‹ La frontière (volume 3)Chapitre 8 sur 45 · VI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VI INTRODUCTION

needs is the capacity of sacrifice arising f rom the appréciation of something that is higher than self. This little story is like a sermon, only there is no preaching in it. It is full of sentiment, but it is absolutely free from sentimentality. Our eyes fill with tears when the end cornes, but we are not depressed. Our better nature is touched, our courage strenghtened, — we realize that death in the pursuit of a great idea, even if this pursuit be tinged with human weakness and error, or marked with a discrepancy between the great idea and the plaia reality , as is the case with the hero of the story, may yet be grandly beautiful even in its overwhelming sadness. We weep, but we feel that a poet is lifting up our hearts and we are thankful that in this world there are still some things worth dying for.

It is scarcely necessary, perhaps, to call attention to the perfect art of the author in giving to the somewhat abstract idea of love for the symbol of country and nation an indlvidual life and a personality so distinct, as we fînd them in this story . And this art works with îhe simplest means. The idiot, the déserter, the private soldiers, the officers, and, above ail, the high-bred captain reflect this life and this personality, or, as in the case of the first two mentioned, serve as foils for the idea. The higher the organism, the more profound the reflex, the greater the affinity between the symbolic being and the sentient soûl. The process involves a great psychological problem, but this problem is f ully explained by the action of the individuals that appear bef ore us. Ail this is the more remarkable as there is not a duU line in the story. It proceeds rapidly, with an almost dramatic directness, and when our attention is

INTRODUCTION vii

taken from the actors, it is only for a moment, in order to make us see the glories of the Alpine world. At eveiy step we f eel that a poet is leading us on into a reahn of beauty, far beyond the sordid tumult of the oommon world I

The great merits of our author hâve been f ully recognized by his country. He was made a Chevalier of the légion of honor in 1879; in 1884 he was choeen président of the Société des auteurs dramatiques, and in 1885 président of the Société des gens de lettres. In the same year he succeeded Mr. Emile Perrin as Administrateur général de la Comédie Française, (the principal théâtre of France, and, as many believe, of the world), also as member of the Comité des études dramatiques at the national conservatory. In 1886 he gained the high distinction of being made an Qfflder of the légion of honor, and in 1888 the French Academy recelved him as one of its members. Mr. Jules Claretie is still actively engaged in literary work, lus memoirs, and a history of the French révolution being, it is said, the topics that, besides his active duties at the Théâtre français, chiefly engage his attention. His motto is Honnêteté et liberté, also Semper directe (Always straightforward.)

|ETIT, eh! petit, dit le capitaine, — un renseignement !.. Tu ne m'entends pas ?

L'enfant s'approcha, presque en tremblant, du commandant de la compagnie alpine, et, son 5> bonnet de laine à la main, regarda le visage d'abord, puis l'uniforme de l'officier avec une sorte de curiosité craintive, ses yeux s'arrêtaient hypnotisés sur les galons, les boutons brillants de la tunique. lo^

— Tu es du pays ? demanda le capitaine.

— Oui...

— Tu connais la montagne ?

— La montagne ?... Oui...

6 Ce nom : « la montagne », il l'avait prononcé avec une bizarre expression passionnée. La montagne? Il ouvrait les narines, il semblait respirer la senteur des herbes fraîches, des lavandes... B regardait, autour de lui, le paysage immense,

10 près du ciel.

— Oui, oui, je la connais, la montagne !

— Eh bien! continua l'officier, pourrais-tn me dire où se trouvait une borne qui a disparu,

• qui devrait être ici...

15 Le capitaine avait la carte de l'état-major à la main, — la carte d'ensemble du comté de Nice et de la rivière de Gênes, — et, dans les broussailles, au haut de la cime de la Palln, cherchait la trace de la délimitation des denx

20 pays : la France ici, l'Italie là-bas...

— Une borne ? répéta l'enfant.

LA FBONTIÈRE 5

— La borne-frontière. Enfin, oui, où est la frontière, exactement, le sais-tu ?

— La... la frontière?

n redisait Is» frontière comme, tout à l'heure, il avait repété : la montagne ; mais, cette fois, le 5 mot visiblement semblait n'avoir aucun sens pour lui, n'évoquer aucune idée. Il résonnait, sans j rien faire vibrer, dans un cerveau obscur et vide...

— Oui, dit l'officier avec une vivacité un peu nerveuse, sommes-nous en Italie ici ou en France ? Il devait y avoir là une borne qu'on a renversée.

L'enfant balbutia, sur un ton de mélopée 15 bizarre :

— Frontière... France... Italie...

Puis, doucement, tristement, comme si on lui demandait là des choses qui n'étaient pas faites pour sa compréhension à lui, la voix 20 traînante, peureuse, avec le geste d'un être frêle qui redoute d'être battu :

6 LA FBONTIÈRE

— Je ne sais pas, moi, monsieur... Je ne sai& pas !...

Alors Tofficier regarda cet être débile qu'il avait rencontré là, sur ce sommet, assis sur une 5 roche, les yeux perdus, et qui s'était levé à 1 rapproche des soldats. Et le capitaine vit que ce n'était pas un enfant, ce corps tassé, noué ou rabougri, mais un pauvre être incomplet, à demi idiot, un de ces errants des montagnes

10 plus près du chien qui rôde que de l'homme qui pense, une âme inachevée dans une prison de chair malade.

Petit, la tête énorme sur de larges épaules d'où pendaient deux longs bras très grêles, il se

15 dandinait, comme piqué d'un commencement de danse de Saint-Guy, sur des jambes courtes et torses, des jambes de basset humain ; et des vêtements sans couleur, détrempés de pluie, rongés du soleil, d'un ton d'amadou comme

20 ceux de quelque gitano d'Espagne, couvraient cette misérable carcasse dolente, que deux yeux,

deux grands yeux profonds, très noirs, très doux, d'une infinie tendresse souffrante, éclai^ raient, illuminaient par en haut comme deux étoiles. ,

En les regardant, ces yeux plus sensitifs que 5 pensifs, mais puissamment douloureux, Tofficier se demandait s'il n'y avait pas, chez ce dégénéré, une étincelle encore d'intelligence humaine et il songeait à ces êtres frustes, les innocents^ comme on les nomme dans les campagnes, et 10 qui, plus rapprochés que les autres de la terre et des choses, connaissent, mieux que tous, les herbes, les vents, les nuages, cette nature dont ils semblent, n'entendant pas complètement la langue des hommes, comprendre l'immense, 15 harmonieuse, berçante ou terrible voix; êtres à la fois condamnés et privilégiés qui enfouissent une sorte de poésie latente dans leur corps de sauvage, dans leur cerveau déformé ou inachevé... ^

Ces yeux, ces yeux si tristes, de l'errant, troublaient l'officier qui les fouillait, les tison-

o LA FRONTIÈRE

nait en quelque sorte du regard pour en faire jaillir une étincelle, une autre expression que cet air de résignation morbide...

