARE A U DIABLB. 127

Mais ma Marie l'a empêché, et elle lui a dit comme ça: "Nous causerons plus tard, monsieur; à présent il faut que je conduise cet enfantlà à Fourche, et puis je reviendrai" Et aussitôt qu'il a été sorti de la bergerie, ma Marie m'a dit comme ça: "Sauvons-nous, mon Pierre, allons nous-en d*ici bien Vite, car cet homme-là est méchant, et il ne nous ferait que du mal" Alors nous avons passé derrière les granges, nous avons passé un petit pré, et nous avons été à Fourche pour te chercher. Mais tu n'y étais pas et on n'a pas voulu nous laisser t'attendre. £t alors cet homme-là, qui était monté sur son cheval noir, est venu derrière nous, et nous nous sommes sauvés plus loin, et puis nous avons été nous cacher dans le boi& Et puis il j est venu aussi, et quand nous Tentendions venir, nous nous cachions Et puis, quand il avait passé nous recommencions à courir pour nous en aller chez nous; et puis enfin tu ea venu, et tu nous a trouvés; et voilà comme tout ça est arrivé. N'est-ce pas, ma Marie, que je n'ai rien oublié ?

— Non, mon Pierre, et ça est la vérité. A présent» Germain, vous rendrez témoignage pour moi, et vous direz à tout le monde de chez nous que si je n'ai pas pu rester là-bas, ce n'est pas faute da courage et d'envie de travailler.

— Et toî, Marie, dit GermaiD, je te prierai de te demander à toi-même si, quand il 8*agit de défendre une femme et de punir un insolent, un homme de vingt-huit ans n'est pas trop vieux ? Je voudrais un peu savoir si Bastien, ou tout autre joli garçon, riche de dix ans moins que moi, n'aurait pas été écrase par cet homme-là^ comme dit Petit-Pierre: qu'en penses-tu ?

— Je pense, Germain, que vous m'avez rendu^ un grand seiivice, et que je vous en remercierai toute ma vie.

— C'est là tout?

— Mon petit père, dit l'enfant, je n'ai paspensé à dire à la petite Marie ce que je t'avaia proniis. Je n'ai pas eu le temps, mais je le lui dirai à la maison, et je le dirai aussi à ma grand'mère.

Cette promesse de son enfant donna enfin à réfléchir à Germain. U s'agissait maintenant de s'expliquer avec ses parents, et, en leur disant ses griefs contre la veuve Guérin, de ne pas leur dire quelles autres idées l'avaient disposé à tant de clairvoyance et de sévérité. Quand on est heureux et lier, le courage de faire accepter son bonheur aux autres paraît facile; mais être-rebuté d'un côté, blâmé de l'autre, ne fait pas une situation fort agréable.

Heuretusement» le petit Pierre dormait quand Ub arriyèrent à la métair ie, et Germain le déposa, •ans réveiller, sur son lit Puis il entra sur toutes les explications qu'il put donner. Le père Maurice» assis sur son escabeau à trois pieds, à l'entrée de la maison, l'écouta gravement, et quoiqu'il fût mécontent du résultat de ce voyage, lorsque Germain, en racontant le système de coquetterie de la veuve, demanda à son beau-père s'il avait le temps d'aller les cinquante-deux dimanches de l'année faire sa cour, pour risquer d'être renvoyé au bout de l'an, le beau-père répondit, en inclinant la tête en signe d'adhésion: "Tu n'as pas tort, Germain; ça ne se pouvait pas." Et ensuite, quand Germain raconta comme quoi il avait été forcé de ramener la petite Marie au plus vite pour la soustraire aux insultes, peut-être aux violences d'un indigne maître, le père Maurice approuva encore de la tête en disant: ''Tu n'as pas eu tort, Germain; ça se devait**

Quand Germain eut achevé son récit et donné toutes ses raisons, le beau-père et Ir belle-mère firent simultanément un gros soupir de résignation, en se regardant Puis, le chef de famille se leva en disant: ** Allons I que la volonté de Dieu 0oit faite I l'amitié ne se commande pas 1 "

— Yenei aouper, Germain, dit la belle-màre.