— Tu ne sais pas... Voyons, tu es de ce pays 5 pourtant?

— Ce pays ?

— Oui. Où es-tu né?

— A Lescarine, après Sospel ! Je m'appelle Lantosque !

10 — Alors tu es Français ?

— Français !

Le débile hocha la tête :

— Français, oui !... Français !

Et maintenant le capitaine voulut savoir si 15 quelque fibre vibrerait dans cet être à un nom qui, pour lui, résumait tous les amours, tous les devoirs : Patrie ! Il interrogea l'idiot sur ses parents, son enfance, sa vie quotidienne; il lui demanda s*il aimait quelque IW) chose de cette terre qui le nourrissait, de ces montagnes qui étaient justement, devenue tangible, cette idéale passion, cette autre famille :

la patrie! Et le pauvre être hochait la tête, avec ses yeux qui semblaient s'allumer, comprendre...

— Oui... oui...

Il répétait son oui éternel, — ce oui, con- 5 sentement résigné du malheureux à toutes les fatalités ambiantes.

— Oui, oui, j'aime ça... Les fleurs, c'est bon les fleurs... Et l'eau et la neige... blanche, blanche... Et l'air, et tout, tout ça... tout ça... Oui... oui... 10

n étendait les bras au-dessus des fonds ; il aspirait de ses narines élargies l'odeur des herbes, l'herbe des Alpes, son lit embaumé, quand, parfois, fatigué, il s'endormait là, sous les étoiles; il montrait à l'officier le paysage, 15 les montagnes, au loin, l'horizon...

Et le ouiy oui, accompagnait son hochement de tête, d'une tête qui maintenant semblait penser, avec ses prunelles noires...

— Eh I bien, — dit le capitaine, — tout ça, les 20 fleurs, les herbes, la neige, c'est la patrie I... Ici, la France, ton pays! Là-bas, l'Italie !...

10 LA FBOKTIÈBE

— Là-bas ?... Maïs, — balbutia Lantosque, — j'y Tais, là-bas !... Mêmes fleurs... La même eau... C'est à moi aussi, à moi... Tout ça...

— Vous n'en tirerez rien, capitaine, dit alors 5 un lieutenant... Crétin c'est né, crétin ça

mourra !

— Certes, mon cher Bergier. Et comme c'est drôle ! — je dis drôle, c'est ironique que je pense ! — l'idée de patrie pour laquelle vous

10 et moi nous nous ferions briser les os, tous ces braves garçons avec nous, elle n'est pas entrée, elle ne pourrait pas entrer dans cette cervellelà ! Et pourtant, tout de même, c'est un homme, ça!

16 Comme le capitaine Deberle regardait encore Yinnocent dont le vague regard embrassait l'étendue « tout ça.., tout ça... », il se retourna vivement à l'appel d'un petit sergent qui s'écriait,, sar le ton d'une alerte: « Mon capitaine... des

2ù Italiens... >) Et il aperçut, grimpant au haut du col, suivi de quelques hommes, un lieutenant

des compagnies alpines italiennes, qui, la main aa schako, le saluait de loin et avec nn léger accent da Piémont loi disait :

— Pardon, capitaine !... Mais vous êtes chez nous ! 5

Le capitaine s'avança vers l'Italien, tandis que les chasseurs, encore groupés, la halte n'ayant pas été ordonnée, reprenaient leurs rangs ; et Deberle interrogea en souriant :

— Alors, violation de territoire ? Je vous en !• demande pardon.

— Oh ! dit l'Italien, le mal n'est pas grand, et la frontière est si enchevêtrée de ce côté qu'un géographe ne s'y reconnaîtrait pas...

Seulement depuis quinze mètres au moins vous 19 êtes en Italie ! Voilà !

— Eh bien! répliqua gaîment le capitaine, nous allons évacuer.

Il fit un signe:

— Nous rentrons chez nous ! 29 Les chasseurs français, l'arme à l'épaule,

eurent bientôt, rétrogradant, atteiirt ,1a limite

OÙ finissait l'Italie, où commençait la France ; et, lorsque la frontière fut franchie :

— Maintenant, halte I commanda le capitaine, la voix haute.

5 Le lieutenant des compagnies alpines était demeuré à sa place, ses soldats autour de lui, tandis que l'idiot, tournant la tête, regardait, d'un groupe à l'autre, ces hommes, avec leurs sabres, amusé de l'éclat du soleil sur le fer ou

10 les galons, et ne distinguant rien entre ces uniformes, ni étrangers, ni compatriotes, tous ces hommes étant pour lui les mêmes, comme les cailloux des chemins, les filets d'eau des montagnes...

15 Ils étaient différents, pourtant, ces soldats, ceux de France et ceux d'Italie, chiens de garde de la frontière. Les chasseurs de France, pareils à des Basques, avec leur béret sur l'oreille^ leur bâton ferré à bois recourbé, leurs guêtres

20 de drap; les Italiens, leur feutre recouvert de toile blanche, une double cartouchière à la ceinture, un bidon de bois au côté. Les Alpins

de France plus semblables à des montagnards en marche, les Alpins d'Italie l'aspect plus théâtral, mais militaire aussi et mâle.

Et une idée vint an capitaine, qui, tout à l'heure, avait dépassé la limite des deux États, 5 une idée de galant homme et de soldat; il s'avança vers le lieutenstnt, salua:

— Monsieur, dit-il, c'est l'heure de notre halte. Il est tard. Vous avez déjeuné sans doute ? 10

— Non, capitaine, fit l'Italien. Nous avons, nous aussi, beaucoup marché sans nous arrêter.

— Êtes-vous seul avec vos hommes?

— Ma compagnie et le capitaine sont à dix minutes d'ici ! 15

— Eh bien ! lieutenant, votre capitaine et vos camarades me feront-ils l' amitié de partager notre déjeuner? Je vous dois une réparation.

Et, puisque nous avons été des visiteurs sans

le savoir, soyez nos hôtes en toute cordialité. 20 Nous mettrons le couvert sur la frontière même. Vous serez en Italie et nous resterons en France.

Mais, assis à la même table, noas romprons le pain et partagerons le sel sans craindre un incident diplomatique. Voulez-vous ?

Le lieutenant sembla réfléchir un moment — 5 très peu de temps — sourit gaiement, et, dit :

— Permettez-moi d'avertir mon capitaine !

— De l'avertir et de l'inviter, lieutenant.

De la part du capitaine Deberle, je vous prie !

Le lieutenant appela, du geste, un sergent, 10 lui donna tout bas les ordres et les renseignements voulus, et pendant que le sergent, d'un pas allègre de chasseur de chamois, descendait, en sautant de saillie en saillie, sur le roc, les • soldats des deux nations s'apprêtaient à faire 15 halte, sur ce pic, le pauvre idiot continuant à les regarder toujours tour à tour, distrait, attiré par ces uniformes comme un enfant par ses pantins.