B est malheureux que ça ne se soit pas mieux arrangé; mais, enfin. Dieu ne le youlait pas, à ce qu'il paraît II faudra Yoir ailleurs.

— Oui, ajouta le Tieillard, comme dit ma femme» on Terra ailleurs.

n n'y eut pas d'autre bruit à la maison, et quand, te lendemain, le petit Pierre se leya ayeo les alouettes, au point du jour, n'étant plus excité par les éyénements extraordinaires des jours précédents, il retomba dans l'apathie des petits paysans de son âge, oublia tout ce qui lui aysit trotté par la tête, et ne songea plus qu'à jouer ayeo ses frères et à fcàre Vhomme ayec les bœu& et les cheyaux.

Oermain essaya d'oublier aussi, en se replongeant dans le trayail; mais il deyint si triste et si distrait» que tout le monde le remarqua. H ne parlait pas à la petite Marie, il ne la regardait même pas; et pourtant si on lui eût demandé dans quel pré elle était et par quel chemin elle ayait passé, il n'était point d'hetire du jour où il n'eût pu le dire s'il ayait youlu répondre. Il n'ayait pas osé demander à ses parents de la recueillir à . la ferme pendant l'hiyer, et pourtant il sayait bien qu'eUe devait souffîrir de la misera Mais elle n'en souffrit pas, et la mère Ouillette ne put jamais comprendre comment sa petite proyision de bois

ne diminuait point» et comment son hangar se trouyait rempli le matin lorsqu'elle l'avait laissé presque yide le soir. H en fut de même du blé et des pommes de terre. Quelqu'un passait par la lucarne du grenier, et vidait un sac sur le plancher sans réveiller personne et sans laisser de tracea La vieille en fut à la fois inquiète et réjouie; elle engagea sa fille à n'en point parler, disant que si on venait à savoir le miracle qui se faisait chez elle, on la tiendrait pour sorcière. Elle pensait bien que le diable s'en mêlait, mais elle n'était pas pressée de se brouiUer avec lui en appelant les exorcismes du curé sur sa maison; eUe se disait qu'il serait temps, lorsque Satan viendrait lui demander son &me en retour de ses bienfaits. La petite Marie comprenait mieux la vérité, mais elle n'osait en parler à Germain, de peur de le voir revenir à son idée de mariage, et elle feignait avec lui de ne s'apercevoir de rien.

Lk vksE ICAUBIOli

BN jour la mère Maurice se trouvant seule dans le verger a vec Germain, lui dit d'un air d'amitié: **Mon pauvre gendre, je crois que vous n'êtes pas bien. Vous ne mangez pas aussi bien qu'à Tordixiaire, vous ne riez plus, vous causez de moins en moins. Est-ce que quelqu'un de chez nous, ou nous-mêmes, sans le savoir et sans le vouloir, vous avons fait de la peine?

— Non, ma mère, répondit Germain, vous ave»

toujours été aussi bonne pour moi que la mère qui m'a mis au monde, et je serais un ingrat si j© me plaignais de vous, ou de votre mari, ou de personne de la maison.

— En ce cas, mon enfant» c'est le chagrin de la mort de Yotre femme qui tous revient Au lieu de s'en aller ayeo le temps, yotre ennui empire, et il &ut absolument faire ce que yotre beaupère yous a dit fort sagement: il faut yous remarier.

— Oui, ma mère, ce serait aussi mon idée; mais • les femmes que tous m'ayez conseillé • de rechercher ne me conviennent pas. Quand je les vois, au lieu d'oublier ma Catherine, j'y pense devantage.

— C'est qu'apparemment, Germain, nous n'avons pas su deviner votre goût H faut donc que vous nous aidiez, en nous disant la vérité. Sans doute il 7 a quelque part une femme qui est faite

^ur vous, car le bon Dieu ne fait personne sans lui réserver son bonheur dans une autre personne. Si donc vous savez où la prendre, cette femme qu'il vous faut, prenez-la; et qu'elle soit belle ou laide, jeune ou vieille, riche ou pauvre, nous gommes décidés, mon vieux et moi, à vous donner consentemeat; car nous sommes fatigués de vous Voir triste, et nous ne pouvons pas vivre tranquilles si vous ne Têtes point.

— Ma mère, vous êtes aussi bonne que le bon Dieu, et mon père pareillement, répondit Germain; mais votre compassion ne peut pas porter

remède à mes ennuis: la fille que je Tondrais ne Teut point de moL

— CTest donc qu'elle est trop jeune ? S'attacher à une jeunesse est déraison pour tous.

— Eh bien I oui, bpnne mère, j'ai cette folie de m'être attaché à une jeunesse, et je m'en blâme. • • Je fais mon possible pour n'y plus penser; mais que je trayaille ou que je me repose, que je sois à la messe ou dans mon Ut, avec mes enfants ou a^eo TOUS, j'y pense toujours, je ne peux penser à autre chose.

— Alors c'est comme un sort qu'on tous a jeté^ Oermain ? Il n'y a à ça qu'un remède, c'est que cette ûlle change d'idée et tous écoute. Il &udra donc que je m'en mêle, et que je Toie si c'est pos-^ Bible. Vous allez me dire où elle est et comment on l'appelle.

— Hélas I ma chère mère, je n'ose pas, dit Germain, parce que tous allez tous moquer de moL

— Je ne me moquerai pas de tous, OermaÎD»

parce que tous êtes dans la peine et que je ne Teux pas TOUS j mettre daTantage. Serait-ce point la Fanchette ?

— ^Non, ma mère, ça ne l'est points

— Ou la Rosette î

— Non.

— - Dites donc» car je n'en finirai pafi^ s'il faut que je nomme toutes les filles du pays.

— Germain baissa la tête et ne put se décider à répondre.

— AllonsI dit la mère Maurice» je tous laisse tranquille pour aujourd'hui, Germain; peut-être que demain tous serez plus confiant aTec moi, ou bien que Totre belle-sœur sera plus adroite à tous questionner.

Et elle ramassa sa corbeille pour aller étendre son linge sur les buissona

Germain fit comme les enfants qui se décident quand ilsToient qu'on ne s'occupera plus d'eux, n suiTit sa belle-mère» et lui nomma enfin en tremblant la petite Marie à la Ouillette,

Grande fut la surprise de la mère Maurice:

c'était la dernière à laquelle elle eût songé. Mais elle eut la délicatesse de ne point se récrier, et de faire mentalement ses commentaire& Puis, Tojant que son silence accablait Germain, elle lui tendit sa corbeille en lui disant: — Alors est-ce une raison pour ne point m'aider dans mon travail? Portez donc cette charge, et Tenez parler avec moL Atcz-tous bien réfléchi, Germain ? êtes-Tous bien décidé?

— Hélas I ma chère mère, ce n'est pas comme cela qu'il faut parler: je serais décidé si je pouTais

réussir; mais comme je ne serais pas écouté, je os suis dëdâé qu'à m'en guérir si je peux.

— Et si vous ne pouvez pas ? .

^ Toute chose a son terme, mère Maurice: quand le cheval est trop chargé» il tombe; et. quand le bœuf n'a rien à manger, il meurt

— Cest donc à dire que vous mourrez, si voua ne réussissez point? A Dieu ne plaise, Germain! Je n'aime pas qu'un homme comme vous dise de ces choses-là, parce que quand il les dit il les pense. Vous êtes d'un grand courage, et la faiblesse est dangereuse chez les gens forts. Allons, pr^ez de Tespérance. Je ne conçois pas qu'une fille dans la misère, et à laquelle vous faites beaucoup d'honneur en la recherchant» puisse voua refuser.

— C est pourtant la vérité, elle me refuse.

— Et quelles raisons vous en donne-t-elle?

— Que vous lui avez toujours fait du bien, que

(sa famille doit beaucoup à la vôtre, et qu'elle ne veut point vous déplaire en me détournant d'un mariage riche.