Le capitaine Deberle causait avec ses lieute-

20 nants, enchantés, trouvant là le prétexte d'une

sorte de vacances dans la rude tie des soldats

LA PBONTlàBE 15

de montagne. Il y avait comme l'attrait cVune rencontre romanesque dans ce dialogue dé -deux officiers, au haut des Alpes, en ce décor grandiose, presque au milieu des nuages. Et «i le commandant de la compagnie italienne 5 ikcceptait, c'était, tout à coup, dans les manœuvres harassantes, une trêve joyeuse, une anecdote de gaîté !

— Vous verrez, disait un lieutenant, vous verrez qu'il n'acceptera pas, le capitaine. Le 10 petit lieutenant, là-bas, a l'air fantaisiste, l'idée l'amuse; mais au fond ces gens-là nous détestent, et l'idée de trinquer avec des Alpins...

— Croyez- vous, Bergier? fit le capitaine.

Yoyez... 15

Il montrait, apparaissant sur la crête, avec trois autres officiers, le capitaine italien, bel homme élancé, mince et sec, robuste, qui s'avançait vers son lieutenant, puis, celui-ci lui servant de guide, marchait vers les officiers 30 français jusqu'à la ligne fictive qui délimitait la frontière.

Arrivé là, l'Italien salua militairement et attendit que le commandant des Alpins de France fît deux pas vers Jui. Deberle alors, Tair délibéré, s'avança :

5 — Capitaine, vous voulez bien, j'espère, accepter notre proposition?...

— Avec plaisir, capitaine, répondit l'Italien, Les deux hommes se regardaient avec une courtoisie curieuse. Deberle, mince, blond, 10 élégant, se tenant droit devant ce grand diable au nez d'aigle, avec des cheveux d'encre et un teint bronzé, de beaux nœuds hongrois en galons d'argent sur la manche. Et chez l'un et l'autre, très visible dans l'attitude des deux 15 officiers, le même sentiment de rivalité chevaleresque, avec le contentement d'une occasion rompant la monotonie du service, donnant au devoir quotidien le piquant d'une aventure.

Oui, sur ce pic, là, dans la solitude et le 20 silence, près des neiges, loin de tout ce qui est la vie commune aux autres hommes, ils allaient fraterniser un moment, ces chasseurs aux uni-

formes différents, envoyés là pour s'entreregarder de façon presque hostile de chaque côté de la frontière et dont le devoir ét^it de s'épier, comme à la veille d'une rencontre. Les Alpins avaient apporté, la plantant sur la ligne 5^ idéale, une longue table formée de quelques planches supportées par des piquets fichés en terre, et Italiens et Français l'avaient disposée de façon à ce que le centre en fût exactement placé sur cette ligne même : la moitié en France, 10 l'autre moitié en Italie. Chacun chez soi, et les officiers des Alpini^ assis sur des pliants, se trouvaient sur la terre italienne, tandis que Deberle et ses lieutenants s'étaient installés en terre française. 15

— Une même table et deux patries! disait gaîment le capitaine. C'est assez curieux I

Une claire lumière enveloppait, sous un ciel doux d'un bleu tendre, ce repas improvisé, et les verres et les assiettes sonnaient gaîment, 20 tandis que les soldats, rompant le pain, les fusils en faisceaux, examinaient du coin de l'œil

ce groupe d'officiers entouré, ainsi que d'un immense cadre blanc, d'un horizon de neige, d'une neige vierge égayée de soleil.

Au loin, assis dans Therbe, l'idiot, l'errant, 5 que tout à l'heure avait interrogé Deberle, avalait gloutonnement une miche de pain dur et comme rivé à ce spectacle, contemplait lui aussi, ces belles choses.

Et ils causaient, les officiers. On leur avait 10 servi des truites pêchées sur l'heure dans un coin de montagne, et l'air des Alpes aiguisait l'appétit de ces hommes jeunes, vigoureux, entraînés par la saine et rude vie de grimpeurs de sommets. Ils riaient, buvant à leur rencon- 16 tre fortuite, heureux de cette fraternité d'une heure en plein ciel, presque dans la nuée.

Ils échangeaient leurs noms, leurs impressions, leurs souvenirs. L'Italien était Bomain, Bomain de Bome, fils d'un ancien combattant 20 de 1849, Salvonî, réfugié en France pendant des années. Il avait, étant enfant, vécu un

LA FBONTIJliRE 19

moment à Paris, et ce Paris lui était resté comme une vision merveilleuse, depuis ces lointaines impressions d'autrefois. Les lieutenants étaient l'un Piémontais, l'autre, Napolitain. Le premier, Verga, avait eu son père t^ tué à cote des zouaves du colonel Oler, à Magenta. Et c'était à Magenta aussi qu'un des lieutenants du capitaine Deberle avait perdu un frère aîné. La même ambulance — qui sait ? — les avait recueillis peut-être. 10

Deberle, lui, était né à Bayonne, comme beaucoup de ces hommes qu'il commandait, paysans pyrénéens, enfants du pays basque, trempés pour la vie de montagne comme les Piémontais du capitaine Salvoni. Toute la famille de ces 15^ Deberle avait porté l'épaulette. C'était une race de soldats. L'aïeul, le père, les oncles, avaient fait, le fusil sur l'épaule ou le sabre au flanc, les campagnes de la Bépublique et de l'Empire, les guerres d'Afrique et de Crimée, 20 celles de France aussi. Il y avait plus d'une croix, au ruban jadis rouge, à présent défraîchi.

suspendue dans la petite maison de Bayonne où la mère, veuve et seule, priait maintenant pour son fils. Croix d'honneur, brevets de bravoure, ce mot « Vhonneur » résumait This-

6 toire de cette famille de preux ; preux bourgeois et pauvres, ayant payé de leur personne un peu partout sur les champs de bataille du siècle de sang ; quelques-uns a^ant, au cimetière de Bayonne, une pierre grise avec leur nom hon-

10 nête suivi de quelque humble titre durement gagné, les autres n'ayant pas même de tombe, ayant laissé leurs os dans un coin de ce vaste pudridero qui est la terre d'Europe.