— Si elle dit cela, elle prouve de bons sentiments, et c'est honnête de sa pari M^s en vous disant cela, Germain, elle ne vous guérit points car elle vous dit sans doute qu'elle vous aime, et qu'elle vous épouserait si nous le voulions?

— Yoilà le pirel elle dit que son cœur n'ert point porté Ters moi

— Si elle dit ce qu'elle ne pense pas, pour mieux tous éloigner d'elle, c'est une enfant qui mérite que nous l'aimions et que nous passions par-dessus sa jeunesse à cause de sa grande màaoïL

— Oui? dit Germain, frappé d'une espérance ^u'il n'ayait pas* encore conçue: ça serait bien «âge et bien comme il faut de sa part ! mais si elle «st si raisonnable, je crains bien que c'est à cause que je lui déplais.

— Germain, dit la mère Maurice, tous ailes me promettre de tous tenir tranquille pendant -toute la semaine, de ne tous point tourmenter, de manger, de dormir, et d'être gai comme autrefoi& Moi, je parlerai à mon Tieux, et si je le fais consentir, tous saurez alors le sentiment de la fille à Totre endroit.

Germain promit, et la semaine se passa sans que le père Maurice lui dit un mot en particulier ^t parût se douter «de rien. Le laboureur s'efforça de paraître tranquille, mais il était toujours plus pâle et plus tourmenté.

xvn.

Là miTB IffAKrifc

INFIN, le dimanche matin, an sortir d»

la messe, sa belle-mère lui demanda • ce qu'il ayait obtenu de sa bonne amie depuis la conyersation dans la verger.

— Mais, rien du tout, répondit-iL Je ne lui ai pas parlé.

— Comment donc Toulez-Tous ^la persuader si TOUS ne lui parlez pas?

— Je ne lui ai parlé qu'une fois, répondit Gbr* main. O'est quand nous ayons été ensemble à Fourche; et, depuis ce temps-la, je ne lui ai pas dit un seul moi Son refus m'a fait tant de peina

qne j'aime mieux ne pas Tentenâre recommencer à xne dire qu'elle ne m'aime pas.

— Wi bien, mon fils, il faut lui parler mainte* nant; yotre beau-père tous autorise à le faire. Allez, décidez-Tous l je tous le dis, et, s'il le faut, je le Teux; car tous ne pouTez pas rester dans oe doute-là.

Germain obéii H arriTa chez la Guillette, la tête basse et Tair accablé. La petite Marie était seule au coin du feu, si pensiTC qu'elle n'entendit pas Tenir Germain. Quand elle le Tit dcTant elle, eUe sauta de surprise sur sa chaise, et doTint toute Touge.

— Petite Marie, lui dit-il en s'asse jant auprès d'elle, je Tiens te faire de la peine et t'ennujer, je le sais bien: mais l'homme et la femme de chez vcvs (désignant ainsi, selon Tusage, les chefs de famille) Teulent que je te parle et que je te demande de m'épouser. Tu ne le toux pas toi, je m'y attends.

— Germain, répondit la petite Marie, c'est donc décidé que tous m'aimez?

— Ça te fâche, je le sais, mais ce n'est pas ma faute: si tu pouTais changer d'aTis, je serais trop content, et sans doute je ne mérite pas que cela soit. Voyons, regarde-moi, Marie, je suis donc bien affreux?

— Non, Germain, rëpondit-elle en sonnant TOUS êtes pins bean qne moi

— Ne te moqne pas; regarde-moî avec îndnlgenoe; il ne me manque encore ni nn oheven ni tine déni Mes yeux te disent qne je t'aime. Regarde-moi donc dans les yeux, ça y est écrite et tonte fille sait lire dans cette écriture-là.

Marie regarda dans les yeux de Germain avec 8on assurance enjouée: puis, tout à coup, eUe détourna la tête et se mit à trembler.