Comme ses ascendants, Louis Deberle avait

15 revêtu l'uniforme. Il aimait le danger et la gloire. Eomanesque à sa façon, c'était dans un vague appétit de sacrifice, dans un instinctif amour du péril bravé, une affection passionnée pour son métier, qu'il plaçait son roman, le

20 roman de sa jeunesse. Et sa grande folie d'amour, c'était cette patrie dont il épousait la fortune. Vainement Mme Deberle avait

LA FBOMTIÈKE 21

essaye de le détourner d'une vocation en quelque sorte atavique. Elle aurait bien voulu, la mère, avoir toujours ce beau et fier garçon auprès d'elle dans la petite maison silencieuse d'où elle regardait couler TAdour; elle l'eût 5 souhaité ingénieur, marié avec quelque jolie Basquaise et peuplant le logis quasi désert de petites têtes et de rires. Mais non, la renommée, le danger, la vie dure mais inflexiblement ordonnée, droite comme le devoir, la vie du 10 soldat, et l'aventure, et la fatigue, et le labeur, et les balles, voilà ce qu'il rêvait, lui, se livrant tout à cette existence de sacrifice, tandis que la mère vieillissait, vieillissait, là-bas, dans le logis de Bayonne. 15

En sortant de Saint-Cyr, Deberle avait fait campagne au Tonkin, tout jeune, et, la paix signée, revenant en France pour y soigner une blessure, il demandait à passer dans les compagnies alpines, incapable de s'en tenir à la vie 20 de garnison dans une ville de province. Il y avait des années maintenant qu'il évoluait dans ces

montagnes, comme nne sorte de sentinelle avancée surveillant l'horizon. Capitaine à trente-trois ans, la croix sur l'uniforme, très aimé, tenant dans sa main sa petite troupe, qui,

5 sur un mot de lui, eût tenté l'impossible, passé de la neige dans le feu, — il ne souhaitait rien que des périls plus durs et des devoirs plus grands. Cette existence lui plaisait en pleine nature, comme si tout se trouvait supprimé

10 autour de lui de ce qui n'était pas l'absolu ; — une vie de penseur actif, quasi solitaire ou de moine mobilisé, sur les sommets, dans l'air libre qui élargit, lave à la fois les poumons et la pensée, l'air qui purifie, avec des impres-

15 sions intenses et exquises de soirs silencieux,, de nuits dans les étoiles, de réveils dans les lumières roses, des lueurs de féeries, et des hivernages aussi dans les huttes, de longues heures de nuit avec quelque livre aimé, des^

30 escalades de pics, des marches tracées dans la neige qui craque, des glissades dramatiques, des bourrasques blanches, une vie où tout-

l'effort humain est utilisé, toute la vigueur dépensée, et qui ne lui laissait ni regrets de bonheurs plus paisibles ni amertume de joies sacrifiées...

Il n'avait qu'un ennui : ne pouvoir, par quel- 5 que action d'éclat, ajouter à cette glorieuse monotonie de jours utiles le prestige d'un acte vraiment héroïque et personnel. Actif, nerveux, résolu, de toutes les vertus qu'il lui fallait pratiquer, celle qui lui pesait le plus c'était la 10 patience. Bah ! tout arrive ! Il y aurait bien, uu jour ou l'autre, quelque belle folie dans le monde. En attendant, il vivait de la vie alpestre, se reposant parfois des fatigues du soldat en allant embrasser la mère ou revoir les gars 15 d'Ustaritz jouer à la paume, puis revenant vite au devoir, à l'entraînement de l'existeiice militaire, à ses soldats, à la frontière.

Les manœuvres, cette fois, l'avaient conduit en avant du col Saint-Martin, où il devait 20 retrouver et replacer la borne abattue on ne savait par qui, — quelques faiseurs de contre-

bande ou quelques rôdeurs italiens. Et à l'heure de la halte, Deberle, trompé par Tespèce d'enclave du territoire italien en avant de la Biniera et de Ciriegia, s'étant heurté ainsi aux 5 soldats du roi Umberto, trouvait galant de saluer, le verre à la main, ces amis d'hier, adversaires de demain peut-être, ces sentinelles d'Italie, vivant, à quelques pas des Alpins de France, de la même vie active, intense et mâle...

10 Et c'avait été, pendant ce déjeuner inattendu, un feu roulant de gaîté, un bavardage de cordialité et de jeunesse. On se parlait, d'un bout de table à l'autre, d'une patrie à l'autre patrie, de tout ce qui était l'existence commune aux

15 troupiers des deux nations: les exercices de nuit, les étapes forcées, les escalades, les fatigues, la qualité de la chaussure, question vitale pour le soldat, — et ce qu'il fallait éviter : les marches trop rapides, les repas trop lourds,

20 l'eau trop froide.

Galamment, comme des tireurs vantant leurs

fleurets avant Tassant d'armes, Italiens et Français parlaient de leurs hommes, les braves gens dévoués, qui mettaient leur amour-propre à faire bonne figure militaire en ces solitudes où seuls les voyaient les yeux de leurs officiers. 5

— Ils risqueraient leur peau pour le plaisir d'arriver bons premiers !

— Des bersagliers, disait le capitaine Salvoni, ont accompagné la voiture du Boi au pas de course de Turin jusqu'aux Alpes: mes chasseurs 10 en feraient autant I

— Il y a des acrobates au Cirque qui reculeraient devant la gymnastique de nos Alpins !

répondait Deberle. Et quand ils aperçoivent

la plume de coq et le chapeau pointu de vos 15 fantassins, je ne connais pas de coup de fouet pareil pour chasser la fatigue et dégourdir les jarrets !

— L'émulation, ah ! l'émulation et l'amourpropre, c'est le levain de l'héroïsme : il n'y a 20 que cela pour les armées !

— Et pour les hommes I

— Messieurs, dit alors le capitaine Deberle en se levant le verre à la main, je bois à vos soldats, nos voisins, et à voub, messieurs, que je n'ose appeler nos hôtes, puisque vous déjeunez

5 en terre italienne. Mais voilà, du moins, une rencontre qui ne causera aucun ennui à nos ministres respectifs. A votre santé !

Les verres s'entrechoquèrent au bout des mains tendues, par-dessus la table et la fron- 10 tière, et le capitaine Salvoni ayant fait signe à un sergent qui apportait une bouteille :

— Permettez-moi de vous offrir un peu d'Asti spumante ! Il ne vaut pas le Champagne, mais le pas de nos mulets ne l'a pas trop abîmé

15 peut-être!

Et, comme le bouchon du vin d'Asti sautait en l'air, dans ce silence mystérieux et comme infini des choses où les voix d'hommes retentissaient plus claires, en quel«:iue sorte écoutées

ao et répercutées par la solitude, les officiers se levèrent, presque graves cette fois, cessant de causer et de rire :

— A nos camarades les Alpins de France !

dit lentement le capitaine Salvoni.

— A nos camarades d'Italie ! répondit Deberle, la voix profonde, nn peu émue.

Encore une fois les verres se rencontrèrent ; 5 mais leur choc, après ce toast qui montait, quasi religieux, dans la paix de ce coin de montagne, devant ces soldats accroupis sur Tberbe verte, fut plus lent, plus sourd, comme si quelque pensée sévère et triste succédait brusque- 10 ment à ce repas improvisé dans l'insouciance d'une rencontre et d'une camaraderie de hasard.

Puis les officiers se rassirent, et les Alpins, qui faisaient la soupe, remarquèrent que les li chefs, là-bas, parlaient moins et ne riaient plus.

Cependant au café les propos reprirent, et les heures passèrent dans cette fraternité d'aventure, dans ce bavardage d'une longue halte ; et, presque vers le soir, on se sépara en échan- %9 géant des poignées de mains d'abord, puis, comme si tout redevenait officiel brusquement.

des saluts militaires. Alors les Italiens se retirèrent, descendant lestement le versant qu'ils avaient gravi le matin. Deberle les suivait des yeux, debout sur la crête ; il écoutait les bruits

5 de voix, les cliquettements des armes. Les Italiens disparaissaient, reparaissaient au flanc de la montagne, suivant les lacets de la route, et se faisaient de plus en plus petits, là-bas, dans les fonds.

10 Quand il se retourna, les ayant perdus de vue, Deberle aperçut les tentes dressées de sa troupe, des feux allumés déjà sur TAlpe verte, et dans la paix du soir, au-dessus du bivouac, les étoiles, les premières étoiles. Plus de bruit :

15 çà et là quelques voix à l'accent gascon, provençal, limousin. Une chanson de campagnard, un refrain de café-concert. Des bruits de cuillers dans la gamelle, une sensation de repos, de bien-être et de vie.

20 Le capitaine était las ; il s'achemina vers sa tente, et, comme il faisait quelques pas, il remarqua à terre, accroupi et portant avidement

LA FRONTlàRE 29

à ses lèvres une bouteille, le pauvre idiot, qui passait sa langue rude sur le flacon d*Asti spumante pour y trouver une dernière gouttelette de vin. Lantosque avait aussi ramassé les débris tombés de la table des officiers, et, comme 5 un chien emportant des os, il se faisait une provision de ces reliefs du repas.

— Ce n'est pas lui, pensa Deberle qui songe ^ demain ! Il est peut-être plus heureux.

Et dans le grand silence, entre deux couplets 10 de chansons que fredonnait un de ses soldats, il dit tout haut, en regardant une dernière fois, du coté de l'Italie, dans la brume :

— Chi lo sa?

:iaMi#ii

=lr==Jr=Jr^=Jr=Ji=Jr=li=^r=

JE lendemain, au petit jour, la troupe

était debout, réveillée par le cor

des Alpes. Deberle interrogea le

ciel, comme un marin à bord déchififre Tho-

5 rizon. Un brouillard léger cachait les Alpes,

et le versant italien semblait noyé dans une

sorte de fine buée pluvieuse.

Deberle regarda les sapins. Leur vert paraissait plus sombre dans l'atmosphère humide ; 10 mais les branches ne s'abaissaient pas trop et les ramilles s'étalaient déjà comme si elles eussent deviné le beau soleil, derrière la brume.

LA FBONTIÈBE 31

lie capitaine avait, là-haut, pour baromètres sans erreurs les sapins, dont les montagnards étudient les mouvements et la couleur.

Il murmura : — Bah ! le proverbe est bon :

Petite pluie du fin matin ^

IParrête pas le pèlerin !

Les soldats sortaient des tentes, sortiraient, se lavaient au creux d'une source ; puis ils s'aidaient les uns les autres à enrouler sur leur uniforme la large ceinture de laine, — celui qui lo la serrait à son ventre tournant sur lui-même, tandis que le camarade la tendait, tirant ferme, la tenant par le boufc D'autres donnaient le fourrage aux mulets. Le compagnon et le serviteur de l'Alpin, ce mulet porteur de vivres! 15 Orimpant d'un pied sûr, côtoyant le bord des précipices comme avec un appétit de vertige, hissant sur son dos, jusqu'aux sommets, les petits canons de montagne ou les provisions.

Et Ton se mit en marche, avec l'alacrité 20 joyeuse de braves gens dispos, dans l'air frais

du matin, Tair balsamique de TAlpe parfumée de menthes, Tair de là-haut, où les microbes n'ont pas d'aliments pour vivre. Le pas était allègre, malgré le chargement lourd des soldats 6 portant sac et couverture, gamelle, toile et piquets de tente. Les quarts de fer-blanc sonnaient gaiement sur le sabre-baïonnette. On allait droit devant soi, longeant la frontière, Deberle étant chargé d'en relever et rectifier

10 les lignes.

Le capitaine, béret au front, le manteau autour du corps, les jambes serrées, comme ses hommes, dans des molletières de drap, causait avec ses officiers tout en regardant les soldats

15 avancer, redressés sous le sac, avec une sorte de parade d'amour-propre, comme des saintcyriens au défilé du bataillon, à la revue. On arriva ainsi devant un creux profond, une crevasse au bas de laquelle, sautant sur d'énormes

20 blocs, coulait, affluent de la Vésubie, un torrent très clair, teinté de bleu avec des ourlés d'écume. Un gros sapin, couché au-dessus, servait

de poDt unique et la compagnie devait passer snr le tronc d'arbre ainsi renversé, tout entière. Les mulets côtoieraient la montagne, contourneraient le défilé. Mais les chasseurs, c'était leur lot quotidien, cette gymnastique au-dessus de 6 l'abîme.

— Allons, vite ! dit un petit Basque, Orthegaraj, que Deberle aimait beaucoup, car il était d'Ustaritz, où son capitaine l'avait vu bien souvent jouer à la paume, au jat alai, sur le grand 10 mur blanc, près de l't^glise.

Orthegaray se lança le premier sur le sapin, piquant dans le tronc la poiute du bâton ferré et la main gauche étendue faisant balancier. Le torrent écumait, bruissait au-dessous, dans le 15 trou vertigineux. En quelques pas, le petit Basque était de l'autre côté de la crevasse.

Deberle, au bord du précipice, surveillait le passage, ne laissant aller les chasseurs qu'un à un, en voulant trois au plus à la fois, sur le 20 tronc d'arbre, calculant le poids des hommes, prévoyant, comme un père inquiet, la chute

possible. Le passage franchi et les Alpins marchant à la file indienne le long du mont, on se trouva bientôt sur un sommet d'où s'apercevait, comme sur un plan en relief, la frontière du 6 pays étranger, les dentelures et les arêtes du versant italien. Assez rapproché, dénoncé par un liseré qui était la trace d'une batterie, un fortin était là, très haut, dominant la frontière française, vrai nid d'aigle fortifié, dissimulé en

10 partie, mais qu'on pouvait cependant deviner à l'œil nu.