— Ahl mon Dieu I je te &is peur, dit Germain, in me regardes comme si j'étais le fermier des Ormeaux. Ne me crains pas, je t'en prie, cela me isit trop de mal. Je ne te dirai pas de mauvaises paroles, moi; je ne t'embrasserai pas malgré toi, -et quand tu Tondras que je m'en aille, tu n'aùraa qu'à me montrer la porte. Voyons, faut-il que je sorte pour que tu finisses de trembler?

Marie tendit la main au laboureur, mais sans détourner sa tête penchée vers le foyer, et sans dire un mot»

— Je comprends, dit Germain; ti; me plains, car tu es bonne; tu es fâchée de me rendre malheureux: mais tu ne peux pourtant pas m'aimer?

— Pourquoi me dites-YOus de ces choses-là, Germain? répondit enfin la petite Marie, tous "roulez donc me faire pleurer?

— PauTre petite fille, tu as bon oœur, je le* 0ais; mais tu ne m'aimes pas, et tu me caches ta figure parce que tu crains de me laisser voir ton déplaisir et ta répugnance. Et moil je n'ose pas^ seulement te serrer la mainl Dans le bois, quand mon fils dormait, et que tu dormais aussi, j'ai failli t'embrasser tout doucement. Mais je serais mort de honte plutôt que de te le demander, et j'ai autant souffert dans cette nuit-là qu'un homme qui brûlerait à petit feu. Depuis ce temps-là j'ai rêyé à toi toutes les nuits. Ahl comme je t'embrassais, Marie I Mais toi, pendant ce temps-là, tu dormais sans rêver. Et, à présent, sais-tu ce que je pense? c^st que si tu te retournais pour me regarder avec les yeux que j'ai pour toi, et si tu approchais ton visage du mien, je crois que f en tomberais mort de joie. Et toi, tu penses que si pareille chose t'arrivait tu en mourrais de colère^ et de honte!

Oermain parlait comme dans un rêve sans en- ^ tendre ce qu'il disait La petite Marie tremblait toujours; mais comme il tremblait ^ncore davantage, il ne s'en apercevait plu& Tout à coup elle^ se retourna; elle était toute en larmes et le regardait d'un air de reproche. Le pauvre laboureur mit que c'était le dernier coup, et, sans attendre son arrêta il se leva pour partir; mais la jeune

le

143 LA MARE AU DLkBLB.

fiUe Tarrêta en rentoorant de ses deux bras» et^ cachant sa tête dans son sein: — Ahl Germain, loi dit-elle en sanglotant^ tous n'ayez donc pas deyiné que je vous aime ?

Germain serait deyenu f on, si son jQls qui le ^sherchait et qui entra dans la chaumière au grand galop sur un bâton, ayeo sa petite sœur en croupe qui fouettait ayec une branche d'osier ce coursier imaginaire, ne l'eût rappelé à lui-même. Il le sou- !êya dans ses bras, et le mettant dans ceux de sa fiancée:

— Tiens» lui dit-il^ tu as &it plus d'un heureus en m'aimanti

lUi

Page. Llne.

8.— 2. ffolbein (Hans), bom in Germany in 1498, died in Ensr* land in 16&4. His most famous work is the "Death's Dance." a f reeco-paintinff in Basel (Switzerland). 4. — 4. Fonds, Groand.

24. Lazare. Enff.: Lazarus, a well-lcnown character in the Bible. See Lulce, oliap. XYI, vers. 20 and fol. «. — Z, El le» âmes religieuses v trouvent-elles leur compte?

And do relifirious souIs flnd satisfaction in it ? «. — 4. Laboureur, The plowman, the farmer.

16. Ceci peut être du domaine de Vart et de la vhilosophie. This may perhaps bêlons to art and philosophy. 7. — 2. Nous ne comprenons pas trop, We do not understand very well.

19. Jacquerie, This name is now civen to any insurrection or uprisinc: of the people where bloody and arbitrary exécutions are resorted to. It was originally Riven to a rébellion of country people asainst nobility which brolce out on May 21 st. 1358, durinflr the captivity in London of Eine John II.

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