— C'est le fort Margherita, dit le lieutenant Bergier. Il est nouveau. La carte n'en fait pas mention.

lô Et comme il le montrait, en étendant le bras, au capitaine, on eût dit que les Italiens du fort, pour saluer ou pour braver ces Alpins français apparus là brusquement, dans le clair matin, attendaient le geste, épiaient un signal. Ils ar-

20 borèrent en effet rapidement, le hissant au mât, un large drapeau vert, blanc et rouge, avec les armes de Savoie et la couronne royale d'Italie

sur la couleur blanche ; et, tandis que l'étendard se déployait dans la lumière ils l'appuyèrent fièrement d'un coup de canon, comme pour dire :

— Présent ! 5 La fumée monta doucement dans le bleu pur,

d'une tendresse corrégienne.

— Allons, ils sont polis ! Ils nous souhaitent le bonjour ! dit un soldat.

— Ou ils nous blaguent, répondit un autre, la Le drapeau italien, sur la cime, dominait, en

effet, la petite troupe française, et, bien au-dessus de la compagnie du capitaine Deberle, il flottait, comme un défi, sur le fort inaccessible. Ce n'était rien, cette apparition du drapeau i& italien sur la frontière, et, après tout, comme disait l'autre, ce pouvait être une manifestation de politesse. Sans doute le capitaine Salvoni envoyait un salut à ses hôtes de la veille. N'importe, ces couleurs italiennes se montrant là, 20 tout à coup, si haut, cela taquinait un peu les Alpins, dont l'amour-propre est comme tenu en

haleine, surexcité par la sensation de ce voisinage continu, immédiat : l'étranger.

C'était leur drapeau, après tout, à ces gens, et ils avaient bien le droit de le hisser, de le 6 faire clapoter dans le vent, de s*en parer ; mais, tout de même, il avait Tair de se moquer un peu de la troupe en marche, le tricolore aux armes du roi Humbert ! Il était là comme un : " Vous n'irez pas plus loin !" — Il semblait

10 dire, ou plutôt il disait vraiment, si haut dans son air : " Là où je suis on ne vient pas ! "

Parfois, les autres jours, lorsque d'une frontière à l'autre les clairons ou les canons des deux nations s'entendaient, c'était un duel de

15 poudre et de fanfares. Les cuivres, des deux côtés des Alpes, sonnaient allègrement leurs marches nationales. Bivalité de toutes les heures, affirmées tantôt par de chevaleresques saluts, tantôt par des airs de bravade dissimu-

SO lant la haine. Mais aujourd'hui, là, devant ces couleurs, les Alpins de France eussent été heureux de répondre par quelque manifestation oîi

leur vanité de soldats, de grimpeurs de pics, eût été caressée par quelque improbable escalade, quelque folie vaillante, répliquant ainsi à cet étendard hissé en plein ciel.

— Ils nous embêtent avec leur drapeau ! 5 C'était le mot de la compagnie, et Deberle

sentait, ses officiers aussi devinaient la mauvaise humeur de leurs Alpins, condamnés à manœuvrer pendant des jours entiers avec ce drapeau les regardant et les narguant de l'autre lO côté de la frontière.

Lui-même comprenait si bien cet étrange sentiment d'amour- propre hypertrophié, qu'il disait au lieutenant Bergier :

— C'est absurde, mais ça m'agace ! 15

— Je suis de votre avis ! répondait Bergier.

Nous n'avons plus l'air d'être chez nous : le capitaine Salvoni nous surveille !

En marche, Deberle entendait malgré lui, percevait, devinait les paroles gouailleuses des 20 soldats. Ils s'énervaient à la pensée de se voir dominés par le drapeau d'Italie. Ils se deman-

daient ce qu'on pourrait bien faire pour " ré* pondre '*. Parbleu ! en. déployer un autre, mai» plus haut ! Oui, plus haut qn'etix ! le plus haut possible ! Ils ne riraient plus alors, ** ceux de 5 l'autre côté." Ils verraient que les Alpins de France n'ont pas froid aux yeux, qu'ils ont du toupet et du jarret. Ah ! si Ton pouvait!...

Pour ces braves gens exilés là-haut à des altitudes improbables, c'était décidément une 10 obsession, ce drapeau qui suivait, inspectait, espionnait leurs manœuvres. Et l'impression de Deberle, énervé, devenait plus aiguë aussi. Ce ' drapeau italien, ce tricolore qui se détachait orgueilleusement, joyeux, eût-on dit, sur le 15 banc des glaciers, hissé là pour rappeler à toute heure la présence de l'adversaire aux soldats de France, l'hypnotisait* Il eût voulu l'arracher, le conquérir, le rapporter. Quelle folie ! Mais, du moins, — la pensée du chef cor- 20 respondait à celle des soldats, — pouvait-on opposer drapeau à drapeau, affirmer par un emblème identique la présence sur ces pics des

Alpins français ? C'était une idée ! Et Deberle en parla tout haut à ses hommes pendant une halte, à l'heure du café. Qu'est-ce qu'ils diraient, les Alpins, si on montrait aux Italiens les trois couleurs de France ? Oui, si on les 5 montrait dominant les couleurs du roi Humbert, flottant comme en plein ciel — là, sur la cime de la Valetta?

Et le capitaine désignait, au loin, la montagne blanche où il rêvait (victoire pacifique) d'arbo- 10 rer quelque lambeau d'étoffe comme réponse à l'étranger !

— Un drapeau ! sur le pic! Là- bas! Crâne idée, capitaine !

Les Alpins, accroupis, s'étaient levés joyeux 15 et regardaient le pic qu'avait désigné Deberle. Il dominait tout le pays. C'était le géant de ce coin des Alpes. Le fort italien paraissait, — disait Orthegaray riant, — en aoua-aol à c®té de lui. Ah ! oui, par exemple, ce serait superbe, et 80 brave, et bien français, un drapeau tricolore planté là I

— Fameux, ça, capitaine !

— Il a des trouvailles à lui, le capitaine Deberle !

— Un fier homme !

6 — Et capable d'aller planter le drapeau luimême !

— Oh ! un drapeau là, oui, ils rageraient, les macaronis !

— Le fort Margherita n'est qu'à 2,100 mètres, 10 un peu moins que le mont Piagu... : la Valetta

en a 2,512!

Le pic se dressait incandescent, insolemment blanc, dans le bleu du ciel, et c'eût été une héroïque et folle réplique aux Alpins, de voir ap-

16 paraître tout à coup, dans la claire lumière de là-haut, les trois couleurs françaises, le drapeau de la patrie. Mais il était bien loin, le pic, et il fallait des heures pour atteindre le sommet, qu'avec le mensonge de la perspective il sem-

90 blait qu'on pût gravir en un quart d'heure.

— Et puis on n'avait pas de drapeau !

— Oh ! dit Orthegaray, le petit Basque, si on

voulait : d'en faire un, ç» ne serait- paa diîilcilo

— Et comment t'y prendrais-tu ? demanda Deberle.

- Me f &îtes-yoas crédit de dix minutes, mon capitaine ? 5

Deberle s'était mis à rire, répondant par un geste qui signifiait certainement, et Orthegaray s'éloigna, rejoignant ses camarades, avec qui le capitaine le vit, un moment, causer avec animation, groupe d'hommes s'éloignant ensuite et 10 disparaissant derrière les sapins.

Au loin, le tricolore italien flottait toujours dans la clarté, fièrement, avec des coups de canon intermittents qui l'appuyaient pour le saluer, pour bien aflSrmer sa présence orgueil- 15 leuse, là, devant ces Français. Moins d'un quart d'heure après, le capitaine voyait revenir Orthegaray et ses camarades portant au bout d'une haute branche de sapin fraîchement coupée un drapeau tricolore aux couleurs de France, im- ^ provisé et cousu par les soldats : le rouge fait d'un lambeau de flanelle garance, le blanc d'une

large serviette de la cantine, et le bleu d'une des ' ceintures de laine des Alpins. I

— Voilà, mon capitaine, dit Orthegaray, en , plantant dans Therbe verte le tronc taillé en j

5 pointe, frais et comme saignant, du sapin. |

Le drapeau flotUit, claquait au vent, gai, '

clapotant comme une bannière de fête. 1

Et Deberle le regardait avec une sorte de joie orgueilleuse. Ils ne Tapercevaient pas, du ! 10 point où il était, les Italiens ; mais comme t7^l6 verraient s'il apparaissait là-haut, tout à coup, sur le pic de neige !

— Est-ce solide au moins ? demanda le capitaine.

15 — Si c'est solide ! fit le Basque. Cousu par le cordonnier. Aussi solide qu'une paire de < souliers !

— Eh bien I s'écria Deberle en élevant la ' voix, qui de nous le plantera sur la cime de la '

SO Yaletta, mes enfants?

Toutes les voix, ces voix mâles, gutturales, répondirent: Moil moi! joyeusement, comme

s'il se fût agi d'une partie de plaisir. Mais Orthegaray, après avoir laissé dire, ajouta :

— Il me semble, mon capitaine, que ça devrait être celui qui a eu l'idée de la chose !

— Certainement, fitDeberle : c'est trop juste, * mon garçon !

Les yeux allumés, aussi résolu que s'il fût allé au feu, le petit Basque jeta en l'air son béret, qu'il rattrapa et fit tournoyer joyeusement, puis empoigna la branche de sapin d'une 10 main robuste, et, le drapeau improvisé au-dessus de sa tête, il l'agita dans le vent en disant :

— Merci, capitaine !

— Sarri, Orthegaray ! répondit Deberle en jetant au soldat le cri basque. 15

Et, les camarades lui souhaitant bonne chance, Orthegaray partit, redressant sa petite taille, emportant les couleurs qu'il serrait ) contre lui, fièrement.

— Les braves gens ! songeait leur chef. ^

Us montraient là, dans cette sorte de riposte

à la bravade italieune, le même élan, la même ardeur joyeuse qu'ils eussent mis à entrer en bataille si le clairon eût sonne la charge. Dans cette espèce de duel enfantin où seul était en 5 jeu Tamour-propre de deux troupes côtoyant le même précipice à travers la frontière ils déployaient le même zèle, les mêmes vertus de patriotique émulation qu'un jour de combat.

Ils bondissaient sous les défis comme ils

10 l'eussent fait sous les balles. Drapeau contre

drapeau, et le sentiment de la lutte était aussi

surexcité que dans un corps-à-corps en pleine

mêlée.

Deberle ne pouvait s'empêcher de constater

15 devant ses lieutenants cet esprit de vanité en quelque sorte chevaleresque. Et les officiers maintenant s'enfiévraient à l'idée de voir bientôt à cette altitude flotter comme une réponse palpable, vivante presque, le tricolore des

30 Alpins de France.

n fallait du temps pour qu'Orthegaray atteignit le sommet. De temps à autre Deberle re-

liA FBONTIÈRE 46

gardait, du cote de l'Italie, les oonlenrs de Savoie, puis, la lorgnette à la main, interrogeait les pentes du pic. Bien ; on ne distinguait rien an fianc du mont, dans la neige que. dorait maintenant le soleil. Le capitaine, les lieute- 5 nants échaugeaient à de courts intervalles des propos brefs, un peu nerveux. Loin d*eux, assis ou debout, les regards tournés vers la Valetta, les Alpins guettaient l'apparition du camarade, trouvant, eux aussi, qu'elle tardait bien. 10

— H y a peut-être un accident, disait Deberle en tirant sa montre.

— Cette hampe de sapin, c'est lourd I

— Et un coup de vent dans le drapeau peut jeter l'homme à bas ! 16

— Oh ! ne craignez rien : il aura roulé les étoffes autour du tronc d'arbre !

— Puis il a le talon basque, ajoutait le teapitaine, pour se rassurer et rassurer les officiers.

Tout à coup un grand cri de joie sortit de ces 20 poitrines jeunes, et les soldats, ceux qui étaient assis, se levant brusquement, d'instinct bat-

tirent des mains. Là-bas, au versant du pic, grimpant comme sur une arête penchée, uu point mouvant, une sorte de fourmi noire se montrait sur la blancheur crue de la neige. Un 5 homme était là-bas ; oui, ce petit point aperçu, deviné par les soldats, c'était un homme qui lentement, péniblement, gravissait la pente.

Deberle et les lieutenants fixaient sur lui leurs lorgnettes. Orthegaray s'appuyait, en la fichant

10 dans la neige, sur la hampe du drapeau comme sur un alpenstock. Il avait passé son bâton ferré en travers de son épaule, et son point d'appui, c'était le troncmême, le tronc de sapin autour duquel eu effet, pour se garantir contre

15 le vent, il avait enroulé et ficelé sans doute les trois couleurs.

Deberle eut un soupir de soulagement, et, la jumelle aux yeux, il regardait la petite fourmi monter, monter, portant cette espèce de fétu

20 qui était le drapeau. De temps à autre le capitaine interrogeait l'horizon. Oui, le soleil baissait; mais avant le soir Orthegaray aurait

LA FRONTIÈKE 47

Atteint le sommet du pic, et le drapeau déployé répondrait par ses clapotements à Taubade de la batterie italienne.

Là-bas Orthegaray devait évidemment grimper avec la précision mathémathique, la len- 5 teur sûre et voulue des montagnards. Cependant il semblait au capitaine que le soldat ne bougeait pas. L'homme paraissait maintenant s'être assis, accablé peut-être. Puis, au bout d'un moment, Deberle se rendait compte qu'Or- 10 thegaray avait repris sa marche et gagné du terrain.

Les canons italiens redoublaient leur tir, comme si les officiers commandant les artilleurs eussent, de leur côté, aperçu le champion de 15 Prance et voulu le narguer par des salves nouvelles.

Il s'était fait sur le plateau de l'Alpe un grand silence instinctif, solennel, presque religieux. Les soldats, eux aussi, regardaient l'ho- 20 rizon, voyant tomber le soir, l'ombre monter des fonds devenus plus confus, et se demandant

anxieusement si le camarade, là-bas, arriverait avant le oré pascale.

— Il en a poar an moment encore !

— Les derniers pas, voilà le difficile / 6 — Atteindre le sommet, c'est dar !

— Bah ! il a bon pied, bon œil, Orthegaray I Deberle saivait toujours du regard le soldat,

qui avançait, montait, évidemment lassé, rompu de fatigue, mais continuant l'ascension avec une

10 énergie devinée même à cette distance. Et cet effort humain, perçu de la sorte à travers l'espace, donnait à l'officier un sentiment d'orgueil, d'affection émue pour ces soldats qu'un appétit de sacrifice et de gloire éperonnait ainsi. De

15 quoi ne seraient-ils point capables, les braves garçons, aux jours des épreuves sérieuses? Et que pesaient toutes les déclamations des apôtres du sans-patriotisme lorsque, pour un chiffon et par bravade, ces soldats étaient prêts

20 à risquer leurs os !

— Décidément, soif de bonheur ou soif de renommée, l'homme en ce monde a soif

LA PRONTIÈRB 49

du rêve ! Et c'est an beau rêve, la gloire !

Le capitaine sentit comme une cloche sou cœur battre lorsque tout à coup, là-bas, la fourmi humaine s'arrêta, arrivée au sommet, plan tant le tronc de sapin dans la neige vierge. Les A lieutenants, la lorgnette à la main, les Alpins, les yeux rivés sur ce point, dans l'infini de rhorison, retenaient leur respiration, attendant le dénouement, devinant que de l'autre côté de la frontière, sur le veraant italien, d'autres lor- lo guettes étaient braquées sur cet homme là-bas, grêle comme un insecte, et grandi, sublime par l'idée qu'il incarnait, l'emblème qu'il portait.

Tout à coup, sur ce sommet du mont perdu, on vit Orthegaray se profiler d'une façon très 16 perceptible sur l'horizon, que le couchant rendait tout rose. Au bout de la hampe du sapin, les couleurs se détachèrent, les trois couleurs de France, et, comme une clarté d'apothéose, dans le soleil, dans ce qui restait de lumière 20 au-dessus des fonds vaporeux, des monts bleuissants, le tricolore apparut, le gai tricolore

français, dont le rouge vif et le blanc très clair, clapotaient au vent, tandis que le petit Orthegaray agitait son béret en poussant sans nul doute un cri que ses camarades devinèrent et 5 qui sortit en même temps, d'instinct, de toutes les poitrines :

— Vive la France !

— Et vive Orthegaray ! dit un caporal, Basque comme le grimpeur.

10 Deberle ne voyait plus rien dans sa lorgnette en vain fixée sur le chasseur alpin. Les larmes de ses yeux on mouillaient maintenant les verres.

— Ça fait plaisir de commander à des gens 15 comme ça, dit-il à ses officiers, en essuyant la

jumelle.

Des lazzis partaient des rangs de ses chasseurs, des lazzis et des bravos. Ils battaient des mains en regardant le fortin, du côté de l'Italie. ^ Des artilleurs du roi Humbert ne tiraient plus, au fort Margherita.

— Ça les embête ! dit le caporal.

LA FBONTIÂBE 51

D'autres remarquaient que le bleu des montagnes, là-bas, avec le fond du ciel pâle et le rose du soleil couchant qui rougeoyait maintenant, formaient à l'horizon une sorte d'immense draperie tricolore où le petit drapeau d'Orthe- 5 garay mettait la marque française ; et il semblait en eflfet qu'un ciel d'apothéose enveloppait les lambeaux d'étoffe que l'Alpin venait de planter sur le mont perdu. Tout ce qui restait au loin de clarté semblait se concentrer sur ce 10 sommet étincelant et blanc, sur cet étendard qui flottait au vent du soir ; et, comme un salut aux couleurs, le soleil envoyait au drapeau de France un dernier baiser de lumière.

Orthegaray resta pendant un temps assez 15 long sur le sommet ; puis, les vapeurs d'en bas gagnant peu à peu les hauteurs, comme une marée de buée bleue qui eût monté, on le vit, après avoir touché la hampe de sapin pour la consolider, reprendre le chemin de descente et 20 dans les vapeurs d'un bleu assombri. Lui parti, le drapeau flottait toujours, lumineux, orgueil-

leux comme un défi. Il semblait, le soleil couché, qu'on l'apercevait encore.

— Et maintenant, dit Deberle à ses soldats, si haut que nous montions pour les manœuvres,

5 nous aurons toujours au-dessus de nos têtes ce sourire de la patrie !

Ils comprenaient bien ces mots, les soldats.

L'Alpin ©st un poète en action, comme le

marin ; poète naïf et sublime, en qui la poésie

10 entre par les pores, et qui rêve aussi devant

l'infini.

Les étoiles maintenant s'allumaient comme la veille, sur l'Alpe ou la petite troupe allait sommeiller. Mais Deberle attendait Orthega- 15 ray. Il lui tardait de serrer la main du brave garçon. Le chasseur ne revint que tard dans la nuit, harassé. On le mena au capitaine.

— Mon brave Orthegaray ! fit Deberle en lui tendant la main.

'20 — Ah ! dit le petit Basque, c'a été dur ; mais ça y est.

— Pas d'accident ?

— Une bêtise. J* ai glissé sur un névé en montant, ce diable de tronc de sapin n'étant pas commode. Et je me voyais déjà tout en bas.

Mon bâton, en travers de moi, s'est heureusement accroché à des branchages. Ça n*est rien. 5 Des écorchures !

— Seulement ?

— Et un peu de douleur à l'épaule. Pas la peine d'en parler. Le drapeau est là-haut, c'est

le principal ! 10

Le capitaine avait tendu sa gourde au soldat, lui demandant s'il avait faim.

— Non. Envie de reposer, voilà tout !

— Et deài^in, dit Deberle, vous prendrez le café avec les camarades, et l'arroserez à la 15 santé de la France ! C'est le capitaine qui invite, et je régale la compagnie, en ton nom, Orthegaray I

— Merci, mon capitaine ! De cette façon-là, ils ne se ficheront plus de nous avec leur 20 chiffon, là-bas, les marmottes !

— Va dormir, fit le capitaine. Tu dois être éreinté !

— Assez, oui. Mais, parole! mon capitaine, vous me diriez encore: '* Harrif eh bien!

5 vrai, vrai de vrai, je crois que je recommencerais. Seulement irais-je jusqu'au bout? voiUi. Pas commode, le sacré pic ! Bonsoir, capitaine ! Et s'il y a encore des monts perdus h couronner, je vous en prie, eiLqualité de pays, mon capi- 10 taine, donnez-moi la préférence !

Page 1